‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 38 sur 176 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

La cellule du Frère Laurence.

FRÈRE LAURENCE, entrant avec un panier.

Les yeux qui fuient 1 sourient sur la nuit renfrognée, marquetant les nuages de l'est de rais de lumière, et l'obscurité mouchetée titube comme un ivrogne, hors du che-, min du jour, et des roues de feu de Titan. Maintenant, avant que le soleil avance son oeil brûlant pour saluer le jour et de la nuit sécher l'humide rosée, il me faut rem-plir cette mienne corbeille d'osier d'herbes de mort 2 et de fleurs au jus précieux. La terre, qui est mère de Nature, est aussi son tombeau. Ce qui est son sépulcre est aussi sa matrice, et, hors de sa matrice, nous trouvons enfants de races diverses su-çant son sein naturel, beaucoup excellant en beaucoup de vertus, pas un sans quel-quelques-unes — et encore tous différents. Oh! nombreuses sont les puissantes grâces qui gisent dans les plantes, les herbes, les pierres et leurs riches qualités. Car nulle n'est si vile, qui vive sur terre sans donner à la terre quelque bien spécial, et nulle n'est si bo.nrle qui, détournée de son pur usage, ne se révolte contre sa vraie origine, trébuchant dans le mal. Dans l'infantile pelure de cette petite fleur, le poison a sa demeure—etaussilepouvoir.de guérir; car, étant respirée, en cette partie d'elle-même, elle réjouit toute partie de nous; étant goûtée, elle tue tous les sens avec le coeur. Deux ennemis aussi opposés campent encore en l'homme ainsi qu'en les herbes — grâce et rude vouloir; et là où le pire est prédominant, bien vite le chancre de la mort a rongé la plante. (Entre Roméo.)

ROMÉO

Bon matin, père !

FRÈRE LAURENCE

Benedicite! Quelle langue matinale si doucement me salue?... Jeune fils, cela accuse une tête en désarroi que de souhaiter si tôt bon matin à ton lit. Le souci tient veillée dans les deux yeux du vieillard, et où loge le souci, jamais ne gît le sommeil. Mais où la jeunesse, non épuisée, et cerveau non chargé, couche ses reins, là règne le sommeil d'or. C'est pourquoi ce lève-tôt m'affirme que tu as été réveillé par quelque désarroi. Ou sinon... alors je touche juste, notre Roméo n'a pas été au lit cette nuit...

ROMÉO

- Ce dernier mot est vrai, un plus doux repos fut mien.

FRÈRE LAURENCE

Dieu pardonne le péché ! étais-tu avec Rosaline ?

: \ Runaways eyes, passage.obscur; que les commentateurs ont remplacé par grey-ey'ed /nom, le matinaux yeux gris. Mais remplacement n'est pas raison. Quel est le sens de la version de Shake-speare? Ne peut-on supposer que eyes signifie étoiles, les étoiles étant les yeux de la nuit et s'en-fuyant au matin. Enfin nous hasardons une hypothèse. Le mot rhinwedd, en gallois moderne, signifie mystérieux. La racine run, mystère, se retrouve en irlandais et dans les langues Scandinaves. #«««wày lu» serait-il pas une déformation de rhynwedd, rùnwed?

2 Baleful, du celte Beala, mourir, \

ROMÉO ET JULIETTE HT?

ROMÉO

Avec Rosaline, père spirituel!... Non, j'ai oublié ce nom et là calamité de ce nom !... ■ v .

FRÈRE LAURENCE

Voilà mon bon fils... mais où às-tu été alors ?

ROMÉO

Je te le dirai avant que tu me le redemandes. J'étais à festoyer avec mon ennemi... quand soudain quelqu'un m'a blessé qui par moi fut blessé. A tous deux notre guéri-son dépend de ton aide et de ta sainte médecine. Je n'apporte pas de haine, homme béni, car, vois, mon intercession assiste ainsi mon ennemi...

FRÈRE LAURENCE

Sois clair, bon fils, et parle sans cérémonies. Confession équivoque trouve seule-ment équivoque absolution.

ROMÉO

Alors, clairement^ sache que le cher amour'de mon coeur s'est posé sur la char-mante fille du riche Capulet. Comme sur elle le mien, sur moi le sien s'est posé, et tout est combiné, sauf ce qu'il te faut combiner par saint mariage. Quand, où et comment nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes voués et avons fait échange de voeux, je te le dirai en marchant. Mais je te prie de consentir à nous marier aujourd'hui.

FRÈRE LAURENCE

Béat saint François ! Quel changement est-ce là ? Rosaline, que tu aimais si chè-rement, est-elle si vite délaissée ? Mais alors les amours de jeunes hommes ne siè-gent pas vraiment dans leur coeur, mais dans leurs yeux. Jésùs-Mariâ ! Quelle quantité de saumure a lavé tes yeux blêmis pour Rosaline ? Combien d'eau salée en vain répandue pour assaisonner l'amour... qui n'en garde pas même le goût? Le soleil n'a pas encore balayé du ciel tes soupirs, tes lamentations d'ahtan sonnent à^mes vieilles oreilles... vois, ici sur ta joue, existe la trace d'une vieille larme qui n'est pas encore lavée. Si jamais tu fus toi-même, si ces chagrins furent tiens, toi-même et tes chagrins furent pour Rosaline? Es-tu donc changé? Prononce la sen-tence. Femmes peuvent faiblir, quand il n'y a pas de force chez les; hommes;

ROMÉO. ' . j '

Tu m'as souvent querellé d'aimer Rosaline...

FRÈRE LAURENCE. ; , '

D'en raffoler, non de l'admirer, mon pupille !... \ .. 1 .

ROMÉO. :.'

Tu m'ordonnais d'enterrer cet amour... ■•'.:'.■■

F'RÈRÉ LAURENCE.

Non pas dans une tombe, d'où, pour en coucher un, tu en lèves un autre W

ROMÉO

.. Je f en prie, ne me querelle pas ! Celte que j'aime ^maintenant rend grâce bour grâce et amour pour amour. L'autre n'en fit pas ainsi.

FRÈRE LAURENCE. ' ■ Oh ! elle savait bien... ton amour récitait une leçon et ne pouvait pas èpelèri Mais viens, jeune inconstant, viens avec moi. Pourun motif, je serai ton assistant,^est que cette alliance peut se révéler assez heureuse pour changer en pur amour les ran-coeurs de vos maisons.

ROMÉO

Oh ! partons! Je suis en violente hâte...

FRÈRE LAURENCE

Sagement et lentement... qui court vite trébuche... (Ils sortent.)

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