‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 41 sur 176 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

La cellule de Frère Laurence. — Entrent FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.

FRÈRE LAURENCE

Qu'ainsi sourient les cieux sur cet acte sacré. Que plus tard le chagrin ne vous punisse pas !...

ROMÉO

Amen ! Amen ! Mais vienne tel chagrin possible, il ne peut valoir échange avec la joie qu'une courte minute me donne à sa vue ! Fais seulement se serrer nos mains avec les saintes paroles, et alors que la mort — dévoreuse d'amour — fasse ce qu'elle ose! C'est assez que je puisse seulement l'appeler mienne !

FRÈRE LAURENCE

Violents plaisirs ont violentes fins et meurent dans leur triomphe, comme feu et poudre qui s'embrassent s'anéantissent. Le doux miel devient répugnant par S£ propre exquisità, et à le trop goûter, se fond l'appétit. Donc, aime avec modéra-tion. Ainsi font longues amours. Trop rapide arrive aussi tard que trop lent (Entre Juliette.) Voici la dame. Oh! pied si léger n'usera jamais l'inaltérable silex Un amant peut chevaucher les fils de la Vierge — errant dans l'air léger d( l'été — et ne pas tomber, si légère est l'illusion! . -

FRÈRE LAURENCE

Roméo te remerciera pour nous deux, ma fille.

JULIETTE

Autant pour lui, sinon ses mercis seraient en excès...

ROMÉO

Ahl Juliette, si la mesure de ta joie est comblée comme la mienne et que ton talent soit plus grand pour la symboliser, alors adoucis de ton haleine cet air ambiant et que ta langue, riche d'harmonie, déploie les bonheurs rêvés que tous deux nous recevons de l'autre en cette chère rencontre...

JULIETTE

Une pensée, plus riche en substance que les paroles, se glorifie de sa propre nature et non point d'ornements. Les pauvres seuls peuvent compter leur fortune, mais mon sincère amour a grandi à ce point que je ne puis évaluer, à demi, ma somme de richesse.

FRÈRE LAURENCE

Venez, venez avec moi et nous ferons prompte besogne. Car, avec vos per-missions, vous ne resterez pas seuls, jusqu'à ce que la sainte Eglise vous ait incorporés, deux en un. Une place publique. — Entrent MERCUTIO, BENVOLIO, PAGES et SERVITEURS.

BENVOLIO.

Je t'en prie, bon Mercutio, retirons-nous. Le jour est chaud, les Capulets sont dehors; et, si nous nous rencontrons, nous n'échapperons pas à un attrapage i. Car, par ces jours chauds, le sang est follement excité.

MERCUTIO

Tu es comme un de ces camarades qui, quand ils franchissent le seuil d'une taverne, me claquent de leur épée sur la table en disant: — Que Dieu ne m'envoie pas besoin de toi! — puis, par l'opération d'un second verre, la tirent contre le tireur de vin, quand, vrai! il n'en est pas besoin!

BENVOLIO.

Suis-je comme un pareil camarade?

MERCUTIO

Allons, allons ! tu es un Jacquot aussi chaud dans ton genre que nul en Italie, aussi tôt emballé à être hors de toi, que hors de toi de t'être emballé!...

BENVOLIO.

Et après ?

MERCUTIO

Hé ! s'il y en avait ici deux pareils, nous n'aurions bientôt plus personne : car l'un tuerait l'autre. Toi! mais tu te querellerais avec un homme qui a dans la barbe un poil de plus ou de moins que toi!... Tu te querellerais avec un homme qui casse-rait des noix, par cette unique raison que tu as des yeux noisette!... Quel oeil, sinon pareil oeil, dépisterait pareille querelle ? Ta tête est aussi pleine de querelles qu'un oeuf est plein de matière comestible ; et encore ta tête a été battue, pour querelles,

< Brawl — des braillements. L'argot français — une engueulade — rendrait exactement l'idée. à en être gâtée comme un oeuf. Tu t'es querellé avec un homme qui toussait dans la rue, parce qu'il avait réveillé ton chien qui s'était étendu, dormant, au soleil. N'es-tu pas tombé sur un tailleur, parce qu'il portait son doublet' 1 neuf avant Pâques?... sur un autre, pour attacher ses souliers neufs avee un vieux ruban! Et tu veux me prêcher contre les querelles !

BENVOLIO.

- Si j'étais aussi prompt à quereller que tu l'es, n'importe qui pourrait acheter l'en-tière propriété de ma vie pour une heure un quart.

MERCUTIO

L'entière propriété!... Oh! naïf 2 !

Entrent TYBALT et d'autres.

BENVOLIO.

Par. ma tête, voici les Capulets.

MERCUTIO. ' '

Par mon talon, je m'en fiche 3 ! -

TYBALT, à ses compagnons.

Suivez-moi tout contre : car je vais leur parler. (Aux Montaigus.) Messieurs, bon-soir : un mot avec l'un de vous.

MERCUTIO

Rien qu'un mot avec l'un de nous! Doublez-le de quelque chose. Faites-en un mot et un coup.

TYBALT

Vous m'y trouverez assez disposé, monsieur, si vous m'en voulez donner occa-sion.

MERCUTIO

Ne pourriez-vous prendre quelque occasion sans que je vous la donne...

TYBALT

Mercutio, tu es d'accord avec Roméo.

MERCUTIO

D'accord! Hé, fais-tu de.nous des ménétriers! Si tu fais de nous des ménétriers, attends-toi à n'entendre rien que discords. (Tirant son e'pée.) Voici mon archet, voici qui va vous faire danser... Plaies du christ!... d'accord!...

BENVOLIO.

Nous parlons ici sur un passage public : ou retirons-nous en quelque place privée, ou raisonnez froidement de vos griefs... autrement, partons. Ici tous les yeux nous dévisagent 4.

MERCUTIO

Les yeux des hommes sont faits pour regarder... laisse-les nous dévisager: je ne bougerai pour le plaisir de personne,moi! (Entre Roméo.)

* Pourpoint, vêtement ajusté du cou à la.ceinture. Avait été importé de France en Angleterre au xiv° siècle.

2 Entière propriété, fee simple— naïf, simple. Jeu de mots. ;

3 / care not.

'* Tous les yeux gaze on us. To gaze signifie regarder avec insistance, fixement.

TYBALT

Bien! la paix soit avec vous, monsieur! Voici mon homme!

MERCUTIO

Mais je veux être pendu «, monsieur, s'il porte votre livrée 1 Mordieu, allez d'abord au champ clos, et il sera votre suivant! Votre;seigneurie, en ce sens, peut l'appeler... son homme!

TYBALT, à Roméo.

Roméo, la haine que je te porte ne peut fournir meilleur terme que celui-ci : Tu es un vilain 2 !

ROMÉO, se contenant.

Tybalt, la raison que j'ai de t'aimer excuse beaucoup la rage contenue en pa-reille apostrophe... je ne suis pas un vilain! Donc, adieu. Je le vois, tu ne me con-nais pas.

TYBALT

Gamin, ceci n'excusera pas les injures que tu m'as faites... donc, tourne-toi et dégaîne.

ROMÉO

Je proteste... je ne t'ai jamais fait injure, mais je t'aime mieux que tu ne peux le concevoir... jusqu'à ce que tu saches la raison de mon amour. Et ainsi, bon Capulet — ce nom que j'aime autant que le mien même—reçois satisfaction...

MERCUTIO

O calme, déshonorante et vile soumission! Une estocade pour enlever cela ! {Il dégaîne.) Tybalt, preneur de rats, veux-tu marcher!...

TYBALT

Que veux-tu de moi?...

MERCUTIO

Bon roi des chats, rien... qu'une de vos neuf vies 3 avec laquelle j'entends faire joujou, et, selon que vous en userez ensuite avec.moi,, aplatir ensuite les huit autres! Voulez-vous tirer par les oreilles votre épée hors de son-fourreau ! Faites hâte... la mienne sera autour de vos oreilles avant que la vôtre soit dehors!...

TYBALT, dégainant.

Je suis à vous !

ROMÉO.'

Bon Mercutio, relève ta rapière.

MERCUTIO, ferraillant.

Allons, monsieur... votre passade!...

ROMÉO

Dégaîne, Benvolio... abats leurs armes... Messieurs, par pudeur, point de cet outrage!... Tybalt!... Mercutio!... le prince a expressément interdit ces combats:

1 II y a des nuances curieuses. — je veux être pendu'est la traduction littérale deFilbe hanged'. Mais dans la forme anglaise, les mots ont une violence qu'il faudrait rendre en français par : — Çiié la haït m'étrangle...

2 A Villaiii. — « Nous appelons ainsi, dit Ogilvie, un voleur, un meurtrier,, un incendiaire;., .un-être vil et méchant ». Le mot français est donc une canaille. Car notre vilain a. perdu toute l'énergie que i'étymologiè a conservée dans vilet dans vilenie. ,.,.,.

8 On dit que le chat, si dur à tuer, a neuf vies. dans les rues de Vérone!... Arrête, Tybalt!... Bon Mercutio!... (Ils ont continué à se battre. Il cherche à les séparer. Mercutio tombe. Tybalt sort avec ses partisans.)

MERCUTIO

Je. suis blessé!... Malédiction sur les deux maisons !... Je suis expédié!... Il est parti !....et il n'a rien!

BENVOLIO.

• Quoi! es-tu blessé ?

i'.":'. ; / MERCUTIO.

Oui... oui!... une Griffade! une griffade!... mordieu, c'est assez! Où est mon page?... Va, manant, chercher un chirurgien!—(Sort le page.)

ROMÉO

. Courage,- ami... la blessure ne.peut-être grave...

MERCUTIO

Non... elle n'est pas aussi profonde qu'un puits ni si large qu'un portail d'église... mais c'est assez... ça fera l'affaire!... demande demain après moi et tu trouveras un homme grave i... Je suis poivré, je vous le garantis, pour ce monde-ci... Malédiction sur vos deux maisons ! —Cordieu... un chien, un rat, une souris, un chat... griffer un homme à mort!.Un vantard, un insolent, un vilain qui ne se bat que d'après le livre d'arithmétique!... Du diable que vous soyez venu entre nous!... J'ai été blessé sous votre bras!...

ROMÉO. -

Je croyais faire tout au mieux...

MERCUTIO. ' '

Aide-moi jusqu'à quelque maison, Benvolio. Où je vais m'évanouir!...'Malédic-tion sur vos deux maisons !... Elles ont fait dé moi de la viande à vers !... (Benvo.'io le soutient.) Je l'ai... et je l'ai bien !... Vos maisons! (Il sort soutenu par Benvolio.)

,. 'ROMÉO

-, Ce gentilhomme, proche allié du prince, mon vrai-ami, a reçu sa mortelle bles-sure pour, mon compte;, .'ma réputation est souillée par l'affront de Tybalt... Tybalt, qui depuis une' heure, est'mon parent!... O douce Juliette ! Ta beauté m'a rendu efféminé et en mon âme a amolli l'acier de la valeur !..."

BENVOLIO, revenant:

O Roméo, Roméo! le brave Mercutio est mort!... Cette galante âme a aspiré aux nuages, âme qui trop tôt a dédaigné la terre.

ROMÉO

Ce noir destin d'aujourd'hui pèsera sur plus de jours : ceci n'est que le début des malheurs, d'autres en seront la fin. (Tybalt rentre, furieux,- Pépée à la main.)

BENVOLIO.

Voici que revient encore le furieux Tybalt!...

ROMÉO

Vivant! Triomphant! et Mercutio tué!... Va-t'en au ciel, bénignité d'occasion 2,

* Mercutio, blessé à mort — et c'est la superbe caractéristique de ce rôle si original — fait encore des calembourgs. — A grave mari, signifie un homme grave et un homme de tombeau. En vieux fran-çais, grave, fosse, grotte, caverne.

* Respective leniiy. L'epilhète vise ici la contingence qui s'impose par le mariage de Roméo avec

les et que la furie à l'oeil de feu soit maintenant mon guide!... Et maintenant, Tybalt, reprends ce vilain que tu m'as donné !... Car l'âme de Mercutio est encore de bien

Allons, monsieur, votre passade !

peu au-dessus de nos têtes, attendant la tienne pour lui tenir compagnie... Ou toi, ou moi, ou tous deux, s'en iront vers lui !...

TYBALT

Toi, misérable gamin, qui étais d'accord ici avec lui, va le rejoindre !

ROMÉO, la chargeant.

Ceci décidera cela ! (Duel. Tybalt tombe.)

BENVOLIO.

Roméo, au large !... Fuis !... Les citoyens sont en l'air et Tybalt est tué. Ne reste pas ainsi stupéfié!,.. Le prince va te condamner à mort, si tu es pris!... Hors d'ici! Fuis !... au large !...

ROMÉO

Oh 1 je suis le Fou de la Fortune L.. 1

BENVOLIO, le poussant dehors.

Mais pourquoi restes-tu ici... (Roméos'enfuit.)

Entrent des CITOYENS, des SERVITEURS, etc.

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