‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 43 sur 176 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Une chambre dans la maison des Capuiéts.

JULIETTE, entrant.

Galopez rapidement, vous, coursiers aux pieds de feu, vers la demeure de Plioe-bus ; un cocher tel que Phaéton vous fouetterait vers l'ouest et vous entraînerait immédiatement dans la nuit ténébreuse... Clos tes rideaux étendus, nuit,'faiseuse d'amour! i Que les yeux du ciel s'enfuient 2 et se ferment, et que Roméo bondisse

1 Love-performing.

2 Nous retrouvons ici l'expression therunaways eyes. -^ Ici les yeux qui fuient sont ceux du jour, du soleil, tandis qu'au second acte, ce sont, les étoiles nocturnes. On a tenté d'adapter ici un autre sens : —; Que les yeux vagabonds — des noctambulesi, des errants de la rue — se ferment, par allusion à des rôdeurs dont l'indiscrétion est in;commodë.; En réalité^ l'expression reste incomprise. dans ces bras, ni vu ni dénoncé. Les amants, par leurs propres beautés, peuvent voir clair, en leurs rites amoureux : ou, si l'amour est aveugle, mieux lui agrée la nuit. Viens, courtoise nuit, toi, matrone au vêtement sobre, toute en noir, et apprends-moi comment on perd en un combat vainqueur, où se jouent deux pures virginités... de ton noir manteau encapuchonné mon sang inapprivoisé, voletant' 1 à mes joues : jusqu'à ce que l'amour ignorant, enhardi, croie l'acte de vrai amour acte de simple modestie. Viens, nuit! viens, Roméo ! viens, toi, le jour dans la nuit!... Car tu te coucheras sur les ailes de la nuit, plus blanc que la neige nouvelle sur le dos d'un corbeau!... viens, gentille nuit!... viens, nuit, amoureuse au front noir, donne-moi mon Roméo ; et, quand il mourra, prends-le et coupe-le en petites étoiles... et il fera si belle la face du ciel que tout le monde sera en amour avec la nuit et ne paiera plus hommage au pmipant soleil. Oh ! j'ai acheté un château ■d'amour, mais ne l'ai pas possédé... et quoique je sois vendue on n'a pas encore joui de moi... ce jour est aussi ennuyeux que Test, avant quelque festival, la nuit ■pour un enfant impatient, qui a des robes neuves et ne peut pas les porter... ô! voici ma nourrice ! (Entre la nourrice avec des cordes.) Et elle apporte des nouvelles ! Toute langue, à prononcer seulement le nom de Roméo, parle avec une céleste élo-quence!... Or, nourrice, quelles nouvelles? Qu'as-tu là ? les cordes que Roméo t'a ordonné de venir chercher ?... . . . :

LA NOURRICE, laissant tomber les cordes.

Oui ! oui ! les cordes !

JULIETTE

Ah moi ! quelles nouvelles ?... pourquoi le lords-tu les mains ?...

LA NOURRICE

Ah '.-un beau jour !... il est mort, il est mort, il est mort ! Nous sommes perdues, dame, nous sommes perdues !... Jour maudit !... il s'en est allé !... il est tué, il est mort !...

JULIETTE

Le ciel peut-il être si cruel?...

LA NOURRICE

Roméo le peut, si le Ciel ne ne le peut pas !... O Roméo ! Roméo !... Qui jamais aurait pensé cela?... Roméo...

JULIETTE

Quelle diablesse es-tu, qui me tourmentes ainsi?... Cette torture serait rugie 2 dans l'effroyable enfer ! Roméo s'est-il tué lui-même ? Dis seulement : oui ! et ce seul mot. « Oui! » empoisonnera plus que l'oeil mortifère du basilic!... 3 Je ne suis pas moi, s'il y a un tel oui !... Ou si ces yeux sont clos qui te font répondre oui !... S'il est tué, dis oui ! sinon, dis non! Sons brefs décideront de mon bonheur ou de mon malheur!...

' Toute celle phrase esl une allusion à la fauconnerie. On encapuchonné la tète du faucon, tant qu'il est unmanncd, inaccoutumé à l'homme.

2 Accompagnée de rugissements.

3 En bien singulière situation, le reste de la réplique de Juliette n'est plus que jeux de mois.

Oui se dit/ pour Yes. El/ signifie aussi je, moi. — Donc, if tlicre bc suc/i an I, s'il y a un pareil

oui —lani not f, je ne suis pas moi, etc. Inutile de tenter une translation exacte,

LA NOURRICE

J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes yeux !... Dieu pardonne la remarque !...'' là

O Dieu! Roméo a-l-il verse le sang de Tybalt? sur sa poitrine d'homme... un pitoyable corps, un sanglant et pitoyable corps!..,

* Nous dirions ; Sauf voire respect! IQO pâle, pâle comme les cendres, tout barbouillé de sang, tout dans le sang coulant!... Je me suis pâmée...

JULIETTE

O faillis, mon coeur!... pauvre banqueroutier, faillis * tout de suite! En prison, mes yeux ! jamais plus n'espérez la liberté !... (Se frappant la poitrine.) Vile terre, à la terre retourne!... que le mouvement s'arrête, et que toi et que Roméo soient écra-sés'sous une lourde bière!...

LA NOURRICE

O Tybalt ! Tybalt ! le meilleur ami que j'avais ! O courtois Tybalt, honnête gentil-homme ! Que jamais je vivrais pour te voir mort !...

JULIETTE

Quel ouragan est-ce là, qui souffle si contraire... Roméo est-il assassiné ? et Tybalt est-il mort?... mon cher cousin... et mon plus cher seigneur!... Alors, effroyables trompettes, sonnez l'universel jugement !... Car qui donc est vivant, quand ces deux-là sont morts !...

LA NOURRICE

Tybalt est mort... et Roméo banni... Roméo qui l'a tué... il est banni!...

JULIETTE

O Dieu ! Roméo a-t-il versé le sang de Tybalt?...

LA NOURRICE

Il l'a fait ! Il l'a fait ! Jour maudit ! Il l'a fait !...

JULIETTE

O coeur de serpent, caché sous une face de fleurs ! 2 Jamais dragon garda-t-il une si belle caverne!... Beau tyran, ennemi angélique!... Corbeau à plumes de colombe!... Agneau à fureurs de loup ! Méprisée substance de la plus divine appa-rence!... Juste l'opposé de ce que justement tu semblés, saint damné, honorable misérable!... 3 O Nature!... qu'avais-tu donc à faire en enfer, quand tu as enclos l'esprit d'un ennemi dans le mortel paradis d'une si douce chair?... Y eut-il jamais livre contenant si vile matière et si bellement relié?... O! le mensonge habiter en un si splendide palais !...

LA NOURRICE

Il n'y a dans les hommes ni honneur, ni foi, ni honnêteté... tous parjures, tous félons, tous méchants, tous hypocrites ! Ah ! où est mon valet?... donnez-moi un peu d'eau-de-vie!... Ces douleurs, ces malheurs, ces tristesses me font vieille! la honte tombe sur Roméo !

JULIETTE

Des pustules sur ta langue, pour un tel souhait ! Il n'était pas né pour la honte. Sur son front, la honte est honteuse de s'asseoir... car c'est un trône où l'honneur peut être couronné, seul monarque de l'universelle terre. O quelle bête j'étais de crier contre lui !...

LA NOURRICE

Voulez-vous bien parler de celui qui a tué votre cousin ?

* Ce jeu de mots — faillite, banqueroute — est dans le texte !

2 Comparer le discours de Chimène réclamant du roi le châtiment de Rodrigue.

3 Ici encore le mot villain. Honorable canaille 1

JULIETTE

Parlerai-je mal de celui qui est mon mari?... ah! mon pauvre seigneur, quelle langue caressera ton nom, quand moi, ton épouse de trois heures, je l'ai déchiré ? Mais pourquoi donc, vilain, as-tu tué mon cousin?... Ce vilain cousin aurait tué mon mari!... Arrière, stupides pleurs ! arrière, à vos naturelles sources 1... Vos gouttes appartiennent en tribut au malheur... et par méprise, vous les offrez à ma joie!... Mon mari est vivant, lui que Tybalt aurait tué... et Tybalt est mort qui aurait tué mon mari. Tout cela est bonheur ! Pourquoi pleurer alors ? (Réfléchissant.) Il y avait là un mot, pire que la mort de Tybalt, qui m'assassinait!,.. Je le voudrais oublier, mais, oh! il presse sur ma mémoire comme les crimes damnés aux âmes des pécheurs. (Se souvenant des paroles de la nourrice.) Tybalt est mort... et Roméo... banni... Ce — banni — ce seul mot — banni — a tué dix mille Tybalts. La mort de Tybalt n'eût été qu'un malheur, si cela en eût fini là. Ou, si notre malheur se plaît à avoir une suite — et forcément doit être accompagné d'autres douleurs — pourquoi, quand elle a dit : — Tybalt est mort ! — ces mots n'ont-ils pas suivi :.' — ton père, ou, ta mère... ou tous les deux ,— ce qui eût provoqué les lamentations d'usage!... mais par une arrière-garde suivant la mort de Tybalt — Roméo est banni !, — parler ce mot, c'est père, mère, Tybalt, Roméo, Juliette, tous tués, tous morts... Roméo est banni! — il n'y a plus ni fin ni limite, mesure, ni borne dans la mort 1 de ce mot... pas de mots ne peuvent sonner ce malheur !... Nourrice, où est mon père ?... où est ma mère?...

LA NOURRICE

Pleurant et se lamentant sur le corps de Tybalt... Voulez-vous aller vers eux! Je vous y conduirai...

JULIETTE

Lavent-ils les blessures avec leurs larmes? Les miennes se dépenseront encore,, quand les leurs seront sèches, pour le bannissement de Roméo. Ramasse ces cordes. Pauvres cordes, vous êtes déçues, vous et moi, toutes deux... car Roméo est exilé. Il vous avait faites pour une haute route vers mon lit... mais moi, vierge, je mourrai vierge-veuve. Venez, cordes. Viens, nourrice. Je vais à mon lit de noces. Et que la mort, et non Roméo, prenne ma virginité !...

LA NOURRICE

Vite, à votre chambre! Je trouverai Roméo pour vous consoler... Je sais bien où il est... Écoutez, votre Roméo sera ici, à la nuit. J'irai à lui. Il est caché dans la cellule de Laurence... • ■

JULIETTE

Oh ! trouve-le ! donne cette bague à mon vrai chevalier et dis-lui de venir prendre son dernier adieu ! (Elles sortent.) -•■-..-

Dans le pouvoir mortel de..,

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