‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 44 sur 176 · SCENE III . La cellule de Frère Laurence · texte numérisé non relu

SCENE III . La cellule de Frère Laurence

FRÈRE LAURENCE, ROMÉO

FRÈRE LAURENCE, arrivant.

Approche, Roméo; approche, homme effroyable.! L'affliction s'est énamourée de toi et tu es fiancé au malheur...

ROMÉO

Père, quelles nouvelles ? Quel est l'arrêt du prince ? Quelle douleur réclame accès près de moi, que je ne connaisse pas encore?

FRÈRE LAURENCE

Mon cher fils est trop accoutumé à si affreuse compagnie. Je t'apporte les nou-velles, le jugement du prince.

-..> ROMÉO

Est-ce moins que le jugement dernier, le jugement du prince ?

i FRÈRE LAURENCE.

Un plus doux jugement s'est échappé de ses lèvres. Point la mort du corps, mais le bannissement du corps L

ROMÉO

Ah! bannissement! Sois miséricordieux, dis la mort! Car l'exil, en son aspect, offre plus de terreur, beaucoup plus de terreur que la mort... ne dis pas bannissement!

FRÈRE LAURENCE

D'ici, de Vérone, tu es banni : sois patient, car le monde est large et vaste!...

ROMÉO

Il n'est pas de monde hors des murailles de Vérone, mais bien le purgatoire, la torture, l'enfer lui-même! Banni d'ici, c'est banni du monde, et l'exil du monde, c'est la mort. Alors bannissement c'est la mort mal exprimée : en appelant la mort — bannissement — tu me coupes la tête avec une hache d'or et souris au coup qui m'assassine!

FRÈRE LAURENCE

O mortel péché! O rude ingratitude! Pour ta faute notre loi réclame la mort; mais le bon prince, prenant ton parti, a passé par-dessus la loi et a changé le mot " noir de mort en bannissement. Cela est chère miséricorde et tu ne le vois pas ?

ROMÉO

C'est torture et non miséricorde. Le ciel est ici, où vit Juliette : et un chien, un chat, une petite souris, la plus indigne chose, vivent ici dans le ciel et la peuvent regarder... mais Roméo ne le peut pas! Il y a plus de force, un état plus honorable, plus de dignité dans les mouches à charogne que dans Roméo : elles peuvent se poser sur la blanche merveille de la main de Juliette et Voler l'immortelle bénédiction de ses lèvres, qui — en pure et vestale modestie—rougissent encore, tenant à péchés

4 II est vraisemblable que cette répétition du mot corps ■— body's deatli — body's banishment.—! vise quelque nuance, par exemple : — non la mort du cadavre, mais le bannissement du corps vivant.' même leurs propres baisers. Mais Roméo ne le peut pas... il est banni! Les mouches peuvent cela, cela qu'il me faut fuir 1. Elles sont libres, mais je suis banni. Et dis-tu encore que l'exil n'est pas la mort!... N'as-tu pas de mixture empoisonnée, de couteau bien affilé, de soudain moyen de mort... quoique jamais si vil que ce mot — banni — pour me tuer... Banni! O père, les damnés usent de ce mot dans l'enfer; des hurle-ments le suivent... Comment as-tu le coeur, étant un divin, un spirituel confesseur, un absolveur de péché et un ami éprouvé, de me déchirer avec ce mot... bannissement!

FRÈRE LAURENCE

Toi, amoureux et fou, écoute-moi seulement prononcer un mot...

ROMÉO

Oh! tu vas encore parler de bannis- t iiiiriiliÉih TirïtVli

Comment en auraient-ils, quand les ...prenant la mesure d'une fosse à ère sages n'ont pas d'yeux ?

FRÈRE LAURENCE

Permets-moi de discuter ta situation...

ROMÉO "î.

Tu ne peux parler de ce que tu ne sais pas : si tu étais aussi jeune que je suis, avec Juliette pour amour, marié depuis une heure, avec Tybalt tué, éperdu comme moi et comme moi banni... alors tu pourrais parler, tu pourrais t'arracher les cheveux et tomber sur le sol, comme je fais, y prenant la mesure d'une fosse à creuserl... (On

frappe à la porte.)

FRÈRE LAURENCE

Lève-toi. On frappe. Bon Roméo, cache-toi.

ROMÉO, à terre.

Moi ! non ! à moins que les souffles gémissants de mon coeur malade, comme un

' Jeu de mots sur flics, mouches — et jly, fuir. — FI, racine, se retrouve dans l'allemand fliegen

et dans le français flèche, flot, fleuve, vol (vl).

2 Pendant toute cette scène, l'exaltation de Roméo ne fait que grandir. brouillard, ne m'enveloppent hors de la recherche des yeux!... (On frappe de nou-veau.)

FRÈRE LAURENCE

Ecoute, comme ils frappent!... Qui est là?... Roméo, lève-toi!... Tu vas être pris!... dresse-toi... debout!... (On frappe.) Cours à mon réduit... (On frappe de plus en plus fort.) Voilai voilà!... Voeu de Dieu!... Quelle rage est-ce là?... J'y vais-, j'y vais!... (On frappe.) Qui frappe si fort?... D'où venez-vous ?... Que voulez-vous ?... .

LA NOURRICE, en dehors.

Laissez-moi entrer et vous saurez ma commission. Je viens de dame Juliette...

FRÈRE LAURENCE

Bienvenue, alors. (Il ouvre la porte; entre la nourrice.)

LA NOURRICE

O saint frère, ô dis-moi, saint frère, où est le lord de ma lady, où est Roméo ?

FRÈRE LAURENCE

Le voilà par terre, saoulé de ses propres larmes.

LA NOURRICE

Oh ! il est juste dans le cas de ma maîtresse, juste dans le même cas.

FRÈRE LAURENCE

0 malheureuse sympathie! pitoyable situation !

LA NOURRICE

Tout juste elle est étendue, larmoyant et pleurant, pleurant et larmoyant... (A Roméo.) Debout, debout ! debout, si vous êtes un homme ! Pour le salut de Juliette, pour son salut, levez-vous et dressez-vous!... Comment pouvez-vous tomber dans des Ho! Ho! si profonds !...

ROMÉO, la reconnaissant.

Nourrice !

LA NOURRICE

Ah 1 Seigneur, seigneur! Bien, la mort est la fin de tout!...

ROMÉO

Parles-tu de Juliette ? Comment en va-t-il avec elle ? Ne me croit-elle pas un assassin fieffé 1, maintenant que j'ai souillé la -jeunesse de notre joie d'un sang, bien peu éloigné du sien? Où est-elle? Comment va-t-elle? et que dit ma dame, mon épouse cachée à notre amour détruit? 2

LA NOURRICE

Oh ! elle ne dit rien, seigneur, mais elle pleure et pleure, puis tombe sur son lit, puis se redresse et appelle Tybalt... puis elle crie à Roméo... puis elle retombe!...

ROMÉO

Comme si ce nom, tiré par la mortelle détente d'un fusil, l'avait tuée !.,. ainsi" que la main maudite — de ce nom — a tué son cousin !... (Tirant son épée.) O dis-moi, frère, dis-moi, dans quelle vile partie de cette anatomie loge mon nom..,, dis-le moi, que j'en puisse saccager la haïssable demeure!...

1 An old murderer. Un vieil habitué du meurtre.

2 Jeu de mots. — Concealed, caché. — 'iJancelled, détruit.

FRÈRE LAURENCE

Arrête ta main désespérée. Es-tu un homme? Ta forme me crie que tu en es un ! tes pleurs sont dé femme, tes actes sauvages dénotent l'irraisonnablé furie d'une bête... femme inapparente dans une apparence d'homme! ou mal apparente bête, dans leur double apparence!... Tu m'as exaspéré! par mon saint ordre, je croyais ton caractère mieux équilibré ! As-tu tué Tybalt? Veux-tu te tuer toi-même et tuer aussi cette femme qui vit en toi, en faisant haine damnée contre toi-même? Pourquoi clames-tu contre ta naissance, le ciel et la terre? Puisque naissance et ciel et terre, tous trois se rencontrent en toi à la fois, tu voudrais les perdre à la fois ! Fi ! Fi ! Tu déshonores ta forme, ton amour, ton esprit. Comme un usurier, tu as tout en abon-dance et tu n'uses vraiment de rien en ce juste usage, qui honorerait ta forme, ton amour et ton esprit! Ta noble forme est seulement une forme de cire, s'écartant de la valeur d'un homme.

Ton cher amour, juré, mais vide parjure, tue cet amour que tu as fait voeu de chérir... ton esprit, cet ornement de forme et d'amour, déformé en la conduite des deux, comme la poudre dans la poire d'un soldat imbécile est enflammé par sa propre ignorance, et tu te mutiles avec tes propres moyens de défense!... Hé, lève-toi, homme! Vivante est ta Juliette, pour le cher salut de qui tu étais mort, tout à l'heure. Et là tu es heureux! Tybalt voulait te tuer, mais tu as tué Tybalt ! Là encore tu es heureux. La loi, cette menace de mort, devient ton amie et la change en exil... là tu es heureux. Une masse de bénédictions brille sur ton dos, le bonheur te cour-tise en ses meilleurs atours : mais comme une donzelle mal élevée et hargneuse, tu boudes à sa fortune et à ton amour ! Gare ! gare ! car ces gens-là meurent misé-rables. Va, va vers ton amour, comme il était convenu, monte à sa chambre et con-sole-la.

Mais songes-y, ne reste pas jusqu'à ce que la garde soit placée : car alors tu ne pourrais plus passer vers Mantoue, où tu vivras, jusqu'à ce que nous puissions trouver l'occasion de publier votre mariage, de réconcilier vos amis, d'obtenir le par-don du prince et de te rappeler avec vingt fois cent mille fois plus de joie que tu ne t'en es allé en lamentations !

Va devant, nourrice. Recommande-moi à ta dame : dis-lui de hâter la mise au lit de toute la maison, ce à quoi la lourde douleur les rend disposés. Roméo va venir...

LA NOURRICE

O Seigneur, j'aurais pu stationner ici toute la nuit pour entendre de bons con-seils. Oh ! que c'est instructif!.,. (A Roméo.) Mon seigneur, je dirai à ma dame que vous allez venir.

ROMÉO. -

Fais ainsi, et dis à ma dame de préparer sa gronderie...

LA NOURRICE

Voici, seigneur, une bague qu'elle m'a dit de vous donner. Dépêchez-vous, faites hâte, car il se fait très tard. (Elle sort.)

ROMÉO, la bague à la, main.

Ah! que mon courage est revivifié par ceci !

FRÈRE LAURENCE

Va-t'en... Bonne nuit; et de ceci dépend toute la situation... ou parti avant que IQ6 OEUVRES DE SHAKESPEARE la garde soit placée ou au point du jour déguisé! Séjourne à Mantoue : je décou-vrirai votre valet et il vous signalera de temps en temps tout bon événement qui arriverait ici. Donne-moi ta main... il est tard. Adieu. Bonne nuit.

ROMÉO

Si ce n'est qu'une joie — plus que joie-— m'entraîne dehors, ce me serait une peine de si vite me séparer de toi. Adieu ! {Ils sortent.)

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