JULIETTE, ROMÉO
JULIETTE
Veux-tu donc t'en aller ? Ce n'est pas encore près du jour... c'était le rossignol — et non l'alouette qui perçait ton oreille apeurée l. La nuit, il chante sur l'arbre aux grenades, là-bas. Crois-moi, amour, c'était le rossignol.
ROMÉO
C'était l'alouette, le héraut du matin, et non le rossignol. Vois, amour, quelles envieuses lueurs dentèlent les nuages disjoints, là-bas, à l'est. Les chandelles 2 de la nuit sont brûlées, et le jour joyeux se dresse sur la pointe du pied au sommet des brumeuses montagnes. Il me faut partir et vivre — ou rester et mourir.
JULIETTE
Cette lumière n'est pas la lumière du jour, je le sais, moi! c'est quelque météore qu'exhale le soleil, pour être, cette nuit, un porteur de torches et t'éclairer sur ta route, vers Mantoue. Donc, reste encore, tu n'as pas besoin départir!...
ROMÉO
Que je sois pris ! qu'on me mette à mort! Je suis content si tu veux qu'il en soit ainsi! Je'dirai : ce gris n'est pas l'oeil du matin, c'est seulement le pâle reflet du front de Cynthia... et ce n'est pas l'aloUette, dont les notes battent le ciel, en voûte, si haut sur nos tètes. J'ai plus souci de rester que volonté de partir. Viens, mort, et bienvenue! Juliette le veut ainsi!... Comment vas-tu, mon âme?... Causons, ce n'est pas le jour!... ■ , ■
JULIETTE
C'est lui, c'est lui... fuis d'ici, va-t'en, en route ! C'est l'alouette qui chante ainsi hors de ton, lançant âpres discords et déplaisants faussets... on dit que l'alouette fait de douces divisions 3... celle-ci ne fait pas cela, puisqu'elle nous divise... on dit que l'alouette et le turgide crapaud échangent leurs yeux. Oh ! je voudrais maintenant qu'ils échangent aussi leurs voix ! puisque cette voix nous effraie, ton bras hors de
•* Textuellement—qui perçait le trou de...
2 The candies. — Un traducteur qui se respecte doit écrire : les flambeaux. Et ainsi a-t-on fait. Il paraît préférable de respecter Shrik. Que voulez-vous ? On se servait de chandelles au temps de la reine Elisabeth. Mais il est curieux de constater combien est tenace la distinction établie entre les mots nobles et ceux qui ne le sont pas.
3 Des pauses dans son chant, mon bras, te chassant d'ici, par ses — enchâsse! 1 — au matin! Oh ! maintenant, va-t'en !... Il croît plus de lumière et de lumière ! 2
ROMÉO
Plus de lumière et de lumière !... plus sombres et sombres nos destinées!... (Entre la nourrice.)
LA NOURRICE
Madame !
JULIETTE
Nourrice !...
LA NOURRICE. 1
Madame votre mère vient à votre chambre. Le jour a paru.. Soyez prudente... faites attention... (Sort la nourrice.)
JULIETTE
Alors, fenêtre, laisse le jour entrer etla vie sortir!...
ROMÉO
Adieu, adieu ! un baiser et je descendrai. (Il commence à descendre.)
JULIETTE
Pars-tu donc ainsi ? Mon amour, mon seigneur, mon ami !... Il faut que j'entende parler de toi à chaque jour des heures — car dans une minute il y a beaucoup de jours. — Oh ! à ce compte-là, je serai chargée d'années, avant que je voie encore mon Roméo !...
ROMÉO
Adieu. Je ne perdrai aucune occasion qui pourra t'apporter mes voeux, ô amour, à toi!...
JULIETTE. -
Oh!... crois-tu que nous nous rencontrerons encore ?
ROMÉO
Je n'en doute pas : et tous ces malheurs serviront-à nos douces causeries, dans nos temps à venir.
JULIETTE, penchée sur la fenêtre, Roméo à demi descendu.
O Dieu ! J'ai une âme devineresse de mal ! Il me semble, je te vois, maintenant que tu es au-dessous de moi, comme Un mort dans le fond d'une tombe. Est-ce ma vue qui faiblit ou toi qui semblés pâle ?
ROMÉO
Oh ! crois-moi, amour, ainsi tu parais à mes yeux ! Secs chagrins 3 boivent notre sang! Adieu ! Adieu ! (Roméo disparaît.)
JULIETTE
O fortune! fortune 1 tous les hommes t'appellent inconstante !.,.. Si tu es incons^
« Iluntin°- the... with hunts-up to the day. Jeux de mots dissimulés par nos traducteurs, prenant en tutelle la gloire de Shakespeare. Le Ilunt-up est la sonnerie du matin, pour éveiller les-chasseursj-les hunters.
2 More Ught and light it grows, originalité d'expression que ne rend nullement : — Le Jour est de plus en plusclair — ou — leciel[s''éclair■cil de plus en. plus.
s Dry sorrow drink our blood. -— Guizotdit: — Le chagrin dévorant dessèche notre sang,~ Drink — boire. zoo OEUVRES DE SHAKESPEARE tante, que fais-tu de lui qui est renommé pour sa fidélité! Sois inconstante, fortune • Car alors, j'espère que tu ne le garderas pas longtemps, et me le renverras !
LADY CAPULET. OU dehors.
Ho ! ma fille, êtes-vous levée ?
JULIETTE
Qui appelle ? C'est madame ma mère. N'est-elle pas couchée si tard... ou levée si.matin ? Quelle cause inaccoutumée l'amène ici ?
LADY OAPULF/r, entrant.
Eh bien ! Juliette, comment va ?
JULIETTE
Madame, je ne suis pas bien.
LADY CAPULET
Toujours pleurant sur la mort de voire cousin ? Quoi, veux-tu le l'aire émerger ' de la tombe avec tes larmes! Et le pourrais-tu, que tu ne pourrais le faire vivre. Donc, aie fini. Un peu de douleur montre beaucoup d'amour, mais beaucoup de douleur montre encore quelque manque d'csprii...
JULIETTE
Laissez-moi encore pleurer une si sensible perte.
LADY CAPULET
Ainsi vous sentirez la perle, mais non l'ami pour qui NOUS pleurez.
JULIETTE
Semant ainsi la perte, je ne puis choisir que de pleurer l'ami.
LADY CAPULET
Bien, ma fille, tu ne pleures pas tant pour sa mort que parce que le vilain qui l'a tué est vivant.
JULIETTE
Quel vilain, madame?
LADY CAPULET
Ce même vilain, Roméo!
JULIETTE
Vilain et lui sont à distance de beaucoup de milles! Dieu lui pardonne! Je le fais avec tout mon coeur, et pourtant pas un homme, comme lui, n'endolorit mon coeur !
LADY CAPULET
Cela est, parce que le traître meurtrier esi vivant !
JULIETTE
0ui,\madame, hors de prise de ces miennes mains... Je voudrais que nul que moi pût venger la mort de mon cousin... -
LADY CAPULET
Nous en aurons vengeance, n'aie pas peur ! Donc, ne pleure plus. J'enverrai vers quelqu'un — à Mantoue, où vit ce renégat banni — qui lui administrera une potion
' Wasli liim from his grave ivith tears. Dans le français giieriicsien on trouve vuchi pour mouillé,,
trempé.
- Juliette répond par des équivoques dont il faut chercher Jes sous-entendns.
ROM EO ET JULI ETTE
i(ll si sûre qu'il ira bientôt tenir compagnie à Tybalt, et alors, j'espère, tu seras satisfaite...
JULIETTE
En vérité, je ne serai jamais satisfaite — avec Roméo — jusqu'à ce que je le voie... mort. Mon pauvre coeur est si fort navré pour un cousin! Madame, si vous pouviez
A la potence, jeune gueuse!
seulement découvrir un homme pour porter un poison, je le préparerais... si bien que Roméo, aussitôt réception, bientôt dormirait en repos... ô combien mon coeur abhorre de l'entendre nommer — et de ne pouvoir aller à lui — pour venger l'amour que je portais à mon cousin Tybalt sur ce corps qui l'a assassiné !...
LADY CAPULET
Trouve les moyens et je trouverai l'homme : mais maintenant, fillette, je vais te dire de joyeuses nouvelles.
JULIETTE
Et l'a joie vient bien en ce moment où elle manque. Quelles sont-elles, je supplie, Votre Seigneurie ?
LADY CAPULET. ' __
Bien, bien, tu as un père avisé, mon enfant, qui pour te mettre hors de ton acca-blement, a imaginé un soudain jour de joie, que tu n'attends pas, et que je ne pré-voyais pas.
JULIETTE
Madame, quel à propos ! 4 quel jour est celui-là ?
LADY CAPULET
Et voilà, mon enfant, le prochain jeudi, au matin, de bonne heure, le galant, jeune et noble gentilhomme, le comte Paris, à l'église Saint-Pierre, fera là, heureusement, de toi une joyeuse mariée!...
JULIETTE, protestant. '
Non, certes, par l'église de Saint-Pierre et par Pierre aussi, il ne fera pas de moi, là, une joyeuse mariée !... Je m'étonne de cette hâte ! Qu'il me faille me marier, avant que lui — qui sera mon époux— soit venu me courtiser! Je vous prie, dites, madame, à mon seigneur et père, que je ne veux pas me marier encore ; et, quand je le ferai, je jure que ce sera... Roméo — et vous savez si je le hais ! — plutôt que Paris... Les voilà, vos nouvelles!
LADY CAPULET
Voici que vient votre père. Dites-lui Gela vous-même, et voyez comment il pren-dra cela de vos mains...
Entrent CAPULET et LA NOURRICE.
CAPULET, voyant Juliette qui pleure.
Que le soleil se couche, l'air distille la rosée : mais pour le coucher de soleil du fils de mon frère, il pleut à torrents! Voyons ! voyons! une gouttière, fillette ! Quoi, encore en larmes ! Toujours de la pluie ! dans un petit corps vous contrefaites barque, mer et vent ! Car encore, tes yeux que je puis appeler la mer, ont flux et reflux de larmes. La barque, c'est ton corps, naviguant dans ce flot salé... le vent, tes soupirs qui, faisant rage avec tes larmes et elles avec eux, sans un calme soudain, culbu-teraient ton corps naufragé... Et maintenant, femme, lui avez-vous notifié notre décision ?
LADY CAPULET
Oui, seigneur. Mais elle ne veut pas, elle vous donne ses remerciements. Je voudrais que la folle fût mariée à son tombeau !...
' CAPULET
Doucement, expliquez-vous, expliquez-vous! 2 Comment! Elle ne veut pas ? Elle nous donne ses remerciements?... N'est-elle pas fière, ne se tient-relle pas pour bénie, indigne comme elle l'est, de ce que nous lui avons façonné un si digne gentilhomme pour être son fiancé !.....'..
1 In happy time locution qui.répondrait exactement à cette exclamation ironique : — Gomme cela tombe bien! . ■
2 Tàkeme tvilh y ou 1 — Textuellement : Prenez^moi avec vous. Phrase familière qui signifie : — Soyez plus clair, plus net. Elle se retrouve dans Henri IV (première partie), ACTE II.
JULIETTE
Non pas fière de ce que vous avez fait, mais reconnaissante que. vous l'ayez fait. Puis-je jamais être fière de ce que je hais ? Mais reconnaissante même pour de la haine, quand elle signifie l'amour...
CAPULET
Comment ! Comment ! troqueuse de logique ! * Qu'est-ce que c'est que cela ? Fière... et je vous remercie... et je ne vous remercie pas... et encore pas fière... Madame mignonne, vous, remerciez-moi sans remerciements ou fiérotez sans fierté... mais disposez vos jolies jambes — pour jeudi prochain ■—• à aller avec Paris à l'église Saint-Pierre... ou je t'y traînerais sur une claie! Dehors, vous, carogne à la maladie verte ! 2 dehors, vous, gueuse! Vous, face malade!
LADY CAPULET, à son mari.
Fi ! Fi ! Est-ce que vous êtes fou ?
JULIETTE
Bon père, je vous supplie, sur mes genoux : écoutez-moi avec patience... seulement prononcer un mot!
CAPULET
A la potence, jeune gueuse ! désobéissante gredine ! Je te dis ceci : — Va à l'église jeudi — ou jamais après ne me regarde au visage... ne parlé pas, ne réplique pas, ne me réponds pas! Mes doigts me démangent... Femme, nous nous croyions peu heureux de ce que Dieu nous avait envoyé seulement cet unique enfant... mais je vois maintenant que cette une est une de trop et que'nous avons eu malédiction en l'ayant!... Arrière, catin!...
LA NOURRICE., s'écriant.
Dieu la bénisse dans le ciel ! Vous êtes à blâmer, mon maître, pour la traiter ainsi !...
LADY CAPULET
Hé bien!... madame Sagesse ! tenez votre langue par bonne prudence; bavar-dez avec vos cancanières, allez ! „
LA NOURRICE
Je ne dis pas de trahison...
CAPULET
Bon dieu! Bonsoir!
LA NOURRICE
On ne peut pas parler?...
CAPULET
Paix, stupide grognonne! débitez votre expérience sur le bol d'une commère, mais ici nous n'en avons pas besoin....
LA NOURRICE
Vous êtes trop bouillant... ;
CAPULET
Pain de dieu! On me rend fou. Jour, nuit, tard, de bonne heure, dedans, dehors, seul, en compagnie, veillant ou dormant, toujours mon souci a été de la voir pourvue et ayant maintenant fourni un gentilhomme de princier parentage, de beaux domaines
1 Ghop-logic — qui échange des raisonnements, qui fait assaut de logique.
2 La chlorose. Grec, chloros, vert-jaune. jeune et noblement élevé — rembourré, comme on dit, d'honorables qualités, proportionné comme quelqu'un de coeur désirerait un homme — et alors avoir une mauvaise pleurnicheuse folle, une pleurarde poupée, qui, à l'offre de sa fortune, répond — je ne me marierai pas — je ne puis aimer — je suis trop jeune — je vous prie de me pardonner !... — Mais si vous ne vous mariez pas, je vous pardonnerai, oui!... Allez paître où vous voudrez, vous ne demeurerez plus avec moi!... Voyez à cela, réfléchissez, je ne plaisante pas... jeudi est proche. Mettez la main sur votre coeur, avisez. Si vous êtes à moi, je vous donnerai à mon ami... Si vous ne l'êtes pas, pendez-vous, mendiez, crevez de faim, mourez dans les rues... car sur mon âme, je ne te reconnaîtrai jamais et ce qui est à moi jamais ne te fera de bien !... Comptez là-dessus, réfléchissez, je ne me parjurerai pas ! (// sort.)
Ne me parle pus:
JULIETTE
N'est-il donc pas de pitié, assise sur les nuages, qui voie jusqu'au fond de ma douleur? O, ma douce mère, ne me rejettez pas! Retardez ce mariage d'un mois, d'une semaine! ou, si vous ne le faites pas, préparez mon lit nuptial dans le sombre monument où git Tybalt!...
LADY CAPULET
Ne me parle pas, car je ne dirai pas un mot. I^ais comme tu veux, car j'en ai fini avec toi... [Elle sort.)
JULIETTE
O Dieu !... O nourrice ! Comment cela sera-t-il empêché ! Mon mari est sur terre, ma foi dans le ciel... Comment cette foi retournera-t-elle à la terre, à moins que mon mari ne me l'envoie du ciel, en quittant la terre? Réconforte-moi, conseille-moi... hélas ! hélas ! que le ciel tende des pièges à si frêle créature que moi ! Que dis-tu ? N'as-tu pas un mot de joie ?... un peu de consolation, nourrice!
LA NOURRICE
Ma foi, voilà... Roméo est banni... et je parierais le monde entier contre rien qu'il n'osera jamais revenir pour vous réclamer. Ou, s'il le fait, il faut que ce soit à la dérobée. Alors, le cas se présentant ainsi qu'il le fait, je crois que le mieux est d'épouser le comte... Oh! c'est un charmant gentilhomme! Roméo est un torchon près de lui... un aigle, madame, n'a pas un oeil si vert, si vif, si beau, comme l'a Paris. J'en jure mon vrai coeur, vous serez heureuse à cette seconde partie, car elle dépasse votre première... et si non, votre premier est mort — ou il serait aussi bon qu'il le fut, que d'être vivant et que vous ne vous en serviez pas!...
JULIETTE
Parles-tu d'après ton coeur ?
LA NOURRICE
Et d'après mon âme, aussi!... ou autrement, malédiction sur tous deux!
JULIETTE
Amen
LA NOURRICE
A quoi ?
JULIETTE
Bien! tu m'as merveilleusement réconfortée!... Rentre. Et dis à ma Dame que je suis allé-e, ayant déplu à mon père, à la cellule de Laurence, pour faire confession et pour £tre absoute!...
LA NOURRICE
Pardieu, je le ferai!... et cela est sagement fait... (Elle sort.)
JULIETTE
Vieille damnation! ô très méchante ennemie! Y a-t-il plus de péché — à m< souhaiter ainsi parjure — ou à déprécier mon Seigneur de cette même langue don elle l'avait prisée, hors de pair, tant de milliers de fois!... Va, conseillère! Toi et moi coeur désormais seront deux. J'irai vers le Frère, pour connaître son remède. S tout me manque, j'ai moi-même pouvoir de mourir! (Elle sort.)
La cellule du Frère Laurence.
FRÈRE LAURENCE, PARIS
FRÈRE LAURENCE
Jeudi, monsieur ? le temps est très court.
PARIS
Mon père Capulet veut l'avoir ainsi et je ne mettrai pas de lenteurs pour retarder sa hâte.
FRÈRE LAURENCE
Vous dites que vous ne connaissez pas les intentions de la dame. Anormale * est cette marche, je ne l'aime pas.
PARIS
Elle pleure immodérément sur la mort de Tybalt, c'est pourquoi j'ai peu parlé d'amour. Car Vénus ne sourit pas dans une maison de larmes. Maintenant, monsieur, son père estime dangereux, qu'elle donne à sa tristesse tant d'empire, et dans sa sagesse il hâte notre mariage pour arrêter cette inondation de pleurs, qui, trop en-tretenue en sa solitude, peut être arrêtée par... de la société. Maintenant, vous concevez la raison de cette hâte?...
FRÈRE LAURENCE, à part.
Je voudrais ne pas savoir pourquoi il faudrait ralentir!... (Haut.) Voyez, monsieur, ici vient la dame, vers ma cellule.
Entre JULIETTE.
PARIS
Heureusement rencontrée, ma dame et ma femme!...
1 Vneccn, pas de niveau — mal équilibrée — le mot anormal rond exactement l'idée. En dehors de la norme, de la règle logique.
JULIETTE
Cela pourra être, monsieur, quand je pourrai être une femme...
PARIS
Cela pourra être — devra être — jeudi prochain.
JULIETTE. v '
Ce qui doit être sera.
FRÈRE LAURENCE
Cela est un texte certain.
PARIS
Venez-vous pour faire confession à ce Père?
' JULIETTE
Répondre serait me confesser à vous.
PARIS
Ne lui niez pas que vous m'aimez.
JULIETTE
Je lui confesserai que... je l'aime.
PARIS
Et aussi, j'en suis sûr, que vous m'aimez...
JULIETTE
Si je fais ainsi, cela sera de plus de prix, étant dit derrière votre dos qu'à vôtres visage... " .■■■'■,
PARIS
Pauvre âme! votre figure est toute abîmée de pleurs.
JULIETTE
Les pleurs ont en ceci gagné petite victoire : car il était assez mal, avant leur attaque.
PARIS
Tu lui fais tort, plus que les larmes, par cette réplique...
JULIETTE
Ceci n'est pas mensonge, monsieur, c'est une vérité ■* : et ce que j'ai dit, je Vai dit à mon visage. '
PARIS
Ton visage est à moi, et tu l'as calomnié...
JULIETTE
Cela peut être, monsieur, car il ne m'appartient pas. (A Frère Laurence.) Etes-vous de loisir, maintenant, saint père ou devrai-je venir chez vous à la messe du soir 2 ? ....
FRÈRE LAURENCE
Mon loisir m'obéit maintenant, ma pensive enfant. \A Pans.): My Lord, ilnous faut réclamer un moment de solitude.
PARIS
Dieu me garde, je troublerais la dévotion ! Juliette,, jeudi, de bonne heure,, je vous
' Cette courte scène est intéressante, Juliette dissimulant et se trouvant contrainte d'user d'un! langage prétentieux et tarabiscoté.
5 On a beaucoup discuté, à propos de cette, messe du soir, si peu catholique. Peutrâtpe est-ce tout simplement le lapsus d'un homme qui pratiquait peu. , éveillerai. Jusque-là, adieu... et gardez ce saint baiser. (// sort, après lui avoir envoyé un baiser.)
JULIETTE
Oh ! fermez la porte ' ! et quand vous l'aurez fait, venez pleurer avec moi. Plus d'espérance, plus de guérison, plus de secours !
FRÈRE LAURENCE
.Ah! Juliette, je connais déjà ton angoisse: cela me tend l'esprit, au delà de sa mesure; j'apprends qu'il te faut — et sans prorogation possible — être mariée à ce comte jeudi prochain.
JULIETTE
Ne me dis pas, frère, ce que tu as appris de cela, à moins que tu ne me dises comment l'empêcher. Si, dans ta sagesse, tu ne peux me donner aide, appelle seu-- ^> lcment sage ma résolution et avec ce couteau, je me gE^ii» /2^KI donnerai aide. Dieu a joint mon coeur et celui de Sia3&?V> û jkmL Roméo, tu as joint nos mains; et avant que cette S^ÈsÉâiM; r^îxv'18 main, par toi scellée à Roméo, soit le seing d'un &"\Pl«M wM^^a^T^ autre contrat ou que mon coeur sincère, en traîtresse Koe ^^^M^^^^^^^^ • \ révolte, se tourne vers un autre, ceci les percera BJtfiJP^Yk ^^/S^'m!^é / loUS c'euXi C'est pourquoi, du fond de ta vie, de ta WÊprWÊÊÊéÈMm?'^'M§?Tr< longue expérience, donne-moi un immédiat conseil : IWPffiMiw^gWC:' M&■■l'fii.' i, entre ces extrémités et moi, ce couteau sanglant INMH^l'Hfl^lr\ ''■ iBw//'' ' j°ucra 'L: I'(')'C d'arbitre, décidant de ce que le juge-- HULÎ UuilHv -il» " " l'wW ment de tes années et de ton art n'aura pas amené à "WP TOllwf I '" A issue de vrai honneur. Ne sois pas si long à parler!
' "" Je languis de mourir, si ce que tu vas dire ne parle
Ce couteau sanglant... pas de remède!...
FRÈRE LAURENCE
Arrête, ma fille: je guette une espèce d'espérance qui demande une exécution aussi désespérée qu'est désespéré ce qu'elle veut empêcher. Si, plutôt que d'épou-ser le comte Paris, tu as la force de volonté de te tuer toi-même, alors il est probable que tu veux bien entreprendre une chose pareille à la mort pour repousser au loin cette honte, puisque tu vas au devant de la mort elle-même pour t'en évader... et si tu oses, je te donne le remède...
JULIETTE
O, ordonne-moi de me jeter, plutôt que d'épouser Paris, du haut des remparts de la tour, là-bas, ou de marcher dans des chemins de voleurs... ordonne-moi de
m'étendre là où il y a des serpents, enchaîne-moi avec des ours rugissants, ou en--
ferme-moi la nuit dans un charnier 2, couverte tout entière d'os claquetant d'hommes
morts, de tibias fétides ou de crânes jaunes et sans mâchoires, ou ordonne-moi
d'aller dans une fosse nouvellement creusée et cache-moi avec un mort sous son lin--
ceul... toutes choses qui, à les entendre dire, m'ont fait trembler... et je le ferai sans
crainte et sans hésitation... pour vivre épouse non souillée de mon doux amour!...
* Et ici elle reprend le langage de la passion exaltée.
a Charnel tiouse. C'était dans les anciennes églises une pièce dans laquelle on conservait les os
des morts après que la chair était consumée.
FRÈRE LAURENCE
Écoute alors. Va à la maison, sois.gaie, donne ton consentement à épouser Paris. Demain est mercredi. Demain soir, veille à coucher seule. Ne laisse pas ta nourrice coucher dans ta chambre. Prends cette fiole, étant dans ton lit et bois cette . liqueur distillée... Alors, aussitôt, à travers toutes les veines, courra une froide et engourdissante humeur, qui saisira les esprits vitaux : car pas un pouls ne gardera son naturel mouvement, mais ils cesseront de battre. Pas de chaleur, pas de souffle n'attesteront que tu vis: les roses sur tes lèvres et sur tes joues s'évanouiront en pâles cendres; les fenêtres de tes yeux tomberont, comme la Mort quand elle ferme le jour de la vie. Toute partie du corps, privée de souple activité, raide, rigide et froide, apparaîtra comme morte, et en cette ressemblance empruntée à la mort con-tractée, tu resteras pleinement quarante-deux heures, et alors tu t'éveilleras comme d'un plaisant sommeil.
« Alors quand le fiancé, au matin, viendra pour t'éveiller en ton lit, là tu seras morte, et, comme c'est la coutume dans notre pays, en tes plus belles robes,, non recouverte, dans ta bière, tu seras portée en ce même ancien caveau où toute la famille des Capulets repose. ..-.,,..
« Pendant ce temps, alors tu t'éveilleras, Roméo, par mes lettres, connaîtra notre: plan et viendra là: lui et moi guetterons ton réveil, et cette même nuit Roméo t'em-portera à Mantoue... et ceci te fera libre de cette présente honte, si pas un inconstant caprice, si pas une peur de femme n'abattent ton courage,' en exécutant cela. * ,''.
• JULIETTE
Donne, ô donne-moiI... ne me parle pas de peur!... .-■-■
FRÈRE LAURENCE
Prends. Retire-toi, sois forte et heureuse en cette résolution: j'enverrai en hâte un Frère à Mantoue, avec mes lettres à ton Seigneur.
JULIETTE
Amour, donne-moi de la force! Et la force m'apportera le salut!... Adieu, cher frère !... (Ils sortent.)