‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 48 sur 176 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

La chambre de Juliclle.

Entrent JULIETTE et LA NOURRICE.

JULIETTE

Oui, ces parures sont très bien..-, mais, gentille nourrice, je te prie, laisse-moi seule cette nuit : car j'ai besoin de maintes oraisons pour amener les d'eux à sourire à ma situation qui, tu le sais bien, est .,,...-,. *<^. choses nécessaires, comme elles convien- '"'. J'l^Mîi^^6r\ v' <^^»BKI1Ï^- ''-^ suis sûre, vous en avez plein les mains 1, ■• ^pflwW'wNÇB'' 1" lt\fi q *f* w^^i en cette si soudaine affaire. Un frokl m-alan(,uit,

LADY CAPULET

Bonne nuit. Va au lit et repose-toi. Car tu en as besoin. (Sortent lady Capulet et la nourrice.)

JULIETTE, seule.

Adieu !... Dieu sait quand nous nous rencontrerons de nouveau !... J'ai un froid qui m'alanguit... la peur vrille 2 à travers mes veines et gèle presque la chaleur de la vie. Je vais les appeler... qu'elles reviennent pour me secourir... Nourrice!... (S'arrô-tant.) Que ferait-elle ici? Ma scène sinistre, je dois absolument la jouer seule... viens, fiole !...

« Et quoi ?... Si cette mixture n'agissait pas du tout!... Faudrait-il que de force je fusse mariée à ce comte!... Non, non, ceci doit empêcher cela... (Elle prend un poignard qu'elle place à côté d'elle, en lui disant :) Pose-toi là... (Toujours réfléchis-sant.) Et quoi encore, si ceci était un poison, que le Frère, subtilement, aurait pré--

paré pour m'avoir morte, de peur qu'en ce mariage il fût déshonoré pour m'avoir

mariée auparavant à Roméo ?... j'ai peur... c'est cela... et pourtant, il me semble...

1 Vous avez beaucoup de choses à faire.

2 Thrills. — Le mot t/irill, allemand drillen, s'applique aux instruments, vrille ou drille, qui

forent des trous, en tournant sur eux-mômes. Il est évident que thrill, drille et vrille ne sont qu'un

eul et même mot. Cependant Littré n'a point reconnu cette élymologie. il ne voudrait pas... car'il a toujours été éprouvé comme un saint homme... je ne veux pas entretenir si mauvaise pensée !...

« Mais comment?... Si, quand je serai étendue dans ma tombe, je m'éveille avant le temps où Roméo viendra pour me délivrer?... C'est un horrible point... Ne serai-je pas suffoquée dans ce caveau dont la sombre bouche ne respire pas d'air sain... ne mourrai-jepas là, étranglée, avant que vienne mon Roméo !...

« Ou, si je vis, n'est-ce pas la même chose, l'horrible pensée de mort et de nuit, en même temps que la terreur de l'endroit... car, dans un caveau, ancien réceptacle où, depuis des centaines d'années, les os de tous mes ancêtres ensevelis ont été enfermés... où Tybalt, sanglant, et encore frais dans la terre, gît, pourrissant dans son suaire... où, dit-on, à certaines heures de la nuit, hantent des esprits...

« Hélas! hélas! n'est-ce pas probable, que moi, sitôt m'éveillant à ces ignobles odeurs, à des cris, comme de mandragores arrachées de la terre... tels que créa-tures vivantes, les entendant, courent à la folie... oh! si je m'éveille, ne serai-je pas affolée, étant environnée de toutes ces hideuses terreurs... n'irai-je pas jouer, en démence, avec les membres de mes aïeux, ou arracher de son linceul, Tybalt mutilé... ou dans cette rage, avec quelque énorme os d'ancêtre, comme avec un bâton, écra-ser ma cervelle désespérée !...

« Ho ! il me semble !... je vois le spectre de mon cousin chercher Roméo qui a percé son corps de la pointe d'une rapière... arrête, Tybalt, arrête!...

« Roméo, je viens... je bois cela!., à toi !... (Elle boit et tombe sur son lit.)

Page 1