‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 50 sur 176 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

La chambre de Juliette. — Juliette sur son lit.

LA NOURRICE, qu'on appelle d'en bas, et qui va du lit de Juliette à la porte.

Maîtresse! quoi! maîtresse?... Juliette?... Tout de suite!... je la garantis... elle... (Allantdu lit à là porte.) Hé, agneau!... Hé, dame... fi! vous, couleuvre 3 de lit!... Hé, amour, te dis-je!... madame... doux coeur!... hé, fiancée!... (Étonnée.) Quoi, pas un mot ! Vous en prenez pour vos deux sous!.., 4. Dormez pour une semaine: Car la nuit prochaine, je le garantis, le comte Paris a parié son reste que vous ne

•■ Pourquoi, comme Guizot, chercher un équivalent—• coureur d'aventures.— Est-ce que l'expres-sion ne se comprend pas?

2 Téte-de-bois a sans doute rapport à un jeu analogue à celui de la cruche, dans lequel les' gamins, les yeux bandés, s'escriment à taper sur une tête ou sur un pot de; terre avec des bâtons. Du reste, dans l'argot anglais, to corne to loggerheads, signifie en venir aux coups. Pourtant il se pourrait encore que loggerhead se rapportât à ce que l'argot français appelle gueule de bois, ce qui est la sécheresse de bouche d'un lendemain d'ivresse.

3 Slug-a-bed, nous disons aussi : paresseux comme une couleuvre.

'< Guizot a trouvé la somme indigne dé Shak. Il a mis quatre sous. — F.-V. Hugo n'a pas spécifié... pour votre argent. ■ . , . reposeriez que peu...} Dieu me pardonne ! (Morbleu ! et Amen !) Comme elle dort lourdement !... il faut absolument que je l'éveille.,. madame... madame... madame !... HéL-srvous laissez le comte vous surprendre au lit... il vous fera lever de peur, je le parie !... N'est-ce pas !'... (Elle s'est penchée sur le Ut et a regardé plus attentivement.) -Comment? Habillée!... et dans vos habits... et recouchée!...-il faut absolument que.je vous réveille!... Dame! dame! dame!... (Avec un cri.) Hélas! Hélas!... Au secours! au secours !... ma maîtresse est morte !... ô malheur 2 que jamais je sois née !... De l'eau-de-vie ! Ho !... mon maître, ma maîtresse !...

LADY CAPULET

Quel tapage est-ce là ?

LA NOURRICE

O lamentable jour !

LADY CAPULET

Qu'y:a-t-il?

LA NOURRICE

Regardez ! regardez, ô jour affreux 1

LADY CAPULET

Oh moi! Oh moi!... mon enfant, toute ma vie!... ressuscite, ouvre les yeux... ou je mourrai avec toi!... Au secours ! appelle du secours !...

CAPULET, entrant:.

Par pudeur, amenez Juliette... son mari est arrivé!...

LA NOURRICE

Elle est morte ! dècédée ! elle est morte !... Jour maudit!...

LADY CAPULET

• Jour maudit, elle est morte, morte, morte!

CAPULET

Hé!... laissez-moi la voir!... arrière !... Hélas!... elle est froide... son sang s'esl arrêté et ses jointures sont raides, la vie et ses lèvres ont depuis longtemps divorcé... la mort s'est posée sur elle, comme la précoce gelée sur la plus douce fleur de toul le champ... Temps maudit!... infortuné vieillard!

LA NOURRICE

O jour lamentable !

LADY CAPULET

O temps de douleur!

CAPULET

La mort qui l'a prise d'ici pour me faire gémir, enchaîne ma langue et ne me laisse pas parler.

Entrent FRÈRE LAURENCE et PARIS, avec des musiciens.

FRÈRE LAURENCE

Eh bien ! la mariée est-elle prête à aller à l'église ?...

CAPULET

Prête à y aller, mais à n'en revenir jamais.., (àParis)ô mon fils, dans la nuit d'avar

* Jeu de mots sur rest, reste — et rest, repos.

a Wall-a-dnii I Rvnression curieuse comme antinomie. ton jour de noces, la mort a couché avec ta fiancée... Vois, elle est étendue là, fleur comme elle était, déflorée par la mort!... 1 La mort est mon gendre, la mort est mon héritier... elle a épousé ma fille !... je vais mourir et lui laisser tout... la vie laissée, tout est à la mort!...

PARIS

Ai-je si longtemps pensé à voir le visage de cette matinée qu'elle me donne spectacle pareil à celui-ci !

LADY CAPULET

Maudit, malheureux jour, jour infâme et haïssable ! Heure la plus misérable que jamais vit le temps dans le long labeur de son pèlerinage!... Rien qu'un, un pauvre et adorable enfant, rien qu'une chose pour réjouir et consoler... et la cruelle mort l'a ravie à ma vue !

LA NOURRICE

O malheur! 2 O malheureux, malheureux, malheureux jour! Très lamentable, jour! Le plus malheureux jour que jamais, jamais j'aie encore passé!... O jour, jour, jour, haïssable jour ! Jamais on n'a vu jour si noir que celui-ci ! O malheureux, malheureux jour !

PARIS

Trompé! Divorcé! maltraité, déchiré, tué ! Très détestable mort, par toi trompé! par toi, cruelle, cruelle, tout renversé!... O amour! ô vie!... non la vie, mais l'amour dans la mort!

CAPULET

Méprisé, détruit, haï, martyrisé, tué!... Temps non généreux, pourquoi es-tu venu pour assassiner, assassiner notre fête!... O enfant, enfant!... Mon âme et non mon enfant! Es-tu morte... morte? Hélas! mon enfant est mort... et avec mon enfant, mes joies sont ensçyelies !... 3

FRÈRE LAURENCE

Paix! oh! par pudeur! Le remède au désespoir n'est pas dans les désespoirs! Le ciel et vous-même aviez votre part de cette belle enfant : maintenant le ciel l'a toute entière et tout le mieux est pour l'enfant. La part qui était votre, vous ne pou-viez la garder de la mort. Mais le ciel garde la sienne dans l'éternelle vie. Le plus que vous recherchiez était son élévation ;car c'était votre ciel qu'elle fut rehaussée... et pleurez-vous donc, maintenant qu'elle est rehaussée au-dessus des nuages, aussi haut que le ciel lui-même...

a Oh! en cet amour, vous aimez si mal votre enfant que vous devenez fous de voir qu'elle est si bien. N'est pas bien mariée qui vit longtemps mariée! Mais bien mariée qui meurt mariée, jeune...

« Séchez vos larmes et attachez votre romarin à ce beau corps, et, comme c'est la coutume, en ses plus beaux.atours, portez-la à l'église... car quoique l'affectueuse nature nous force tous à nous lamenter, encore les pleurs de la nature sont-ils les .consolations de la raison.

■" Deaih, îa mort, est du genre neutre ou masculin.

2 Ainsi crient les voceratrices d'Italie etde Corse.

8 Comparer ces lamentations à la scène dans laquelle Gàpulêt se répand en brutales injures et menaces contre sa fille. L'observation est profonde et suggestive de conseils aux pères despotes/ 2l6

CAPULET

Toutes choses, ordonnées en fêtes, tournent en noires funérailles : nos instruments de musique en funèbres cloches, notre repas de noces en une triste cérémonie

Temps maudit! infortuné vieillard!..

d'enterrement. Nos hymnes solennels se changent en chants lugubres, nos fleurs de

fiançailles servent à l'ensevelissement d'un cadavre, et toutes choses se transforment

en leurs contraires...

FRÈRE LAURENCE, à Capulcf.

Seigneur, rentrez et, vous, madame, allez avec lui. Allez, Seigneur Paris... que chacun se prépare à suivre ce corps charmant jusqu'à sa tombe. Le ciel, pour quelque faute, s'est abaissé sur vous. Ne le provoquez plus, en traversant ses hautes volontés. ■ (Sortent Capulel, Lady Capulet, Paris et Frère Laurence. Restent les musiciens *.)'.■

PREMIER MUSICIEN

Ma foi, nous pouvons serrer nos flûtes et nous en aller. .

LA NOURRICE

Honnêtes et bons compagnons, ah ! partez, partez 1 Car, vous le voyez bien, c'est une pitoyable affaire. (Elle sort.) ,

PREMIER MUSICIEN

Oui, bien vrai, l'affaire pourrait être meilleure... .

PETËR,: entrant. '■

O musiciens, musiciens... Coeur bien aise! Coeur bien aise! Oh ! si vous voulez que je vive, jouez-moi Coeur bien aise!... :

PREMIER MUSICIEN. . ■ J

Pourquoi Coeur bien aise? -'

,.•-"'-'.■ ■'-•■ PETER. • .■ - .- V . .'-. ;' - ■- ■':.. :', ,-

O musiciens, pour que mon coeur lui-même joue : Mon Coeur est plein de pe ne!... Oh! jouez-moi quelque joyeuse complainte .p'our:me:'réconforter., L /■'.'..

DEUXIÈME MUSICIEN

Pas de complainte... Ce n'est pas le moment.dé jouer... " •: \

PETER

Alors vous ne voulez pas ?... .; 1 »

DEUXIÈME MUSICIEN. y )

Non! - . • ': /- ; J.

■ PETER

Alors je vais vous donner cela... solidement!

PREMIER MUSICIEN

Qu'est-ce que vous allez nous donner?' ' . ■

PETER.' .•■■■■, ' .'*.'

Pas de l'argent, pour sûr, mais... (frappant sur son épéé) de la musique !... Je VQUS\ en donnerai du chanteur...

PREMIER MUSICIEN

. Et moi je te donnerai du valet!.,. : ' .' '

PETER

Et moi,, je fourrerai l'épée du valet dans votre caboche... Je ne supporterai-pas vos croches... Je vous ferai fa, je vous fer'arré...' Sentez-vous la fïdtë:!:;..! : ' ;

PREMIER'-.MUSICÎEN. ' ' v . ' -

Si vous nous faites ré, ou fa, vous nous donnez la note 2... .

' La courte scène qui suit est caractéristique : le public ne pouvait, paraît-il, subir trop longtemps une émotion poignante, at le poète se voyait contraint à introduire, pour son délassement, un intermède grotesque. Cette poétique, peu conforme au sentiment, n'est peut-être pas à regretter. Pourtant elle touche de bien près à la vérité. Qu'importent à ces musiciens indifférents les douleurs des Capulets? Qu'importe au valet Peter la douleur de ses maîtres ? C'est du pessimisme, soit. Mais est-ce da men-songe ?

2 Suite de calembredaines compliquées de jeux de mots, à peine compréhensibles pour les anglais eux-mêmes. En tout cas, il est inadmissible d'inventer, comme Guizot ou F.-V. Hugo, des équivalents plus ou moins spirituels, fadaises, fa dieze — fugue, ut. 21-8

DEUXIÈME MUSICIEN

Je vous prie, rengainez votre dague et dégaînez votre esprit.

PETER

Alors garde à vous... avec mon esprit. Je vais vous aplatir avec un espritl de fer et dégaîner ma dague de fer... répondez-moi comme des hommes. (// chante.)

Quand la pince de douleur blesse le coeur

Et que la dolente peine accable l'esprit

Alors la musique sonne avec son d'argent...

Pourquoi sonne et argent? Pourquoi sonne avec son d'argent?... Qu'en dites-vous, Simon Boyau-de-Chat 2 ?

PREMIER MUSICIEN

Parbleu, monsieur, parce que l'argent a un doux son.

PETER

Joli! qu'est-ce que vous dites, Hugues Rebec ?

DEUXIÈME MUSICIEN

Je dis — son d'argent — parce que les musiciens sonnent pour de l'argent.

PETER

Joli aussi! Que dites-vous, James Chevalet 3...

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