TROISIÈME MUSICIEN
Ma foi!... je ne sais que dire.
PETER
Oh! je vous crie miséricorde! vous êtes le chanteur, je vais parler pour vous. On dit — musique avec son d'argent — parce que camarades tels que vous ont rare-ment de l'or pour sonner... (77 chante.)
Alors musique avec son d'argent
En vive hâte prêle assistance...
(Il sort en chantant.)
PREMIER MUSICIEN
Quel puant coquin!...
DEUXIÈME MUSICIEN
A pendre, Jack! Allons, entrons là 4, attendre les funérailles et rester à dîner. fils sortent.)
* Calembourg intraduisible sur le mot wit.
s Catling — Peter donne aux musiciens des noms de fantaisie se rapportant comiquement à leur métier — corde à boyau.
s Soundpost, petite pièce de bois qui soutient les cordes du violon; c'est par erreur que F.-V. Hugo a traduit ce mot par serpent et Guizot par Jacques du Son.
* We'll in Itère. Pourquoi F.-V. Hugo a-t-il traduit par: Sortons!
A Mantoue. — Une rue. — Au fond une boutique.
ROMÉO, entrant.
Si j'en peux croire l'oeil 1 flatteur du sommeil, mes songes me présagent de pro-ches et joyeuses nouvelles : Le maître de ma poitrine siège légèrement sur son trône 2, et, tout ce jour, un inhabituel esprit m'enlève au-dessus du sol avec de dé-licieuses pensées. J'ai rêvé que ma Dame venait et me trouvait mort— étrange songe qui permet à un mort de penser ! — et de ses baisers soufflait tant de vie à mes lèvres que je ressuscitais... et j'étais un empereur!... Ah! que l'amour est doux, alors qu'on le possède, puisque la seule ombre de l'amour est si riche en joies!... (Entra Bailha^ar.) Des nouvelles de Vérone!... Eh bien, Balthazar ? m'apportes-tu des lettres du Frère?... Comment va ma Dame? Mon père est-il bien? Comment se porte ma Juliette?... Ceci, je te le demande encore, car rien ne peut être mal, si elle est bien!
BALTHAZAR
Alors elle est bien et rien ne peut être mal. Son corps repose dans le monument des Capulets et sa partie immortelle vit avec les anges... je l'ai vue étendue dans le caveau de ses pères et aussitôt j'ai pris la poste pour vous l'apprendre. Oh! pardon-nez-moi de vous apporter ces mauvaises nouvelles, puisque, Seigneur, vous m'avez donné cette mission...
ROMÉO, avec exaltation.
En est-il ainsi?... Alors je vous défie, étoiles!... (A Balthazar.) Tu connais ma demeure... aie-moi encre et papier et loue des chevaux!... je partirai ce soir!...
1 Encore le mot eye dans un sens étrange. Ici il signifierait vision, illusion. Certains textes por-tent toys, jouets, illusions du sommeil, et cette correction s appuie sur cette expression du Coûte d'Hiver: Les songes sont des toys.
' Le coeur léger.
BALTHAZAR
Pardonnez-moi, Seigneur, je ne veux pas vous laisser ainsi L Votre visage est pâle et hagard... et comporte quelque catastrophe...
ROMÉO
Bah! tu te trompes! laisse-moi et fais ce que je t'ordonne. N'as-tu pas de lettres du Frère pour moi?
BALTHAZAR
Non, mon bon Seigneur.
ROMÉO
N'importe. Va et loue ces chevaux!... je suis à toi, promptement... (Sort Bal-tha^ar. Roméo reste seul.) Bien, Juliette, je coucherai avec toi cette nuit... Vovons les moyens!... O malheur, tu es prompt à entrer dans les pensées d'un homme dé-sespéré!... Je me rappelle un apothicaire ■— il demeure par ici — que j'ai récem-ment remarqué, en vêtements déguenillés, avec des sourcils pendants, il cueillait des simples: maigre était son visage, l'aiguë misère l'avait épuisé jusqu'aux os; dans sa besogneuse échoppe pendaient une tortue, un alligator empaillé et d'autres peaux de poissons difformes: et au long des planches, un misérable lot de boîtes vides, de pots de terre verte, de vessies et de graines moisies. Des restes de ficelles et de vieux pains de roses étaient maigrement étalés, pour jouer une boutique.
« Voyant cette pénurie,, je me dis à moi-même : si un homme avait besoin de poison, dont la vente à Mantoue est punie de mort, là vit un mauvais 2 gredin qui lui en ven-drait... Oh! cette même pensée ne faisait que précéder mon besoin, et ce même besogneux devra m'en vendre... si je m'en souviens, ce serait là sa maison. Étant jour de fête, sa boutique de mendiant est fermée... (// frappe à la porte.) Ho! ho! apothicaire!...
L'APOTHICAIRE, sortant de sa boutique.
Qui appelle si fort ?
ROMÉO
Viens ici, l'homme. Je vois que tu es pauvre. Tiens, voici quarante ducats : donne-moi une drachme 3 de poison... d'une action si prompte à se disperser à travers les veines que, las de la vie, le preneur tombe mort... et que la poitrine soit déchargée de souffle, aussi violemment que la hâtive poudre, enflammée, s'échappe des entrailles du canon fatal.