‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 62 sur 176 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Une bruyère. ■— Tonnerre.

Entrent LES TROIS SORCIÈRES.

PREMIÈRE SORCIÈRE

Où as-tu été, soeur ?

DEUXIÈME SORCIÈRE

Tuer des cochons... 3

TROISIÈME SORCIÈRE

Toi, soeur, où ?

1 Le roi de Norvège.

2 Inch, île. Iona, une des Hébrides, l'îic de Saint-Columban.

3 L'égorgemenl des porcs est une opération qu'on retrouve, au Moyen-Age, en plusieurs pays Les Germains immolaient un porc à Frcya. En Flandre, Février s'appelle encore Sparkel Monai, U mois du porc. Le boudin du mardi-gras est une suite de ce vieil usage. V. Horace, III, ode xxm C'est le Choirosphageioii des Grecs,

PREMIÈRE SORCIÈRE

Une femme de matelot avait des châtaignes dans son giron, et elle mâchait, mâchait, mâchait... — Donne-m'en, lui dis-je. ■— Arrière' 1, sorcière! ■— crie la roiTnc 2, mangeuse de croupion. Son mari est allé à Alep, comme patron du Tigre. Mais je naviguerai jusque-là dans un tamis et, comme un rat sans queue, je ferai, ferai, ferai...

DEUXIÈME SORCIÈRE

Je te donnerai un vent.

PREMIÈRE SORCIÈRE

Tu es aimable...

TROISIÈME SORCIÈRE

Et moi un autre.

PREMIÈRE SORCIÈRE

J'aurai moi-même tous les autres : et les vrais ports qu'ils frappent, tous les quartiers qu'ils connaissent sur la carte du marin. Je le sucerai, sec comme foin : Le sommeil ni jour ni nuit ne se pendra à l'auvent de sa paupière... il vivra comme un maudit... Sept nuits lourdes, neuf ibis neuf 3, il s'abattra, brisé, crevé. Quoique sa barque ne puisse être perdue, du moins elle sera hochée par la tempête... Regarde ce que j'ai...

DEUXIÈME SORCIÈRE

Montre-moi, montre-moi !

PREMIÈRE SORCIÈRE

Voilà le pouce d'un pilote,, naufragé, comme il revenait chez lui. (Tambours ai. dehors.).

TROISIÈME SORCIÈRE

Tambour! Tambour! Macbeth vient...

TOUTES TROIS, chantant.

Les soeurs magiques, la main dans la main, voyageuses de mer et terre, ains vont par ci, parla... trois pour moi et trois pour loi, et trois encore, pour faire neuf !.. Paix. . Le charme est entortillé... ■*

' Aroynt t/iee, witch. Ce mol. aroynt ne se trouve que dans Shakespeare, ici et dans le Roi Lear. Son sens évident est : F... le camp ! — Dans Ogilvie, Aroynt ihee est traduit par : A plague on thee ! Un lléau, la peste sur toi. Y. la noie ci-après.

- Ronyon. Certainement ce mol a grand rapport à notre expression Rogne, gaïe, d'où rognonner, être méchant comme une gale, comme une teigne. El, peut-être le mot aroynt a-t-il la même étymo-logie. Quant à Ramp-fed, nourrie de croupion, celle injure a un sens tout spécial dans la bouche d'une sorcière qui, au Sabbat, baisait le croupion du diable.

3 Weary seo'n ii/gius, uine tintes niiie. — Ni F.-Y. Hugo ni Guizot n'ont voulu accepter cette arithmétique de sorcières et ont transformé les sept nuits en neuf nuits. On a aussi voulu voir ici à tort les pratiques de l'envoûtement. Il ne s'agit que de déchaîner une tempête continuelle sur le vais-seau, ce qui suffit à épuiser le marin. On sait que saint Thomas d'Aquin lui-même croyait que les ouragans étaient l'oeuvre des mauvais esprits.

•'' Aux lieux où les sorcières dansent leur ronde, l'herbe est desséchée, comme si un vent de feu avait rongé l'herbe. Au contraire, le rond des fées offre une végétation luxuriante. Voir sur ces ques-tions le livre étonnant do science et de profondeur : Le Serpent de la Genèse, — Essai, de sciences

maudites, par Slanislas de Guaila.

Entrent MACBETH et BANQUO

MACBETH

Je n'ai pas encore vu jour à la fois si beau et si horrible.

BANQUO, Rapprochant du groupe sinistre des sorcières. Combien comptc-t-on d ici à Fores... (Reculant a"un pas.) Quelles sont celles-là,

Macbeth et Eaiiquo.

si desséchées, si sauvages ! Elles ne semblent pas comme les habitants de la terre et pourtant elles y sont!... (Leur parlant.) Vivez-vous ?... Etes-vous quelque chose qu'on puisse questionner? Vous paraissez ne pas me comprendre, chacune en même temps posant son doigt crevassé 1 sur ses lèvres de peau 2. Vous pourriez être des femmes, et pourtant vos barbes me défendent de croire que vous en êtes...

MACBETH

Parlez, si vous pouvez. Qui êtes-vous r

1 Choppy — gersé, fendu — et non décharné (Guizot), ni tranchant (F.-V. Hugo). Qansle patoisdu centre de la France, on appelle choppes les fruits gâtés, fendus.

2 Skinny, où il n'y a que la peau,

PREMIÈRE SORCIÈRE

Salut, Macbeth! Salut à toi, Thane de Glamis !

DEUXIÈME SORCIÈRE

Salut,.Macbeth! Salut à toi, Thane de Cawdor!

TROISIEME SORCIÈRE

Salut, Macbeth ! qui seras roi ! .

BANQUO, à Macbeth.

Bon seigneur, pourquoi frissonnez-vous et semblez-vous craindre des choses qui sonnent si bellement? 1 (Aux sorcières.) Au nom de la vérité, étes-vous fantastiques ou cela vraiment qu'extérieurement vous paraissez? Vous saluez mon noble partner de bonheurs immédiats et de grandes prédictions d'une noble puissance et de royale espérance, à ce point qu'il semble hors de lui... et à moi vous ne parlez pas. Si vous pouvez voir dans les semences du temps et dire quelle graine grandira et quelle non, alors parlez, à moi qui ne demande et ne redoute ni vos faveurs ni votre haine.

PREMIÈRE SORCIÈRE

Salut !

DEUXIÈME SORCIÈRE

Salut!

TROISIÈME SORCIÈRE 2. •

Salut! ■;;

PREMIÈRE SORCIÈRE. -..>

Moindre que Macbeth et plus grand.. ".

DEUXIÈME SORCIÈRE. -

Pas si heureux et beaucoup plus heureux.

' ,• TROISIÈME SORCIÈRE

Tu feras des rois, quoique n'en étant pas un. Ainsi, salut, Macbeth et Banquo 1

PREMIÈRE SORCIÈRE

Banquo et Macbeth, salut!

MACBETH. ■-

Arrêtez, incomplètes parleuses, dites-moi plus ' Par la mort de Sinel, je sais, je suis Thane de Glanas. ; Mais comment de. Cawdor ! Le Thane de Cawdor est vivant, un gentilhomme en prospérité... et être roi n'est pas plus à portée, de ma croyance que d'être Cawdor. Dites, d'où tenez-vous cette étrange information? ou pourquoi sur cette bruyère brûlée, arrêtez-vous notre marche avec pareils saluts pro-phétiques ? Parlez, je vous somme... 3 (Les sorcières disparaissent.)

1 II ne peut deviner que ces choses répondent aux idées les plus secrètes de Macbeth.

4 Ce qui donne une singulière idée de notre sens théâtral 1, c'est que sous le règne de Louis-- Philippe, en plein romantisme, Guizot, lui-même, protestait contre le dégoût que cette scène inspirait aux gens duimonde.

3 M. Mézières émet une opinion singulière quand il prétend que Macbeth n'est pas méchant de nature, car il a commencé, dit-il, par faire le bien, c'est-à-dire par combattre courageusement. Or, il est malheureusement prouvé par trop d'exemples que le courage. militaire n'a rien à voir avec la con-science : tel est d'une valeur à toute épreuve à qui manque absolument le sens moral, par exemple le maréchal Ney, Masséna pu Bazaine. Il serait plus Vrai de dire que la brutalité grossière a pour fréquent corollaire là méconnaissance des règles les plus élémentaires de la justice.

BANQUO

La terre a ses bulles.comme l'eau et c'est là ce qu'elles sont. Ou se sont-elles évanouies ?

MACBETH

Dans l'air... et ce qui semblait corporel s'est dilué comme le souffle dans le vent.., j'aurais voulu qu'elles restassent.

BANQUO

Y eut-il ici ces choses dont nous parlons? Ou avons-nous mangé de quelque racine de folie qui fait la raison prisonnière ?

MACBETH

Vos enfants seront rois...

BANQUO

Vous serez roi!

MACBETH

Et aussi Thane de Cawdor... ne fut-ce pas ainsi ?

BANQUO

Sur même air et paroles... Qui est là ? (Entrent Rosse et. Angus.)

ROSSE

Le roi a heureusement reçu, Macbeth, les nouvelles de tes succès ; et quand il lit tes personnels exploits dans la fuite des rebelles, son admiration, ses félicitations se disputent pour qui elles sont, pour toi ou pour lui 1, et sur ce point, réduit au silence, examinant le reste de cette même journée, il te trouve dans les rangs épais des Norvégiens, jamais effrayé de ce que tu as fait toi-même, d'étranges images de -la mort. Aussi pressés que la parole, courriers succédaient aux courriers : et chacun d'eux apportait des éloges pour ta grande défense de son royaume et les répandait devant lui.

ANGUS

Nous, sommes envoyés pour te donner, de notre royal maître, des remerciements, pour le servir de hérauts auprès de lui, non pour te payer.

ROSSE

Et pour gage d'un plus grand honneur, il m'a enjoint de l'appeler, en son nom, Thane de Cawdor; pour cette élévation, salut, très digne Thane... car elle esl tienne ! |

BANQUO, à pari.

Quoi ! le diable peut-il parler vrai ?

MACBETH

Le Thane de Cawdor est vivant... pourquoi m'habillez-vous de ces robes d'em-prunt ? .

ANGUS

Ce qui était le Thane est encore vivant : mais sous lourd jugement il porte cetti vie qu'il mérite de perdre. Qu'il ait comploté avec Norway ou qu'il ait renforcé le rebelles par quelque secret secours ou avantage ou que des deux façons il aittravailL

4 Ce passage, prétendu obscur, paraît fort clair. Le roi se demande qui il doit le plus félicitei lui-même d'avoir conservé son royaume ou Macbeth d'avoir si vaillamment combattu. à la ruine de son pays, je ne sais pas. Mais ses capitales trahisons, confessées et prouvées, l'ont culbuté.

MACBETH, à part.

Glamis et Thane de Cawdor... le plus grand est derrière !... ' (Haut.) Merci pour vos peines ! (A Banquo.) N'espérez-vous pas que vos enfants seront rois, quand celles qui m'ont donné le Thanat de Cawdor ne leur ont pas moins promis !

BANQUO

Ceci, cru littéralement, pourrait encore vous enflammer vers la couronne, en plus du Thanat de Cawdor. Mais, c'est étrange: et bien souvent, pour nous pousser à notre perte, les instruments de ténèbres nous disent des vérités, nous gagnent par d'honnêtes babioles, pour nous duper en plus profondes conséquences... (Aux deux seigneurs.) Cousins, un mot, je vous prie...

MACBETH, à part et à l'éaarl:

Deux vérités sont dites, comme heureux prologue à cet acte, gros de la pièce impériale... (Haut.) Je vous remercie, gentlemen. (A part.) Cette instigation surna-turelle ne peut être mauvaise... ne peut être bonne... si mauvaise, pourquoi m'a-t-elle donné un gage de succès, en commençant par une vérité? Je suis Thane de Cawdor... si bonne, pourquoi cédé-je à cette suggestion... dont l'horrible image désordonné 2 mes cheveux et fait mon coeur en repos maintenant frapper mes côtes, contre la loi de nature? Craintes immédiates sont moins qu'horribles imaginations... ma pensée — où le meurtre 3 est seulement imaginaire — si fort secoue mon propre individu, que toutes ses fonctions se perdent en visions... et rien n'existe que ce qui n'est pas...

BANQUO, aux autres.

Voyez, comme notre compagnon est absorbé...

MACBETH, à part.

Si la fortune me veut roi, eh bien ! la fortune me peut couronner, sans que je bouge !

BANQUO, à ses compagnons, montrant Macbeth.

Les honneurs lui sont venus comme nos habits nouveaux, qui ne s'adaptent au moule qu'à l'usé.

MACBETH, à part.

Vienne ce qui peut venir ! L'occasion, comme l'heure, court à travers la plus rude journée.

BANQUO, venant à lui.

Digne Macbeth, nous nous tenons à votre disposition.

MACBETH, comme se réveillant.

Donnez-moi votre indulgence. Ma triste cervelle était travaillée par des choses oubliées. Bons gentilshommes, vos services sont enregistrés là où chaque jour je tournerai la page pour les lire. Allons vers le roi. (A Banquo.) Pensez à ce qui est advenu; et plus tard, ceci pesé dans l'intervalle, laissons nos libres eoeurs parler l'un à l'autre...

1 Cet aparté est la première révélation des insatiables ambitions de Macbeth. Ce premier acte est mené avec une habileté qui ferait honneur au plus expert de nos auteurs dramatiques.

2 XJnfix, défixer. Le mot nous manque. Le patois normand donne déficher ou défiquev.

3 II semble que déjà il ait la vision du poignard.

BANQUO. • Avec grand plaisir.

MACBETH

Jusque-là, assez!... Venez, amis !... (Ils sortent.)

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