‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 7 sur 176 · LE COMÉDIEN · texte numérisé non relu

LE COMÉDIEN

J'espère que nous avons réformé cela quelque peu chez nous.

HAMLET

Oh! réformez cela tout à fait. Et ne laissez pas ceux qui jouent vos clowns5 en

1 GvouitcUing. F. V. Hugo traduit par galerie. Lapsus évident, leground étant le sol môme. Groiind floor, rez-de-chaussée.

2 Termagant, dieu des tempêtes, du gaélique Toirm, orage, tourmente. Quant à Hérode, il repré-sentait dans le drame de la Passion le traître furieux et braillard, ordonnant le massacre des Innocents.

3 Tame. On traduit généralement par apprivoisé. Mais ce sons n'est qu'un dérivé de la significa-tion radicale, saxon Tain, doux, mou, sans consistance. Shakespeare a encore. employé te moi Tame pour qualifier l'inefficacité d'un remède.

4 Guizot a modifié ici le texte. Au lieu de : t/ie very âge, qu'il déclare dénué de sens, quoique very dans le sens d'exact soit d'usage tout à fait courant [lie is the very man, il est exactement Lhomme qu'il faut); il y a substitué every âge, chaque âge. Ces modifications, proposées par certains commen-taleurs, sont d-.auta.nl plus inadmissibles que le texte anglais est parfaitement clair.

5 Le Clown, colonus, est le paysan benêt, le Jeannot comique, devenu plus tard le clown que l'on/ connaît aujourd'hui. Voir la scène des Fossoyeurs. Quant à la dissertation d'Hamlet sur ï'habitude. qu'ont certains acteurs d'ajouter de leur crû au texte de leur auteur, on comprend que Shakespeare comme auteur et comme directeur se substitue: à son personnage et profile; dé'i'occasion pour dire leur fait à ces artistes qui — eu argot de théâtre — tirent la couverture à eux et coupent, par vanité per-sonnelle, les effets de leurs camarades et jusqu'à la marche même de la pièce. dire plus qu'on ne leur en a écrit : car il y en a qui riront eux-mêmes, pour amener a rire aussi une certaine quantité de propres à rien S alors qu'au même instant il y a lieu de prêter attention à quelque point nécessaire de la pièce. Cela est vilain et montre chez l'imbécile qui le fait une très pitoyable ambition. Allez et tenez-vous prêts. (Sortent les comédiens. Entrent Polonais, Rosencranl^ et. Guildenslern).

HAMLET, à Polonius.

Eh •bien, Seigneur, le Roi écoutera-t-il ce chef-d'oeuvre.

POLONIUS

Et la Reine aussi, et cela, tout de suite.

HAMLET

Dites aux comédiens de se hâter. (A ses deux courtisans). Voulez-vous l'aider à les presser.

ROSENCRANTZ.

Volontiers, My Lord. (Sortent Polonius, Rosencrant^ et Guildenstem).

HAMLET, après s'être assure' quil est seul, appe'ant.

Ho ratio !

HORATIO, entrant..

Me voici, mon doux Seigneur, à votre service.

HAMLET 2

Horatio, lu es l'homme le plus juste avec lequel ma causerie se soit jamais ren-contrée 3.

HORATIO

Oh ! mon cher Seigneur...

HAMLET

Non, ne crois pas que je te flatte. Quel bénéfice puis-je attendre de loi, qui as, non pas des revenus, mais seulement îa bonne conscience pour te nourrir et te vêtir. Pourquoi flatterait-on le pauvre? Non, laisse'les langues sucrées lécher l'absurde escarpin *, laisse se couder les charnières toujours prêles 5 des genoux, là où le profit

1 Barren, littéralement, stériles, qui ne produisent rien.

2 Remarquer que depuis le commencement de cette scène Hamlet a repris ses allures normales.

3 Cope wilh. D'après Johnson lutter on commercer. Comp. Kaufen, allemand. C'est aussi le sons de la racine celtique Cobh, combat pour la victoire. A. Schmidl donne le sens atténué do rencontre, même en façon amicale. C'est ce dernier qu'il convient de choisir ici.

■'■ The absurd pomp. GuizoL cl F. V. Hugo ont traduit par la pompe siupida. B. Laroche a écrit Yopulenca, F. Michel les stupides grandeurs. Peut-être conviendrait-il dépenser que le mol lécher appelle nécessairement l'idée débottés, de chaussures. Or pump, avec changement d'une lettre, était, au temps- d'Élizabelh, le nom d'une chaussure de bal, à très haut talon, sans empeigne, qui tenait mal aux pieds des danseuses et les faisait trébucher avec leurs cavaliers. D'où l'épithèle absurde. L'expres-sion employée par Shakespeare se justifierait donc d'elle-même. Le mot pump se retrouve dans Roméo et dans le Songe d'une nuit d'été, avec le même sens. Enfin on lit dans le Journal de Paris sous -Charles VI et Charles VII : Dans ce bai, les femmes laissèrent leurs cornes et leurs queues et grande foison de leurs pompes. (V. Lacurne de Saint-Palaye.p. 120). Le mol pompes signifie là les chaussures de bal, qui no tenaient aux pieds qu'à la seule condition d'une marche lento et pompeuse. D'où le nom qui leur avait été;donné. Enfin voir dans Rabelais, aux Fanfreluches anlidotées, ces deux vers :

D'aucuns disent que leicher sa pantoufle

Était meilleur que gaigner des pardons..

» Pregnant n'a pris que plus tard le sens de fécond, de femme enceinte. L'étymotogic donne plutôt prédestiné. peut suivre la platitude. Entends-tu, depuis que ma chère âme a été maîtresse de son choix et a pu entre les hommes distinguer sa sélection, elle t'a scellé 1 pour elle-même. Car tu as été comme celui qui, souffrant de tout, ne souffre de rien, un homme qui a pris, avec mêmes remerciements, les rebuffades ou les faveurs de la fortune. Bénis soient ceux dont le sang et le jugement sont si bien combinés qu'ils ne sont pas comme une flûte aux doigts de la fortune, dont elle fasse sonner telle clef qu'il lui plaît.

« Donnez-moi cet homme qui n'est pas l'esclave de la passion et je veux le por-ter dans le fond de mon coeur, oui, dans le fond de mon coeur, comme je le fais de toi. Mais assez sur cela! Il y a ce soir représentation devant le Roi. Une scène de cette pièce touche à la circonstance dont je t'ai parlé, à propos de la mort de mon père. Je te prie, quand tu verras cet acte en cours, de toute l'interprétation de ton âme, observe mon oncle. Si son crime caché ne sort pas de son trou 2 à certaine tirade, alors c'est un spectre de damné que nous avons vu et mes imaginations sont sales comme l'enclume de Vulcain. Porte sur lui ta soigneuse attention. Pour moi, mes yeux se riveront à sa face; et ensuite, nous unirons tous deux nos jugements, en contrôle de son attitude.

HORATIO

Bien, My Lord. S'il nous dérobe rien, pendant que le jeu sera joué, et échappe à mon espionnage, je paierai le vol.

HAMLET

Voici qu'ils viennent pour la pièce. Il faut que je sois un sot 3. Prenez ma place. (Marche danoise, fanfares. Entrent le Roi, la Reine, Polonius, Ophélia, Rosencrant^, Guildenslern, foule de courtisans).

LE ROI

Comment se porte notre cousin Hamlet? '

HAMLET

Excellemment, sur ma foi... le plat du Caméléon, je mange de l'air, farci de promesses. Vous ne pourriez nourrir ainsi des chapons...

LE ROI

Je n'ai rien à voir en cette réponse, Hamlet. Ces mots ne sont rien pour moi.

HAMLET

Ni pour moi maintenant, Seigneur. (A Polonius.) Vous avez joué une fois dans une université, à ce que vous dites?

POLONIUS

Je l'ai fait, Seigneur, et j'étais compté pour bon acteur.

HAMLET

Et qu'avez-vous joué ?

* Marqué, choisi.

* Unkennel, dé Kenil, chenil, demeuré du canis, chien. Signifie aussi le terrier d'un renard.

3 Idlc. Ce mot vise les phrases ridicules ou niaises ou inconvenantes que va prononcer Hamlet, jouant le fou. Il est difficile de comprendre pourquoi les traducteurs ont écrit : Il faut que f aie l'air de flâner. Il va dire des idlc ivords, des mots vides de sens, Saxon, Idel, vide; grec, Eidolon, coquille vide qui survit après la mort de l'homme. ,

POLONIUS

J'ai joué Jules César. Je fus tué au Capitole... C'est Brutus qui m'a tué...

HAMLET

C-était une action de brute que de tuer un veau aussi capital L . Les apteurs sont-ils prêts ?

ROSENCRANTZ.

SÇyti-y- My Lord. Ils attendent votre bon plaisir.

LA REINE

Viens ici, mon bon Hamlet, assieds-toi près de moi.

HAMLET

Non, bonne mère. (Désignant Ophélia.) Il y a là un métal plus attractif...

POLONIUS, bas au Roi.

Hé ! hé ! remarquez-vous cette phrase...

HAMLET, venant à Ophélia.

Dame, me coucherai-je dans votre giron... 2

OPHÉLIA

Oh! non, mon Seigneur!

HAMLET

Je veux dire, la tête sv4f votre giron.

OPHÉLIA, sur un regard de son pire.

Oui, My Lord.

HAMLET

Croyez-vous que je vpulusse parler pn façons de manant ?

OPHÉLIA 3

Je ne crois rien, My Lord.

HAMLET

C'est une jolie idée que de se coucher entre les jambes d'une pucellc...

OPHÉLIA

Vous dites, My Lord ?

HAMLET, riant.

Rien.

OPHÉLIA

Vpus êtes gai, My Lord.

HAMLET

Qui ? moi ? .

OPHÉLIA

Oui, My Lord.

HAMLET

Oh! seulement votre joueur de gigue... que ferait un homme, sinon être gai?

1 Idle a'ords, calembourgs niais sur Brutus et Brute, Capitole el capital.

2 Lap, exactement giron, l'espace qui s'étend do la ceinture aux genoux d'une personne assise. Lap et gtron ont une'élymologie analogue, Lospp'a, anglo-saxon, morceau d'étoffe pendant, tablier — et giroii, tablier, pan de vêlement — formant le ger, fer de lance, qui rappelle exactement la forme de la robe à la placé indiquée. ' "

? La malheureuse Ophélia souffre horriblement. Elle aime toujours Hamlet, et lui, pour donner' le change, exagère la grossièreté. Il a confiance en Horatio, mais non en sa maîtresse. Car... voyez comme ma mère paraît enjouée... et mon père est mort il y a deux heures ! - ■ .

OPHÉLIA

Non, My Lord; il y a deux fois deux nibis;

HÀMLËt;

Si longtemps! Alors laissez le diable porter du noir, car j'aurai un vête-ment de zibeline 1. (Riant.) O ciëux! mort depuis dëtlx mois et pas encore oublié ! Donc il y a espoir que la mémoire d'un grand homme puisse lui survivre une demi-année. Mais, par Notre-Dame, il faut alors qu'il bâtisse des églises : autre-ment, il souffrira de ce qu'on ne pense pas plus à lui qu'au cheval de bois, dontl'épt-taphe est :

Oh! oh 1 le cheval de bois est oublié... 2 (Les trompettes sonnent. — Sur le tréteau au fond de la salle, paraissent des personnages

jouant une pantomime^.)

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