‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 79 sur 176 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

A Fores. — Une chambre dans le palais.

Entrent LENOX et un autre LORD.

LENOX

Mes premiers discours n'ont fait que cadrer avec vos pensées qui peuvent en tirer plus ample interprétation. Seulement je dis que les choses ont été étrange-ment menées. Le gracieux Duncan a été tenu en pitié par Macbeth, — Parbleu ! il était mort! — et le juste et vaillant Banquo s'est promené trop tard, Banquo que, vous pouvez le dire, si cela vous plaît, Fléame a tué, puisque Fléame s'est enfui. On ne doit pas se promener trop tard. A qui peut manquer cette pensée que ce fut mons-trueux de la part de Malcolm et de Donalbain de tuer leur gracieux père ! Acte damné ! Combien il désola Macbeth! N'a-t-il pas, tout droit, en pieuse rage, écrasé les deux coupables qui étaient esclaves de l'ivresse et prisonniers du sommeil ? Cela n'a-t-il pas été noblement fait? Oui, et sagement aussi! Car cela aurait torturé tout coeur vivant, de les entendre nier le crime. Ainsi, je le dis, il a arrangé toutes choses fort bien. Et je crois que, eût-il sous clef les deux fils de Duncan (et il ne les aura pas, plaise au ciel!), ils sauraient ce que c'est que de tuer un père, et Fléame aussi!... Mais, paix! Car pour de franches paroles et aussi parce qu'il manqua à se présenter au festin du tyran, Macduff vit en disgrâce... Sir, pouvez-vous me dire où il s'est retiré ?

LE LORD

Le fils de Duncan, dont ce tyran détient le dû héréditaire, vit à la Cour anglaise et il a été reçu par le pieux Edward avec une telle grâce que la malveillance de la for-une ne lui enlève rien de sa haute situation. C'est là qu'est allé Macduff pour prier le Saint Roi de l'aider à soulever Norlhumberland et le guerrier Siward, afin que, grâce à leur concours (et Lui, de là-haut, ratifiant l'oeuvre) nous puissions donner de nouveau nourriture à nos tables, sommeil à nos nuits et délivrés — en nos festins et banquets — de couteaux sanglants, rendre fidèle hommage et recevoir libres honneurs, toutes

1 Une ancienne tradition veut que les spectres, pour apparaître, empruntent une enveloppe fluidique à la substance même des rayons lunaires. Sur ces opérations magiques, dont le détail prouve une fois . de plus que Shakespeare savait tout, consulter les livres de M. St. de Guaila, sur les Sciences maudites, et aussi notre traité de Magie pratique* choses dont maintenant nous mourons de désir. Et ces nouvelles ont si fort exaspéré le roi, qu'il se prépare à une expédition de guerre...

LENOX

A-t-il envoyé vers Macduff ?

LE LORD

Il l'a fait : et sur un absolu — Non, Monsieur, pas moi 1 ! — le ténébreux mes-sager me lui 2 tourne le dos et maugrée, comme s'il voulait dire : « Vous regretterez l'instant qui nie charge de cette réponse. »

LENOX

Et ceci pourrait bien lui conseiller une précaution — de garder telle distance que sa sagesse peut indiquer. Que quelque saint ange vole vers la Cour d'Angleterre et délivre son message, avant qu'il revienne! Qu'une douce bénédiction bientôt soit de retour en ce pays qui souffre sous une main maudite!

LE LORD

Mes prières sont avec lui! (Ils sortent.)

' L'ellipse est telle qu'elle rend la phrase obscure. Le messager a dit ù Macduff: — Macbeth vous invite à revenir. —Non, je ne reviendrai pas, a répondu MacdulT.

" Tunis me his back. Le mot me ne pouvant se rapporter à celui qui parle, il semble qu'il y ail là un équivalent d'une forme familière, employée en France.

Une sombre caverne. — Au milieu un chaudron bouillant L — Tonnerre.

Entrent les TROIS SORCIÈRES.

PREMIÈRE SORCIÈRE

Trois fois le chat tigré a miaulé!

DEUXIÈME SORCIÈRE

Trois fois... et une fois le hérissonneau a gémi.

TROISIÈME SORCIÈRE

Le vautour 2 crie : — Il est temps ! il est temps !

PREMIÈRE SORCIÈRE

Allons autour du chaudron—jetons dedans des entrailles empoisonnées! — Crapaud,

1 Dans le détail des opérations magiques, Shakespeare n'a pas commis une seule erreur, évidem-ment, pareil à tel écrivain moderne, il se documcntail soigneusement avant d'écrire. Le nombre 3 est on le sait, fatidique par excellence. Mais si on s'arrête à ce chiffre, la réalisation n'a pas lieu. Il faut une quatrième opération. Du reste, Jacques Ior avait écrit en 1591 un livre en forme de dialogue sur la dé-monologie et le fameux traité de Bodin date de 1587.

2 LIarpier. Certains ont traduit par harpie, d'autres ont vu là le nom d'un démon inconnu. Le roman nous donne Harpe, griiïe, d'où harpon et écharper, mettre en charpie. Le vautour est, en sorcellerie, comme dans la vie réelle, le déehireur de cadavres. qui sous la plus froide pierre —- nuits et jours as trente et un i — en dormant, chauffé ton venin — bous le premier dans le pot aux charmes.

TOUTES

Double! Double! peine et trouble! Feu, brûle, et chaudron, bouillonne.

DEUXIÈME SORCIÈRE

Filet de serpent de mare--, dans le chaudron bous et cuis —- oeil de seps 2, orteil de grenouille, laine de chauve-souris, langue de chien, fourche de vipère et dard d'or-vet, patte de lézard et aile de hulotte — pour un charme de trouble puissant — comme un brouet d'enfer bous et bouillonne !

TOUTES

Double, double, peine et trouble. Feu, brûle, et chaudron, bouillonne!

TROISIÈME SORCIÈRE

Écaille de dragon, dent de loup, momie des sorcières 3 — mâchoire et avaloir du requin dévorant de la mer salée — racine de ciguë arrachée dans la nuit — foie d'un juif blasphémateur — fiel de bouc et tiges d'if fendues pendant l'éclipsé de lune 4 — nez de turc et lèvres de Tartare, doigt d'un nouveau né étranglé, d'une catin délivrée dans un fossé — faites la bouillie épaisse et visqueuse. — Ajoutons des tripes de tigres aux ingrédients du chaudron.

TOUTES

Double, double, peine et trouble! Feu, brûle, et chaudron, bouillonne.

DEUXIÈME SORCIÈRE

Refroidissez avec du sang de babouin. Et alors le charme sera ferme et bon.

Entrent HECATE et TROIS AUTRES SORCIÈRES.

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