scène de Duncan et de Macbeth avec les soeurs
du destin est empreinte d'un naturel excellent.
Chacun ne dit que ce qu'il doit dire et en la forme
qui convient. On sent que, comme ses personna--
ges, le poète est sincèrement troublé et ne cher--
che plus à faire oeuvre de littérature.
Détail curieux, on retrouve dans la courlisa--
nerie hypocrite de Macbeth vis à vis de Duncan,
les mêmes excès de recherche, notés dans le
rôle d'Osric parlant à Ilamlet.
Il semble que Shakespeare ait voulu démontrer
que tout homme a deux langages. Macbeth i<re--
doux ot chercheur d'effets quand il se trouve avec
ses compagnons d'armes ou devant le roi, tout à .
coup, avec Lady Macbeth, redevient lui-même.
Tout est précis, naturel, vivant. Sa lettre à sa
femme est d'un ton d'absolue vérité. Les tira--
des de Lady Macbeth, pour aiguës qu'elles soient,
se gardent de tous jeux de mots, de tputes allité--
rations ingénieuses. On croirait entendre une
voceratrice corse, quelque magicienne perverse
lançant ses malédictions. « Déscxuoz-moi ! » dit?
elle à ses mauvaises pensées : on sent en ce coeur
de femme la folie de la grandeur, l'appétit du
meurtre.
Chez elle ce langage de courlisanerie — Nous
restons vos ermites I ■—est absolument drama--
tique, en raison de la précaution prise par le pfiçto
de nous montrer à nu cette âme féroce. Et, âpres
les témoignages de ret-pect et de dévouement^
combien plus effrayante cotte pression exor-Lée
sur l'âme de Macbeth, pour écarter ses derniers
scrupules, alors qu'elle s'écrie: —• Si j'avais juré
de tuer mon enfant, je lui écraserais la curydle,
plutôt que de manquer à ma parole 1 •-- Cette
femme est une possédée, dont la possession est
contagieuse. Entre ces deux êtres, il existe cette ;20 mutualité de suggestion, si bien étudiée de notre temps par l'école de Lombioso. Macbeth, moins criminel que sa femme, a des hallucinations qui extériorisent sa volonté et usent sa lorce ; chez Lady Macbeth au contraire, toute la force méchante est concentrée à l'intérieur, s'accuniulant jusqu'à l'explosion décisive, si admirablement observée, du désespoir, de la folie ou du suicide. En appa-rence plus maîtresse d'elle-même, c'est Lady Macbeth qui règle les détails du meurtre, l'enivre-ment des chambellans, l'usage de leurs poignards, l'ensanglarvtcment de leurs visages : après le crime, elle restera d'apparence calme, jouera l'admirable scène du banquet où elle s'efforce de cacher à tous l'agitation de son mari.
Mais cette force même — qui est sienne — par l'insuccès définitif se brisera d'un seul coup. Macbeth, se dépensant plus au dehors, luttera jusqu'à la dernière minute, alors qu'elle même est devenue folle et s'est tuée.
Il fallait nécessairement que notre bon goût s'exerçât aux dépens de Macbeth, comme des autres pièces de Shakespeare : ici deux scènes ont été condamnées sans appel, l'une, simple-ment curieuse, l'autre vraiment géniale.
Le Portier, •— Acte II, Scène III — a été déclaré inacceptable. Pour nous, il n'est pas admissible qu'à côté, autour de personnages tragiques, d'au-tres évoluent sur un autre plan. Dans la vie, il arrive que, tandis qu'on égorge un locataire du second étage, le concierge cause dans sa loge avec la porteuse de pain. Et ces contrastes de calme absolu d'un côté et de drame atroce de l'autre constituent la vie. Nous ne pouvons admet-tre cela. Pour la bonne marche de notre art dramatique, :.i d'aventure le concierge était amené sur la scène, il lui faudrait être triste, préoccupé, avoir dors pressentiments. Shakespeare, lui, a mon-tré ce qu'était le portier du château, qu'on assassi-nât ou qu'on n'assassinât pas Duncan. Il ne sait rien, il ne prévoit rien. Donc il est lui-même, bavard, comme un homme ivre qu'il est. L'émotion poignante n'existe que dans l'esprit du specta-teur, tenté de crier à cet homme : — Mais tais-toi donc ! Près de toi on égorge ! — Shakespeare prolonge même cet effet en insistant sur la conver-sation de Macduff et de Lenox, avec Macbeth»
causerie familière dont les sous entendus sont sinistres, pour qui sait quel crime a été perpétré et va être découvert. Ceci n'a pu nous satisfaire, et le portier de-Macbeth n'a jamais trouvé grâce devant nous. Récemment Moelerlinek a tenté de peindre cette antithèse terrible entre l'insou-ciance de ceux qui no savent point -r- et le déses-poir qui les attend lors d'une subite révélation. Ce sont là des indications dont le théâtre do 1 ave-nir, nolens, volens, tiendra compte.
Gomme par une étrange malédiction, ce sont les scènes où Shakespeare rend le mieux la nature
qui sont impitoyablement sabrées'par le bon goût :
ainsi de la Scène 11 du IV 0 acte, le meurtre des
enfants de Macdiifi'. Jamais ne fut mieux rendue
l'angoisse d'une mère que le mari a abandonnée,
en plein péiil. Et quel adorable dialogue entre
Lady. Macduff et son enfant — Petit, votre père
est mort ! qu'allez-vous faire maintenant ? — Je
vivrai comme vivent les oiseaux, avec ce que
j'aurai. — Pauvre petit oiseau 1 — L'enfantillage
des répliques du petit Macduff réalise le maxi--
mum d'angoisse dont puisse être serrée l'âme
d'un spectateur. C'est humain, c'est vivant, dou--
loureux comme le coup de couteau qui va égorger
l'enfant. Schiller, Ducis, Lacroix, tous ont sup--
primé cette scène magnifique. M. Mezières ne la
mentionne même pas. En cent pages de disserta--
tions sur les apparlitions objectives ou subjec--
tives de Macbeth, M. Stapfer ne lui accorde pas
une ligne : il est vrai qu'il déclare, quant à la