‹ ŒuvresChapitre 27 sur 50 · PH · texte numérisé non relu

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aime beaucoup mîeux faire Tayeu de «on ignorance , tontes les fois que le raisonnement et Texpérience ne sauraient le conduire à la véritable raison des choses.

La phUoBophit est une science encore tre^imparflaite , et qui ne sera jamais complète; car qui est-ce qui pourra rendre raison de tous les possibles ? L'être qui a tout fait par poids et par mesure , est le seul qui ait une connaissance philosophique , mathématique y et parfaite de ses ouvrages ; mais l'homme n'en est pas moins louable d'étudier le grand livre de la nature, et d'y chercher des preuves de la sagesse et de toutes les perfections de son auWnr : la société retire aussi de grands avantages des recherches philosophiques qui ont occasioné et perfectionné plusieurs découvertes utiles au genre humain.

Le plus grand philosophe est celui qui rend raison du plus grand nombre de choses , voilà son rang assigné avec précision : rérudition par ce moyen n'est plus confondue avec la philo-^ êophiê, La connaissance des faits est sans contredit utile , elle est ménse un préalable essentiel â leur explication ; mais être philosophe y ce n'est pas simplement avoir beaucoup vu et beaucoup lu , ce n'est pas aussi posséder l'histoire de la philosophie , des sciences et des arts , tout cela ne forme souvent qu'un chaos indigeste ; mais être philosophe , c'est avoir des principes solides ^ et surtout une bonne méthode pour rendre raison de ces faits , et en tirer de légitimes conséquences.

Deux obstacles principaux ont retardé long^temps les progrès de la philosophie , l'autorîté et l'esprit systématique.

Un vrai philosophe ne |oit point par les yeux d'autrui , il ne se rend qu'à la conviction qui naît de l'évidence. U est asses difficile de comprendre comment il se peut faire que des gens qui ont de l'esprit , aiment mieux se servir de Tesprit des autres dans la recherche de la vérité , que de celui que Dieu leur a donné. Il y a sans doute infiniment plus de plaisir et plus d'honneur à se conduire par ses propres yeux que par ceux des autres , et un homme qui a de bons yeux ne s'avisa jamais de se les fermer on de se les arracher , dans l'espérance d'avoir un conducteur ; c'est cependant un usage asses universel : le père Malebranche en ap-^ porte diverses raisons^

I*. La paresse naturelle des hommes , qui ne veulent pas se donner la peine de méditer.

a*. L'incapacité de méditer dans laquelle on est tombé , pour ne s'être pas appliqué dès la jeunesse , lorsque les fibres du cer^ veau étaient capables de toutes sortes d'inflexions.

3"^. Le peu d'amour qu'on a pour les vérités abstraites , qui sont le fondement de tout ce qu'on peut connaître ici bas^

4*. La sotte vanité qui nous fait souhaiter d'être estimés sa^ Tans ^ car on appelle sauanê ceux qui ont plus de lecture : la ' connaissance des opinions est bien plus d'usage pour la conversation et pour étourdir les esprits du commun , que la connaissance de la vraie philosophie , qui est le fruit de la réflexion.

5*. L'admiration excessive dont on est prévenu pour les anciens , qui fait qu'on s'imagine qu'ils ont été plus éclairés que nous ne pouvons l'être , et qu'il n'j a rien à faire oii ils n'ont pas réussi.

6*. Un je ne sais quel respect , mêlé d'une sotte curiosité, qui fait qu'on admire davantage les choses les plut éloignées de nous, les choses les plus vieilles y 'celles qui viennent de plus loin , et même les livres les plus obscurs : ainsi on estimait autrefois Heraclite pour son obscurité. On recherche les médailles anciennes j quoique rongées de la rouille , et on garde avec grand soin la lanterne et la pantoufle de quelques anciens; leur antiquité fait leur prix. Des gens s'appliquent k la lecture des rabbins, parce qu'ils ont écrit dans une langue étrangère, trèscorrompue et très-obscure. On estime davantage les opinions les plus vieilles , parce qu'elles sont les plus éloignées de nous ; et sans doute si Nembrot avait écrit l'histoire de son règne, toute la p<rfitique la plus fine , et même toutes les autres sciences y seraient contenues , de même que quelques uns trouvent qu'Homère et Virgile avaient une connaissance parfaite de la nature. Il faut respecter l'antiquité , dit-on ; quoi , Aristote , naton , Epicure, ces grands hommes se seraient trompés? On ne considère pas qu' Aristote , Platon , Epicure étaient des hommes comme nous , et de même espèce que nous , et de plus , qu'au temps oh nous sommes , le monde est Agé de plus de deux mille ans ; qu'il a plus d'expérience , qu'il doit être plus éclairé ; et que c*est la vieillesse du monde et l'expérience qui font découvrir la vérité.

Un bon esprit cultivé et de notre siècle , dit M. de Fontenelle , est pour ainsi dire coçiposé de tous les esprits des siècles précédens , ce n'est qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant tout ce temps-là : ainsi cet homme qui a vécu depuia le commence* ment du monde jusqu'à présent , a eu son enfance , oii il ne s'est occupé que âes besoins les plus pressans de la vie ; sa jeunesse , oii il a assez bien réussi aux choses d'imagination , telles qne la poésie et l'éloquence, et ou même il a commmencé à raisonner, mais avec moins de solidité que de feu , et il est maintenant dans rage de virilité, oii il raisonne avec plus de forces et plus de lumières que jamais. Cet homme même , à proprement parler, n'aura point de vieillesse » il sera toujours également capable

des ckôset auqneUtf ta jeunesse était propre j et il le sera toujours de plus eo plus de celles qui conviennent à l'âge de virilité, c'est-è-dire pour quitter l'allégorie s les hommes ne dégénèrent januis , et les vues saines de tous les bons esprits , qui se succéderont y s'ajouteront toujours les unes aux autres.

Ces réiezioBê solides et judicieuses devraient bien nous guérir des préjugés ridicules que nous avons pris en faveur des anciens. Si notre raison , soutenue de la vanité qui nous est si naturelle , n'est pas capable de nous ôter une humilité si mal entendue , comme si en qualité d'hommes nous n'avions pas droit de pré-> tendre à nne aussi grande perfection; Texpérience du moins sera amen inrle pour nous convaincre , que rien n'a tant arrêté le progrès des choses , et rien n'a tant borné les esprits ^ que cette admiration excessive des anciens. Parce qu'on s'était dévoué k l'autorité d'Aristole , dit M. de Fontenelle j et qu'on ne. cherchait la vérité que dans ses écrits onigmatiques , et jamais dans la nature , non-seulement la philosophie n'avançait en aucune Ciçon y mais elle était tombée dans un abime de galimatias et d'idées inintelligibles , d'où l'on a eu toutes les peines du monde k la retirer. Aristote n'a jamais fait un vrai philosophe, maia il en a beaucoup étouffé qui le fussent devenus , s'il eil^t été permis. Et le mal est qu'une fantaisie de cette espèce une fois établie parmi les hommes, en voilà pour long-temps; on sera des siècles entiers k en revenir , n^me après qu'on en aura connu le ridicule. Si l'on allait s'entêter un jour de Descartes, et le mettre k la place d' Aristote , ce serait à peu près le même inconvénient.

Si ce respect outré pour l'antiquité a une si mauvaise influence , combien devient-il encore plus contagieux pour les commentateurs des anciens? Quelles beautés , dit l'auteur ingénieux que nous venons de citer , ne se tiendraient heureuses d'inspirer à leurs amans une passion aussi vive et aussi tendre , que celle qu'un grec ou un latin inspire à son respectueux interprète? Si l'on commente Aristote , c*esi le génie de la naturel si l'on écrit sur Platon , c^eet le diuin Ptaion. On ne commente guère les ouvrages des hommes tout court ; ce sont toujours les ouvrages d'honnnes tout divins , d'hommes, qui ont été l'admiration de leur siècle. U en est de même de la matière qu'on traite , c'est toujours la plus belle , la plus relevée » celle qu'il' est le plus nécessaire de savoir. Mais depuis qu'il y a eu des Descartes , des Newtons, des Leibnitis , et des Wolfs , depuis qu'on a allié les mathématiques k la Philoeophie ^ la manière de raiëonncr s'est extrêmement perfectionnée.

7^. L'esprit systématique ne nuit pas moins au progrès de la

vérité : par esprit sjrstématîqse , je n'entends pat oelui qni lie les Tentés entre elles , poor f>rnier éts démonstrations , ce q\ti n'est autre chose qne le véritable esprit pkilosophiqne , mais je désigne celui qui bâtit des plans , et ferme des système» de l'univers y auxquels il veut ensuite ajuster, de gré en de. force , les phénomènes ; on trouvera quantité de bonnes réflexions là-dessus dans le second tome de l'histoire du ciel , par M. l'abbé Plucbe. Il les a pourtant un pen trop poussées , et il hii serait difficile de répondre k certains critiques. Ce qu'il j a de certain, c'est qne rien n'est pins louable que le parti qu'a pris l'Académie des Sciences , de voir , d'observer , de coucher dans ses registres les observations et les expériences , et de laisser à la postérité le soin de faire an système complet , lorsqu'il y aura asses de ma-» tériavx pour cela ; mais ce temps est encore bien éloigné , si tant est qu'il arrive jamais.

Ce qui rend donc l'esprit systématique si contraire au progrès de la vérité , c'est qu'il n'est pins possible de détromper ceux qui ont imaginé un système qui a quelque vraisemblance. Ils conservent et retienuent très-chèrement toutes les choses qui peuvent serYÎt en quelque manière à le confirmer; et an contraire ib n'aperçoivent pas presque tontes les objections qui lui sont opposées , ou bien ib $'en défont par quelque distinction frivole. Ils se plaisent intérieurement dans la vue de leur Ouvrage et de l'estime qn'ib espèrent en recevoir. Ils ne s'appliquent qn'à considérer l'image de la vérité que portent knrs opinions vraisendblables. Us arrêtent cette image fixe devant leurs yeux y mais ib ne regardent jamais d'vne vue arrêtée les antres faces de leurs sentimens , lesquelles leur en découvriraient la fansseté.

Ajoutes k cela les préjugés et les passions. Les préjugés occupent une partie de l'esprit et en infectent tout le reste. Les passions confondent les idées en mille manières , et nous font presque toujours voir dans les objets tout ce que nous désirons d'y trouver t la passion même que sons avons pour la vérité nous trompe quelquefois , lorsqu'elle est trop ardente. MÊaiehranehe.

PHYSIONOMIE, s. f. ( Morale,) lai physionomie ^X l'expression du caractère ; elle est encore celle du tempérament. Une sotte physionomie est celle qui n'etprime que la complexion , comme un tempérament robuste , etc. Mais il ne faut jamais juger sur la physionomie. Il y a tant de traits mêlés sur le visage et le maintien des hommes , que cela peut souvent confondre x sans parler des accidens qui défigurent les traits naturels , et qui empêchent que l'âme ne se manifeste ^ comme la petite vérole^ la maigreur^ etc.

On pourrait plutôt conjecturer sur le caractère des hommes , par l'agrément qu'ils attachent à de certaines figures qui répondent à leurs passions, mais encore s*j tromperait-on.

PITOYABLE, adj. ( Gramm. ) , qui est digne de pitié. Il est dans un état pitoyable ; c'est un ouvrage pkoyable : d'oii Ton voit qu'il y a deux sortes de pitié ; Tune accompagnée de commisération , c'est celle qu'on a pour les malheureux ; l'autre accompagnée de mépris , c'est celle qu'on a pour les choses iridicules. On dit un homme pitoyable ; et cette phrase a deux acceptions , l'homme pitoyable , selon l'une , est un homme compatissant ; selon l'autre , c'est un homme ridicule.

PLAISIR. ( Morale, ) Le plaisir est un sentiment de l'âme qui nous rend heureux du moins pendant tout le temps que nous le goûtons ; nous ne saurions trop admirer combien la nature est attentive à remplir nos désirs. Si par le seul mouvement elle conduit la matière , ce n'est aussi que par le plaisir qu'elle conduit les humains ; elle a pris soin d'attacher de l'agrément à ce qui exerce les organes du corps sans les affaiblir , à toutes les occupations de l'esprit qui ne Tépuisent pas par une trop vive et trop longue contention , à tous les mouvemens du cœur que la haine et la contrainte n'empoisonnent pas, enfin à l'accomplissement de nos devoirs envers Dieu , envers nous-mêmes , et envers les autres hooounes. Parcourons tous ces articles les uns après les autres.

i"*. Il y a un agrément attaché à ce qui exerce les organes du corps , sans les afTaihlir. L'aversion que les enfans ont pour le repos j justifie que les mouvemens qui ne fatiguent point le corps, sont naturellement accompagnés d'une sorte de />/aiafr/ la chasse a d'autant plus de charmes qu'elle est plus vive ; il n'est guère pour de jeunes personnes de plmsir plus touchant que la danse ; et la sensibilité au plaisir de la promenade se conserve même dans un âge avancé , elle ne s'émousse guère que par la faiblesse du corps. Les couleurs caractérisent les objets qui s'offrent à nous ) celle du feu est la plus agréable , mais k la longue elle fatigue la vue ; le vert fait une impression douce et jamais fati-. gante ; le brun et le noir sont des couleurs triâtes. La nature a réglé l'agrément des couleurs , sur le rapport de leur force k Torgane de la vue 5 celles qui exercent davantage, sont les plus agréables , tant qu'elles ne le fatiguent point; aussi les ténèbres deviennent-elles pour nous une source d'ennui , dès qu'elles li-< vrent les yeux a l'inaction. Les corps après s'être annoncés par les couleurs , nous frappent agréablement par leur nouveauté et leur singularité : avides de sentimens agréables , nous nous flattons d'eu recevoir de tous les objets inconnus qui se préscn-

tent à nous; d'ailleurs leur trace n'est point encore formée dans le cerveau , ih font alors sur ses fibres une impression douce qui s'affaiblit , dès que la trace trop ouverte laisse un chemin libre aux esprits; la grandeur et la variété sont encore des causes d'agrément. L'immensité de la mer, ces fleuves qui du haut des montagnes se précipitent dans les abîmes , ces campagnes ou la Tue se perd dans la multitude des tableaux , qui s'offrent de toute part ^ tous ces objets font sur l'âme une impression dont l'agrément se mesure sur l'ébranlement des fibres du cerveau : une autre source féconde d'agrémens , c'est la proportion , elle met il portée de saisir et de retenir la position des objets. La symétrie dans les ouvrages de l'art , de même que dans les animaux et dans les plantes , partage l'objet de là vue en deux moitiés semblables , et sur ce fond , pour ainsi dire , d'unifor* mité y d'autres proportions doivent d'ordinaire y porter l'agrément de la variété , la convenance des moyens avec leurs fins , à la ressemblance d'un ouvrage de l'art avec un objet connu , l'unité de dessein : sous ces différens rapports , la nature les a revêtus d'agrément , ils mettent l'esprit à portée de saisir et de retenir ce qui se présente h nos yeux. L'architecture , la peinture , la sculpture y la déclamation doivent k cette loi une partie de leurs charmes ; de cette même source natt en partie l'agrément attaché aux grâces du corps, elles consistent dans un juste rapport des mouvemens à la fin qu'on s'y propose, elles sont comme un voile transparent à travers lequel l'esprit se montre : les lois qui règlent l'agrément des objets à la vue , influent sur les sons » le gazouillement d'un ruisseau , le murmure d'un vent qui se joue dans les feuilles des arbres ; tous ces tons doux agitent les fibres de l'ouïe sans le fatiguer. Les proportions , la variété , l'imitation , l'unité de dessein, donnent à la musique des charmes encore plus touchans qu'aux arts qui travaillent pour les yeux. Nous devons à la théorie de la musique , cette observation importante , que les consonnances sont plus ou moins agréables , suivant qu'elles sont de nature à exercer plus ou moins les fibre» de l'ouïe sans les fatiguer. L'analogie qui règne dans toute la nature , nous autorise à conjecturer que cette loi influe sur toutes les sensations ; il est des couleurs dont l'assortissement plaît aux yeux , c'est que dans le fond de la rétine , elles forment , pour ainsi dire , une consonnance ; cette même loi s'étend apparemment aux êtres qui sont à pointée d'agir sur l'odorat et sur le, goût ; leur agrément caractérise , il est vrai , ceux qui nous sont salutaires , mais il ne paraît point parfaitement proportionné à leur degré de convenance ayec la santé.

2*. Si le corps a $e$ plaisirs , Tesprit a aussi les siens; les occu-* patioos soit sérieuses soit frivoles j qui exercent sa pénétra tion sans le fatiguer , sont accompagnées d'un sentiment agréable^ A voir un joueur d*écliecs concentré en lui*méme , et insensible i tout ce qui fappe ses yeux et ses oreilles , ne le croirait-on pas intimement occupé dn soin de sa fortune ou du salut de l'état? Ce recueillement u profond a pour objet le plaisir d'exercer l'esprit par la position d'une pièce d'ivoire. C'est de ce donx exercice de l'esprit que naft Tagrément des pensées fines , qui de même que la bergère de Virgile , se cacbent autant qu'il le faut pour qu'on ait le plaisir de les trouver. Il y a eu des hommes à qui on a donné le nom de philoêophes y et qui ont cru que l'exercice de l'esprit n'était agréable que par la réputation qu'on se flattait d'en recneilUr. Mais tous les jours ne se ]ivre-t-#n pas à la lecture et à la réflexion , sans aucune Tue •ur l'avenir , et sans autre dessein que de remplir le moment présent? Si on ae trouvait condamné à une solitude perpétn^le, on n'en aurait que plus de goût pour des lectures que la ranité ne pourrait point mettre à profit.

3*. Le ceeur comme l'esprit et le corps a ses mouvemens et est feu des pioUirs , des qu'ils ne doivent point leur naissance k la vue d'un mal présent ou k venir. Tout objet est sûr de nous plaire , des que son impression conspire avec nos inclinations : une spéculation morale ou politique , peu amusante dans la jeunesse , intéresse dans un âge plus avancé , et une histoire galante qui ennuie un vieillard , aura des charmes pour un jeune homme. Dans la peinture que la poésie fait des passions , ce n'est point la fidélité du portrait qui cm fait k principal agrément ; c'est que telle est leur contagion , qu'on ne peut guère les voir sans les ressentir ; la tristesse même devient quelquefois délicieuse , par cette douceur secrète , attachée à toute émotion de l'Ame. La tragédie divertit d'autant mieux , qu'aile fait couler plus de larmes ; tout mouvement de tendresse , d'amitié , de re^ connaissance , de générosité et de bienveillance , est un sentiment de plaisir : aussi tout homme né bienfaisant est-il naturellement gai , et tout homme né gai est-il naturellement bienfaisant. L'inquiétude, le chagrin , la haine , sont des sentimens nécessairement désagréables, par l'idée du mal qui nous menace ou nous afflige; aussi tout homme malfaisant est-il naturellement tnste. On trouve cependant une sorte de douceur dans le mouvement de l'âme , qui nous porte k assurer notre conservation et notre félicité , par la destruction de ce qui fait obstacle ; c'est qu'il y a peu de sentimens qui ne soient pour ainsi dire

composes, et où il n'entre quelque portion d'amour; on ne hait guère , que parce qu'on aime.

4**. Enfin , ii y a eu plaisir attaché à l'accompliflAonient de nos devoirs envers Dieu , envers nous-mêmes et envers les autres. Epicure fier d'avoir attaqué le dogme d'une cause intelligente , se flattait d'avoir anéanti une puissance ennemie de notre hoa^ heur. Mais pourquoi nous former cette idée superstitieuse d'un être qui en nous donnant des goûts , nous ofire de toutes parts des sentimens agréables ; qui en nous composant de divers facultés , a voulu qu'il n'y en eût aucune dont l'esercice ne fât un plaisir? Les biens que nous possédons sont-ils donc empoisonnés par l'idée que ce sont des préseas d'uae îiitelb'gence bienfaisante? N'en dotrent-ils pas plutôt recevoir un nouveau prix , s'il est vrai que l'âme ne soit jamais plus tranquille et plus parfaite , qne quand elle -sent qu'eHe fait de ces biens un usage conforme auK intentions de son auteur ? Cette idée qui épure nos piaisim , porte le calme dans le cœur , et en écarte l'inquiétude et le chagrin. Placés dans l'univers comme dans le jardin d'Eden , si la Providence nous défend l'usage d'un firuit par l'impuissance de le caeitlir , ou par les inconvéniens qui j sont attachés , n'en acceptons pas avec moins de reconnaissance ceux qui se présentent à nous de tontes parts ; jouisssons de ce qui nous est offert , sans nous trouver malheureux par ce qui nous est refusé : le désir se nourrit d'espérance , et s'éteint par l'impossibilité d'atteindre à son objet : nous devons à la puissance de Dieu , le tribut d'une soumission parfaite à tout ce qui résulte de l'établissement de ses lois; nous devons à sa sagesse l'homniage d'une persuasion intime^ que si nous étions admis à ses conseils, nous applaudirions aux raisons de sa conduite. Ces sentimens respectueux , un sentiment de plaisir les accompagne , une heureuse tranquillité les suit.

n j a aussi du plaisir attaché à l'accomplissement de nos devoirs envers nous-mêmes ; le plaisir natt du sein de la vertu. Quoi de plus heureux que de se plaire dans une suite d'occupations convenables à ses talens et à son état ? La sagesse écarte loin de noQS le chagrin , elle garantit même de la douleur , qui dans les tempéramens bien conformés ne doit guère sa naissance qu'aux excès : lorsqu'elle ne peut la prévenir , elle en émousse du moins l'impression , toujours d'autant plus forte qu'on y oppose bm^îbs de courage. Les indiennes , les sauvages , les fanatiques marquent de la gaieté dans le sein des douleurs les plus vives; ils maîtrisent leur attention au point de la détourner du sentiment désagréable qui les frappe , et de la fixer sur le £int6niie de perfection auquel ils se dévouent. Serait-il possible que la rais«n

et la vertu apprissent de rambition et du préjugé k affaiblir aassi

le sentiment de la douleur par d'heureuses diversions?

Si nous voulons remplir tous nos devoirs envers les autres hommes , soyons justes et bienfaisans « la morale nous l'ordonne , la théorie des sentimens nous y invite ; l'injustice , ce principe fatal des maux du genre humain , n'afflige pas seulement ceux qui en sont les victimes , c'est une sorte de serpent qui commence par déchirer le sein de celui qui le potte. Elle prend naissance dans l'avidité des richesses ou dans celle des honneurs , et en fait sortir avec elle un germe d'inquiétude et de chagrin. L'habitude de la justice et de la bienveillance qui nous rend heureux , principalement par les mouvemens de notre cœur, nous le rend aussi par les sentimens qu'elle inspire â ceux qui nous approchent ; un homme juste et bienfaisant , qui ne vit qne pour des mouvemens de bienveillance , est aimé et estimé de tous ceux qui l'approchent. Si l'on a dit de la louange , qu'elle était pour celui à qui elle s'adressait , la plus agréable de toutes les musiques , on peut dire de même qu'il nVst point de spectacle plus doux qne celui de se voir aimé ; tous les objets qui s'offriront lui seront agréables , tous les mouvemens qui s'élèveront dans son cœur , seront des plaisirs.

Il y a plusieurs sortes de plaisirs ; savoir , ceux du corps et ceux de l'esprit , et ceux du cœur ; c'est une suite de ce que nous venons de dire. Il se présente ici une question importante , qui bien avant la naissance d'Epicure et de Platon , a partagé le genre humain en deux sectes différentes. Les plaisirs des sens Femportent-ils sur ceux de l'âme? Et parmi les plaisirs de l'âme, ceux de l'esprit sont-ils préférables à ceux du cœur? Pour en juger , imaginons-les entièrement séparés les uns des autres et portés à leur plus haut point de perfection. Qu'un être insensible à ceux de l'esprit goûte ceux du corps dans toute sa durée ; mais que privé de toute connaissance , il ne se souvienne point de ceux qu'il a sentis , qu'il ne prévoie point ceux qu'il sentira , et que renfermé pour ainsi dire dans son écaille , tout son bonheur consiste dans le sentiment sourd et aveugle qui l'affecte pour le moment présent. Imaginons au contraire , un homme mort à tous les plaisirs des sens , mais en faveur de qui se rassemblent tous ceux de l'esprit et du cœur ; s'il est seul , que l'histoire , la géométrie , les belles-lettres , lui fournissent de belles idées , et lui marquent chaque moment de sa retraite par de nouveaux témoignages de la force et de l'étendue de son esprit ; s'il se livre à la société , que l'amitié , que la gloire , compagne naturelle de la vertu , lui fournissent hors de lui des

jïreures toujours renaissantes de la grandeur et de la beauté de son âaie , et que dans le fond de son cœur sa conformité à la raison soit toujours accompagnée d'une joie secrète que rien ne puisse altérer; il me semble qu'il est peu d'hommes nés sensibles aux plaisirs de l'esprit et du corps , qui placés entre ces deux états de bonheur , à peu près comme un philosophe l'a feint d'Hercule , préférassent au sort de l'être intelligent la félicité d'une huître.

Les plaisirs du corps ne sont jamais plus y ifs que quand ils sdnt des remèdes à la douleur ; c'est l'ardeur de la soif qui décide du plcùsir qu'on ressent à l'éteindre. La plupart des plaisirs du cœur et de l'esprit ne sont point altérés par ce mélange impur de la douleur. Ils l'emportent d'ailleurs par leur agrément; ce que la volupté a de délicieux , elle l'emprunte de l'esprit et du cœur ; sans leur secours elle devient bientôt fade et insipide à la fin. hes plaisirs du corps n'opt guère de durée , que ce qu'ils eu empruntent d'un besoin passager ; dès qu'ils vont au-delà , ils deviennent des germes de douleur; les plaisirs de l'esprit et du cœur leur sont donc bien supérieurs , n'eussent-ils sur eux que l'avantage d'être bien plus de nature à remplir le vide de la vie.

Mais parmi les plaisirs de l'esprit et du cœur , auxquels donaerons-nous la préférence ? Il me semble qu'il n'en est point de plus touchans , que ceux que fait naître dans l'âme l'idée de perfection ; elle est comme un objet de notre culte , auquel on sacrifie tous les jours les plus grands établissemens , sa conscience même et sa personne. Pour se garantir de la flétrissure attachée à la poltronnerie y elle a précipité dans le sein de la mort des hommes, £attés d'acheter à ce prix la conservation de ce qui leur était cher. C'est elle qui rend les indiennes insensibles à l'horreur de se brûler vives y et qui leur ferme les yeux sur tons les chemins que leur ouvre la libéralité et la religion de leur prince , • pour les dérober à ce supplice volontaire ; les vertus , l'amitié , les passions , les vices mêmes empruntent d'elle la meilleure partie de leur agrément.

Un comique grec trouvait qu'on ne prenait pas d*asseE justes mesures , quand on voulait ^'assurer d'un prisonnier. Que n'en confie-t-on la garde au plaisir ! Que ne l'enchatne-t-on par les délices I Plante et l'Arioste ont adopté cette plaisanterie ; mais tous ces poètes auraient peu connu le cœur humain , s'ils eussent cru sérieusement que jamais leur captif n'aurait brisé ses chaînes. Il n'eût pas été nécessaire de faire briller à ses jeux tout l'éclat de la gloire ; qu'il .se fût trouvé méprisable dans sa prison , ou ^u'il j eût craint le mépris des autres honunes , il eût bientôt été tenté de préférer ua péril illustre à une volupté honteuse. La 3. 22

gloire a plus d'allraîls pour l«s âmes bien nées , que la volupté } tous craignent moins la douleur et la mort, que le mépris.

Les qualités de l'esprit , il est vrai , fournissent à ceux que la passion h*éblouit pas , ub spectacle encore plus agréable que celui de la figure -, il n'y a que l'envie ou la haine qui puisse rendre insensible au plaisir d'apercevoir en autrui cette péné-^ tration vive , qui saisit dans chaque objet les faces qui s'assortissent le mieux avec la situation oii l'on est; mais la beauté de l'esprit , quelque brillante qu'elle soit , est effacée par la beauté de l'âme. Les saillies les plus ingénieuses n'ont pas l'éclat des traits qui peignent vivement une âme courageuse , désintéressée, bienfaisante. Le genre humain applaudira dans tous les siècle» au regret qu'avait Titus d'avoir perdu le temps qu'il n'avait pas employé à faire des heureux ; et les échos de nos théâtres applaudissent tous les jours aux discours d'une infortunée, qui abandonnée de tout le genre humain , interrogée sur les ressources qui lui restent dans ses malheurs , moi , réi>ond-elle , et c^ett assez. 11 est peu de personnes qui soient du caractère d'Alcibiade , qui était plus sensible k la réputation d'homme d'esprit qu'à celle d'honnête homme ; tant il est vrai que les sentimeus du cœur flattent plus que les plaisirs de l'esprit. En un mot , les traits les plus réguliers d'un beau visage sont moins touchans que lés grâces de l'esprit , qui sont effacées à leur tour par les sentin^ns et parles actions qui annoncent de l'élévation dansTâme et dans le courage : l'agrément naturel des objets se gradue toujours dan»

donne moins que celle de l'âme.

Parmi les plaisirs , il y en a qni sont tels par leur jonissanct , que leur privation n'est point douleur : la vapeur des parfums , les spectacles de l'architecture , de la peinture et de la déclamation; les charmes de la musique, de la poésie, de la géométrie , de l'histoire , d'une société choisie ; tous ces plaisir^ sont de ce genre. Ce ne sont point des secours qui soulagent notre indigence , ce sont des grâces qui nous enrichissent et augmentent notre bonheur : combien de gens qoi les eoonaissent peu , et qui jouissent pourtant d'une vie douce ? Il n'en est pas ainsi de quelques autres sortes de sentimens agréable»; la loi , par exemple, qui nous invite à nous nourrir ne se borne point à récompenser notre docilité , elle punit notre désobéissance. L'auteur de la nature ne s'est pas reposé sur le plaisir seul du soin de nous convier à notre conservation , il aous^ porte par un resfort encore plus puissant,, par la douceur.

PLASTIQUE ( Métaphysique ) , nature plastique , principe que quelques philosophes prétendent servir à former les corps organisés , et qui est différent de la vie des animaux. On attribue cette oîpinion à Aristote, Platon, £mpédocle, Héra* clile , Hippocrate et aux Stoïciens , auxquels on joint les nou* veaux Platoniciens , les Péripatétîciens modernes , et m^nie les Paracelsistes qui ont donné dans le corps des animaux le nom ^^archée à ce principe. Mais cette hypothèse a été surtout ramenée «t étayée de toutes les preuves dont elle est susceptible ^ par M. Cudworth dans son Système intellectuel.

Tons ces philosophes gisent que sans ces natures , il faudrait supposer Tune de ces deux choses , ou que dans la formation des corps organisés chaque chose se fait fortuitement sans la direction d'aucune intelligence , ou que Dieu fait lui-même, et pour ainsi dire de ses propres mains , les moindres animaux et leurs petites parties. Or , selon eux , ces deux suppositions sont inson« tenables ; car , i"*. assurer que tous les effets de la nature se font par une nécessité mécanique, ou par le mouvement fortuit de la matière, sans aucune direction d'un antre être , c'est assurer nne chose également déraisonnable et impie. Non-seulement on ne saurait concevoir que l'infinie régularité qui est dans tout Fonivers résulte constamment du simple mouvement de la matière , mais il y a encore plusieurs phénomènes particuliers qui passent le pouvoir du mouvement mécanique , comme la respiration des animaux , et il y en a même qui sont contraires à ces lois , comme là -distance du pôle de l'équatenr à celui de récliptiqne. Henri Morus a donné divers exemples de ces deux c^s dans son Enchiridion metaphysicum y imprimé à Londres en 1699 avec le redle de ses œuvres en trois vol, in^foL Outre cela , ceux qui veulent que tout se fasse par les lois jde la mécam'que , font de Dieu un spectateur oisif de ce qui résultera des mouvemens fortuits ou nécessaires de la matière , puisqu'il n'agit en aucune manière au dehors. Ils rendent la même raison des effets de la nature , qu'un sculpteur , par exemple , rendrait^^ la manière dont il aurait fait une statue , s'il disait que son ciseau étant tombé sur tel ou tel endroit , il l'a creusé , que les autres sont demeurés relevés , et qu'ainsi toute la statue s'est trouvée faite, sans qu'il eût dessein de la faire. C'est tomber dans la mittit absurdité que de dire , pour rendre raison de la forma** tion des corps des animaux , que les parties de la matière dont ils sont formés , se sont mues , en sorte qu'elles ont fait , liai" exemple , le cerveau en tel endroit de telle manière , le cœur là et de cette figure , et ainsi du reste des organes, sans qpe le dessein de ce mouvement f&tde former un homme, tout cela étant seule*

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ment le résultât immédiat du mouvement. Dire d'un autre cdté, que Dieu est l'auteur immédiat de tout, c'est faire la Providence embarrassée, pleine de soins et de distractions, et par conséquent en rendre la créance plus difficile qu'elle n'est , et donner de l'avantage aux athées. C'est le jugement de l'auteur du livre de mundo , qui croit qu'il est indigne de Dieu de faire tout luimême jusqu'aux moindres choses : « puisqu'il serait , dit*il , au- » dessous ae la grandeur de Xerxës de faire tout lui-même , » d'exécuter ce qu'il souhaite , et d'administrer tout inmiédia- M tement , combien plus serait-ce une chose peu séante pour la » divinité? Il est bien plus conforme à sa grandeur, et plus » décent , qu'une vertu qui soit répandue par tout le monde , M remue le soleil et la lune. » D'ailleurs , disent nos philosophes , il ne parait pas conforme à la raison, que la Kiature considérée comme quelque chose de distinct de la divinité , ne fasse rien du tout , Dieu faisant toutes choses immédiatement et miraculeusement. Enfin la lenteur avec laquelle tout est produit, paraîtrait une vaine pompe ou une formalité inutile , si l'agent était tout puissant. On ne comprendrait pas non plus comment il y aurait des désordres dans l'univers , ou quantité de productions réussissent mal , parce que la matière ne se trouve pas bien disposée , ce qui marque que l'agent n'a pas une puissance à laquelle rien ne peut résister , et que la nature aussibien que l'art est une chose qui peut quelquefois manquer , et être frustrée dans ses desseins, à cause de la mauvaise disposition de la matière , comme un agent tout puissant peut faire ce qu'il se propose en un moment, il arrive toujours infailliblement à ses fins sans qiie rien l'en puisse empêcher.

Ce sont là les raisons qui font conclure les philosophes que nous avons nommés , qu'il y a sous la divinité des natures />/^tiqutfs , qui comme autant d'instrumens , exécutent les ordres de sa providence , en ce qui regarde les mouvemens réguliers de la matière. Ces natures , à ce qu'ils prétendent , ne doivent point être confondues avec les qualités occultes des Péripatéticiens. Ceux qui attribuent un phénomène à quelque qualité occulte , n'en marquent aucune cause , ils témoignent seulement qu'elle leur est cachée; mais ceux qui disent que l'ordre qu'on voit dans le monde vient d'une nature plastique , en marque une cause distincte et intelligible ; car ce ne peut être qu'une intelligence qui soit la cause de cette régularité , et c'est ce qu'assurent ceux qui établissent une semblable nature ; au Heu que ceux qui établissent un mécanisme fortuit , pour parler ainsi , et qui ne reconnaissant aucune cause finale , ne veulent pas qu'une intelligence ait part à la formation des choses » ces gens-

là ne rendent aucune raison de Tordre de l'univers , à moins qu'on ne dise que la confusion est cause de Tordre , et le hasard de la régularité. Il y a donc une grande différence entre les qualités occultes et les natures plcuiiques. Mais les défenseurs de ces natures conviennent en même temps qu'il est très-difficile de s'en faire l'idée , et qu'on ne peut les connaître que par une espèce de description. Aristote apprend , 'PA^^/^. iw, XFI^ ch. piij y comment on peut concevoir la nature plastiçue en général , en disant que ai Vart de bâHr des vaisseaux était dans le bois , cet art agirait comme la nature , c'est-à-dire qu'il croîtrait des vaisseau)^ tout faits , comme il croit des fruits et d'autres choses semblables. Il en est de même de tous les autres arts. Si l'art de bâtir qui est dans l'esprit des archi^ tect^s « était xlans les pierres , dans le mortier et dans les autres matériaux , ils se rangeraient par le moyen de ce principe intérieur dans le même ordre auquel nous le mettons , comme les poètes ont dit qu'Amphion en jouant de la lyre , attirait les pierres 9 en sorte qu'elles formaient d'elles-mêmes les murailles de Thèbes. La nature plastique est donc une espèce d'artisan , mais elle a plusieurs avantages sur l'art humain. Au lieu que celui-ci n'agit qu'en dehors et de loin y sans pénétrer la matière , qu'il se sert de beaucoup d'instrumens , et qu'il travaille à grand bruit pour imprimer avec peine dans la matière la forme que l'artisan a dans l'esprit , la nature dont on parle , agit intérieurement et immédiatement sans instrument et sans aucun fracas , d'une manière cachée , et avec beaucoup de facilité. M. Cudworth dit que cet art est comme incorporé dans la matière , et nomme sa manière d'agir vitale , et même ma^ giquey pour l'opposer à la mécanique dont les hommes se servent.. 2*. Au lieu que nos artisans sont souvent obligés de chercher comment ils feront pour venir à bout de leurs desseins , qu'ils consultent , qu'ils délibèrent^ et qu'ils corrigent souvent les fautes qu'ils avaient faites , la nature pkutique au contraire ne s'arrête jamais, et n'est point en peine de ce qu'elle doit faire; elle agit toujours sans jamais changer ou corriger ce qu'elle a fait ; elle est une empreinte de la toute-puissance divine qui est la loi et la règle de tout ce qu'il y a de meilleur dans chaque chose.

Néanmoins il faut bien se garder de confondre la nature /7/a«iiçue avec la divinité même. C'est quelque chose de tou^ différent et qui est fort au-dessous. L'art de la divinité , à proprement parler , n'est que la lumière* l'intelligence et la sagesse qui est eo Dieu lui-même , et qui est d'une nature si éloignée de celle des corps , qu'elle ne peut être mêlée dans la nature corporelle.

La nature nVst pas cet art archétype ou original qui est en Dieu, elle n'est qu'âne copie , qui quoique vivante et semblable à divers égards à son original , conformément auquel elle agit , n'entend pas néanmoins la raison pour laquelle elle agit. On peu L exprimer leur di£rérence par la comparaison de la raison intérieure ou du discours intérieur , et de /a raison proférée , ou discours exté" rieur , le second quoique image du premier , n'étant qu'un son articulé , destitué de tout sentiment et de toute intelligence.

L'activité vitale des natures plastiques n'est accompagnée d'autun sentiment clair et exprès. Ce sont des êtres qui ne s'aper* çoivent de rien , et qui ne jouissent pas de ce qu'ils possèdent. On allègue /diverses raisons pour {ustifier cette partie de l'hypothèse y qui est une des plus difficiles à digérer.

I*. Les philosophes mêmes qui veulent que l'esseuce de l'âme consiste dans la pensée, et que la pensée soit toujours accompagnée d'un sentiment intérieur , ne sauraient prouver avec quelque vraisemblance que l'âme de l'homme dans le plus profond sommeil , dans les léthargies , dans les apoplexies , et que les âmes mêmes des enfans dans le sein de leurs mères pensent et sentent ce qu'elles pensent ; et néanmoins si elles ne pensent pas , il faut que , selon eux , elles ne soient pas. Si donc les âmes des hommes sont pendant quelque temps sans ce sentiment intérieur , il f^ut que l'on accorde que ce sentiment-là du moins clair et exprès n'est pas nécessaire ht un être vivant.

a^ Il y a une certaine apparence de vie dans les plantes que l'on noràme sensitives^ auxquelles néanmoins on ne saurait. attribuer imagination ni sentiment.

3*. Il est certain que Time humaine ne sent pas toujours ce qu^elle renferme. Un géomètre endormi a en quelque sorte tous ses théorèmes et toutes ses connaissances en lui-même : il en est de même d'un musicien accablé d'un profond sommeil , et qui sait alors la musique et quantité d'airs sans le sentir. L'âme ne pourrait-elle donc pas avoir en elle-même quelque activité qu'elle ne sât pas?

if*. Nous savons par l'expérience que nous faisons quantité d'actions animales, sans. y faire aucune attention, et que nous exécutons une longue suite de mouvemens corporels , senlement parce que nous avons eu intention de les fkire sans y penser davantage.

5^ Ce rapport vital par lequel notre âme est liée si étroitement à notre corps , est une chose dont nous n'avons aucun sentiment direct , et que nous ne connaissons que par les effets. Nous ne pouvons pas dire non plus de quelle manière les différens mouvemens de notre corp produisent divers sentimens^

daiM noire âme y ou comment nos âmes agissent sur les esprits animaux dans notre cerveau , pour y produire les chougemens dont l'imagination a besoin.

G*. Il j a unA sorte de pouYoir ploêtiçuê dans l'âme , s'il est permis de parler ainsi y par lequel elle forme ses propres pensées , et dont aouTent elle n'a point de sentiment f comme lorsqu'en songeant nous formons des entretiens entre nous et d'autres personnes y assez longS' et assez suivis , et dans lestpiels nous sommes siirpri» des réponses q«ie ces autres personnes semblent nous faire , quoique nos âmes forment elles-mêmes cette espèce de conMrdie.

7''. £nfin non-seulement le» mouvement de nos paupières et de nos yeux se font en veillant saaa que noua les^ apercevions , maïs noua fetssona encore divers luouvemens en dormant sans las sentir. La respiration et tout les mouvemen» qui l'accompagneniy dont on ne peut pas rendre des raisons mécaniques qui satisfassent y peuvent passer quelquefois plutôt pour des actions vitales que pour des actions animales y puisque personne ne peut dire qu'il sent en lui-même cette activité de son âme qui produit ces mottvemens quand il veille , et encore moins quand il dort. De même les efforts que Descartes a faits pour expliquer les mouvemens dn conir , se trouvent réfutés par l'expérience , qui découvre que la éyatole est une contraction musculaire causée par un principe vital. Comme notre volonté n'a ancun pouvoir snr la sysMe et la dyastoU du cœup , nous ne sentons aussi en nousHnsémes aucune action du notre qui les produise ; et nous en concluons qu'il y a une activité vitale qui est sans imagination et sans sentiment inténenn

Il y a nne nttiure ploêiiçiêg commune à tout l'univers* 11 y a des natures particulières qui sont dan» les âmes des animaux , et il n'est pas impossible qu'il n'y en ait encore d'autres dans des parties considérables du monde , et que toutes ne dépendent d'une âme universelle , d'une parfaite intelligence qui préside snr le tout. Telle est l'bypotbëse des^ natures pioêiiqueê , contre laquelle on a formé diverses objections. Voici les principales.

1''. On lui reproche de n'être autre chose que la doctrine des^ormes substantielles ramenées sous une autre face. C'est M. Bayle qui forme cette accusation , dans sa continuation des penwèes diifenes ych, xxf. On lui a opposé les réponses suivantes. 1^. Les défenseurs des natures ptoMiiq ues smsewt la philosophie corpusculaire ; ils disent que la matière de tous les corps est une substance étendue , divisible, solide, capable de figure et de mouvement. 2». Ils n'attribuent ancune autre forme à chaque corps considéré simpleqaient comme tel y qu'une forme acci-

denteTle qui consiste dans la grosseur , la fignre « la situation ; et ils tâchent de rendre raison par là des qualités des corps. 3*. Cette doctrine est trës-éloignée de celle des Péripatéticien» y qui établissent je ne sais quelle matière première , destituée de toutes sortes de qualités , et à laquelle une forme subsian— tielle qui lui est unie donne certaines propriétés. Cette forme est y selon leur définition , une subêtance simple ei incomplète y qui en aeiuani la matière ( qui n^esi auirement qu^une puis'^ *ance) compose avec elle F essence tTune substance complète* Une pierre , par exemple , est composée d^une matière qui n'a point de propriété , mais qui devient pierre étant jointe à une forme substantielle. La nttiure plastique n'est pas une faculté du corps qui y existe comme dans son sujet , ainsi que la forme substantielle est appartenante à la matière qui la renferme dans son idée. C'est une substance immatérielle qui est entièrement distincte. Elle n'est pas non plus unie avec le corps pour Caire un tout avec lui. Elle n'est pas engendrée et ne périt pas avec le corps y comme les formes substantielles.

a*. On prétend qu'elle favorise l'athéisme. C'est encore M. Bajle qui objecte que la supposition des natures plastiques y que l'on dit agir en ordre sans en avoir d'idée , donne lieu aux athées do rétorquer contre nous l'argument par lequel nous prouvons qu'il y a un Dieu <|ui a créé le monde en faisant remarquer l'ordre qui y règne. « Cette objection , dit-il , hisl. des Sap. )> décembre 1 704 , n**, 4^^ > ^^ fondée sur ce que quand même >» par un data non concesso on accorderait que la nature , quoique » destituée de connaissance et de plusieurs autres perfections , » existerait d'elle-même , on ne laisserait pas de pouvoir nier *> qu'elle îùit capable de pouvoir organiser les animaux , vu M que c'est un ouvrage dont la cause doit avoir beaucoup d'es- »> prit. » On répond qu'à la vérité nul être n'a pu concevoir le dessein de former les animaux tels qu'ils sont , sans avoir beaucoup de lumières ; mais la cause suprême et souverainement sage , après avoir conçu ce dessein , a pu produire des cause» inférieures qui exécutent son projet sans en savoir les raisons ni les fins , et sans avoir d'idée de et qu'on appelle ordre , qui est une disposition de parties rangées ensemble d'une manière prop^ à parvenir à un certain but. Pourquoi Dieu ne pourrait-il pas flmre un être immatériel dont il borne la connaissance et le pouvoir d'agir selon son plaisir? Il est nécessaire que l'inventeur d'une machine ait beaucoup d'esprit , mais il n'est pas nécessaire que ceux à qui il la fait faire en sachent le dessein et les raisons. Il suffit qu'ils exécutent ses ordres suivant l'étendue de leurs facultés* La preuve que l'on donne de l'existence de Dieu par

l'ordre que Von voit dans la nature , n'est pas appuyée sur cette supposHion , que toot ce qui contribue k cet ordre le comprend , mais seulement sur ce que cela ne s'est pu faire sans qu'au moins la cause suprême en ait eu une idée, et l'on démontre par là son existence. Rien , dit-on , ne peut agir en ordre sans en avoir l'idée , ou sans avoir reçu cette faculté d'un être qui a cette idée. Or , si les athées accordent cela, il faudra nécessairement qu'ils reconnaissent un Dieu, et ils ne pourront point rétorquer l'argu* ment. Les défenseurs des natures />/a«^2/0« ydonneraient lieu s'ils disaient que Dieu ne s'est point formé d'idée de l'univers avant qu*il fàt fait, mais qu'une certaine nature l'a produit sans savoir ce qu'elle faisait. L'ordre du monde , qui serait alors un effet du hasard , ne prouverait point dans cette hypothèse qu^il y a un Dieu ; mais il n'en est pas de même lorsqu'on suppose que Dieu , après avoir conçu l'ordre du monde , a produit des êtres immortels pour l'exécuter sous sa direction.

3**. On regarde enfin comme absurde la supposition de ces natures formatrices, qui ne savent ce qu'elles font, et qui font néanmoins les organes des plantes et des animaux. Cette troisième difficulté se réduit à cette proposition : « S'il peut y avoir une » nature incmiatérielle et agissante par elle-même , qui forme » en petit par la faculté qu'elle en a reçue de Dieu , des ma- » chines telles que sont les corps des plantes et des animaux , » sans néanmoins en avoir d'idées. » Les Plasticiens disent que oui , en supposant toujours que celui qui a fait cette nature , a en lui«-même des idées très-distinctes de ce qu'elle fait. « Mais , » continue l'antagoniste , cette nature est donc un pur instru- M ment passif entre les mains de Dieu, ce qui revient à la même » chose que de faire Dieu auteur de tout. » On répond que non , parce que suivant l'hypothèse , c'est une nature agissante par elle-même. Ici se présente l'exemple des bêtes , que les hommes emploient pour faire diverses choses qu'elles ne savent pas qu'elles font, comme des instrumens actifii pour exécuter des choses que les hommes ne pourraient pas faire immédiatement, ou par leurs propres forces. Car tout ce que font les hommes dans ces occasions, c'est d'appliquer les bêtes d'une certaine manière à la matière par des cordes , ou autrement , en sorte qu'elles agissent nécessairement d'une certaine façon , et de les obliger de marcher en les piquant ou en les frappant. Ce n'est pourtant pas que M. Cndworth ait prétendu que les natures formatrices soient tout-ii^fait semblables à l'âme des bêtes , puisqu'il 6te tout sentiment à ces natures , au lieu que les bêtes sentent. On ne se sert donc de cet exemple que pour faire voir qu'il y a des «astmmens actifs, et qui agissent en oitdre sans en avoir d'idée ,

lorsqu'ils sont applîcpiës mam clioteft sur leMfnelIe» Us agissent par upe iutelligence qui sent quel est cet ondrc. Il se peut fiaire , dit^ on , que Dieu ait créé , outre les intelligences qni sont au^-dessas de la nature humains , outre les ânaee des lumiaies qui sentent et qui raisonnent, outre Les âmes des bdtes qui sentent, et qai fiant peut-etf» quelques raisoanenMns grossiers, il se peutque ËHeu ait créé des natuxvs immatérielles qui ne sentent ni ne raisonnent ; mais qui ont la force d'agtr en un certain ordre, non comme une matière qui n'agit qu'autant qoMle est povssée , mais par une activité intérieure, quoique nécessaire : il n'y- a rien là de contradictoire , ni d'absurde. On ajomte que cette n&lure ajveugle peut être lMr<aée , en sorte qu'elle agit tou)9urs d'une certaine façon sans pouvoir s'en, éloigner.

. AL BayJe demandait à oe sujet , si Dieu pourrait faive une nature aveugle qui écrivit tout nn poème sans le savoir; et il pré» tendait que la machine du corps d'ua animal est encore plus difficile à. faire sans intelligence. On répondait, i*. Que si l'on avait vu> comment les principes des animaux, se forment , on ponN*ait dire sj cette formation est plu» difficile que la composition d'un poème , ou que l'action de Técnre sans le savoir ; mais que comme on ne l'a point vu , personne n^en sait rien. 2». Que nieu peut* tout œ qui n'est pas oontra<UcUNTe, et< qu'il pourrait faire une nature qui agirait sur de la matière dans un certain ordre nécessaire que Dieu aurait conçu , sans que cette nature sàt ce qu'elle ferait , en autant de manières et pendant autant de temps que Dieu le voudrait n œtte nature donc ne pourrait pas écrire d'elle-même un poëme dont elle n'anrait aucune idée , sans que Dieu en eàt réglé les aottena d'une certaine manière , dont elle ne sa t s'écarter ; mais. elle le pounrait dans cette supposition. Dieu ne. serait pas pour cela- l'autenr immédiat de chacune de ses actions , parce qu'elle agirait d'ellemême ; ainsi Dieu a fait nos^ âmes en sorte qu'elles souhaitent nécessairement d'être heureuses , sans qu'elles pnissent-s'en* empêcher , mais ce n'est pas Dieu qui produit dûque souhait ea

DOOS» ^

Ces raisons n'empêchent pas cependant que la. supposition de ces natures formatrices ne soit fort inutile. C'est une vraie multiplication d'êtres faite sans nécessité. Les réponses précédeetes peuvent peut-être mettre cette opinion k l'abri du reproche d'absurdité et de contradiction, mais je ne crois pas qu'on paisse y faire sentir de grandes utilités. Je sais bien qu'on a voalu s'en servir pour expliquer le premier principe de la fécondité d^s plantes et des ûuiinaux., et pour rendre raison de leur multiplication prodigieuse. Ce sont^ dit^on , les nat ares /i/o^^ue^ qui

travail lent iaimédiateinent et sans cesse ks s^poences des plantes et des animaux , k mesura qpiç la propagation se foi t. Comme elles travaillent s^ns savoir le succès; de leui; travail , eUesi fout infiniment plus ^embryons qu'il- ^'en faut pour la propagation des espèces , et il s'en perd san» con^pa^aisoa plus qu'il, n'y en a qui réussissent. 11 sofuble que si ces ouvrages sortaient immé^ diateipent de la main de Dieu qui sait ce qui doijii acriver, le nombre en serait plus réglé et la conservation plus constante f uiais il me sembl^ d'un; autre c6té que l'on metDieu encore plus en dépense , si je piiis» ^'exprimer ainsi , dans la création de ce nombre infini de natni^ ouvrières , que dans la perte d'une partie des sem^nceadppt on, vient de parler. Quoi qu'il en. soit , ceux qui voudront achever d'a'pprofondîr cette maJUiigra» peuvent recourir au Système intêiifçtuei de M* Cudworthi eti X^kBiblio^ ihéque choisie de M. I^e Clerc » k>me II y article. 9; tome V^ article 4h ; tome ^/, article 7; iomei Vll<y article^y; ci tome X, article dernier,

POLITESSB, a. f. (Morale.) Pour dflco^vrir l'origine de la politesse , il faudrait la savoir bien définir , et. ce n'est pas une chose aîsée« On la. confond; presque toujours avec la ciuiUté et la flatterie^ dont la première est boqne, mais moins excellente et moins r^^re que la. politesse , et la seconde mauvaise et in» supportable , lorsque cette u)êmo politesse ne lui prête pas ses agrémens, Tout le monde est capable d'apprendre la civilité , qui ne consiste qu'en certain^, termes et certaines cérémonies arbitraires , sujettes, comme le langage , aui^ pays et aux. modes ; mais la politesse ne s'apprend point sans une disposition naturelle, qui à la, vérité a besoin d-étre perfectionnée. par. l'instruction et par l'usage du. monde^ EUt est de tous les temps et de tc^s les pays ; et ce qu'elle emprunte d'eux lui est si. peu essentiel , qu'elle se fait sentir au travers du style ancien et' des coutumes, les plus étrangères^ La flatterie n'est paS: moins naturelle ni moins indépendante des temps et des lieux.» puisque les passions qui la produisent ont toujours été et seront toujours, dans le monde. 11 sqmble que les conditions élevées devraient' garantir de cette bassesse; mais il se trouve des flatteurs dai>s tous les états 9 quand l'esprit et l'usage du monde enseigneoi à déguiser ce défaut sous le masque de la poUtesse, eu se rendant agréable, il devient plus pernicieux,; mais toutes les. fois qu'il se montre à découvert , il inspire le ipépris et le dégp&t., souvent même aux personnes en faveur descelles il est employé : il est donc autre chose que la politesse , qui platt toujours et qui est toujours e»« timée. En efiet, on juge de sa nature par le terme dont on se sert pour l'exprimer ^ on n'y découvre rien que. d'imiocent et

de louable. Polir an ouvrage dans le langage des artisans , c'est en ôter ce qu'il y a de rude et d^ingrat, y mettre le lustre et la douceur dont la matière qui le compose se troure susceptible, ' en un mot le finir et le perfectionner. Si l'on donne k cette expression un sens spirituel , on troure de inéme que ce qu'elle renferme est bon et louable. Un discours , un sens poli , des manières et des conversations polies y cela ne signiiîe-t-il pas que ces choses sont exemptes de l'enflure , de la rudesse, et des autres défauts contraires au bon sens et à la société civile , et qu'elles sont revêtues de la douceur , de la modestie, et de la justice que l'esprit cherche, et dont la société a besoin pour être paisible et agréable ? Tous ces effets renfermés dans de justes bornes , ne sont-ils pas bons , et ne conduisent-ils pas à ccMaclure que la cause qui les produit ne peut aussi être que bonne ? Je ne sais si je la connais bien , mais il me semble qu'elle est dans Kâme une inclination dolice et bienfaisante , qui rend l'esprit attentif, et lui fait découvrir avec délicatesse tout ce qui a rapport avec cette inclination , tant pour le sentir dans ce qui est hors de soi , que pour le produire soi-même suivant sa portée ; parce qu'il me paraît que la poliiesêe , aussi-bien que legoât , dépend de l'esprit plutôt que de son étendue ; et que comme il y a des esprits médiocres , qui ont le goût très-sûr dans tout ce qu'ils sont capables de connaître , et d'autres très^élevés , qui l'ont mauvais ou incertain , il se trouve de même des esprits de la première classe dépourvus de politesêë , et de communs qui en ont beaucoup. On ne finirait point si on examinait en dé-^ tail combien ce défaut de poUtesse se fait sentir , et .combien, s'il est permis de parler ainsi, elle embellit tout ce qu'elle touche. Quelle attention ne faut-il pas avoir pour pénétrer les bonnet choses sous une enveloppe grossière et mal polie ? Combien de gens d'un mérite solide , combien d'écrits et de discours bons et savans qui sont fuis et rejettes , et dont le mérite ne se découvre qu'avec travail par un petit nombre de personnes , parce que cette aimable po/r7e«#e leur manque? Et au contraire qu'est- . ce que cette même politesse ne fait pas valoir ? Un geste , une parole , le silence même , enfin les moindres choses guidées par elle , sont toujours accompagnées de grâces , et devietraent souvent considérables. En effet , sans parler du reste, de quel usage n'est pas quelquefois ce silence poli , dans les conversations même les plus vives? c'est lui qui arrête les railleries précisément au terme qu'elles ne pourraient passer saot devenir piquantes , et qui donne aussi des bornes aux discours qui montreraient plus d'esprit que les gens avec qui on parle n'en veulent tronv*'^ dans les autres. Ce même silence ne supprime-t-'il pas aussi, foc^

k propos plusieurs réponses spirituelles, lorsqu'elles peuvent devenir ridicules on dangereuses , soit en prolongeant trop les complimens, soit en évitant quelques disputes ? Ce dernier usage de la poliiesse la relève infiniment , puisqu'il contribue à entretenir la paix , et que par là il devient , si on l'ose dire , une espèce de préparation à la charité. Il est encore bien glorieux à la politesse d'être souvent employée dans les écrits et dans les discours de morale, ceux mêmes de la morale chrétienne, comme un véhicule qui diminue en quelque sorte la pesanteur et l'austérîié des préceptes et des corrections les plus sévères. J'avoue que cette même polUesse étant profanée et corrompue , devient souvent un des plus dangereux instrumens de l'amour-propre mal réglé ^ mais en convenant qu'elle est corrompue par quelque chose d'étranger , on prouve, ce me semble , que de sa nature elle est pnre et innocente.

Il ne m'appartient pas de décider, mais je ne puis m'empêcher de croire que la poiitease tire son origine de la vertu; qu'en se /enfermant dans l'usage qui lui est propre , elle demeure vertueuse ^ et que lorsqu'elle sert au vice , elle éprouve le sort des meilleures choses dont les hommes vicieux corrompent l'usage. La beauté, l'esprit, le savoir, toutes les créatures en un mot , ne sont*elles pas souvent employées au mal, et perdent elles pour cela leur bonté naturelle? Tous les abus qui naissent de la poll" tesse n'empêchent pas qu'elle ne soit essentiellement un bien, tant dans son origine que dans les effets , lorsque rien de mauvais n'en altère la simplicité.

Il me semble encore que la politesse s'exerce plus fréquemment avec les hommes en général , avec les indifférens , qu'avec les amis , dans la maison d'un étranger que dans la sienne, surtout lorsqu'on y est en famille , avec son père , sa mère , sa femme , ses eofans. On n'est pas poli avec sa maîtresse ; on est tendre ^ passionné , galant. La politesse n'a guère lieu avec son père , avec sa femme ^ on doit k ces êtres d'antres sentimens. Les sentimens vifs, qui marquent l'intimité , les liens du sang, laissent donc peu de circonstances à la politesse. C'est une qualité peu connue du sauvage. Elle n'a guère lieu au fond des forêts , entre des hommes et des femmes nus , et tout entiers à la poursuite de leurs besoins ; et chez les peuples policés , elle n'est souvent qne la démonstration extérieure d'une bienfaisance qui n'est pas dans le cœur.

POLITIQUE, GRACE, s. f. Ce mot a des acceptions différentes; l'usage les a fixées; il a voulu que l'on dît dans de certaines circonstances y faire grâce ; dans d'autres , faire une grâce : ce qa*an grammairien devait démêler; et qu'un philosophe de-

vait voir et sentir, le monde l'a soupçonné; mais il fatlt lui montrer ce qu'il a entrevu.

Faire gtàce ; on entend par \k suspendre et empêcher l'effet d'une loi quelconque. Il est évident qu'il n'y a que le législateur qui puisse abroger une loi qu'il â portée. tJne loi n'est telle , et n'a de force, que la force que le peuple lui en a donnée en la recevant. Les lois qui gouvernent un peuple sont donc à lui; il est donc le rocme tant que ces lois sont les mêmes : il est donc modifié quand ses lois sont changées. Je remarquerai que c*est dans le gouvernement oii ces lois peuvent souffrir^plus de modifications , qu'elles peuvent être anéanties plus tôt , et que par conséquent ce seront les lois moins intimes entre elles et moins nécessaires qui seront plus sujettes aux révolutions. Lorsque les hommes étaient gouvernés seulement par les lois de la sociabilité, la société serait détruite, si l'exécution des lois qui la for* ment était suspendue ; d'où nous conclurons que lorsqu'une loi peut être abolie sans bouleverser le gouvernement , qne ce gouvernement est lâche ; et que si elle peut être abolie sans j pro* duire un grand effet , que ce gouvernement est monstrueux.

Les recherches qui nous conduiraient à découvrir dans qnel état les lois fondamentales peuvent être détruites par d'autres lois, ou par le changement des mœurs, ne sont pas de mon sujet. Je dirai seulement que lorsque les mœurs ne découlent pas des lois, qu'alors on peut frapper les lois; et que lorsqu'elles en découlent , c'est la corruption des mœurs qui les changent. Il résulte de ceci qu'il est absurde de dire mi'un seul homme puisse faire une loi; qu'il est dangereux d'en faire de nouvelles , plus dangereui encore d'arrêter l'exécution des anciennes : et que le pouvoir le plus effrayant est celui de l'homme qui revêt l'iniquité du sceau de la justice. Les despotes n'en peuvent pas venir à ce poiat ; aussi certains déclamateurs contre les despotes ont bien servi les tyrans.

Faire des grâces; grâce dans ce sens signifie dons, faveurs, distinctions , etc. , accordés aux hommes qui n'ont d'autres prétentions pour les obtenir que d'en être susceptibles par leur naissance ou leur état.

Les grâces sont en rapport dés principes qui meuvent les gouvernemens : l'amour de l'égalité qui produit la liberté des républiques , exclut les grâces ; et comme la vertu qui en est le principe , est étroitement liée à l'amour de la liberté , ces gouvernemcns ne comportent qu'une seule espèce de grâces , celle d'être nourri et enterré aux dépens du public , où de recevoir des dons du fisc. En effet, que manque»t-il à un homme vertueux ? que donneraient des hommes libres à un homme libre comme

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cux?-Lê citoyen qui avait sauvé la vie à un citoyen avait droit à la couronne civique ; le soldat qui avait monte le premier k rassaut d'une ville ennemie avait droit à la couronne raurale , etc. Ces récompenses à Rome et dau« la Grèce n'ayaient^rieu d'arbi- 'Iratre , les services rendus avaient leur prix.

Da»s les états despotiques les grâces sont identifiées avec les charges ; il fiant qu« le despote choisisse un esclave pour gouverner d'autres esclaves, et il l'appellera t^mr ou hacha : comme la nature de ce gouvernement exclut les droits , il faut que son principe établisse les grâces que la nature de ce gouvernement e\\^e : elles ne peuvent pas devenir abusives, parce que ce gouvernement est lui-même l'excès de tous les abus.

Cest dans les monarchies que \e^ grâces sont plus intimement liées arec le principe de ce gcrnvernement ; l'honneur est relatifj il suppose donc des distinctions : la vertu , principe des républiques , les exclut , pour ainsi dire; l'honneur en exige , mais il en dédaigne plusieurs : il faut aussi que la nature des grâces suive ]a marche de l'honneur , sans quoi Tenchantement de ee gou- Ternement ne subsistera plus , l'opinion serait détruite. Un roi peut établir, par exemple, un ordre dans son royaume; c^est l'opinion des hommes susceptibles de cet honneur qui a rendu cette marque distinctive plus ou moins désirable : mais elle la rend toujours l'objeî de l'ambition la plus déréglée , parce qu'elle donne aux hommes une grandeur plus idéale , et par conséquent plus éloignée de celle qu'ils partageront avec leurs égaux. Dans cet état tous les ordres qui le composent tendent vers le monarque; il est élevé au sommet de la pyramide, sa base moyennant cela n'est pas écrasée ; mais aussi les malheurs qui peuvent renverser l'édifice monarchique sont peut être innombrables. Je vais jeter seulement ici un regard sur les malheurs et sur le bien que peuvent produire les grâces.

Nous avons dit qu'il n'était point d'honneur sans distinctions , et moyennant cela,. qu'il fallait que les distinctions suivissent la marche de l'honneur; en effet, si elles le dénaturent , le gouvernement sera bouleversé; les distinctions renferment toutfâ le$ grâces possibles , les biens, les charges qui en rapportent, et auxquelles sont joints des honneurs , les places du royaume , et les marques honorables sans biens. Tant que le luxe n'aura point corrompu les âmes , l'aisance sera générale , au moins il y aura une proportion établie dans la fortune des particuliers ; alors les hommes auront encore cette force élastique qui les fera remonter ou ils étaient avant d'être plies. L'ordre de l'Étoile fut-il avili , il fallut créer celui de Saint-Michel ,' celui-ci fut-il prostitué y il fallut qu'Henri III créât celui du Saint-Esprit. Ce

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qui peut introduire inévitablement le luxe, et pis encore, la soif de VoTy dans un état monarchique , c'est la distribution des grâces et leur nature. Si Ton ne distingue pas les bienfaits , le» dons, les récompenses , les grâces proprement dites, par lesquelles je n'entends désormais que les marques purement honorables , tout sera perdu. Louis XIV a senti une partie de ce que je dis : il répandait ses bienfaits , ils tiennent à la générosité ; il accorda des dons à ceux qui étaient attaches au service de sa personne , cela tient à la reconnaissauce ; récompensa les artistes célèbres et les gens de lettres illustres , cela tient à la gloire ; fit des grâces aux seigneurs de sa cour, cela tient à la dignité : il eût tout fait s'il n'avait pas attaché au bonheur de lui plaire des grâces que partageaient ceux qui avaient l'honneur de servir dans ses armées, et qu'il n'eût pas donné k ses courtisans des biens immenses qui les rendaient l'objet de la jalousie de ceux dont à leur tour ils enviaient les grades. Le danger de ce mal était moins voisin , que s'il eût tout confondu; il en était presque le maître : mais ce mal devait jeter des racines profondes , et qui ébranleraient la machine si on voulait les déraciner. C'est le luxe qu'il devait produire; quand il sera poussé à l'excès, on demandera les charges pour jouir de leurs émolumens. Alors on pourra prostituer les honneurs; on les désirera ces honneurs, et on les partagera avec des gens qui les dégradent , parce que le temps sera venu de demander combien avez-vous d argent? quia tcmti scis , quantum habeas. C'était là le beau siècle d'Auguste. Il est pourtant un moyen de reculer ces temps détestables , c'est de n'attacher aux grades, aux marques, aux places honorifiques nul revenu; cela arrêterait le luxe ; on ne se ruinerait plus pour avoir un gouvernement , mais on ferait un bon usage de son bien pour se rendre digne de commander une province. Sed tandem sii finis quœrendi.

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