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cèdent des mouvemens généraux, que Dieu peut suspendre quelque temps , sans porter préjudice à ce bel ordre, mais dont il changerait l'économie , si cette suspension durait trop longtemps» Tel est celui du soleil et de la lune , que Dieu arrêta pour donner le temps à Josué de remporter une entière victoire sur les ennemis de son peuple. Enfin, je trouve dans la nature aussi-bien que chez moi une quantité immense de fluides de plusieurs espèces, répandus dans tous les pores et les interstices des corps , ayant du mouvement en eux-mêmes , mais un mouvement qui n'est pas entièrement déterminé de tel ou tel coté par les lois générales , qui sont en partie comme vagues et indéterminées. Ce sont ces fluides qui sont à la nature ce que sont les esprits animaux au corps humain , esprits nécessaires à tous lés mouvemens principaux et indépendans de nous, mais soumis outre cela à exécuter nos ordres par ces principes que je viens de poser.
Il est maintenant aisé de comprendre comment Dieu a pu établir des lois fixes et inviolables du mouvement , et gouverner pourtant le monde par sa providence. Quoi! j'aurai le pouvoir de remuer un bras ou de ne pas le remuer , de me transporter dans un certain lieu ou de ne pas le faire , d'aider un ami ou de ne le pas aider ; et Dieu qui a disposé toutes choses avec une sagesse et une puissance infinies , et de qui }e tiens ce pouvoir , se sera lui-même privé d'agir par des volontés particulières? Je puis aider mes enfans» les punir, les corriger, leur procurer du plaisir, ou les priver de certaines choses selon ma prudence \ je puis par ma prévoyance prévenir les maux et les accidens qui peuvent leur arriver , en ôtant de dessous leurs pas ce q^i pourrait occasionner leur chute* Ce que je puis faire pour mes enfans , je le puis aussi pour mes amis. Je sais qu'un ami se dispose à faire une action qui peut lui procurer de fâcheuses affaires, je cours sur les lieux, je le préviens, et je Tempêche par mes sollicitations d'exécuter ce qu'il avait désir de faire. Pendant ma promienade je vois devant moi un aveugle qui va se précipiter dans un fossé , croyant suivre le chemin. Je précipite mes pas , je prends cet aveugle par le bras, et je l'arrête sur le penchant de sa chute ; n'est-ce pas là une provU dence en moi? Par combiea d'autres réflexions pourrai-je la prouver? Or ce que je sens en moi irat-je le refuser à la divinité? Notre providence n'est qu'une image imparfaite de la sienne. Il est le père de tous les hommes , ainsi que leur créateur ; il punit , il châtie , il prévoit les maux , il les fait quelquefois sentir à se$ enfans. li se dispose au châtiment , mais notre repentir calme %9. colère, tt éteint entre ses mains la foudre qu'il était prêt à lancer. Sa providence ne s'e&t pas bornée à établir des loi^ de mouye-
mens, selon lesquelles tout se meut, tout se combine, tout se varie, tout se perpétue. Ce ne serait là qu'une Providence générale. S'il n'avait créé que de Ja matière , ces lois générales auraient suffi pour entretenir l'univers éternellement dans le même ordre , tant sa profonde sagesse l'a rendu harmonieux : mais outre la matière, il a créé des êtres intelligens et libres , auxquels il a donné un certain degré de pouvoir sur les corps : ce sont ces êtres libres qui engagent la Divinité à une providence parti* culière; c'est celle-ci qui fait une des parties les plus intéressantes de la religion : examinons si les principes que nous avons posés en détruisent l'idée.
Si je conçois l'univers comme une machine , dont les ressorts sont engagés si dépendamment les uns des autres , qu'on ne peut retarder les uns sans retarder les autres, et sans bouleverser tout l'univers : alors je ne concevrai d'autre Providence que celle de l'ordre établi dans la création du monde , que j'appelle Provi~ dence générale. Mais j'ai bien une autre idée de la nature. Les hommes dans leurs ouvrages même les plus liés , ne laissent pas de les faire tels , qu'ils peuvent sans renverser l'ordre de leur machine , j changer bien des choses. Un horloger , par exemple, a beau engager les roues d'une montre , il est pourtant le maître d'avancer ou de reculer l'aiguille comme il lui plaît. H peut faire sonner un réveil plus t6t ou plus tard , sans altérer les ressorts et sans déranger les roues ; ainsi vous vojes qu'il est le maître de son ouvrage , particulièrement sur ce qui regarde sa destina* tion. Un réveil est fait pour indiquer les heures , et pour réveiller les gens dans un certain temps. C'est justement ce dont est maître celui qui a fait la montre. Voilà justement 4'idée de la Proindence générale et particulière. Ces ressorts , ces roues , ces balanciers , tout cela en mouvement font la Providence générale , qui ne change jamais et qui est inébranlable : ces dispositions du réveil et du cadran , dont les déterminations sont à la disposition de l'ouvrier , sans altérer ni ressorts ni rouages , sont l'emblème de la Providence particulière. Je me représente cet univers comme un grand fluide , à qui Dieu a imprimé le mouvement qui s'y conserve toujours. Ce fluide entraîne les planètes par un courant très-réglé et par un mouvement si uniforme, qoe les astronomes peuvent aisément prédire les conjonctions et les oppositions. Voilà la Providence générale. Mais dans chaque planète les parties de ces premiers élémens n'ont point de mouvement réglé. Elles ont à la vérité un mouvement perpétuel ,.mais indéterminé , se portant oii les passages sont les plus libres , semblables à ces rivières qui suivent constamment leur lit , mais dont une partie des eaux se répaud k droite et à gauche j vx itartn de»
pores delà terre , suivant le plus ou le moins de facilii^ du terroir qu'elles pénètrent. C'est cette matière du premier élément que Dieu détermine par des volontés particulières , suivant les vues de sa sagesse et de sa bonté. Ainsi sans rien changer dans les lois primitives établies par la Divinité, il peut régler tous les événemens sublunaires occasionellement , selon les démarches des êtres libres qu'il a mis sur la terre ou dans les autres planètes, s'il y en a d'habitées. Voilà ce qui concerne la Providence par rapport à la nature, voyons celle qui regarde les esprits.
£n formant cet univers. Dieu avait créé des objets de sa puissance et de sa sagesse. Il voulut en créer qui fussent l'objet de sa bonté , et qui fussent en même temps les témoins de sa puissance et de sa sagesse. Cette pente générale et universelle des hommes à la félicité y parait une preuve incontestable que Dieu les a faits pour être heureux. L Écriture fortifie ce sentiment au lieu de le détruire, en nous disant que Dieu est charité; qu'est-ce à dire? C'est que la bonté de Dieu est l'attribut à qui les hommes doivent leur existence , et qui par conséquent est le premier a qui ils doivent rendre hommage.
L'amour d'un sexe l'un pour l'autre , l'amour des pères pour leurs énfans , cette pitié dont nous sommes naturellement susceptibles , sont trois moyens puissans par lesquels la sagesse infinie sait tout conduire à ses fins. i*. Dieu n'a point commis le soin de la société uniquement à la raison des hommes £n vain aarait-il fait In distinction des deux sexes ] en vain de cette dis* tinction s'en devrait-il suivre la propagation du genre humain ; en vain la religion naturelle nous avertirait-elle que nous devons travailler an bonheur de notre prochain, tout aurait été inutile, le penchant de l'homme au bonheur l'aurait toujours éloigné des vues de la Providence, Quelqu'un se serait-il marié s'il n'y avait eu que la raison seule qui l'y eût déterminé? Le mariage le plus heureux entraîne toujours après lui plus de soucis et d'inquiétudes que de plaisir ; les femmes surtout y sont plus intéressées que les hommes. Suivez avec exactitude toutes les suites d'une grossesse , les douleurs de l'enfantement , etc. , et jugez s'il y a une femme au monde qui voulût en courir les nsques , si elle n'agissait qu'en vue de suivre sa raison ? Quoique les hommes courent moins de hasard , et qu'ils soient exposés à moins de maux , il en reste encore assez pour les éloigner du mariage, s'ils n'y étaient poussés que par leur devoir. Aussi Dieu les a-t-il engagés non-seulement par le plaisir, mais par une impulsion secrète , encore plus forte que le plaisir. 2?, Si nous examinons cette tendresse des pères et des mères pour leurs en fans , nous n'y trouverons pas moins les soins attentifs de la Providence, Qu'est*c« 3. 28
qui nous engage à avoir plus d'amour pour nos enfans que pour ceux de nos voisins , quand même les nôtres auraient moins de beauté et moins de mérite? la raison n'exige-t-elle pas de nous que nous proportionnions notre amour au mérite ? Mais il ne s'agit pas d'agir ici par raison. Le père partage avec sa tendre épouse les inquiétudes que leur cause leur amour pour leurs enfans. Tout leur temps est employé , soit à leur éducation , soit à travailler pour leur laisser du bien après leur mort. 11 leur en faudrait peu pour eux seuls , mais ils ne trouvent jamais qu'ils en laissent assez à leurs enfans. Ils se privent souvent des plaisirs qu'il faudrait acheter aux dépens du bonheur de leur famille. En bonne foi , les hommes s'aimant comme ils s'aiment , prendraient-ils tous ces soins pour leurs enfans , s'ils n'y étaient engagés par une forte tendresse? et auraient-ils cette tendresse si elle ne leur était imprimée par une cause supérieure? Examinons-les sous un autre poiut de vue. Ils ont une haine mortelle pour tout ce qui s'oppose à leur bonheur. L'homme est né paresseux , il fuit la peine , et surtout une peine qu'il ne choisit pas lui-même. Voilà pourtant des enfans qui lui en imposent de telles , qu'il les regarderait comme un joug insupportable si c'étaient d'autres que ses enfans. L'homme aime sa liberté , et hait quiconque la lui ravit. Cependant ses enfans lui donnent une occupation onéreuse , et gênent entièrement sa liberté , et il ne les aime pas moins pour cela ; bien plus, si quelque enfant est plus accablé de maladies que les autres , il sera toujours le plus aimé quoiqu'il donne le plus de peine , toute la tendresse semble se ramasser en lui seul. Admirons en cela la sagesse infinie de la Providence , qui ayant donné aux hommes un penchant invincible pour le bonheur , a pourtant su malgré ce penchant les conduire à ses fins. 3". La Proi^idence , toujours attentive à nos besoins, a imprimé dans l'homme le sentiment de la pitié , qui nous fait sentir une vive douleur à la vue du malheur d'autrui , et qui nous engage à le soulager pour nous soulager nous-mêmes. Il y a , je le sais, de l'amour-propre dans le secours que nous donnons aux misérables et aux affligés , mais Dieu enchaîne cet amour-propre par cette vive sensibilité dont nous ne sommes pas les maîtres; elle est involontaire, et ne pouvant nous en défaire nous trouvons plus d'expédient d'en faire cesser la cause en soulageant les misérables. 11 faut avouer que les Stoïciens étaient de piuvres philosophes ; de prétendre que la pitié était une passion blâmable , elle qui fait l'honneur de l'humanité. Je ne puis comprendre qu'on ait été si long-temps entêté de la morale de ces gcns-là ; mais ils sont anciens , ainsi fussent-ils mille fois plus ridicules , ib feront toujours l'admiration des
péciaos. La pitié est une passion bien respectable , elle est Tapanage des cœurs bien faits , elle est une des plus fortes preuves que le monde est conduit par une sagesse infinie , qui sait conduire tout à ses fins , même parmi les êtres libres y sans gêner leur liberté. Plus je fais réflexion sur ces trois lois de la Provi^ dence générale , plus je suis surpris de voir tant d'atbées dans le siècle où nous sommes. Si nous n'avions d'autres preuves de la Divinité que celles qui sont métaphysiques, je ne serais pas surpris que ceux qui n'ont pas le génie tourné de ce côté-là , n'y fussent pas sensibles. Mais ce que je viens de dire est proportionné à toutes iorXes de génies, et en même temps si satisfaisant , que je doute que tout homme qui voudra y faire attention , ne reconnaisse une Providence, Qui reconnaît une Providence reconnaît un Dieu : on a fait souvent ce raisonnement , il y a un Dieu donc il y a une Providence. Par là on était obligé de prouver l'existence d'une Divinité par d'autres voies que par la Providf^ncc : c'est ce qui engageait les philosophes à aller chercher des raisons métaphysiques, peu sensibles et souvent fausses, au lieu que cet argument-ci est certain , il y a une Providence , donc il y a UD Dieu : voici quelques unes des difficultés qu'on peut faire contre la Providence.
Il y a dans le monde plusieurs désordres , bien des choses inutiles et même nuisibles. Les Épicuriens pressaient cette objection , et elle est répétée plus d'une fois dans le poëme de Lucrèce:'
JVequaquam nobis divinitus etse creatam Natjuram mundi quœ tantd est prœdita culpd.
les rochers inaccessibles, les déserts affreux , les monstres, les poisons, les grêl^ , les tempêtes, etc., étaient autant d'argumens qu'on joignait aux précédens.
Je réponds i". que Dieu a établi dans l'univers des lois générales , suivant lesquelles toutes choses particulières , sans exception, ont leur usage propre j et quoiqu'elles nous paraissent fâcheuses et incommodes , les règles générales n'en sont pas moins sages et salutaires. Il ne conviendrait point à Dieu de déroger par des exceptions perpétuelles. 2°. On regarde bien des choses comme des désordres, parce qu'on en ignore la raison et les usages ; et dès qu'on vient à les découvrir , on voit un ordre merveilleux. Par exemple , ceux qui adoptaient le système astre* nomique de Ptolomée, trouvaient dans la structure âe$ deux et dans l'arrangement des corps célestes , des espèces d'irrégularités et des contradictions même qui les révoltaient. De là cette raillerie ou plutôt ce blasphème d'Alphonse roi de Castille et grand mathématicien , qui disait que si la divinité l'avait appelé
à son conseil , il lui durait donné de bons avis. Mais depuis qne l'ancien système a fait place à un antre beaucoup plus simple , et plus commode , les embarras ont disparu , et le monde s'est montre sous une forme à laquelle on défierait Alphonse lui-même de trouver à redire. Avant qu'on eût découvert en anatomie la circulation du sang et d'autres vérités importantes , le véritable usage de plusieurs parties du corps humain était ignoré , au lien qu'à présent il s'explique d'une manière sensible. 3^. Quant aux choses inutiles , il ne faut pas être si prompt à les qualifier. Ainsi la pluie tombe dans la mer ; mais peut-être en tempère-t-elle la salure , qui sans cela deviendrait plus nuisible aux poissons , et les navigations en tirent souvent des rafralchissemens bieti essentiels. 4**. Enfin on trouve des utilités très-considérables dans les chi)ses qui paraissent difformes ou même dangereuses. Le^ monstres , par exemple , font d'autant mieux sentir la bonté des êtres parfaits. L'expérience a su tirer des poisons même d'excellens remèdes. Ajoutons que les bornes de notre esprit ne permettent pas de prononcer déctsivement sur ce qui est beau ou laid , utile ou inutile dans un plan immense. Le hasard, ditesvous , cause aveugle , influe sur une quantité de choses , et les soustrait par conséquent h l'empire de la divinité. Mais qu'est-ce que le hasard ? Le hasard n'est rien *, cVst une fiction , une chimère qui n'a ni possibilité , ni existence. On attribue au hasard des effets dont on ne connaît pas les causes ^ mais Dieu connaissant de la manière la plus distincte toutes les causes et tous les effets, tant existans que possibles, rien ne saurait être hasard par rapport k Dieu. Mais à l'égard de Dieu , continuez-vous , n'y a-t-il pas bien des choses casuel'es , comme le nombre des feuilles d'un arbre , celui des grains de sable de tel ou tel rivage? Je réponds que le nombre des feuilles n'est pas moins déterminé que celui des arbres et des plus grands corps de l'univers. Il n'en coûte pas plus à Dieu de se représenter les moindres parties du monde que les plus considérables ; et le principe de la raison suffisante n'est pas moins essentiel pour régler leur nombre , leur place , et toutes les autres circonstances qui les concernent , qne pour assigner au soleil son orbite , et à la mer son lit. Si le hasard avait lieu dans les moindres choses , il pourrait l'avoir dans les plus grandes. Du moins on avouera que ce qui dépend de la liberté des hommes et des autres êtres intelligens , ne saurait être assujetti à la Providence. Je réponds qu'il serait bien étrange que le plus beau et le plus excellent ordre des choses créées , celui des intelligences, fût soustrait au gouvernement de Dieu , ayant reçu l'existence de lui comme tout le reste, et faisant la plus noble partie de ses ouvrages. Au contraire , il est à présumer
que Dîeu y fait une attention tonte particnliëre. D'ailleurs , si l'usage de la liberté détruisait le gouTernement divin , il ne resterait presque rien des choses sublunaires qui fût sous la dépendance de Dieu , presque tout ce qui se passe sur la terre étant Fouvrage de l'homme et de sa liberté. Mais Dieu en dirigeant les événemens n'en détruit , ni même n'en change la nature et le principe. Il agit à l'égard des êtres libres d'une façon , s'il est permis de parler ainsi , respectueuse pour leur liberté. S'il y a quelque difficulté à concilier cette action de Dieu avec la liberté de l'homme , les bornes de notre esprit doivent en amortir l'impression.' Comment Dieu, dit l'adversaire de la Proifidence , peut-il «mbrasser la connaissance et le soin de tant de choses & la fois? Parler ainsi , c'est oublier la grandeur , l'infinité de Dieu. Y airiX quelque répugnance à admettre dans un être infini une con*. naissance sans bornes et une action universelle ? Nous-mêmes , dont l'entendement est renfermé dans de si étroites bornes , ne sommes-nous pas témoins tous les jours de l'artifice merveilleux qui rassemble une foule d'objets sur notre rétine, et qui en transmet les idées à l'âme? N'éprouvons-nous pas plusieurs sensations à la fois? Ne mettons^nous pas en dépôt dans notre mémoire une quantité innombrable d'idées et de mots , qui se trouvent au besoin dans un ordre et avec une netteté merveilleuse? Et comme il y a diverses nuances de gradations entre les hommes, et qu'un idiot de paysan a beaucoup moins d'idées qu'un philosophe du premier ordre , ne peut-on pas concevoir en Dieu toutes les idées possibles au plus haut degré de distinction ? N'est-il pas indigne de Dieu d'entrer dans de pareils détails ? Parler ainsi , c'est se faire une fausse idée de la majesté de.Dieu. Comme il n'y a ni grand , ni petit pour lui , il n'y a rien non plus de bas et de méprisable à ses yeux. Il est au contraire parfaitement convenable à la qualité d'Être- Suprême de diriger l'univers de telle sorte que les plus petites choses parviennent à sa connaissance , et ne s'exécutent point sans sa volonté. La majesté de Dieu consiste dans l'eiercice de ses perfections , et cet exercice ne saurait avoir lieu sans sa providence. Les afflictions des gens de bien sont du moins incompatibles avec le gouvernement d'un Dieu sage et juste ? Les méchans d'un autre côté prospèrent et demeurent impunis. Nous voici parvenus aux difficultés les plus importantes qui ont exercé dans tous les âges les Païens, les Juifs et les Chrétiens. Les païens , surtout toutes les fois qu'il arrivait quelque chose de contraire à leurs vœux , et que leur vertu ne recevait pas la "récompense à laquelle ils s'atten^ daient; les païens, dis-je, formaient aussitôt des soupçons ÎDJnrieilx contre Dieu et contre sa providence ^ etils s'eiprimaient
d'une manière l'mpîe. Les ouvrages des poètes tragiques en sont pleins. 11 se présente plusieurs solutions que je ne ferai qu'indiquer. 1°. Tous ceux qui paraissent gens de bien ne le sont pas; plusieurs n'ont que l'apparence de la piété , et leurs actions ne passent point jusqu'à leurs cœurs, a^ Les plus pieux ne sont pas exempts de tache. 3*. Ce que les hommes regardent comme des maux ne mérite pas toujours ce nom; ce n'est pas toujours être malheureux que de virre dans l'obscurité , ces situations sont souvent plus compatibles avec le bonheur que l'élévation et les richesses. 4** Le contentement de l'esprit , le plus grand de tous les biens , suffit pour dédommager les justes affligés de leurs traverses. 5*. L'issue en est avantageuse , les calamités servent à éprouver , et sont totalement à la gloire de ceux qui les endurent, en adorant la main qui les frappe. &*. Enfin la vie future lèvera pleinement le scandale apparent , en dispensant des distributions supérieures aux maux présens. On trouve de très-judicieuses réflexions sur ce sujet dans les auteurs païens. Sénèque a consacré un traité exprès : Qiiare viriê bonté mala accidant y cum né Pro^ videntia ? Les méchans d'un antre côté prospèrent et demeurent impunis , antre embarras pour les païens. De là ce mot impie de Jason dans Sénèque , quand Médée s'envole après avoir égorgé ses fils : ieatare nulles e»ne , quia veheriê , deoê. Mais personne n'a traité ce sujet avec plus de force que Claudien dans son poème contre Rufin. Le morceau est trop beau pour ne pas le transcrire.
Sœpe mihi dubiam traxit stntentia mentem ,
Curarent superi terrmSf an nuitta ineuet
Hector f et inctrto flttereiU mortalia catu.
J^am eum dùpositi quoêiuemfœdera muadi,
Prœscriptosque mari fines , annique meatus ,
Et lucis noctisque vices, tune omnia rebar '
Consiliofirmata Dei , qui lege moveri
Sidéra , quifruges dit^rso tempore nasci,
Qui variam Phœben mUeno jmserit igné
Complmi y soiemqme suo , porrexerit undis
lÀttora, teliurem medio libraverit axe,
Sed cum res hominum tantd caligine volvi
Jtespicerem , Icetosque diuflorere nocentes ,
Vexaritpte pios , rursus labefacta cadebat
Jteiiigio , camœque viam non sponte sequebar
j^hertÊU , vaeuo qmt cmrrere $kUra Btotu
Affmnat , magnumque nouas per inane figuras
Portund non arte régi , quœ numina sensu
Ambiguo , vel nuila putat , vel nescia veri.
AhstulU hune tandem Rifini pœna tumuhum
Absohntque deoe, etc.
Plusieurs méchans paraissent heureux sans l'être; ils sont le jouet
àe» passions , et la proie des remords sans cesse renaissans. V. Les biens dont Jes méchans jouissent se convertissent pour eux ordinairement en poison. 3**. Les lois humaines font déjà payer à plusieurs coupables la peine de leurs crimes. 4** Dieu peut sup« porter les pécheurs , et les combler même de bienfaits , soit pour les ramener à lui , soit pour récompenser quelques vertus humaines : il est de sa grandeur , et si j'ose ainsi parler , de sa générosité de ne se pas venger immédiatement aprës l'offense. 5*. Le temps des destinées étemelles arrivera , et ceu& qui échappent à présent à la vengeance divine , et qui jouissent en paix du ciel irrité, seront obligés de boire à longs traits le calice que Dieu leur a préparé dans sa fureur. Voy% rarHcle du Mani-
CBéiSME.
PRUDENCE 9 s. f. ( Morale. ) La prudence est, selon un bel esprit , tellemetU la compagne des autres veriue , que sans elle eilee perdent leur nom : il pouvait ajouter, et leur nature. Elle prépare leur route j>our les j faire marcher , et elle la prépare lentement pour avancer plus vite avec elles. On la définit plus exactement : la vertu qui noue fait prendre des moyens pour ar-^ riper à une fin , je suppose que l'on sous-enlend une fin louable ou raisonnable t la fin donnant le prix à toute notre conduite , comment y aurait^il du mérite k savoir atteindre un but qui ne mériterait pas d'être atteint ?
Au reste , comme les fins diverses qu'on peut se proposer sont infinies , selon une infinité de conjonctures , il faut se borner à parler de la prudence qui a en vue la fin générale de tout, qui est notre propre satisfaction jointe à celle d'antroi t par cet en-* droit la science de la morale n'est qu'une suite de maximes et de pratiques de prudence. Mais à regarder la prudence plus en particulier, elle tombe sur l'usage que nous devons faire de notre intelligence, et de l'attention de notre esprit , pour prévenir le repentir en chacune des démarches ou des entreprises de la vie. On peut utilemeut observer à ce sujet les règles suivantes, ou par rapport à soi , ou par rapport aux autres.
Par rapport à soi, toute prudence étant pour arriver à une fin, il faut en chaque affaire nous proposer un but digne de notre soin; c'est ce qui fixe les vues et les désirs de l'âme, pour la mettre dans une route certaine , qu'elle suive avec constance ; sans qnoi demeurant flottante et inquiète , quelque chose qui lui arrive , elle n'est point contente } parce que désirant sans être déterminée à un objet qui mérite sa détermination , elle n'obtient point ce qu'elle a dû vouloir , pour arriyer au repos d'esprit.
£11 st propoiant une fin telle que nous l'avons dite, il est en-
core plus important d'examiner s'il est en notre pouvoir de Fat^ teindre. La témérité commune parmi les hommes, leur fait hasarder mille foins y du succès desquels ils ne peuvent raisonnablement se répondre. Cependant leur espérance ayant augmenté h proportion de leurs soins , ils ne font par là que se préparer un plus grand déplaisir , ne pouvant dans la suite atteindre k Tobjet dont ils ont laissé flatter leurs désirs ; c'est ce qui attire les plus grands chagrins de la vie. Les obstacles qu'on n'a pas prévus y et qui ne se peuvent surmonter , causent des maux plus grands, que tout l'avantage qu'on avait en vue de se procurer.
La troisième règle de prudence est d'appliquer à l'avenir l'expérience du passé ; rien ne ressemble plus à ce qui se fera que ce qui s'est déjà fait. Quelque nouveauté qu'on aperçoive dans les conjonctures particulières de la vie , les ressorts et les événemens sont les mêmes par rapport à la conduite. C'est toujours de l'inconstance et de l'infidélité qui en sont les traits les plus marqués ; de l'ingratitude et du repentir qui en sont les effets ordinaires ^ des passions qui en sont la cause ; unç joie trompeuse et un faux bonheur qui en sont l'amorce. Ainsi dans les choses qui sont de conséquence , il faut se préparer des ressources , et les ressources qu'on se préparera se trouveront d'un plus fréquent usage , que le succès dont on pouvait se flatter.
Une quatrième maxime est d'apporter tellement k ce qu'on fait toute son application , qu'au même temps on reconnaisse qu'avec cela on se peut tromper, ce qui tenant comme en bride l'orgueil de l'âme , préviendra aussi l'aveuglement que donne une trop grande confiance , et le déplaisir de voir sa présomption confondue par les événemens.
Les règles de prudence par rapport aux autres , sont principalement de ne s'entremettre des affaires d'autrui qne le moins qu'il est possible , par la difficulté de les finir au gré des intéressés. Ils ont souvent des vues cachées et opposées k elles-dnémes que l'on ne peut atteindre , ni souvent démêler. On sait néanmoins ce que la charité et le bon cœur exigent à ce sujet; mais la prudence semble demander en même temps qu'on ne s'ingère point dans les affaires d'autrui , à moins qu'un devoir évident ne l'exige , ou que nous n'y soyons directement appelés par les intéressés.
Quand nous serons engagés à entrer dans ce qui les touche , nous devons leur donner à comprendre que nous agissons uniquement par condescendance k leur volonté , sans leur répondre du succès ; mais surtout lorsqu'on s'aperçoit que par leur faute , ou par d'autres conjonctures on leur devient suspect, on ne pent trop tôt prendre le parti de quitter le soin de ce qui les touche ,
quelqne service qu'on pAt leur rendre d'ailleurs ; on s'eiposerait a leur donner plus de mécontentement que de satisfaction.
PUBLIC AINS, s. m. pi. {Hiat. anc.) C'étaient parmi les Romains , les fermiers des impôts , taxes et autres revenus publics. Il y a apparence qu'il y en avait de diverses classes y puisque les chevaliers romains prenaient à ferme (es revenus de la république, et avaient sous eux des commis et des receveurs pour en faire le . recouvrement. - Cicéron en parle comme d'une compagnie à qui ]a république était fort redevable , et dont la probité était si reconnue, qu'on les choisissait pour mettre en dép6t les deniers . des familles. Mais Tite-Live ni Plutarque n'en font pas un portrait 81 avantageux; le dernier surtout rapporte « dans la vie de Lucullus , qu'ils avaient commis d'étranges abus et des exactions criantes en Asie , auxquelles ce général remédia par des réglemens; mais il n'osa chasser les puhlicaina de.peur d'ôter à l'état les ressources assurées qu'ils lui fournissaient. Ils étaient surtout en horreur chez les Juifs, qui les regardaient comme des pécheurs et des scélérats. Les tributs , quelque légers qu'ils fussent , paraissaient toujours trop onéreux à ce peuple jaloux de son ancienne gloire , et plusieurs mettaient en doute si l'on devait payer le tribut à César, comme on le voit dans l'Évangile. Cette secte qu'on nommait les Hèrodiens ^ et qui dura jusqu'à la prise de Jérusalem , fut toujours la plus opposée aux pubUcainëy et la plus acharnée contre eux. S. Matthieu, quoique juif d'origine , était puhlicain^ c'csl-à-*dire receveur d'un des bureaux des impôts pour les publicainn romains ; aussi les Ju.ifs blâmaient-ils hautement Jésus-Christ de recevoir de pareilles gens dans sa compagnie, de les fréquenter et de manger avec eux.
On a donné aussi le nom de publicains aux Amaldistes et aux Albigeois.
PUÉRILITÉ , s. f. ( Gramm. ) , action ou discours d'enfant. La sottise des pères est , dit-on , de parler des puérililéa de leurs enfans. Heureuse sottise qui montre combien ils y sont attachés, par la faute même qu'ils commettent , en mettant assez d'importance à leurs actions pour en entretenir les autres au hasard de \e% ennuyer. On tombe souvent dans la puérilité en cherchant à donner un air singulier et nouveau à ses pensées. Il y a de la puérilité dans le goût. Il y en a dans tout ce qui marque peu de raison et de jugement.
PUISSANCE , s. f. ( Droit naiur. et polit. ) Ce mot se prend en différens sens ; i*. il marque la supériorité et les droits qu'un individu a sur d'autres, alors c'est un synonyme Ac pouvoir ; c*est ainsi qu'on dit la puissance paternelle , la puissance maritale j la puissance souveraine , la puissance l^islative , etc.
Voyez PouTOiR. 2"*. Par puissance on entend la somme des forces d'un ëtat ou d'une société politique ; c'est sous ce point de yne que nous allons la considérer.
La puissance d'un état est toujours relative à celle des états avec qui il a des rapports. Une nation est puissante lorsqu'elle peut maintenir son indépendance et son bien-être contre les • antres nations qui sont à portée de lui nuire.
La puissance d'un état est encore relative au nombre de ses sujets , à l'étendue de ses limites , à la nature de ses productions, k l'industrie de w% habitans , à la bonté de son gouvernement ; de là vient que souvent un petit état est beaucoup plus puissant qu'un état plus étendu, plus fertile , plus ricbe , plus peuplé , parce que le premier saura mettre k profit les avantages qu'il a reçus de la nature , ou compensera par ses soins ceux qui lui seront refusés.
^a principale source de la puissance d'un état est sa population ; il lui faut des bras pour mettre ses champs en valeur , pour faire fleurir ses manufactures , sa navigation , son commerce ; il lui faut des armées proportionnées à celles que ses voisins peuvent mettre sur pied ; mais il ne faut point pour cela que l'agriculture et les autres branches de sa puissance souffrent. Un sol fertile , une situation favorable , un pays défendu par la nature contribueront beaucoup à la puissance d'un état. Enfin , il est essentiel qu'il jouisse de la tranquillité dans son intérieur; jamais un peuple déchiré par des factions , en proie aux cabales , aux intngues , à l'anarchie , à l'oppression , n'aura le degré de puissance qui lui est nécessaire pour repousser les entreprises de ses ennemis.
Mais c'est en vain qo'un empire jouira de tons ces avantages , si une mauvaise administration lui en fait perdre les fruits. Le souverain est l'âme qui donne le mouvement et la vie & l'état , c'est l'usage ou l'abus qu'il fait de ses forces qui décide de sa puissance ou de sa faiblesse. En vain commandera-t-il à des peuples nombreux; en vain la nature lui aura-t-elle prodigné les richesses du sol ; en vain l'industrie de ses sujets lui amènerat-elle les trésors du monde; ces avantages seront perdus, si une bonne administration ne les met à profit. Les Ottomans commandent à de vastes états, qui jouissent du ciel le plus favorable; depuis le Danube jusqu'à l'Euphrate tout reconnaît leurs lois; cependant leur puissance n'approche point de celle d'un grand nombre d'états d'Europe , qui sont renfermés dans des bornes plus étroites que la plupart des royaumes soumis à l'empire des sultans. L'Egypte , la Grèce, qui font aujourd'hui les moindres parties de cet empire , avaient , sous leart premiers maîtres, des