RO
art. Le hasard te conduisit à une première observation, et moi aussi. J'en fis une seconde, une troisième ; et }e conclus de ces observations réitérëes, une concomitance constante et peut-être nécessaire entre des effets trës^loignés -et trës-disparatçs. Mon esprit n'eut point une autre marche que le tien. Viens donc. Approche-toi de l'autel. Interrogeons ensemble Içs entrailles des victimes , et si la vérité accompagne toujours leurs réponses , adore mon art et garde le silence Et vpilà i^ou philosophe , s'il est un peu sincère , réduit à laisser de côté sa raison , et à prendre le couteau du sacrificateur, ou à ^andoaner un principe incontestable j c>st que tout tient dans la nature par un enchaînement nécessaire ; ou à réfuter pa^r l'expérience même, la plus absurde de toutes les idées; c'est qu'il y a une liaison inefifable et secrète , entre le sort de l'empire et l'appétit ou le dégoût des poulets sacrés. S'ils mangent, tout va bien; tout est perdu , s'ils ne mangent pas. Qu'on rende le philosophe si subtil que l'oa voudra , si l'augure n'est pas un imbécile, il répondra à tout , et ramènera le philosophe , malgré qu'il en ait , à l'expérience.
Les Etrusques disaient, Jupiter a trois foudres: un foudre qu'il lance au hasard , et qui avertit tes hommes qu'il est ; un foudre qu'il n'envoie qu'après en avoir délibéré avec quelques dieux et qui iutimide les méchans ; un foudre qu'il ne prend que dans le conseil général des immortels, et qui écrase et qui perd.
Ils pensaient que Dieu avait employé douze mille ans à créer le monde , et partagé sa durée en douze périodes de mille ans chi^cuoe. Il créa dans les premiers mille ans , le ciel et la terre; dans les seconds mille ans , le firmament^ dans les troisièmes , la mer et toutes les eaux ; dans les quatrièmes , le soleil , la lune et les autres astres qui éclairent le ciel ; dans les cinquièmes , les oiseaux , les insectes , les reptiles , les quadrupèdes , et tout ce qui vit dans l'air , dans les eaux et sur 1^ terre. Le monde avait six mille ans , que l'honune n'était pas encore. JL'espèce humaine subsistera jusqu'à la fin de la. dernière période ; c'est alors que les ten^ps seront cons.omniés.
Les périodes de la création des Etrusques correspondent exactement aux jours de la création de Moïse.
n aniva sous Marins un phénomène étonnant. On entendit dans le ciel le son d'une trompette, aiguë et lugubre ; et les augures Iftrusques consultés en inférèrent ]e*passage d'une période du monde k une autre , et quelque changement marqué dans la race des hommes.
Les divinités d'Isis et d'Osiris , ont-elles été ignorées ou connues des Etrusques? c'est une question que nous laissons à discuter auxérudits.
Lef premiers Romains ont emprunté sans doute , des Sabins, des Etrusques , et des peuples circonvoisins , le peu d'idées rai-> sonnables qu'ils ont eues ; mais qu'était-ce que la philosophie d'une poignée de brigands , réfugiés entre des collines , d'oii ils ne s'échappaient par intervalles , que pour porter le fer , le feu , la terreur et le ravage chez les peuples malheureux qui les entouraient? Romulus les renferma dans des murs qui furent arrosés du sang de son frère , Numa tourna leurs regards vers le ciel, et il en fit descendre les lois. Il éleva des autels; il institua des danses , des jours de solennité et des sacrifices. Il connut l'effet des prodiges sur l'esprit des peuples, et il en opéra; il se retira dans les lieux écartés et déserts ; conféra avec les nymphes ; il eut des révélations ^ il alluma le feu sacré ; il en confia le soin à des vestales; il«tudia le cours des astres, et il en tira la mesure des temps. Il tempéra les âmes féroces de ses sujets par des exhortations, des institutions politiques et âes cérémonies religieuses. Il éleva sa tête entre les dieux pour tenir les hommes prosternés à ses pieds; il se donna un caractère auguste , en alliant le rôle de pontife à celui de roi. Il immola les coupables avec le fer sacré dont il égorgeait les victimes. Il écrivit , mais il voulut que ses livres fussent déposés avec son corps dans le tombeau , ce qui fut exécuté. Il y avait cinq cents> ans qu'ils y étaient , lorsque dans une longue inondation , la violence des eaux sépara les pierres du tombeau de Numa , et offrit au préteur Petilius les volumes de ce législateur. On les lut; on ne crut pas devoir en permettre la connaissance à la multitude, et on les brûla.
Numa disparait d'entre les Romains ; Tullus Hostilins lui succède. Les brigandages recommencent. Toute idée de poHce et de religion s'éteint au milieu des armes , et la barbarie renaît. Ceux qui commandent n'échappent à l'indocile férocité des peuples , qu'en la tournant contre les nations voisines; et les premiers rois cherchent leur sécurité dans la même politique que les derniers consuls. Quelle différence d'une contrée à une autre contrée? A peine les Athéniens et les Grecs en général ont-ils été arrachés des cavernes et rassemblés en société, qu'on voit fleurir au milieu d'eux les sciences et les arts , et ^e$ progrès de l'esprit humain s'étendre de tous côtés , comme un grand incendie pendant la nuit , qui embrase et éclaire la nation , et qui attire l'attention des peuples circonvoisins. Les Romains au contraire restent abrutis jusqu'au temps oii. l'académicien Carnéade , le stoïcien Diogène , et le péripatéticien Critolaiis viennent solliciter au sénat la remise de la somme d'argent à laquelle leurs compa-
iriotes avaient ëté condamnes pour le dégAt de la ville d'Orope. Publius Scipion Nasica et Marius Marcellus étaient alors consuls , et Aulus-Albinus exerçait la préture. . Ce fut un ëvénement que l'apparition dans Rome des trois philosophes d'Athènes. On accourut pour les entendre. On distingua dans la foule , Lelius, Furius et Scipion, celui qui fut dans la suite surnommé V Africain. La lumière allait prendre , lorsque Caton l'ancien , homme superstitieusement attaché à la grossièreté des premiers temps , et en qui les infirmités de la vieillesse augmentaient encore une mauvaise humeur naturelle , pressa la conclusion de Taffaire d'Orope , et fit congédier les ambassadeurs.
On enjoignit peu de temps après au préteur Pomponius , de veiller à ce qu'il n'y eût ni école , ni philosophe dans Rome , et l'on publia contre les rhéteurs ce fameux décret qu*Aulugelle nous a conservé ; il est conçu en ces termes : Sur la dénonciation qui BOUS a été faite , qu'il y avait parmi nous des hommes qui accréditaient un nouveau genre de discipline; qu'ils tenaient des écoles où la jeunesse romaine s'assemblait; qu'ils se donnaient le titre de rhéteurs latins , et que nos enfans perdaient le temps à les entendre : nous avons pensé que nos ancêtres instruisaient eux-mêmes leurs enfans et qu'ils avaient pourvu aux écoles , oii ils avaient jugé convenable qu'on les enseignât; que ces nouveaux établissemens étaient contre les mœurs et les usages des premiers temps ; qu'ils étaient mauvais et qu'ils devaient nous déplaire ; en conséquence nous avons conclu k ce qu'il fût déclaré , et à ceux qui tenaient ces écoles nouvelles , et à ceux qui s'y rendent , qu'ils faisaient une chose qui nous déplaisait.
Ceux qui souscrivirent à ce décret étaient bien éloignés de soupçonner qu'un jour les ouvrages de Cicéron , le poëme de ' Lucrèce , les comédies de Plaute et de Térence , les vers d'Horace et de Virgile , les élégies de Tibulley les madrigaux de Catulle , l'histoire de Salluste , de Tite-Live et de Tacite , les fables de Phèdre, feraient plus d'honneur au nom romain que toutes ses conquêtes, et que la postérité ne pourrait arracher ses yeux remplis d'admiration de dessus les pages sacrées de ses auteurs , tandis qu'elle les détournerait avec horreur de l'inscription de Pompée , après avoir égorgé trois millions (T hommes. Que reste- t-il de toute cette énorme grandeur de Rome ? La mémoire de quelques actions vertueuses , et quelques lignes d'une écriture immortelle pour distraire d'une longue suite d'atrocités.
L'éloquence pouvait tout dans Athènes. Les hommes rustiques et grossiers qui commandaient dans Rome, craignirent que
Bientôt elle n*j exerçât le même despotisme. Il leur ëtait bien plus facile de chasser les philosophes , que de le devenir. Mais la première impression était faite , et ce fut inutilement que l'on renouvela quelquefois le décret de proscription. La jeunesse se porta avec d'autant plus de fureur à l'étude, qu'elle était défendue. Les temps montrèrent que Caton et les pères conscrîpts qui avaient opiné après lui , avaient manqué doublement de jugement. Us passèrent ; et les jeunes gens qui s'étaient instruits secrètement, leur succédèrent aux. premières fonctions de la république , et furent des protecteurs déclarés de la science. La conquête de la Grèce acheva l'ouvrage. Les Romains devinrent les disciples de ceux dont ils s'étaient rendus les maîtres par la force des armes , et ils rapportèrent sur leurs fronts le laurier de Delloae entrelacé de celui d'Apollon. Alexandre mettait Homère sous son oreiller ; Scipion y mit Xénophon. Ils goûtèrent particulièrement. l'austérité stoïcienne. Ils connurent successivement l'épicuréisme , le platonisme , le pythagoritme , le cynisme , l'aristotélisme , et la philosophie eut des sectateurs parmi les grands, parmi les citoyens , dans la classe des afiranchis et des esclaves.
LucuUus s'attacha à l'académie ancienne. Il recueillit un grand nombre de livres ; il en forma une bibliothèque très-riche , et son palais fut l'asile de tous les hommes instruits qui passèrent d'Athènes à Rome.
Sylla fit couper les arbres du lycée et des jardins d'académies , pour en construire des machines de guerre ; mais au milieu du tumulte des armes , il veilla à la conservation de la bibliothèque d'Apellicon de Teios.
Ennius embrassa la doctrine de Pythagore ; elle plut aussi à Nigidius Figulus. Celui-ci s'appliqua à l'étude des mathématiques et de l'astronomie. Il écrivit des animaux , des augures , des vents.
Marins Brutus préféra le platonisme et la doctrine de la première académie , à toutes les autres manières de philosopher qui lui étaient également connues; mais il vécut en stoïcien.
Cicéron , qui avait été proscrit par les triumvirs avec M. Térentius Yarron , le plus savant des Romains , inscrit celui-ci dans la classe des sectateurs de l'ancienne académie. Il dit de lui : tu cBtatem peUriœ , tu descriptîones lemporum , tu sacrorum jura y tu sacerdotum , tu domesticam , tu heUicam discipUnam , tu êedem regionum et locorum , tu omnium divinarum humana^ rumque nomina, gênera ^ officia , causas aperuisti; plurimumque poeiis nostris omninoque latirUs et litteris luminis attulisti et verbis , atque ipse varium et elegans omnifere numéro poema
fecisti ; philoaophtamque muUisque locis inchooêti , nd impellen^ dum halia , ad docendum parum.
M. Pîsoo se montra plutôt péripateticien qu'académicien dans ^on ouvrage , de fi ni bus bonorum et malorum,
Cicéron fut alternativement péripateticien, stoïcien , platonicien et sceptique. 11 étudia la philosophie comme nn moyen sans lequel il était impossible de se distinguer dans l'art oratoire j et l'art oratoire , comme un moyen sans lequel il n'y avait point de dignité à obtenir dans la république. Sa yie fut posillauime , et sa mort héroïque. ^-'
Le peuple que son éloquence avait si souvent rassemblé aux rostres , vit au même endroit ses mains exposées à côté de sa tête. L'existence de ces dieux immortels , qu'il atteste avec tant d'emphase et de véhémence dans se$ harangues publiques , lui fut très-suspecte dans son cabinet.
Quiutus Lucilius Balbus fit honneur à la secte stoïcienne.
Lacain a dit de Caton d'Utique :
Hi mores , hœc duri immola Catoniâ Sectajuit , servare modum ,Jmemque tenere , JVattwamque sequi , patriamque impendere vitam, Ifee 'sihi , sed toti genitum te credere mundo ; Mme epuiûBj vieiuejkmem , mmgnique pénates Summot^isse hjremem tecio ; preUotmque vesUs , Hirtam membra super Romani more quiritis Induxisse togam , f^enerisgue huit maximus usus, Progenies, Urjbi pater est , urhique maritus. Justitiœ cuhory rigidi seruator honesti , /n ùommane bonus , mûlosque Catnnis m actus Subreptit , partemque tuiit sibi nata ifotuptoM,
Ce caractère oii il j a plus d'idées que de poésie , plus de force que de nouibre et d'harmonie, est celui du stoïcien parfait. Il mourut entre Apollonide et Démétrius, en disante ces philo* sophes : u Ou détruisez les principes que vous m'aves inspirés , » OH permettez que je meure. »
Andronicus de Rhodes suivit la philosophie d'Aristote. -
Cicéron envoya son fils à Athènes , sous le péripateticien Cralippus.
Xorquatus , Yelleius , Atticus , Papirius , Paetus , Yeirios, Aîbutius , Pison , Pansa , Fabius Gallus , et beaucoup d'autres honimes célèbres embrassèrent l'épicuréisme.
Lucrèce chanta la doctrine d'Epicure. Virgile , Varias , Ho* race écrivirent et vécurent en épicuriens.
Ovide ne fut attaché k aucun système. H le« eoimiit presqae
tous , et ne retint d'aucun que ce qui prêtait des charmes à la fiction.
Manitius , Lncain et Perse penchèrent vers le stoïcisme.
Sénëque inscrit le nom de Tite-Live parmi les philosophes en général.
Tacite fut stûltien; Strahon aristotélicien; Mécène épicurien; Cneius Julias et Thraseas stoïciens ; Helyidias Priscus prit le même manteau.
Auguste appela auprès de lut les philosophes.
Tibère n'eut point d'aversion potlr eux.
Claude , Néron et Domitien les chassèrent.
Trajâh , Hadrien et les Antonins les rappelèrent.
Ils ne furent pas sans considération sous Septime Sévère.
Héliogabale les maltraita ; ils jouirent d'un schà plus supportable sous Alexandre Sévère et sous les Gordiens.
La philosophie , depuis Auguste jusqu'à Constantin , eut quelques protet:teurs ; et l'on peut dire à son honneur que ses ennemis , parmi les princes , furent en même temps ceux de la justice , de la liberté , de la vertu , de la raison et de l'humanité. Et s'il est permis de prononcer d'après l'expérience d'un grand nombre de siècles écoulés , on nent avancer que le souverain qui haïra les sciences , les arts et la philosophie , se^a un imbécile ou un ihéchant , ou tous les deux.
Termihons cet abrégé historique de la philosophie dés Ro^ mains , c'est qu'ils n'ont rien inventé dans ce genre ; qu'ils ont passé leur temps à s'instruire de ce que les Grecs avàietit découvert, et qu'en philosophie , les maîtres du monde n'ont été que des écoliers.
SAGESSE. ( Morale. ) La sagesse consiste à remplir avec exactitude ses devoirs , tant envers la diyinité , qu'envers soi-même et les autres hommes. Mais oii trouvera-t-elle des motifs pour y être fidèle , si ce n'est dans le sentiment de notre immortalité? Ainsi l'homme véritablerhent sage est nà hdmme immortel , un homme qui se survit à lui-même , et qui porte ses espérances au-delà dn^ trépas. Si nous nous renfermons dans le cei*cle étroit des objets de te monde , la force que nous atl1^otl5 pour nous empêcher d'être avares , consistera dans la crainte de faire tort à notre honneur par les bassesses de l'intérêt ; la force que nous aurons pour nous empêcher d'être prodigues , consistera dans la crainte de ruiner nos affaires , lorsque nous aspirons à nous faire estimer des autres par nos libéralités'. La crainte des maladies nous fera résister aut tentations de la volupté : l'amour-propre nous rendra modérés et circonspects , et par orgueil nous paraîtrons humbles et modestes. Mais ce n'est là que passer d'un vice
à an autre. Pour donner k notre âme la force de s'élever au-dessa« d'une faiblesse , sans retomber dans une autre , il faut la faire agir par des motifs bien supérieurs. Les Tues du temps pourront lui faire sacrifier une passion à une autre passion ; mais la vue de l'éternité seule enferme des motifs propres à l'éleyer au-dessus de -toutes les faiblesses. On a yu des orateurs d'une sublime éloquence ne faire aucun effet , parce qu'ils ne savaient point intéresser , comme il faut , la nature immortelle. On en a vu au contraire d'un talent fort médiocre , toucber tout le monde par des discours sans art , parce qu'ils prenaient les bommes par les motifs de l'éternité. C'est du sentiment de notre iomiortalité que nous voyons sortir tout ce qui nous console , qui nous élève et qui nous satisfait. Il n'y a que l'homme immortel qui puisse braver la mort : lui seul peut s'élever au-dessus de tous les événemens de ce monde, se montrer indépendant des caprices du sort 9 et plus grand que tontes les dignités du monde. Que cette insensibilité fastueuse dont les Stoïciens paraient leur sage , s'accorde mal avec leurs principes ! Tandis que vous le renfermez dans l'enceinte des choses fragiles et périssables , qu'exigez-vons de lui? Quel motif lui fournissez-vous pour le rendre supérieur à des choses qui lui procurent du plaisir ? L'homme étant né pour être heureux , et n'étant heureux que par les sentimens délicieux qu'il éprouve , il ne peut renoncer à un plaisir que par un plus grand plaisir. S'il sacrifie son plaisir k une vertu stérile , verti^ qui laisse l'âme dans une molle inaction , oii son activité n'a rien à saisir , ce n'est chez lui qu'une vaine ostentation d'une grandeur chimérique. Placez le sage vis-à-vis de lui même , qu'il n'ait que lui pour témoin de ses actions , que le murmure flatteur des louanges ne pénètre pas jusqu'à lui dans son désert , réduisez cet homme tristement vertueux à s'envelopper dans son propre mérité, à vivre , pour ainsi dire, de son propre lui , vous reconnaîtrez bientôt que tout ce faste de sagesse n'était qu'un orgueil imposant qui tombe de lui-même , lorsqu'il n'a plus d'admirateur. Avec quel front voulez-vous qu'un tel sage affronte les hasards? Qni peut le dédommager d'une mort qui lui étant tout sentiment , détruit cette sagesse même dont il se fait honneur ? Mais supposez-vous l'homme immortel, il est plus grand que tout ce qui l'environne. Il n'estime dans l'homme que l'honmie même. Les injustices des autres hommes le touchent peu. Elles ne peuvent nuire à son immortalité ; sa haine seule pourrait lui nuire. Elle éteint le flambeau. L'hpmme mortel peut affecter une constance qu'il n'a pas , pour faire croire qu'il est an-dessus de l'adversité. Ce sentiment ne sied pas bien à un h(»nme qui enferme toutes Be9 ressources dans le temps. Mais il^est bien placé
dans un liomme qui se sent fait pour l'éternité. Sans se contrefaire , pour paraître magnanime , la nature et la religion rélëyent assez pour le faire souffrir sans impatience « et le rendre content sans affectation. Un tel homme peut remplir l'idée et le plan de la suprême valeur , lorsque son devoir l'oblige à s'exposer aux dangers de la guerre. Le monde verra dans lui un honune brave par raison } sa valeur ne devra point toute sa force à la stupidité qui lui ferme les yeux sur le précipice qui s'ouvre sous ses pas , à l'exemple qui l'oblige de suivre les autres dans les plus a£&eux périls , aux considérations du monde qui ne lui permettent pas de reculer oii l'honneur l'appelle. L'homme immortel s'expose à la mort /parce qu'il sait bien qu'il ne peut mourir. Il n'y a point de héros dans le monde , puisqu'il n'y en a point qui ne craigne la mort , ou qui ne doive son intrépidité à sa propre faiblesse. Pour être brave , on cesse d'être homme , et pour aller k la mort , on commence à se perdre de vue ; mais l'homme immortel s'expose , parce qu'il se connaît. L'héroïsme , dans les principes d'un homme qui renferme toutes ses espérances dans le monde , est une extravagance. Les louanges de la postérité contre lesquelles il échange sa vie , ne sont pas capables de l'en dédommager. Comment donc et par quel prodige des hommes qui ne paraissent avoir connu d'autre vie que la présente , ont-ils pu consentir k cesser d'être , pour être heureux ? Cicéron a cru que le principe de cet héroïsme était toujours une espérance secrète de jouir de sa réputation dans le sein même du tombeau. Mais il y a quelque chose de plus. Il ne serait pas impossible que ces hommes célèbres aient été plus heureux par leur mort , qu'ils ne l'eussent été par leur vie. Admirés de leurs amis et de leurs compatriotes , persuadés qu'ils léseraient de leurs ennemis mêmes et de la postérité , cette épaisse nuée de tant d'admirateurs a pu , pour des imaginations vives , former un spectacle dont le charme, quoique de peu de durée « fût pour eux d'un plus grand poids que leur propre vie. L'amour de nous-mêmes éclairé par la raison , ne consentira jamais à un tel sacrifice ; ce n'est qu'à la faveur des accès d'une imagination séduite et enchantée y qu'il lui applaudira.
Il faut , observe Sénèque , apprendre chaque jour k se quitter, il faut apprendre à mourir. Ce sentiment qui est si noble et si relevé dans une bouche chrétienne , paraît tout-à-faitl ridicule dans celle d'un stoïcien. Il n'avait aucune crainte ni aucnne espérance pour l'autre vie. Pourquoi donc s'imposait-il une peine si rigoureuse ? Pourquoi fuyait^il les plaisirs attirans , lui qui devait à la mort rentrer dans le sein de la divinité ? Quel avantage avait le philosophe obscur ^ toujours rempli de pensées funestes ,
roêinê fit chauffer pendant six mois les bains publics avec les précieux manuscrits de la bibliothèque d'Alexandrie. On peut -regarder Mahomet comme le plus grand ennemi qjie la raison humaine ait eu. Il y avait un siècle que sa religion était établie , et que ce furieux imposteur n'était plus , lorsqu'on entendait des hommes remplis de son esprit s'écrier que Dieu punirait le calife Almamon , pour avoir appelé les sciences dans ses états , au détriment de la sainte ignorance des (îdëles croyans , et que $\ quelqu'un l'imitait , il fallait l'empaler , et le porter ainsi de tribu en tribu , précédé d'un héraut qui dirait , voilà quelle a été et quelle sera la récompense de l'impie qui préférera la philosophie à la tradition et au divin alcoran.
Les Omroeades qui gouvemëre>nt jusqu'au mtiiea du second siècle de l'hégire , furent des défenseurs rigoureux de la loi de l'ignorance , et de la politique du saint prophète. L'aversion pour les sciences et pour les arts se ralentit un peu sous les Abbassides*. Au commencement du neuvième siècle, Abul-Abbas Almamon et ses successeurs , instituèrent les pèlerinages , élevèrent des temples , prescrivirent ées prières publiques , et se montrèrent si religieux , qu'ils purent accueillir la science et les savans sans s'exposer.
Le calife Walid défendit aux chrétiens l'usage de la langue grecque ; et cet ordre singulier donna lieu à quelques traductions d'auteurs étrangers en arabe.
Abug-Jaafar Almanzor, son successeur , osa attacher auprès de lui un astrologue et deux médecins chrétiens, et étudier les mathématiques et la philosophie : on vit paraître sans scandale deux livrer d'Homère traduits en syriaque , et quelques autres ouvrages.
Abug-Jaafar Haroun Raschid marcha sur les traces d'AIman- Eor , aima la poésie , proposa des récompenses aux honunes de lettres , et leur accorda une protection ouverte.
Ces souverains sont des exemples frappans de ce qu'un prince aimé de ses peuples peut entreprendre et exécuter. Il faut qu'on sache qu'il n'y a point de religion que les mahométans haïssent autant que la chrétienne ; que les savans que ces califes abbassides rassemblèrent autour d'eux , étaient presque tous chrétiens ; et que le peuple heureux sous leur gouvernement ^ ne songea pas à s'en offenser.
Mais le règne d'Almamon , ou Abug Jaafar Abdallah , fut celui des sciences , des arts , et de la philosophie ; il donna l'exemple , il s'instruisit. Ceux qui prétendaient à sa faveur , cnltivèrent les sciences. Il encouragea les Setrrasinê à étudier } il
appela à sa cour ceux qui passaient pour versés dans la littérature grecque , juifs , chrétiens , arabes ou autres , sans aucune distinction de religion.
On sera peut-être surpris de voir un prince musulman fouler aux pieds si fiëretnent un des points les plus importans de la religion dominante ; mais il faut considérer que la plupart des habitans de l'Arabie étaient chrétiens ^ qu'ils exerçaient la médecine , connaissance également utile au prince et au prêtre , au sujet hérétique et au sujet orthodoxe } que le commerce qu'ils faisaient les rendait importans ; et que malgré qu'ils en eussent , par une supériorité nécessaire des lumières sur l'ignorance f les Sarrasins leur accordaient de l'estime et de la vénération. Philopone , philosophe aristotélicien , se fît respecter d'Amram , général d'Omar , au milieu du sac d'Alexandrie.
Jean Mesué fut versé dans la philosophie , les lettres et la médecine ; il eut une école publique à Bagdad ; il fut protégé des califes, depuis Al->Rashid Almamon , jusqu'à Al-Motawaccille ; il forma des disciples , parmi lesquels on nomme Honam Ebn Isaac , qui était arabe d'origine , chrétien de religion , et médecin de profession.
Honam traduisit les Grecs en arabe , commenta Euclide , expliqua l'almageste de P^olomée , publia les livres d'£ginette , et la somme philosophique aristotélique de Nicolas , en syriaque, et fit connaître par extraits Hippocrate et Galien.
Les souverains font de l'esprit des peuples tout ce qu'il leur plaît ; au temps de Mesué , ces superstitieux musulmans , ces féroces contempteurs de la raison , voyaient sans chagrin une école publique de philosophie s'ouvrir à côté d'une mosquée.
Cependant les imprudens chrétiens attaquaient l'alcorau , les juifs s'en moquaient , les philosophes le négligeaient, et les fidèles croyans sentaient la nécessité de jour en jour plus urgente de recourir à quelques hommes instruits et persuadés , qui défendissent leur culte , et qui repoussassent les attaques de l'impiété. Cette nécessité les réconcilia encore avec l'érudition ; mais bientôt on attacha une foule de sens divers aux passages obscurs de l'alcoran; l'un y vit une chose, un autre y vit une autre chose j on disputa , et l'on se divisa en sectes qui se damnèrent récipro-* quement. Cependant l'Arabie, la Syrie, la Perse, l'Egypte, se peuplèrent de philosophes , et la lumière échappée de ces contrées commença à poindre en Europe.
Les contemporains et les successeurs d' Almamon se conforme^ rent à son goût pour les sciences ; elles furent cultivées jusqu'au moment oii effrayées , elles s'enfuirent dans la Perse , dans I.1 Scythie et la Tartarie , devant Tamerlan. Un second âéau suc-
céda h ce premier / les Turcs renversèrent l'empire des Sarrasins^ et la barbarie se renouvela avec ses ténèbres.
Ces ëvénemens qui abrutissaient de$ peuples , en civilisaient d'autres , les transmigrations forcées conduisirent quelques savans en Afrique et dans TEspagne , et ces contrées s'éclairèrent.
Après avoir suivi d'un coup-d'œil rapide les révolutions de la science chez les Sarnutina , nous allons nous arrêter sur quelques détails.
Le roahométisme est divisé en plus de soixante et dix sectes : la diversité des opinions tombe particulièrement sur l'unité de Dieu et ses attributs , ses décrets et son jugement , ses promesses et se% chàtimens , la prophétie et les fonctions du sacerdoce : de Jà les Hanifîtes, les Melkites, les Schafites, les Henbalites , les Muta£alites , etc. ... et toutes ces distinctions extravagantes qui sont nées, qui naissent et qui naîtront dans tous les temps et ches tous les peuples oii l'on appliquera les notions de la philosophie aux dogmes de la théologie. La fureur de concilier Aristote avec Mahomet, produisit parmi les musulmans les mêmes folies que la même fureur de concilier le même philosophe avec Jésns- Christ avait produites ou produisit parmi les chrétiens ; ils eurent leur aUcalam ou théosophie.
ï)ans les commencemens les musulmans prouvaient la divinité de l'alcoran avec un glaive bien tranchant : dans la suite , ils crurent devoir employer aussi la raison ; et ils eurent une philosophie et une théologie scholastique , et des molinistes et des jansénistes , et des déistes et des pyrrhoniens , et des athées et des sceptiques.
Alkindi naquit à Basra de parens illustres ; il fut chéri de Almamon, de Al-Mosatème et de Ahmède^ il s'appliqua particulièrement aux mathématiques et àia philosophie : Aristote était destiné à étouffer ce que la nature produirait de gcnîe chez presque tous les peuples ; Alkindi fut une de ses victimes parmi les SarrasÎTu, Après avoir perdu son temps aux catégories , aux prédicamens , à l'art sophistique , il se tourna du côté de la médecine avec le plus grand succès ; il ne négligea pas la philosophie naturelle; ses découvertes le firent soupçonner de magie. 11 avait appliqué les mathématiques à la philosophie; il appliqua la philosophie à la médecine ; il ne vit pas que les mathématiques détruisaient les systèmes en philosophie , et que la philosophie les introduisait en médecine. Il fut éclectique en religion ; il montra bien à un interprète de la loi qui le déchirait publiquement, et qui avait même attenté à sa vie, la différence de la philosophie et de la superstition; il aurait pu le châtier , ou employer la faveur dont il' jouissait à la cour , et le
perdre ; il se contenta de le réprimancler doocemai^t , et de lui dire : « Ta religion te commande de m'oter la vie , la mienne de n le rendre meilleur si je p\us : viens ^uç je t'instruise, et tu » me tueras après si tu veux. « Que pense-tron qu'il apprit à ce^prêtre fanatique? raritlimétique et la géométrie. Il u'eu fallut pas davantage pour l'adoucir et le réfori^erj^ c'est peut-ctr^ «^insi qu'il en faudrait user avec les peuples (érççes , superslitiçux et barbares. Faites précéder le p[iis&io^Qaire par iin géomètre ; qu'ils sachent çpmbiner des yéf ités , et puis vous Içur feie? combiner ensuite des idées plus difficiles.
^babit suivit la u^éthode d'AlVindi ; il fut géomètre , philosophe , théplogien et médecin sous le calife Mootade. Il uaquit l'an de l'hégire 221 , et mourut l'an de la même époque 288.
Al-Farabe méprisa les dignités et la richesse , s'enfuit de la maison paternelle, et s'en alla entendre Mesué à Bagdad; il s'occupa de la dialectique, de la phjsique, de la métaphysique , et de la politique ; il joignit h, ces études celles de la géométrie , de la médecine , et de l'astronou^ie , sans lesquelles on ne se distinguait pas dans l'école de Mesué. $«^ réputation parvint jusqu'à Tore^le des califes; on l'appela; ou lui proposa des récompensés, mais rien ne lui p^rut préférable a,ux douceurs de la solitude et de la méditation; il abandonna la cour au crime, k la volupté, à la fausseté , à l'ambition , au mensonge et à Tintrigue : celui-ci ne sut pas seulement de la philosophie, il fut philosophe ; une seule chose l'aflligeait , c'est la brièveté de la vie, l'infirmité de l'homme, ses besoins naturels, la difficulté de la science , et l'étendue de la nature. Il disait , du pain d'orge, de l'eau d'un puits, un habit de laine; et loin d,e moi ces joies trompeuses , qui finissent par des larmes. Il s'était attaché à Aristote ; il embrassa les mêmes objets. Se$ ouvrages furent estimés des Arabes et des Juifs : ceux-ci le& traduisis rent dans leur langue- Il mourut Tan 339 de l'hégire , à Tàge de 80 ans.
ïlschiari ou Al-Assbari appliqua les principes de la philosophie péripatéticienne aux dogmes relevés de l'islamisme, fît une théologie nouvelle , et devint chef de la secte appelée de son nom des Asaharites; c'est un syncrétisme théosophique. Il avait été d'abord raotazalite , et il était dans le sentiment que Dieu est nécessité de faire ce qu'il y a de mieux pour chaque être ; mais il quitta cette opinion.
Assbari , suivant à toute outrance les abstractions , distinctions, précisions aristotéliques , en vint à soutenir que l'existence de Dieu différait de ses attributs.
Il ne voulait pas qu'on instituât de comparaison entre le créa-
56o * SA
teur et la créature. Maimonide qui vivait au milieu cle tous ces hérésiarques musulmans , dit qu'Aristote attribuait la diversité des individus à l'accident , Asaria à la volonté , Mutazali à la sagesse ; et il ajoute pour nous autres Jui& , c'est une suite du mérite de chacun et de la raison générale des choses.
La doctrine d'Asshari fit les progrès les plus rapides. Elle trouva des sectateurs en Asie , en Afrique , et en Espagne. Ce fut le docteur orthodoxe par excellence. Le nom d'hérésiarque demeura aux autres théologiens. Si quelqu'un osait accuser de fausseté le dogme d'Asshari , il encourait peine de mort. Cependant il ne se soutint pas avec le même crédit en Asie et en Egypte. Il s'éteignit dans la plupart des contrées au temps de la grande révolution ; mais il ne tarda pas à se renouveler , et c'est aujourd'hui la reh'gion dominante ; on l'explique dans les écoles; on l'enseigne aux enfans; on l'a mise en vers , et je me souviens bien , dit Léon , qu'on me faisait apprendre ces vers par cœur quand j'étais jeune.
Abul Hussein Essophi succéda à Al-Asshari. Il naquit k Bagdad; il j fut élevé ; il y apprit la philosophie et les mathématiques , deux sciences qu'on faisait marcher ensemble et qu'il ne faudrait jamais séparer. Il posséda l'astronomie au point qu'on dit de lui , que la terre ne fut p^s aussi bien connue de Ptolomée que le ciel d'Essophi. II imagina le premier uii planisphère, oti le mouvement des planètes était rapporté aux étoiles fixes. Il monrnt Tan 383 de l'hégire.
Qui est-ce qui a parcouru l'histoire de la médecine et qui ignore le nom de Rases , ou Aï-Rase , ou Abubecre ? Il naquit à Rac y ville de Perse , d'où son père l'emmena à Bagdad pour l'initier au commerce; mais l'autorité ne subjugue pas le génie. Rases était appelé par la nature k autre chose qu'à vendre ou acheter. Il prit quelque teinture de médecine , et s'établit dans un hôpital. Il crut que c'était là le grand livre du méi^ecrn , et il crut bien. Il ne négligea pas l'érudition de la philosophie , ni celle de son art ; ce fut le Galien des Arabes. Il voyagea : il parcourut différens climats. Il conversa avec des hommes de toutes sortes de professions; il écouta sans distinction quiconque pouvait l'instruire ou des médicamens, ou des plantes , ou des métaux , ou des animaux , ou de la philosophie , ou de la chirurgie 9 ou de l'histoire naturelle , ou de la physique , ou de U chimie. Amauld de Villeneuve disait de lui : cet homme fut profond dans l'expérience , sûr dans le jugement , hardi dans la pratique , clair dans la spéculation. Son mérite fut connu d'AImanzor qui l'appela en Espagne , ou Rasés acquit des richesses immenses. Il devint aveugle à quatre-vingts ans y et mourut à
Cordouc, âge de quatre-vingt-dix, l'an de rWgire lot. Il laissa une multitude incroyable d'opuscules ; il nous en reste plusieurs. Avicenne naquit à Bochara l'an Syo de l'hëgire , d'un përe qui connut de bonne heure l'esprit excellent de son fils et le cultiva. Avicenne, à l'âge oii les enfans bégayent encore , parlait distinctement d'arithmétique , de géométrie , et d'astronomie. Il fut instruit de l'islamisme dans la maison ; il alla à Bagdad étudier la médecine et la philosophie rationnelle et expérimentale. J'ai pitié de la manière dont nous emploj^ons le temps , quand je parcours la vie d'Âvicenne. Les jours et les nuits ne lui suffisaient pas , il en trouvait la durée trop courte. Il faut convenir que la nature leur avait été bien ingrate , à lui et à ses contemporains, ou qu'elle nous a bien favorisés , si nous devenons plus savans au milieu du tumulte et des distractions, qu'ils ne l'ont été après leurs veilles , leurs peines , et leur assiduité. Son mérite le conduisit à la cour; il y jouit de lapins grande considération , mais il ignorait le^ort qui l'attendait. II tomba tout à coup du faîte des honneurs et de la richesse au fond d'un cachot. Le sultan Jasochbagh avait conféré le gouvernement de la contrée natale d'Avicenne à son neveu. Celuici s'était attaché notre philosophe en qualité de médecin , lorsque le sultan alarmé sur la conduite de son neveu , résolut de s'en défaire par le poison, et par la main d' Avicenne. Avicenne ne voulut ni manquer au maître qui l'avait élevé , ni à celui qu'il servait. Il garda le silence et ne commit point le crime ; mais le neveu de Josochbagh instruit avec le temps du projet atroce de son oncle , punit son médecin du secret qu'il lui en avait fait. Sa prison dura deux ans. Sa conscience ne lui repro^ chait rien , mais le peuple qui juge , comme on sait, le regardait comme un monstre d'ingratitude. Il ne voyait pas qu'un mot indiscret aurait armé les deux princes , et fait répandre des fleuves de sang. Avicenne fut un homme voluptueux ; il écouta le penchant qu'il avait au plaisir , et ses excès furent suivis d'une dyssenterie qui l'emporta , l'an 4^8 cle l'hégire. Lorsqu'il était entre la mort et la vie , les inhumains qui l'environnaient lui disaient : Eh bien , grand médecin , que ne te guéris-tu ? Avicenne indigné se fit apporter un verre d'eau , y jeta un peu d'une poudre qui la glaça sur-le-champ , dicta son testament , prit son verre de glace , et mourut. Il laissa à son fils unique , Hali , homme qui s'est fait un nom dans l'histoire de la médecine , une succession immense. Freind a dit d' Avicenne , qu'il avait .été louche en médecine et aveugle en philosophie ; ce jugement est révère. D'autres prétendent que son Canon medicinar , prouve 3. 36
avec tous ses défauts , que ce fut un homme divm; c*est aux gen»
de l'art à l'appre'cier.
Sortis de l'Asie, nous allons entrer en Afrique et dans l'Europe y et passer chez les Maures. Ëssereph-Ëssachalli , le premier qui se présente , naquit en Sicile ; ce fut un homme instruit et éloquent. Il eut les connaissances commubes aux savans de son temps 9 maiâ il les surpassa dans la cosmographie. Il fut connu et protégé du comte Roger , qui préférait la lecture du spatia" icrium locorum d'Ëssachalli à celle de Talmageste de Ptolomée , parce que Ptolomée n'avait traité que d'une partie de l'univers , et qu'£ssachalli avait embrassé l'univers entier. Ce philosophe se délit des biens qu'il tenait de son souverain , renonça aux espérances qu'il pouvait encore fonder sur sa libéralité , quitta la cour et la Sicile, et se retira dans la Mauritanie.
Tàograi naquit à lapahan. Il fut poëte, historien , orateur ^ philosophe , médecin et chimiste. Cet homme né malheureuse-* ment pour son bonheur , accablé des bienfaits de son maître , élevé k la seconde dignité de l'empire , toujours plus riche , plus considéré , et plus mécontent , n'ouvrait la bouche , ne prenait la plume que pour se plaindre de la perversité du sort et de l'injustice des hommes } c'était le sujet d'un poëme qu'il composait lorsque le sultan son maître entra dans sa tente. Celui-ci, après en avoir lu quelques vers , lui dit : « Thograi , je vois que tu es mal n avec toi-même ^ écoute , et ressouviens-toi de ma prédiction» w Je commande à la moitié de l'Asie} tu es le premier d'un grand » empire après moi ^ le ciel a versé sur nous sa faveur , il ne dé- » pend que de nous d'en jouir. Craignons qu'il ne punisse un •» jour notre ambition par quelques revers ; nous sommes des » hommes, ne veuillons pas être des dieux. » Peu de temps après, le sultan , plus sage dans la spéculation que dans la pratique , fut jeté dans un cachot avec son ministre. Thograi fut mis k la question et dépouillé de ses trésors , peu de temps après , et fut condamné de périr attaché à un arbre et percé de flèches. Ce supplice ne l'abattit point. Il montra plus de courage qu'on n'en devait attendre d'une âme que l'avarice avait avilie. Il chanta des vers qu'il avait composés ; brava la mort ; il insulta à seê ennemis, et s'offrit sans pâlir k leurs' coups. On exerça la féro* cité jusque sur son cadavre , qui fut abandonné aux flammes. Il a écrit des commentaires historiques sur les choses d'Asie et de Perse , et il nous a laissé un ouvrage d'alchimie intitulé de^ floraêio nalurœ. Il parait s'être soustrait au joug de l'aristotélisme , pour s'attacher à la doctrine de Platon. 11 avait médité ta république. D'un grand nombre de poëmes dans lesquels il
avait célébré les hommes illustres de son temps , il ne nous en reste qu'un dont l'argument est moral.
L'histoire de la philosophie et de la médecine des Sarrasins d'Espagne nous offre d'abord les noms d'Avcnzoar et d'Ayenpas.
^t»tf/ï2oar naquit à Séville j il professa la philosophie , et exerça la médecine avec un désintéressement digne d'éloge. Il soulageait les malades indigens du salaire qu'il recevait des riches. Il eut pour disciples Avenpas , Averroës et Rasîs. Il bannit les hypothèses de la médecine , el la ramena à l'expérience et à la raison. Il mourut l'an de l'hégire io6/|.
Le médecin Avenpas fut une espèce de lh(?osophe. Sa philosophie le rendit suspect j il fut emprisonné à Cordoue comme impie ou comme hérétique. Il y avait alors un assez grand nombre d'hommes qui s'imnginant perfectionner la religion par la philosophie , corrompaient l'une et l'autre. Cette manie qui se décelait dans l'islamisme , devait un jour se manifester avec une force bien autre dans le Christianisme. Elle prend son origine dans une sorte de pnsillanimité religieuse très-naturelle. Avenpas mourut l'an i025 de l'hégire.
jilgazel s'illustra par son apologie du Mahométisme contre le Judaïsme et le Christianisme. Il professa la philosophie, la théologie et le droit islamitique à Bagdad. Jamais école ne fut plus nombreuse que la sienne. Riches, pauvres, magistrats, nobles , artisans , tous accoururent pour l'entendre. Mais un jour qu'on s'y attendait le moins , notre professeur disparut. Il prit l'habit de pèlerin; il alla à la Mecque; il parcourut l'Arabie, la Syrie et l'Egypte : il s'arrêta quelque temps au Caire pour y entendre Etartose , célèbre théologien islamite. Du Caire , il revint à Bagdad oii il mourut, âgé de 55 ans, l'an ioo5 de l'hégire. II était de la secte de Al-Asshari. Il écrivit de l'unité de Dieu contre les Chrétiens. Sa foi ne fut pas si aveugle qu'il n'eût le courage et la témérité de reprendre quelque chose dans l'alcoran, ni si pure, qu'elle n'ait excité la calomnie des zélés de son temps. On loue l'élégance et la facilité de ses poëmes ; ils sont tous moraux. Après avoir exposé les systèmes des philosophes dans un premier ouvrage, intitulé , de hpintonihùs philosopho^ rum, il travailla à les réfuter dans un second qu'il intitula , de destructione pjiilosophorum.
Thophail , né à Séville , chercha à sortir des ruines de sa famille par ses talens. Il étudia la médecine et la philosophie; il s'attacha à l'aristotélisme : il eut un tour poétique dans l'esprit. Averroës fait grand cas de l'ouvrage oii il introduit un homme abandonné dans un fort et nourri par une biche , s'élevant par les seules forces de la raison à la connaissance dei choses natu-
relies et surnaturelles , à Texistence de Dieu , à rimmortalité de Vàme y et à la béatitude intuitive de Dieu après la mort. Celte fable s'est conservée jusqu'à nos jours; elle n'a point été comprise dans la perte des livres qui a suivi l'expulsion det Maures hors de l'Espagne. Leibnîtz l'a connue et admirée. Thophaii mourut dans sa patrie l'an 1071 de l'hégire.
Ai^erroës fut disciple de Thophaii. Cordoue fut sa patrie. Il eut des parens connus par leurs talens , et respectés par leurs postes. On dit que son aïeul entendit particulièrement le droit mahométan , selon l'opinion de Malichi.
Pour se faire une idée de ce que c'est que le droit mahoroétan , il faut savoir 1". que les disputes de religion chez les Musulmans, ont pour objet, ou les mots, ou les choses, et que les choses se divisent en articles de foi fondamentaux , et en articles de foi non fondamentaux; 2*. que leurs lieux théologiques, sont la divine Ecriture ou l'alcoran; l'assonnab ou la tradition ; le consentement et la raison. S'élève-t-il un doute sur le licite ou l'illicite , on ouvre d'abord l'alcoran ; s'il ne s'y trouve aucun passage formel sur la question , on a recours à la tradition ; la tradition estelle muette, on assemble des savans, et l'on compte les voix; les sentimens sont-ils partagés , on consulte la raison. Le témoignage de la raison est le dernier auquel on s'en- rapporte. Il y a plus ; les uns rejettent absolument l'autorité de la raison, tels sont les asphahanites ; d'autres la préfèrent aux opinions des docteurs , tels sont les hanifîtes ; il y en a qui balancent les motifs ; il y en a au contraire au jugement desquels rien ne prévaut sur un passage précis. Au reste , quelque parti que l'on prenne , on n'est accusé ni d'erreur , ni d'incrédulité. Entre ces casuistes , Malichi fut un des plus célèbres. Son souverain s'adressa quelquefois à lui , mais ]a craiiite ne le porta jamais à interpréter la loi an gré de la passion de l'homme puissant qui le consultait. Le calife Rashid l'ayant invité à venir dans son p^ais instruire ses enfans, il lui répondit; <« La science ne vient pointa nous, mais allons à « €lle; » et le sultan ordonna que ses enfans fussent conduits au temple avec les autres. L'approche de la mort , et des jugemens de Dieu lui rappela la multitude de ses décisions : il sentit alors tout le danger de la profession de casuiste; il versa des larmes ^mères en disant : « Eh , que ne m'a-t-on donné autant de coups >» de verges , que j'ai décidé de cas de conscience? Dieu va donc >• comparer mes jugemens avec sa justice: je suis perdu. » Ce-» pendant ce docteur s'était montré en toute circonstance d'une équité et d'une circonspection peu commune.
Averroës embrassa l'assharisme. Il étudia la théologie et la philosophie scholastiqiie , les mathématiques et la médecine. Il
s A ' scv;
succéda à son père dans les fonctions de juge et de grand-prétre à Cordouc. Il fut appelé à la cour du calife Jacques Almanzor , qui le chargea de réformer les lois et la jurisprudence. Il s'acquitta dignement de cette commission importante. Almanzor, à qui il avait présenté sesenfans, les chérit; il demanda lé plus jeune au père, qui le lui refusa. Ce jeune homme aimait le chérif et la cour. La maison paternelle lui devint odieuse ; il se détermina à la quitter , contre le sentiment de son père , qui le maudit , et lui souhaita la mort.
Averroës jouissait de la faveur du prince , et de la plus grande considération , lorsque l'envie et la calomnie s'attachèrent à lui. Ses ennemis n'ignoraient pas combien il était aristotélicien , etl'incompatibilité de l'aristotélisme et de l'islamisme. Ils envoyèrent leurs domestiques , leurs parens , leurs amis dans l'école d'Avcrroës. Ils se servirent ensuite de leur témoignage pour l'accuser d'impiété. On dressa une liste de différens articles mal-so* nans, et on l'envoya, souscrite d'une multitude de noms, aa prince Almanzor, qui dépouilla Averroës de ses biens, et le relégua parmi les Juifs. La persécution fut si violente qu'elle compromit ses amis. Averroës , k qui elle devint insupportable à la longue , chercha à s'y soustraire par la fuite ; mais il fut arrêté et jeté dans une prison. On assembla un concile pour le juger, et il fut condamné à paraître les vendredis à la porte da temple , la tête nue , et à souffrir toutes les ignonoinies qu'il plairait au peuple de lui faire. Ceux qui entraient lui crachaient au visage, et les prêtres lui demandaient doucement : ne vous repentez-vous pas de vos hérésies ?
Après cette petite correction charitable et théologique , il fut renvoyé dans sa maison , oii il vécut long-temps dans la misère et dans le mépris. Cependant un cri général s'éleva contre son successeur dans les fonctions de juge et de prêtre , homme dur, ignorant, injuste et violent. On redemanda Averroës. Almanzor consulta là-dessus les théologiens, qui répondirent que le souverain qui réprimait un sujet , quand il lui plaisait, pouvait aussi le relever à son gré ; et Averroës retourna à Maroc , oii il vécut assez tranquille et assez heureux.
Ce fut un homme sobre , laborieux et juste. Il ne prononça jamais la peine de mort contre aucun criminel. Il abandonna k son subalterne le jugement des affaires capitales. 11 montra de la modestie dans ses fonctions, de la patience et de la fermeté dans ses peines. Il exerça la bienfaisance même envers ses ennemis. Ses amisy offensèrent quelquefois de cette préférence , et il leur répondait : u C'est avec ses ennemis et non avec ses amis qu'on est «• bienfaisant : avec ses amis c'est un de?oir qu'on remplit ^ avec
» ses ennemis cVst une vertn qu'on exerce. Je dépense ma for- » tune comme mes parens l'ont acquise : je rends à la vertu ce I» qu'ils ont obtenu d'elle. La préfëreuce dont mes amis se plai- » gnçnt ne m'ôtera pas ceux qui m'aiment vraiment^ elle peut M me ramener ceux qui me haïssent. » La faveur de la cour ne le corrompit point : il se conserva libre et bonnéte au milieu des grandeurs. Il fut d'un commerce facile et doux. Il souffrit moins dans sa disgrâce de la perte de sa fortune , que des calomnies de l'injustice. 11 s'attacha à la philosophie d'Aristote , mais il ne négligea pas Platon. 11 défendit la cause de la raison contre Al-Gazel. 11 était pieux ; et on n'entend pas trop comment il conciliait avec la religion sa doctrinede l'éternité dumonde. Il a écrit de la logique, de la physique , de la métaphysique , de la morale , de la politique, de l'astronoiuie , de la théologie , de la rhétorique et de la musique. Il croyait à la possibilité de l'union de l'âme avec la Divinité dans ce monde. Personne ne fut aussi violemment attaqué de l'aristotélomanie , fanatisme qu'on ne conçoit pas dans un homme qui ne savait pas un mot de grec , et qui ne jugeait de cet auteur que sur de mauvaises traductions. Il professa la médecine. A l'exemple de tous les philosophes de sa nation , il s'était fait un système particulier de religion. Il disait que le Christianisme ne convenait qu'à des fous » le Judaïsme qu'à des enfans, et le Mahométisme qu'à des pourceaux. Il admettait , avec Aristote , une âme universelle, dont la nôtre était une particule. A cette particule éternelle , immortelle , divine , il associait un esprit sensitif y périssable et passager. Il accordaitaux animaux une puissance estimatrice qui les guidait aveuglément à l'utile, que l'homme connaît par la raison. Il eut quelque idée du sensorium commun. Il a pu dire, sans s'entendre, mais sans se contredire,, que l'âme de l'honmie était mortelle et qu'elle était immortelle. Averroés mourut l'an de l'hégire i io3.
Le philosophe Noimoddin obtint desRomains quelques marques de distinction , après la conquête de la Grèce ; mais il sentit bientôt l'embarras et le dégoût des affaires publiques : il se ren* ferma seul dans une petite maison , oii il attendit en philosophe que son âme délogeât de son corps pour passer dans un autre ; car il parait avoir eu quelque foi à la métempsycose.
rbrinjÉUChatU RaêU , l'orateur de son siècle, fut théologien , philosophe , jurisconsulte et médecin. Ceux qui professaient à Bagdad l'accusèrent d'hérésie, et le conduisirent dans une prison qui dura. Il y a long-temps qu'un hérétique est un homme qu'on veut perdre. Le prince , mieux instruit , lui rendit justice^ mais Kasis qui connaissait apparemment l'opiniâtreté de la haine théologique, se réfugia au Caire , d'où la réputation d' Averroés
rappela en Espagne. Il partit précisément au moment oii l'on exerçait contre Averroës la même persécution qu'il avait soufferte. La frayeur le saisit , et il s'en revint à Bagdad. ïl suivit Abu-Habdilla dans ses disgrâces. II prononça à Fez un poëme si touchant sur les malheurs d'Habdilla, que le souverain et le peuple se de'terminèrent à le secourir. On passa en Espagne. On ramena les villes à l'autorité de leur maître. Hasis ennemi d'Habdilla fut renferme dans la Castille , et celui-ci régna sur le reste de la contrée. Habdilla , tranquille sur le trône de Grenade , ne l'oublia pas; mais Rasis préféra l'obscurité du séjour de Fez à celui de la cour d'Espagne. Le plus léger mécontentement efface auprès des grands la mémoire des plus grands services. Habdilla , qui lui devait sa couronne, devint son ennemi. La conduite de ce prince envers notre philosophe est un tissu de faussetés et de cruautés , auxquelles on ne conçoit pas qu'un roi , qu'un homme puisse s'abaisser. Il employa l'artifice et les promesses pour l'attirer ; il médita de le faire périr dans une prison. Rasis lui échappa : il le fit redemander mort ou vif au souverain de Fee; celui-ci le livra à condition qu'on ne disposerait point de sa vie. On manqua à cette promesse. On accusa Rasis de vol et d'hérésie : il fut mis k la question ; la violence des tourmens en arrachèrent l'aveu de crimes qu'il n'avait point commis. Apres l-'avoir brisé y disloqué , on l'étouffa. On le poursuivit au-delà du tombeau : il fut exhumé , et l'on exerça contre son cadavre toutes sortes d'indignités. Tel fut le sort de cet homme à qui la nature avait accordé l'art de peindre et d'émouvoir , talens qui devaient un jour servir si puissamment ses ennemis , et lui être si inutiles auprès d'eux. Il mourut Tan 1278 de l'hégire.
Etosi , ainsi nommé de T08 sa patrie , fut ruiné dans le sac de cette ville par le tartare Holac. Il ne lui resta qu'un bien qu'on ne pouvait lui enlever, la science et la sagesse. Holac le protégea dans la suite , se l'attacha, et l'envoya même , en qualité d'ambassadeur, au souverain de Bagdad , qui paya chèrement le mépris qu'il fit de notre philosophe. Etosi fut aristotélicien. Il commenta la logique de Rasis , et la métaphysique d'Avicenne. II mourut à Samrahand , en Asie, l'an Ï179 de l'hégire. On exige d'un philosophe ce qu'on pardonnerait à un homme ordinaire. Les Mahométans lui reprochent encore aujourd'hui de n'avoir point arrêté la vengeance terrible qu'Holac tira du calife dé Bagdad. Fallait-il pour une petite insulte qu'un souverain et ses amis fussent foulés aux pieds des chevaux , et que la ter^e bût le sang de quatre-vingt mille hommes? Il est d'autant pins difficile d'écarter cette tache de la mémoire d'Ëtosi, qu'Holac fut un
homme doux , amî ie la science et des sayans y et qnî ne clëdaigna pas de s'instruire sous Etosi.
Nasiroddin de Tus naquit l'an de l'hegire 1097. Il étudia la philosophie , et se livra de préférence aux mathématiques et aux arts qui en dépendent. II présida sur toutes les écoles du Mogol: il commenta ^uclideet Ptolomée. {I observa le ciel : il dressa des tables astronomiques. U s'appliqua 4 la morale. Il écrivit un abrégé de l'Etique de Platon et d'Aristote. Ses ouvrages furent également estimés des Turcs , des Arabes et des Tartares. Il inspira à ces derniers le goût de la science , qu'ils reçurent et qu'ils conservèrent même au milieu du tumulte des armes. Holac , Ilechan, Kublat, Kanm et Tamerlan aimèrent à conférer avec les hommes instruits.
Mais nous ne finirions point si nous nous étendions sur l'histoire des philosophes qui , moins célèbres quejes précédens, n'ont pas été sans nom dans les siècles qui ont soivi la fondation du mahométisme : tels sont parmi les Arabes , Matthieu-ebn-Junis , Afrihi , Al-Bazrani y Bachillani, Abulzaric y Abul-Chars, Ëbn Malca, Ebno'l Hosan , Abu'l Helme, Mog/ebin, Ibnu-el-Baitar, qui a écrit des animaux , des plantes , des venins et des métaux ; Ahdessalame qui fut soupçonné d'hérésie , et dont les ouvrages furent brûlés; Said-ebn^ebatol la, Muhammed Tusius, Masisii, Joseph, Hasnum, Dacxub^ Pbacroddin , Noimoddin, Ettphthe* seni^ qui fut premier ministre de Tamerlan , philosophe el factieux ; Abul Hasan ^ Abu-Bahar , parmi les Maures ; Abu-* masar » astronome célèbre ; Albatigne , Alfragan , Alchabit , Geber, un des pères de la chimie ; Isaac-ben^Erram , qui disait à Zaid son maître , qui lui avait associé un autre médecin avec lequel il ne s'accordait pas y que la contradiction de deux médecins était pire que la fièvre tierce; Elsseram de Tolède , Abra-* ham-ibnu-Sahel de Séville , qui s'amusa à composer des vers licen-* cieux ; Aaron-ben-Senton , qui mécontenta les habitans de Fez ^ auxquels il conmiandait pour Abdalla , et excita par sa sévérité leur révolte y dans laquelle il fut égorgé lui et le reste des Juifs.
Il suit de ce qui précède, qu'à proprement parler, les Arabes ou Sarrasins n'ont point eu de philosophe avant l'établissement de l'islamisme^
Que le Zabianisme, mélange confus de différentes opiniops empruntées des Perses , des Grecs , des Egyptiens , ne fut point UB système de théologie^
Que Mahomet fut un fanatique ennemi de la raison, qui ajusta comme il put se^ sublimes rêveries ^ k quelques lambeaux arra*^
elles des livres des juifs et des chrétiens, et qui mit le couteau sur la gorge de ceux qui balancèrent à regarder ses chapitres comme des ouvrages inspirés. Ses idées ne s'élevèrent poiut audessus de Tantropomorphisrac.
Que le temps de la philosophie ne commença que sous les Ommiades. ^
Qu'elle fit quelques progrès sous les Abbassides. Qu'alors on s'en servit pour pallier le ridicule de l'islamîsm^. Que l'application de la philosophie à la révélation engf^ndra parmi les Musulmans une espèce de théosophisme le plus détestable de tous les systèmes.
Que les esprits aux yeux desquels la théologie et la philosophie s'étaient dégradées par une association ridicule , inclinèrent à l'athéisme : tels furent les Zendekéens et les Dararianéeus.
Qu'on en vit éclore une foule de fanatiques , de sectaires et d'imposteurs.
Que bientôt on ne sut ni ce qui était vrai , ni ce qui était faux , et qu'on se jeta dans le scepticisme.
Les MatosaHtes disaient : Dieu est juste et sage; il n'est poiut l'auteur du mal : l'homme se rend lui-même bon ou méchant.
Les Al-Iobariens disaient : l'homme n'est pas libre, Dieu produit en lui tout ce qu'il fait : il est le seul être qui agisse. Nous ne sommes pas moins nécessités que la pierre qui tombe et que l'eau qui coule.
Les Al-Naiarianens disaient que Dieu à la vérité faisait le bien et le mal , l'honnête et le déshonhête ', mais que Thomme libre s'appropriait ce qui lui convenait.
Les Al-Assharites rapportaient tout à l'idée de l'harmonie universelle.
Que l'attachement servile à la philosophie d'Aristote , étoufia tout ce qu'il y eut de bons esprits parmi les Sarrasins.
Qu'avec cela ils ne possédèrent en aucun temps quelque traduction fidèle de ce philosophe.
Et que la philosophie qui passa des écoles arabes dans celles des chrétien^, ne pouvait que retarder le progrès de la connaissance parmi ces derniers.
De la théologie naturelle des Sarrasins, Ces penpl(*s suivirent la philosophie d'Aristote ; ils perdirent des siècles à disputer ' des catégories , du syllogisme, de l'analytique, d«*s topiques, de l'art sophistique. Or nous n'avons que trop parlé drs sentimens de ces anciens. Voyez les articles Aristotélisme et Pi?rip\- TÉTiciEN. Nous allons donc exposer les principaux axiomes de la théologie naturelle des Sarrasins,
Sjo S A
Dîeu a tout fait et réparé; il est assis sur un trdne de force et âe gloire : rien ne résiste à sa volonté.
Dieu , quant à son essence , est un , il n'a point de collège ; singulier, il n'a point de pareil ; uniforme , il n'a point de contraire ; séparé , il n'a point d'intime ; ancien , il n'a rien d'antérieur; éternel, il n'a point eu de commencement; per^ durable , il n'aura point de (in; constant, il ne cesse point d'être , il sera dans tous les siècles des siècles , orné de ses glorieux attributs.
Dieu n'est soumis à aucun décret qui lui donne des limites , ou qui lui prescrive une fin ; il est le premier et le dernier terme; il est au dehors et en dedans.
Dieu , élevé au-dessus de tout , n'est point un corps ; il n'a pas de forme, et n'est pas une substance circonscrite, une mesure déterminée ; les corps peuvent se mesurer et se diviser. Dieu ne ressemble point aux corps. Il semble, d'après ce principe, que les Musulmans ne sont ni antropomorphites , ni matérialistes : mais il y a des sectes qui s'attachant plus littéralement à l'alcoran , donnent à Dieu des yeux, des pieds, des mains l des membres , une tête , un corps. Keste à savoir s'il n'en est pas d'elles , comme des Juifs et de nous : celui qui voudrait juger de nos sentimens sur Dieu par les expressions de nos livres et par les nôtres , se tromperait grossièrement. Il n'y a aucuns de nos théologiens qui s'en tiennent assez ouvertement à la lettre, pour rendre Dieu corporel ; et s'il reste encore parmi les fidèles quelques personnes qui , accoutumées à s'en faire une image , voient l'éternel sous la forme d'un vieillard vénérable avec une longne barbe , elles ont été mal instruites, elles n'ont point entendu leur catéchisme ; elles imaginent Dieu comme il est représenté dans les morceaux de peinture qui décorent nos temples , et qui peut-être sont le premier germe de celte espèce de corruption.
Dieu n'est point une substance , et il n'y a point de substance en lui ; ce n'est point un accident , et il n'y a point en lui d'accident ; il ne ressemble à rien de ce qui existe , ni rien de ce qui existe ne lui ressemble. *
Il n'y a en Dieu ni quantité , ni termes , ni limites , ni position diflférente; les cieuxne l'environnent point; s'il est dit qu'il est assis sur un trône , c'est d'une manière et sous une acception qui ne marque ni contact , ni forme, ni situation, ni existence en un lieu déterminé , ni mouvement local. Son trône ne le soutient point; mais il est soutenu avec tout ce qui l'envîronne par la bonté de sa puissance. Son trône est partout , parce qu'il règue partout. Sa main est partout , parce qu'il commande
SA Syi
en tous lieux. H n'est ni plus éloigné , ni plus voisin clu ciel que cle la terre t
Il est en tout ; il est plas proche de Thomme que ses veines jugulaires; il est présent à tout; il est témoin de tout ce qui se passe } sa proximité des choses n'a rien de commun avec la proximité des choses entre elles ; ce sont deux essences , deux existences , deux présences différentes.
Il n'existe ei| quoi que ce soit , ni quoi que ce soit en lui ; il n'est le sujet de rien.
Il est immense et l'espace ne Je comprend pas; il est trëssaint , et Je temps ne le limite pas. Il était avant le temps et l'espace , et il est à présent comme il a été de toute éternité.
Dieu est distingué de la créature par ses attributs ; il n'y a dans son essence que lui ; il n'y a dans les autres choses que son essence^
Sa sainteté ou perfection exclut de sa nature toute idée de changement et de translation ; il n'y a point en lui d'.-ccident ; il n'est point sujet à la contingence ; il est lui ri ans tous les siècles ; exempt de dissolution, quant aux attributs de sa gloire ; exempt d'accroissement , quant aux attributs de sa perfection.
Il est de foi que Dieu existe présent à l'entendement et aux yeux pour les saints et les bienheureux dont il fait ainsi le bonheur dans la demeure éternelle , oii il leur accorde de contempler sa face glorieuse.
Dieu est vivant, fort, puissant, supérieur à tout; il n'est sujet ni à excès , ni à impuissance , ni au sommeil , ni à la veille , ni à la vieillesse , ni à la mort.
C'est lui qui commande et qui règne , qui veut et qui peut; c'est de lui qu'est la souveraineté et la victoire , l'ordre et la création. ^
Il tient les cieux dans sa droite ; les créatures sont dans la paume de sa main ; il a notifié son excellence et son unité par l'œuvre de la création.
Les hommes et leurs œuvres sont de lui ; il a marqué leurs limites.
Le possible est en sa main; ce qu'il peut ne se compte pas ; ce qu'il sait ne se comprend pas. jl|l
Il sait tout ce qui peut être su ; il comprend , il voit tout ce qui se fait des extrémités de la terre jusqu'au haut des cieux; il suit la trace d'un atome dans le vide ; il est présent au mouvement délié de la pensée; le mouvement le plus secret du cœur ne lui est pas caché; il sait d'une science antique qui fut son attribut de toute éternité , et non d'une science nouvelle qu'il
ait acquise dans le temps. La charge de Tunivers est moins par rapport à lui , que celle d'une fourmi par rapport à retendue et à la masse de l'univers.
Dieu veut ce qui est ^ il a disposé à l'événement ce qui se fera^ il n'y a par rapport à sa puissance ni peu ni beaucoup, ni petitesse ni grandeur , ni bien ni mal , ni foi ni incrédulité , ni science ni ignorance , ni bonheur ni malheur , ni jouissance ni privation , ni accroissement ni diminntion , ni obéissance ni révolte , si ce n'est par un jugement déterminé, ttn décret , une sentence , un acte de sa volonté.
Ce fatalisme est Topinion dominante des Musulmans. Ils accordent tout à la puissance de Dieu , rien à la liberté de l'homme.
Ce que Dieu veut, est; ce qu'il ne veut pas, n'est pas; le clin d'œii , IVssor de la pensée sont par sa volonté.
C'est lui par qui les choses ont commencé , qui les a ordonnées, qui les réordonnera ; c'est lui qui fait ce qu'il lui plaît , dont la sentence rst irrévocable , dont rien ne retarde ou n'avance le décret , à la puissance duquel rien ne se soustrait, qui ne souffre point de rebelles , qui n'en trouve point , qui les empêche p{ir sa miséricorde , ou qui les permet par sa puissance ; c'est de son amour et de sa volonté que l'homme tient la faculté de lui obéir , de le servir. Que les hommes , les âémons et les anges se rassemblent , qu'ils combinent toi^tes leurs forces; s'ils ont luis un atome en mouvement , ou arrêté un atome mù, c'est qu'il l'aura voulu.
Eutre les attributs qui constituent l'essence de Dieu , il faut surtout considérer la volonté; il a voulu de toute éternité que ce qui est fi\» ; il en a vu le moment , et les existences n'ont ni précédé ce moment , ni suivi ; elles se sont conformées à sa science , à son décret , sans délai , sans précipitation, sans désordre.
11 voit , il entend : rien n'est loin de son oreille, quelque faible qu'il soit; rien n'est loin de sa vue, quelque petit qu'il soit. Il n'y a point de distance pour son ouïe, ni de ténèbres pour ses yeux. Il est sans organes , cependant il a toutes sensations ; comme il connaît sans cœur , il exécute sans membres , il crée sans instrument; il n'y a rien d'analogue à lui dans la créature. ^^^
Il parle, il ordonne ,fi9^^<^^ > îl promet, il menace d'une voie étemelle^ antique, partie de son essence. Mais son idiome n'a rien de commun avec les langues humaines. Sa voix ne ressemble point à la nôtre : il n'y a ni ondulation d'air , ni collision de corps , ni mouvement de lèvres , ni lettres , ni caractères ; c'est la loi , c'est l'alcoraa , c'est l'Evangile , c^est le psautier ,
c'est son esprit qui est descendu sur ses apôtres , qui ont été les interprètes entre lui et nous.
Tout ce qui existe hors de Dieu est son œuvre , émané de sa justice de la manière la plus parfaite et la meilleure.
Il est sage dans ses œuvres , juste dans ses décrets , comment pourrait-il cire accusé d'injustice? Ce ne pourrait élre que par un autre être qui aurait quelque droit de juger de Tadministration des choses, et cet être n'est pas.
D'où l'on voit que les Musulmans n'établissent aucune liaison entre le créateur et la créature j que tout se rapporte à lui seul; qu'il est juste, parce qu'il est tout-puissant; que l'idée de son équité n'a peut-être rien de commun avec la nôtre ; et que nous ne savons précisément par quels principes nous serons jugés à son tribunal bons ou' méchans. Qu'est-ce qu'un être p;îssager d'un moment , d'un point , devant un être éternel , immense , infini, tout puissant? moins que la fourmi devant nous. Qu'on imagine ce que les hommes seraient pour un de leurs semblables , si l'existence étemelle était seulement assurée à cet être? Croit-on qu'il eût quelque scrupule d'immoler à sa félicité tout ce qui pourrait s'y opposer? Croit-on qu*il balançât de dire à celui qui deviendrait sa victime : qu'étes-vous par rapport à moi? Dans un moment il ne s'agira plus de vous , vous ne souffrirez plus , vous ne serez plus : moi , je suis, et je serai toujours. Quel rapport de votre bien-être au mien ! Je ne vous dois qu'à proportion de votre durée comparée à la mienne. Il s'agit d'une éternité pour moi , d'un instant pour vous. Je me dois en raison de ce que vous êtes, et de ce que je suis : voilà la base de toute justice. Souffrez donc, mourez, périssez sans vous plaindre. Or quelle distance encore plus grande d'un Dieu qui aurait accordé l'éternité à sa créature , à cette créature étemelle , que de cette créature éternelle à nous ? Combien ne lui resterait-il pas d'infirmités qui rapprocheraient sa condition de la nôtre , tandis qu'il n'aurait qu'un seul attribut qui rendrait sa condition comparable à celle de Dieu. Un seul attribut divin , supposé dans un homme , suffit donc pour anéantir entre cet homme et ses pareils toute notion de justice. Rien par rapport à cet homme hypothétique, que sommes-nous donc par rapport à Dieu ? Il n'y a que le brachmane qui a craint d'écraser la fourmi qui puisse lui dire : ô Dieu , pardonne-moi ; si j'ai fait descendre l'idée de ma justice jusqu'à la fourmi , j'ai pu la faire aussi remonter jusqu'à toi. Traite-moi comme j'ai traité le plus faible de mes inférieurs.
Les génies , les hommes , les démons , les anges , le ciel j la terre ; les animaux , les plantes , la substance ; l'accident ,
rintellîgîble , le sensible , tout a commencé , excepté Dieu. Il a tiré tout du néant , ou de la pure privation: rien n'était; lui seul a toujours été.
Il n'avait besoin de rien. S'il a créé , ce n'est pas qu'il ne pût te passer des créatures. II a voulu qu'elles fussent pour que sa volonté se fit , sa puissance se manifestât , la vérité de sa parole s'accomplit. 11 ne remplit porint un devoir; il ne céda point à une nécessité ; il ne satisfit point h un sentiment de justice ; il n'était obligé à rien envers quelque être que ce fût. S'il a fait aux êtres la condition dont ils jouissent , c'est qu'il l'a voulu. Il pourrait accabler l'homme de souffrances , sans qu'il pût en être accusé. S'il en a usé autrement , c'est bienveillance , c'est bonté , c'est grâce. O homme , remercie-le donc du bien qu'il t'a départi gratuitement, et soumets-toi sans murmurer à la peine.
S*il récompense un jour ceux qui l'auront aimé et imité , cette récompense ne sera point le prix du mérite , une indemnité , une compensation , une reconnaissance nécessaire. Ce sera l'accomplissement de sa parole , la suite de son pacte qui fut libre. 11 pouvait créer , ne se point obliger , disposer de nous à son gré, et cela sans cesser d'être juste. Qu'y a-t-il de conunun entre nous et lui ?
Il faut avouer que les Musulmans ont de hautes idées de la nature de Dieu ; et que Leibnitz avait raison de dire que le Christianisme ne s'était élevé à rien de plus sublime.
De la doctrine des Muêulmana sur les anges et sur Pâme de V homme. Ils disent :
Les anges sont les ministres de Dieu ; ils n'Ont point péché ; ils sont proches de leur souverain; il commande, et ils lui obéissent.
Ce sont des corps subtils , saints , formés de lumières ; ils ne courent point ; ils ne mangent point; ils .ne dorment point ; ils .n'ont point de sexe; ib n'ont ni père, ni mëre , ni appétit charnel.
Ils ont différentes formes, selon les fonctions auxquelles ils sont destinés. Il y en a qui sont debout; d'autres sont inclinés; d'autres assis; d'autres prosternés; les uns prient, les lautres chantent; les uns célèbrent Dieu par des louanges; les autres implorent sa miséricorde pour les pécheurs ; tous l'adorent.
Il faut croire aux anges, quoiqu'on en ignore et les noms et les ordres. Il faut les aimer. La foi l'ordonne. Celui qui les néglige est un infidèle.
Celui qui n'y croît pas , qui ne les aime pas , qui ne les révère pas ; qui les suppose de diilérens ^ex^^ , est un iufidèlc.
Uâme de rhomme est immortelle. La mort est la dissolution du corps et le sommeil de Tàme. Ce sommeil cessera.
Ce sentiment n'est pas général. Les Al-Sharestans et les Al-Assharites regardent l'âme comme un accident périssable.
Lorsque l'homme est déposé dans le tombeau, deux anges terribles le visitent) ils S'appellent Moncar et Nacir, Us l'interrogent sur sa croyance et sur ses œuTres. S'il répond bien , ils lui permettent de reposer mollement ; s'il répond mal ^ ils le tourmentent en le frappant à grands coups de masses de fer.
Ce jugement du sépulcre n'est pas dans l'alcoran ; mais c'est un point de tradition pieuse.
La main de l'ange de mort, qui s'appelle u^zanW , reçoit l'âme au sortir du corps ^ et si elle a été fidèle , il la confie à deux auges qui la conduisent au ciel , oii son mérite désigne sa place , ou entre les prophètes , ou entre les martyrs , ou parmi le commun des fidèles.
Les âmes au sortir du corps descendent dans l'albazach. C'est un lieu placé entre ce monde et le monde futur , oii elles attendent la résurrection.
L'âme ne ressuscite pas seule. Le corps ressuscite aussi. L'alcoran dit, qui est-ce qui pourra ressusciter les os dissous? qui est-ce qui rassemblera leurs particules éparses ? Celui qui les a formés , lorsqu'ils n'étaient rien.
Au jour du jugement , Dieu rassemblera et les hommes et les génies qui ont été. 11 les examinera , il accordera le ciel aux bons. Les méchans seront envoyés à la gêne.
Entre les méchans ceux qui auront reconnu l'unité de Dieu , sortiront du feu , après avoir expié leurs fautes.
Il n'y a point de damnation éternelle pour celui qui a cru en un seul Dieu.
De la physique et de la métaphyaique des Sarrasins, C'est l'aristotélisme ajouté aux préjugés religieux , une théosophie islamitique; Thophail admet les quatre qualités des Péripatéticiens , l'humide et le sec , le froid et le chaud. C'est de leur combinaison qu'il déduit l'origine des choses ^ l'âme a, selon lui, trois facultés; la végétative , la sensitive et la naturelle; il y a trois principes , la matière , la forme et la privation ; les deux premiers sont de l'essence ; la puissance et la raison des existences ; le mouvement est l'acte de la puissance , en tant que puissance. Le progrès du mouvement n'est point infini; il se résout à un premier moteur immobile , un , éternel , invisible , sans quantité et sans matière. 11 y a des corps simples ; il y en a de composés ; ils sont mus en ligne droite ou circulaire. Il n'y a que quatre élémens. Le ciel est un y il est simple , exempt de
Dig"ized by VjOOQIC
génération et de corruption. Il se meut circalaîrement. Il n*y a point de corps infini. Le monde est fîui , cependant étemel. Les corps célesfes ont un cinquième élément particulier. Plus une splière est voisine du premier moteur, plu^elle est parfaite, p!us son mouvement est rapide. Les élémens sont des corps simples , dans lesquels les composés se résolvent. Il j en a de Jégers qui tendent eu haut , et de graves qui tendent en bas. C'est leur tendance opposée qui cause l'altération et le changement des corps. L'amc végétative préside à la végétation , la sensitive aux sens , la rationnelle à la |*aison. L'entendement est ou actif ou passif. L'entendement actif est éternel , immortel , loin de tout commerce avec le corps ; le passif est ou théorétique ou pratique. La mort est l'extinction de la chaleur naturelle. La vie est l'équilibre de la chaleur naturelle et de l'humide vital. Tous les êtres sont par la matière et par la forme. On ne peut définir que les composés ; la matière et la forme ne s'engendrent point. Il y a des puissances douées de la raison ; il y en a qui en spnt privées. Personne ne juge mal de ce qui ne change point. L'unité est Topposé de la multitude. 11 y a trois sortes de substances, les unes qui périssent , comme les plantes et les animaux } d'autres qui ne périssent point , comme le ciel ; de troisièmes qui sont éternelles et immobiles. 11 y a un mouvement étemel. 11 y a donc des substances éternelles. Elles sont immatérielles. Elles se meuveut de toute éternité d'un mouvement actuel. Le premier moteur meut toutes les autres intelligences. Cette cause première du mouvement ne change point. Elle est par elle-même. C'est Dieu, être éternel , immobile , insensible, indivisible , infiniment puissant , infiniment heureux dans sa propre contemplation. 11 y a sous Dieu des substances motrices des sphères. Ce sont des esprits. Elles ont leurs fonctions particulières , etc. . . .
De la physique et de la mètaphyhique de Thophail, Il peut y avoir dans quelque contrée saine et tempérée , placée sous la ligne équinoxiale ou ailleurs , des hommes vraiment autochtones, naissant de la terre , sans pcre et sans mère , par la seule influence de la lumière et du ciel.
Cette génération spontanée sera l'effet d'une fermentation du limon 9 continuée pendant des siècles , jusqu'au moment oii il s'établit un équilibre fécond entre le froid et le chaud , l'huaiide et le sec.
Dans une masse considérable de ce limon ainsi fécondé , il y aura des parties oii l'équilibre des qualités ou la température sera plus parfaite , oii la di.sposition à la formation du mixte sera plus grande. Ces parties appartiendront à la nature animale ou humaine.
La matière s'agitera ; il s'y formera des bulles ; elle deviendra Tis<}ueuse j les bulles seront partagées au dedans d'elles-mêmes en deux capacités séparées par un voile léger ; un air subtil y* circulera ; une température égale s'y établira ^ l'esprit envoyé par Dieu s'y insinuera et s'y unira , et'le tout sera vivant.
L'union de l'esprit avec la matière prédisposée à le recevoir sera si intime y qu'on ne pourra le séparen
L'esprit vivifiant émane incessamment de Dieu. La lumière qui s'élance continuellement du soleil , sans l'épuiser, en est une image.
Il descend également sur toute la création; mais il ne se manifeste pas également en tout lieu. Toutes les parties de l'univers ne sont pas également disposées à le faire valoir. De là les êtres inanimés qui n'ont pas de vie les plantes oii l'on aperçoit quelques symptômes de sa présence^ les animaux oii il a un caractère plus évident.
Entre les animaux , il y en a qui ont avec lui une affinité particulière ; une organisation plus analogue à sa forme ; dont le corps est , pour ainsi dire , une image de l'esprit qui doit l'animer. Tel est l'bomme.
Si cette analogie de l'esprit et de la forme prédomine dans un homme , ce sera un prophète.
Aussitôt que l'esprit s'est uni à sa demeure, il se soumet toutes les facultés ; elles lui obéissent ; Dieu a voulu qu'il en disposât.
Alors il se forme une autre bulle divisée en trois capacités séparées chacune par des cloisons, des fibres, des canaux délies. Un air subtil , assez semblable à celui qui remplissait les capacités de la première bulle , remplit les capacités de celle-ci.
Chacune de ces capacités contient des qualités qui lui sont propres j elles s'y exercent, et ce qu'elles produisent de grand ou de petit est transmis à l'esprit vivifiant qui a son ventricule particulier.
Aux environs de ce ventricule , 51 naît une troisième bulle. Cette bulle est aussi remplie d'une substance aérienne , mais plus grossière. Elle a ses capacité». Ce sont des réservoirs des facultés subalternes.
Ces réservoirs communiquent entreeux et s'entretiennent. Mai* ils sont tous subordonna au premier, à celui de l'esprit, excepté dans les fonctions des membres qui se formeront , et auxquels ils présideront avec souveraineté.
Le premier des membres c'est le cœur. Sa figure est conique • c'est l'eflTet de celle que l'esprit ou la flamme affecte. C'est par la même raison que la membrane forte qui l'environne suit la 3. • 37 •
même configaratîon. Sa chair est solide. U est conservé par une
enveloppe épaisse.
La chaleur dissout les humeurs et les dissipe. Il fallait ^e quelques organes les réparassent. Il fallait que ces organes sentissent ce qui leur était propre, et l'attirassent; ce qui leur était contraire, et le repoussassent.
Deux membres ont été formés à cette {fin , avec les facultés convenables. L'un préside aux sensations , c'est le cerveau; l'autre à Ja nutrition , c'est le foie.
n était nécessaire qu'ils communiquassent entre eux et avec le cœur. De là les artères , les veines et la multitude de canaux , les uns étroits , les autres larges , qui s'y rendent et qui s'en distribuent.
C'est ainsi que le germ^ se forme , que l'embryon s'accroît , et qu'il se perfectionne jusqu'au moment de la naissance.
Lorsque l'homme est parfait , les tégumens du limon se dé* chirent , comme dans les douleurs de l'enfantement ; la terre aride environnante s'entr'ouvre , et la génération spontanée s'achève.
La nature a refusé à l'homme ce qu'elle a accordé aux bétes ; elle lui a fait des besoins particuliers. De là l'invention des vétemens et d'autres arts.
Ses mains ont été les sources les plus fécondes de ses connaissances. C'est de là que lui est venue la connaissance de sa force et de sa supériorité sur les animaux.
L'exercice des sens ne se fait pas sans obstacle. Il a fallu les lever.
Lorsque l'action des sens est suspendue , et que le mouvement • cesse dans l'animal , sans qu'il y ait aucun obstacle extérieur , aucun vice interne , l'animal continue de vivre. Il faut donc chercher en lui quelque organe sans le secours duquel les autres ne puissent vaquer à leurs fonctions. Cet organe est le cœur.
Iiorsque Fanimal est mort , lorsque la vie n'y est plus , sans qu'on remarque dans sa configuration et dans ses organes aucun dérangement qui en anéantisse les opérations , il faut en conclure qu'il y a un principe particulier ou antérieur dont toute l'éconotfiie dépendait.
Lorsque ce principe s'est retiré, l'animal restant entier; quelle apparence qu'il revienne , l'animal étant détruit ?
Il y a donc deux choses dans l'animal , le principe par lequel il vit et le corps qui sert d'instrument au principe. La partie noble c'est le principe ; le corps est la partie vile.
Il faut le déposer dans le temps , lorsque le principe vivifiant
s A 5yq
»*ea est retiré. Un être vraiment étonnant , précieux et digne d'admiration , c'est le feu.
Sa force est surprenante } ses effets prodigieux ; la chaleur du cœur ne permet pas de douter que le feu n'anime cet organe , et ne soit le principe de son action.
La chaleur subsiste dans l'animal , tant qu'il vit ; elle n'est dans aucune partie aussi grande qu'au coeur. A la mort elle cesse. L'animal est froid.
Cette vapeur humide et chaude du cœur qui fait le mouvement dans l'anima] y est sa vie.
Malgré la multitude et la diversité des parties dont l'animal est composé ; il est un relativement à l'esprit. L'esprit y occupe un point central d'où il commande à toute l'organisation.
L'esprit est un. Il communique avec les membres par des fibres et des canaux. Coupes , anéantissez , embarrassée la communication de l'esprit à un membre , et ce membre sera paralysé.
Le cœur envoie l'esprit au cerveau ; le cerveau le distribue dans les artères. Le cerveau abonde en esprit. Il en est un réservoir.
Si par quelque cause que ce soit , un organe est privé d'esprit ^ •on action cesse. C'est un instrument inutile et abject.
Si l'esprit s'échappe de tout le corps ; s'il se consume en entier , ou* s'il se dissout , le corps reste sans mouvement ; il est dans l'état de mort.
De la comparaison de l'homme avec les autres êtres , il suit qu'elles ont des qualités communes et des qualités différentes. Qu'ils sont uns dans les convenances ; variés et plusieurs, dans les disconvenances.
Le premier coup d'œil que nous jetons sur les propriétés des choses , nous instruit de toute la richesse de la nature.
Si l'esprit est un , le corps est un relativement à la continuité et à son économie. C'est un même organe qui a différentes fonctions sur sa longueur , selon le plus ou. le moins d'énergie de l'esprit.
Il y a aussi une sorte d'unité sous laquelle on peut considérer tous les animaux ; même organisation, même sens^ même mouvement , même fonction , même vie , même esprit.
L'esprit est un , les cœurs sont différens. La différence est dans IcB vaisseaux et non dans la liqueur.
L'espèce est une. Les individus différens ^ mais cette différence eU semblable à celle des membres, qui n'empêche point la personne d'être une.
Il y a dans toute espèce d'animaux la sensation , la nutrition et le mouvement spontané. Ces fonctions communes sont propres
à l'esprit ; lés autres fonctions diverses dans les différentes espèces d'animaux lui appartiennent moins spécialement.
L'esprit est un dans tout le genre animal , quoiqu'il y ait quelque différence légère dans ses fonctions , d'une espèce d'ani* maux à une autre. Le genre animal est un.
Quelque diversité que nous remarquions dans le port, la tige , les branches , les fleurs, les feuilles, les fruits, les semences des plantes , elles vivent , elles croissent , elles se nourrissent de même. Le genre en est un.
Le genre animal et le genre végétal ont des qualités communes , telles que l'accroissement et la nutrition. Les animaux sentent , conçoivent ; les plantes ne sont pas tout-à-fait privées de ces qualités. On peut donc renfermer par la pensée ces deux genres et n'en faire qu'un.
Les pierres , la terre, l'eau , l'air, le feu , en un mot tous les corps qui n'ont ni sentiment , ni accroissement , ni nutrition , ne différent entre eux que comme les colorés et les non-colorés , les chauds et les froids , les ronds et les carrés. Mais ce qui est chaud peut se refroidir, ce qui est froid se réchauffer , ce qui est coloré s'obscurcir , ce qui est obscur se colorer^ les eaux se changent en vapeurs , les vapeurs se remettent en eau } ainsi , malgré l'apparence de la diversité il y a unité.
Mais c'est la diversité des organes qui fait la diversité des actions ; les actions ne sont point essentielles j appliques le principe de l'action de la même manière , et vous aurez les mêmes actions j appliquez-le diversement , vous aurez des actions diffirentes - mais tous les êtres étant convertibles les uns dans les autres, il n'y a que le principe de l'action qui soit un. Il est commun à tous les êtres , animés ou inanimés , vivans ou brutes , mus ou en
repos.
Toute cette variété répandue dans l'univers disparaît donc aux yeux de l'homme attentif. Tout se réduit à l'unité.
Entre les qualités des corps naturels, les premières qu'on remarque ce sont la tendance en haut dans les uns , tels que l'air, k feu , la fumée , la flamme ; et la tendance en bas dans les autres' tels que l'eau , la terre , les pierres.
11 n'y en a point qui soit absolument privé de l'un et de l'autre de ses mouveraens , ou parfaitement en repos , à moins qu'an obstacle ne l'arrête.
La pesanteur et la légèreté ne sont pas des qualités des corps comme tels; sans quoi il n'y aurait point de grave qui n'eût quelque légèreté , ni de léger qui n'eût quelque pesanteur. La pesanteur et la légèreté sont donc quelque chose sur-ajontée à la notion de corporéité.
SA 58r '
L'essence des graves et des légers est donc composée de deux notions; l'une commune , c'est la corporéité ; l'autre différente y c'est ce qui constitue graye le corps graye, et léger le corps léger.
Mais cela n'est pas vrai seulement des graves et des légers , mais de tout en général. L'essence est une notion composée de la corporéité et de quelque chose sur-ajoutée à cette qualité.
L'esprit animal qui réside dans le cœur , a nécessairement quelque chose de sur-a jouté à sa corporéité , qni le rend propre à ses fonctions admirables : c'est la notion de ce quelque chose qui constitue sa forme et sa différence : c'est par elle qu'il est âme animale ou sensitiye.
Ce qui opère dans les plantes les effets de la chaleur radicale dans les animaux , s'appelle âme végéitUive.
Ces qualités sur-a joutées ou formes se distinguent par leurs effets.
Elles ne tombent pas toujours sous le sens. La raison les soupçonne.
La nature d'un corps animé y c'est le principe particulier de ce qu'il est , et de ce qui s'y opère.
L'essence même de l'esprit consiste dans quefque chose de sur-a jouté à la notion de corporéité.
Il y a une forme générale* et commune à tous les êtres dans laquelle ils conviennent, et d'oii émanent une ou plusieurs actions ; outre cette forme commune et générale , un grand nombre ont une forme commune particulière sur-ajoutée, d'oii émanent une ou plusieurs actions particulières à cette forme sur-ajoutée. Outre cette première forme sur-ajoutée , un grand nombre de ceux auxquels elle est commune , en ont une seconde sur-ajoutée particulière d'où émanent une ou plusieurs actions particulières 4 cette seconde forme sur-ajoutée. Outre cette seconde forme sur-ajoutée y un grand nombre de ceux à qui elle est commune y en ont une troisième particulière sur-ajoutée d'oii émane une ou plusieurs actions particulières à cette troisième forme sur-ajoutée» et ainsi de suite.
Ainsi les corps terrestres sont graves , et tombent. Entre les corps graves et qui tombent , il y en a qui se nourrissent et s'accroissent. Entre les corps graves et qui tombent , et qui se nourrissent et s'accroissent , il y en a qui sentent et se meuvent» Entre les corps graves et qui tombent , et qui se nourrissent et s'accroissent , et qui sentent et se meuvent , il y en a qui pensent.
Ainsi toute espèce particulière d'animaux a une propriété
58a SA
conramiie avec d'aatres espèces , et une propriété sur-ajontée qui
la distingue.
Les corps sensibles qui remplissent dans ce monde le lien de la génération et de la corruption , ont plus ou moins de qualités sur-ajoutées â celle de la corporéité y et la notion en est plus ou moins composée.
Plus les actions sont variées , plus la notion est composée, et plus il y a de qualités sur-ajoutées à la corporéité.
LVau a peu d'actions propres à sa forme d'eau. Ainsi la notion ni la composition ne supposent pas beaucoup de qualités surajoutées.
U en est de même de la terre et du feu.
Il y a dans la terre des parties plus simples que d'antres.
L'air , l'eau , la terre , et le feu se convertissant les uns dans les autres, il faut qu'il y ait une qualité commune. C'est la corporéité.
U faut que la corporéité n'ait par elle-même rien de ce qui caractérise chaque élément. Ainsi elle ne suppose ni pesanteur ni légèreté, ni chaleur ni froid, ni humidité ni sécheresse. Il n'y a aucune de ces qualités qui soit commune à tous les corps. U n'y en a aucune qui soit du corps en tant que corps.
Si l'on cherche la forme sur-ajoutée à la corporéité qui soit commune à tous les êtres animés ou inanimés, on n'en trouvera point d'autre que l'étendue conçue sous les trois dimensions. Cette notion est donc du corps comme corps.
n n'y a aucun corps dont l'existence se manifeste aux sens par la seule qualité d'étendue sur-ajoutée à celle de corporéité ; il y en a une troisième sur-ajoutée.
La notion de l'étendue suppose la notion d'nn sujet de l'éteadue : ainsi l'étendue et le corps différent.
La notion du corps est composée de la notion de la corporéité et de la notion de l'étendue. La corporéité est de la matière } l'étendue est de la forme. La corporéité est constante ; l'étendue est variable à l'inâni.
Lorsque l'eau est dans l'état que sa forme exige, on y remarque un froid sensible, un penchant à descendre d'eJle-méme ; deux qualités qu'on ne peut lui ôter sans détruire le principe de sa forme , sans en séparer la cause de sa manière d'êtire aqueuse ; autrement , des propriétés essentielles k une fonme pourraient émaner d'une autre.
Tout ce qui est produit , suppose un produisant ; ainsi d'nn eflTet existant, il existe une cause efficiente.
Qu'est-ce que l'essence d'un corps? C'est une disposition d'oii
procèdent ses actions y on nne aptitude à y produire ses mouvemens.
Les actions des corps ne sont pas d'elles-mêmes , mais de la cause efficiente qui a produit dans les corps les attributs qu'ils ont j et d'oii ces actions émanent.
Le ciel et toutes les étoiles sont des corps qui ont longueur, largeur et profondeur. Ces corps ne peuvent être infinis ; car la notion d'un corps infini est absurde.
Les corps célestes sont finis par le c6te qu'ils nous présentent } nous ayons là-dessus le témoignage de nos sens. Il est impossible que par le côté opposé , ils s'étendent à l'infini. Car soient deux lignes parallèles tirées des extrémités du corps , et s'enfonçant ou le suivant dans toute son extension à l'infini ; qu'on ôte à l'une de ces lignes une portion finie ; qu'on applique cette ligne moins cette portion coupée à la parallèle qui est entière , il arrivera de deux choses l'une | ou qu'elles seront égales , ce qui est absurde , ou qu'elles seront inégales , ce qui est encore absurde ; à moins qu'elles ne soient l'une et l'autre finies y et par conséquent le corps dont elles formaient deux côtés.
Les cieux se meuvent circulairement ; donc le ciel est sphérique.
La sphéricité du ciel est eneore démontrée par l'égalité des dimensions des astres à leur lever, à leur midi et à leur coucher. Sans cette égalité , les astres seraient plus éloignés ou plu5 voisins dans un moment que dans un autre.
Les moQvemens célestes s'exécutent en plusieurs sphères contenues dans une sphère suprême qui les emporte toutes d'orient en occident dans l'intervalle d'un jour et d'une nuit. >
Il faut considérer l'orbe céleste et tout ce qu'il contient , comme un système composé de parties unies les unes aux autres, de manière que la terre , l'eau , l'air , les plantes , les animaux et le reste des corps ren^rmé sous la limite de cet orbe , forment une espèce d'animal dont les astr^ sont les organes de la sensation y dont les sphères particulières sont Its membres y dont les excrémens sont cause de la génération .et de la corruption dans ce grand animal y comme on le remarque quelquefois y que les excrémens des petits produisent S'autres aniçiaux.
Le monde est-il éternel y ou ne l'est-il pas? C'est une question qui a ses preuves également fortes pour et contre.
Mais , quel que soit le sentiment qu'on suive y on dira : [si le monde n'est pas éternel , il a une cause efficiente : cette cause efficiente ne peut tomber spus le sens y être matérielle ; autremen t elle serait partie du monde. Elle n'a donc ni l'étendue et les autres propriétés du corps ^ elle ne peut donc agir sur le monde.
Si le monde est éternel , le mouvement est étemel ; il n'y a jamais eu de repos. Mais tout mouvement suppose une cause motrice hors <]e lui : donc la cause motrice du monde serait hors de lui; il j aurait donc quelque chose, d'abstrait, d'antérieur au monde , d'incomparable , et d'anomal à toutes les parties qui le composent.
L'essence de ce monde , relativement au moteur dont il reçoit son action , qui n'est point matériel , qui est un abstrait qui ne peut tomber sons le sens , qu'on ne peut s'imaginer , qui produit les mouvemens célestes sans différence , sans altération , sani relâche , est quelque chose d'analogue à ce moteur.
Toute substance corporelle a une forme , sans laquelle le corps ne peut ni être conçu ni être. Cette forme a une cause ; cette cause est Dieu : c'est par elle que \es choses sont , subsistent, durent : sa puissance est infinie , quoique ce qui en dépend soit fini.
Il y a donc eu création. Il y a priorité d'origine , mais non de temps , entre le monde et la cause efficiente du monde. Au moment qu'on la conçoit , on peut la concevoir , disant que tout soit , et tout étant.
Sa puissance et sa sagesse , si évidentes dans son œuvre , ne nous laissent aucun doute sur sa liberté , sa prévoyance et ses autres attributs : le poids de l'atome le plus petit lui est connu.
Les membres qu'il a donnés à l'animal , avec la faculté d'en user , annoncent sa -munificence et sa miséricorde.
L'être le plus parfait de cet univers n'est rien en comparaison de son auteur, ^'établissons point de rapports entre le créateur et la créature.
Le créateur est un être simple. Il n'y a en lui ni privation ni défaut. Son existence est nécessaire ; c'est la source de toutes les autres existences. Lui , lui ; tout périt excepté lui.
Le Dieu des choses est le seul digne q|>jet de notre contemplation. Tout ce qui nous environne, nous ramène k cet être , et nous transporte du monde sensible dans le monde intelli* gible.
Les sens n'ont de rapport qu'au corps ; l'être qui est en nous , et par lequel nous atteignons à l'existence de la cause incorporelle , n'est donc pas corps.
Tout corps se dissout et se corrompt ; tout ce qui se corrompt et dissout , est corps. L'âme incorporelle est donc indissoluble , incorruptible , immortelle.
Les Èicultés intelligentes le sont , ou en puissance ou en action.
Si une faculté intelligente conçoit un objet ^ elle en jouit à n
manière ; et sa jouissance est d'autant plus exquise , que Fobjet est plus parfait } et lorsqu'elle en est priyce, sa douleur est d'autant plus grande.
La somme des facultés intelligentes , l'essence de l'homme ou l'âme , c'est la même chose.
Si l'âme unie au corps n'a pas connu Dieu ; au sortir du corps , elle n'en peut jouir : elle est étraugëre au bonheur de posséder ou à la douleur d'être privée de la contemplation de l'être étemel; que devient-elle donc ? Elle descend à l'état des brutes. Si l'âme unie au corps a connu Dieu; quand elle en sera séparée; devenue propre à la jouissance de cet astre par l'usage qu'elle aurait fait de ses sens et de ses facultés , lorsqu'elle les commandait , elle sera ou tourmentée éternellement par la privation d'un bien infini qui lui est familier, ou éternellement heureuse par sa possession : c'est selon les œuvres de l'homme en ce monde.
La vie de la brute se passe à satisfaire à ses besoins et à ses appétits. La brute ne connaît point Dieu ; après sa mort elle ne sera ni tourmentée par Ip désir d'en jouir , ni heureuse par sa jouissance.
L'incorruptibilité , la permanence , l'éclat , la durée , la constance du mouvement des astres , nous portent à croire qu'ils ont des âmes , ou essences capables de s'élever à la connaissauce de l'être nécessaire.
Entre les corps de ce monde corruptible , les uns ont la raison de leur essence dans certain nombre de qualités sur-ajoutées à la corporéité , et ce nombre est plus ou moins grand ; les autres dans une seule qualité sur-ajoutée à la corporéité, tels sont les élémens. Plus le nombre des qualités sur-ajoutées à la corporéité est grand , plus le corps a d'action ; plus il a de vie. Le corps considéré sans aucune qualité sur-ajoutée à la corporéité, c'est la matière nue; elle est morte. Ainsi voici donc l'ordre des vies , la Ratière morte , les élémens , les plantes ,les animaux. Les animaux ont plus d'actions, et conséquemment vivent plus qu'aucun autre être.
Entre les composés , il y en a oii la coordination des élémens est si égale , que la force ou qualité d'aucun ne prédomine point sur la force ou qualité d'un autre. La vie de ces composés en est d'autant meilleure et plus parfaite.
L'esprit animal qui est dans le cœur est un composé de terre et d'eau très-subtil; il est plus grossier que l'air et le feu; sa température est très^égale ; sa forme est celle qui convient à l'animal. C'est un être moyen qui n'a rien de contraire à aucun élément : de tout ce qui existe dans ce monde corruptible j rien
n'est mieux dispose k une vie parfaite. Sa natare est analogue k
celle des corps célestes. ,
L'homme est donc un animal doué d'un esprit , d'une température égale et uniforme , semblable à celle des corps célestes, et supérieure k celle des autres animaux. Aussi est-il destiné k une autre un. Son âme est sa portion la plus noble ; c'est par elle qu'il connaît l'être nécessaire. C'est quelque chose de divin , d'incorporel, d'inaltérable, d'incorruptible.
L'homme étant de la nature des corps célestes , il faut qu'il s'assimile k eux , qu'il prenne leurs qualités , et qu'il imite leurs actions.
L'homme est un de la nature de l'être nécessaire , il faut qu'il s'assimil'e k lui , qu'il prenne ses qualités , et qu'il imite ses actions.
Il représente toute l'espèce animale par sa partie abjecte. Il subit dans ce monde corruptible le même sort que les animaux. Il faut qu'il boive , qu'il mange , qu'il s'accouple.
La nature ne lui a pas donné un corps sans dessein ; il faut qu'il le soigne et le conserve. Ce soin et cette conservation exigent de lui certaines actions correspondantes k celles des animaux.
Les actions de l'homme peuvent donc être considérées, on comme imitatives de celles des brutes , ou comme imitatives de celles des corps célestes , ou comme imitatives de celles de l'Être étemel. Elles sont toutes également nécessaires : les premières , parce qu'il a un corps } les secondes , parce qu'il a nn esprit ani* mal ; les troisièmes , parce qu'il a une âme ou essence propre.
La jouissance ou contemplation ininterrompue de l'être nécessaire , est la souveraine félicité de l'homme.
Les actions imitatives de la brute ou propres an corps, l'éloignent de ce bonheur ; cependant elles ne sont pas k n^liger; elles concourent à l'entretien et à la conservation de l'esprit animal.
Les actions imitatives des corps célestes ou propres k l'esprit animal , l'approchent de la vision béatifique.
Les actions imitatives de l'être nécessaire , ou propres k l'âme ou k l'essence de l'homme , lui acquièrent vraiment ce bonheur.
D'où il s'ensuit qu'il ne faut vaquer aux premières, qu'autant que le besoin ou la conservation de l'esprit animal l'exige, il faut se nourrir , il faut se vêtir ; mais il y a des limites à ces soins.
Préférez entre ces alimens ceux qui vous distrairont le moins des actions imitatives de l'être nécessaire. Mangez la pulpe des fruits , et jetez-en les pépins dans nn endroit oii ils puissent
germer. Ne reprenez des alimens qu*aa moment oii la défaillance des autres actions vous en avertira.
Vous n'imiterez bien les actions des corps célestes y qu*aprës les avoir étudiés et connus.
' Les corps célestes sont lumineux , transparéns, purs , mus autour d'un centre; ils ont de la chaleur; ils obéissent à l'être né-' cessaire } ils s'en occupent.
' En vous conformant à leur bonté , vous ne blesserez ni les plantes , ni les animaux ; vous ne détruirez rien sans nécessité ; vous entretiendrez tout dans son état d'intégrité ; vous vous attacherez à écarter de vous toute souillure extérieure. Vous tournerez sur vous-même , d'un mouvement circulaire et rapide; vous poursuivrez ce mouvement jusqu'à ce que le saint vertige vous saisisse : vous vous élèverez par la contemplation au-dessus des choses de la terre. Vous vous séparerez de vos sens , vous fermerez vos yeux et vos oreilles aux objets extérieurs ; vous enchaînerez votre imagination ; vous tenterez tout pour tous aliéner et vous unir à l'être nécessaire. Le mouvement sur vousmême , en vous étourdissant , vous facilitera beaucoup cette pratique. Tournez donc sur vous-même, étourdissez-vous, procurez-vous le isaint vertige.
Le saint vertige suspendra toutes les fonctions du corps et de l'esprit animal , vous réduira à votre essence , vous fiera toucher à l'être étemel , vous assimilera à lui.
Dans l'assimilation à l'être divin , il faut considérer ses attributs. Il y en a de positifs ; il y en a de négatifs.
Les positifs constituent son essence ; les privatifs sa per*fection.
Vos actions seront imitatives de celles de l'être nécessaire, si vous travaillez à acquérir les premiers, et à éloigner devons toutes les qualités dont les seconds supposent la privation.
Occupez-vous à séparer de vous toutes les qualités sur-ajoutées à la corporéité. Enfoncez-vous dans une caverne , demeurez-y en repos , la tête penchée , les yeux fixés en terre ; perdez , s'il se peut , tout mouvement , tout sentiment ; ne pensez point , ne réfléchissez point, n'imaginez point; jeûnez, conduisez par degrés toute votre existence , jusqu'à l'état simple de votre essence ou de votre âme; alors un, constant, pur, permanent, vous entendrez la voix de l'être nécessaire; il s'intimera à vous ; vous le saisirez ; il vous parlera , et vous jouirez d'un bonheur que celui qui ne l'a point éprouvé n'a jamais conçu , et ne concevra jamais.
C'est alors que vous connaîtrez que votre essence diflere peu de l'essence diyine; que vous subsistes ou qu'il y a quelque
chose en vous qui subsiste par soi-même , puisque tout est clé-' trnit , et que ce quelque chose reste et agit; qu'il n'y a qu'une essence » et que cette essence est comme^ la lumière de notre monde , une et commune à tous les êtres éclairés.
Celui qui a la connaissance de cette essence , a aussi cett« essence. C'est en lui la particule de contact ayec l'essence universelle.
La multitude , le nombre , la divisibilité , la collection y sont des attributs de la corporéité.
Il n'y a rien de cela dans l'essence simple. La sphère suprême, au-delà de laquelle il n'y a point de corps , a une essence propre. Cette essence est incorporelle. Ce n'est point la même que celle de Dieu. Ce n'est point non pins quelque chose qui en difiere ; l'une est à l'autre comme le soleil est à son image représentée dans une glace.
Chaque sphère céleste a son essence immatérielle , qui n'est point ni la même que l'essence divine , ni la même que l'essence d'une autre sphère , et qui n'en est cependant pas différente.
Il y a différens ordres d'essences.
Il y a des essences pures j il y en a de libres ; il y en a d'enchaînées à des corps pi y eu a de souillées ; il y en a d'heureuses 5 il y en a de malheureuses.
Les essences divines et les âmes héroïques sont libres. Si elles sont unies ou liées à quelque chose , c'est à l'essence éternelle et divine , leur principe , leur cause , leur perfection , leur incorruptibilité , leur éternité , toute leur perfection. Elles n*ont point de corps et n'en ont pas besoin. Le monde sensible est comme l'ombre du monde divin ; quoique celui-ci n'ait nulle dépendance , nul besoin du premier , il serait absurde de supposer l'un existant , et l'autre non existant.
Il y a corruption , vicissitude , génération , changement dans le monde sensible } mais rien ue s'y résout en privation absolue.
Plus on s'exercera à la vision intuitive de l'essence première , plus on l'acquerra facilement. Il en est du voyage du monde sensible dans le monde divin , comme de tout autre.
Cette vision ne sera parfaite qu'après la mort. L'âme ou l'essence, de l'homme sera libre alors de tous les obstacles du corps. Toute cette science mystique est contenue dans le livre du saint prophète ; je ne suis que l'interprète. Je n'invente aucune vérité nouvelle. La raison était avant moi ; la tradition était avant
moi *j l'alcoran était avant moi. Je rapproche ces trois sources de lumière.
Pourquoi le saint prophète ne l'a-t-il pas fait lui-même ? c'est un châtiment qu'il a tiré de l'opiniâtreté , de la désobéissance et de l'imbécillité de ceux qui l'écoutaient. Il a laissé à leurs descendans le soin de s'élever par eux-mêmes à la connaissance de l'unité vraie.
L'imitateur du saint prophète , qui travaillera comme lui à éclairer ses semblables , trouvera les mêmes hommes , les mêmes obstacles, les mêmes passions , les mêmes jalousies , les mêmes inimitiés , et il exercera la même vengeance. Il se taira ; il se contentera de leur prescrire les principes de cette vie , afin qu'ils s'abstiennent de l'offenser.
^ Peu sont destinés à la félicité de la vie ; les seuls vrais croyans l'obtiendront.
Quand on voit un derviche tourner sur lui-même jusqu'à tomber à terre , sans connaissance , sans sentiment; ivre , abruti , étourdi , presqtie dans un état de mort , qui croirait qu'il a été conduit à cette pratique extravagante par un enchaînement incroyable de conséquences déliées , et de vérités très-sublimes?
Qui croirait que celui qui est assis immobile au fond d'une caverne, les coudes appuyés sur ses genoux, la tête penchée sur ses mains , les yeux fixement attachés au bout de son nés , oii il attend des journées entières l'apparition béatifique de la flamme bleue, est un aussi grand philosophe que celui qui le regarde comme un fou , et qui se promène tout fier d'avoir décou* vert qu'on voit tout en Dieu ?
Mais après avoir exposé les principaux axiopies de la philosophie naturelle des Arabes et des Sarrasins , nous allons passer à leur philosophie morale.
Après avoir remarqué que c'est vraisemblablement par une suite de ces idées que les Musulmans révèrent les idiots : ils les regardent sans doute comme des hommes étourdis de naissance , qui sont naturellement dans l'état de vertige , et dont la stupidité innée suspendant toutes les fonctions animales et vitales; l'essence de leur être est sans habitude , sans exercice ; mais par une faveur particulière du ciel , intimement unie à l'essence étemelle.
Mahomet ramena les idolâtres à la connaissance de l'unité de Dieu , il assura les fondemens de la science morale , la distinction du juste et de l'injuste , l'immortalité de Tâme , les récompenses et les châtimens à venir ; il pressentit que la passion des femmes était trop naturelle , trop générale et trop violente , pour tenter avec quelque succès à la refréner ; il aima mieux y con*
promener et à converser , clans un antre jardin anssi planté et embaumé de roses; au point du jour, mon hôte et mon ami se mit à cueillir une grande quantité de ces roses , et il en remplissait son sein ; l'amusement qu'il prenait , me donnait des pensées sérieuses ; je me disais : voilà le monde : voilà ses plaisirs : voilà l'homme : voilà la vie ; et je méditais d'écrire un ouvrage que j'appellerais le jardin des roses , et je con6ai ce dessein à mon ami^ et mon dessein lui plut, et il m'encouragea, et je pris la plume , et je commençai mon ouvrage qui fat achevé avant que les roses dont il avait rempli son sein , ne fussent fanées. La belle âme qu'on voit dans ce récit ! qu'il est simple , délicat , et élevé ! qu'il est touchant !
Le rosarium de Sadi n'est pas un traité complet de morale ; ce n'est pas non plus un amas informe et décousu de préceptes moraux ; il s'attache à certains points capitaux , sons lesquels il rassemble ses idées ; ces points capitaux sont les mœurs des rois , les mœurs des hommes religieux , les avantages de la continence , les avantages du silence , l'amour et la jeunesse , la vieillesse et l'imbécillité , l'étude des sciences , la douceur et l'utilité de la conversation.
Yoici quelques maximes générales de la morale des Sarrasins, qui serviront de préliminaire à l'abrégé ^uc nous donnerons du rosarium de Sadi , le monument le plus célèbre de la sagesse de ses compatriotes.
L'impie est mort au milieu des vivans ; lliomme pieux vit dans le séjour même de la mort.
La religion , la piété , le culte religieux , sont autant de glaives de la concupiscence.
La crainte de Dieu est la vraie richesse du cœur.
Les prières de la nuit font la sérénité du jour.
La piété est la sagesse la plus sage , et l'impiété est la folie la plus folle.
Si l'on gagne à servir Dieu , on perd à servir son ennemi.
Celui qui dissipe sa fortune en folies , a tort de se plaindre, lorsque Dieu l'abandonne à la pauvreté.
L'humilité est le havre de la foi; la présomption est son écueif.
Humilie-toi dans ta jeunesse , afin que tu sois grand dans ta vieillesse.
L'humilité est le fard de la noblesse , c'est le complément de la grâce; elle élève devant le monde et devant Dieu.
L'insensé aux yeux des hommes et de Dieu , c'est celui qui se croit sage.
Plus tu seras éclatant , plus tu seras prudent si tu te caches ; les ténèbres dérobent à l'envie , et ajoutent de la splendeur
SA 5g3
à la lamiëre ; ne monte point au haut cle la montagne d'oii Ton t'apercevrait de loin ; enfonce-toi dans la caverne que la natare a creusée à ses pieds, oii Von t'ira chercher; si tu te montres , tu seras haï ou flatte , tu souffriras , ou tu deviendras vain; marche , ne cours pas.
Trois choses tourmentent surtout , l'avarice > le (aste et la concupiscence.
Moins l'homme vaut, plus il est amoureux de lui.
Plus il est amoureux de lui , plus il aime à contredire un autre.
Entre les yites difficiles à corriger , c'est l'amour de soi ^ c'est le penchant à contredire.
Lorsque les lumières sont allumées , ferme les fenêtres.
Sois distrait lorsqu'on tient un discours obscène.
S'il reste en toi une seule passion qui te domine y tn n'es pas encore sage.
Malheur au siècle de l'homme qui sera sage dans la passion.
On s'enrichit en appauvrissant ses désirs^
Si la passion enchaine le jugement, il faut que l'homme périsse.
Une femme sans pudeur est un mets fade et sans sel.
Si l'homme voyait sans distraction la nécessité de sa fin et la brièveté de son jour , il mépriserait le travail et la fraude.
Le monde n'est éternel pour personne, laisse-le passer, et t'attache k celui qui l'a fait.
Le monde est doux à l'insensé , il est amer an sage.
Chacun a sa peine , celui qui n'en a point n'est pas k compter parmi les en fans des hommes.
Le monde est un mensonge , un séjour de larmes.
Le monde est la route qui te conduit dans ta patrie.
Donne celui-ci pour l'autre , et tu gagneras au change.
Reçois de lui selon ton besoin , et songes que la mort est le dernier de ses dons.
Quand as-tu résolu de le quitter? quand as-tu résolu de le haïr ? quand , dis-moi , quand ? il passe , et il n'y a que la sagesse qui reste. C'est le rocher et l'amas de poussière.
Songe à ton entrée dans le monde , songe k ta sortie , et tu te diras, j'ai été fait homme de rien, et je serai dans un instant comme quand je n'étais pas.
Le monde et sa richesse passent , ce sont les bonnes œuvres qui durent.
Yois-tn ce cadavre infect , sur lequel ces chiens affiimés sont acharnés ; c'est le monde , ce sont les hommes.
Que le nombre ne te séduise point ^ tn seras seul un jour, un jour tu répondrai seul.
Suppléer à une folîe par une folie , c'est youIoît éteindre au incendie avec du bois et de la paille. L'homme religieux ne s'accoude point sur la terre. Dis-toi souvent d'oii suis--je venu ; qui suis-je ; oii yais-je ; oii m'arrêterai-je ?
Tu marches sans cesse au tombeau.
C'est la victime grasse qu'on immole y c'est la maigre qu'oa épargne.
Tu sommeilles à présent , mais tu t'éveilleras. Entre la mort et la vie , tu n'es qu'une ombre qui passe. Ce monde est aujourd'hui pour toi , demain c'en sera un autre.
C'est l'huile qui soutient la lampe qui luit ; c'est la patience qui retient l'homme qui souffre.
Sois pieux en présence des dieux , prudent parmi les hommes , patient à côté des méchans.
La )oie viendra si tu sais l'attendre , le repentir si tu te hites.
Le mal se multiplie pour le pusillanime , il n'y en a qu'un pour celui qui sait souffrir.
Laisse l'action dont tu ne pourras supporter le chàtimoit } fais celle dont la récompense t'est assurée. Tout chemin qui écarte de Dieu , égare. L'aumône dit en passant de la main de celui qui donne > dana la main de celui qui reçoit y je n'étais rien , et tu m'as fait quelque ehose ; j'étais petite , et tu m'as fait grande ; j'étais haie , et ta m'as fait aimer; j'étais passagère, et tu m'as fait étemelle; ta me gardais , et tu m'as fait ta gardienne. La justice est la première vertu de celui qui commande. N'écoute pas ta volonté qui peut être noiauvaise , écoute la justice.
Le bienfaisant touche l'homme , il est à côté de Dieu , il est proche du ciel.
L'avare est un arbre stérile.
Si le pauvre est abject , le riche est envié. Sans le contentement , qu'est-ce que la richesse? qu'est-ce que la pauvreté sans l'abjection ?
Le juge n'écoutera point une partie , sans son adverse. Ton ami est un rajon àe miel qu'il ne faut pas dévorer. Mon frère est celui qui m'avertit du péril ; mon frère est cdui qui me secourt.
La sincérité est le sacrement de Taontié. Baimisses la concorde du monde , et ditee-moi ce qu'il devient.
SA $gS
Le ciel e$t dans l'angle oU les sages sont assêtnbMs.
La présence d'un homme sage donne du poids à l'entretien.
Embarque-toi sur la mer, ou fais société avec les méchans.
Obéis à ton père afin que tu vives.
Imite la fourmi.
Celui-là possède son âme, qui peut garder un secret avec son' ami.
Le secret est ton esclave si ta le gardes , tu deviens le sien s'^il t'échappe.
La tacitumtté est sœur de la concorde.
L'indiscret fait en Un moment des querelles d'un siëcle.
On connaît l'homme savant à son discours , l'homme prudent à son action.
Celui qui ne sait pas obéir , ne sait pas commander.
Le souverain est l'ombre de Dieu.
L'homme capable qui ne fait rien , est une nue qui passe et qui n'arrose point.
Le plus méchant des hommes , est l'homme inutile qui sait.
Le savant sans jugement est un enfant.
L'ignorant est un orphelin.
Regarde derrière toi , et tu verras l'infirmité et la vieillesse qui te suivent, or tu concevras que la sagesse est meilleure que l'épée, la connaissance meilleure que le sceptre.
Il n'y a point d'indigence pour celui qui sait.
La vie de l'ignorant ne pèse pas une heure de l'homme qui sait.
La douceur accomplit l'homme qui sait.
Fais le bien , si tu veux qu'il te soit fait.
Qu'as-tu , riche ? si la vie est nulle pour toi.
Celui qui t'entretient des défauts d'autrui , entretient lesj autres des tiens.
Les rois n'ont point de frères } les envieux point de repos ; let menteurs point de crédit.
Le visage du mensonge est toujours hideux.
Dis la vérité, et que ton di^ours éclaire ta vie.
Que la haine même ne t'approche point du parjure.
L'avare qui a est plus indigent que le libéral qui manque.
La soif la plus ardente est celle de la richesse.
Il j a deux hommes qu'on ne rassasie point , celui qui court après la science, et celui qui court après la richesse.
La paresse et le sonimeil éloignent de la vérité , et conduisent 4 l'indigence.
Le bienfait périt par le silence de l'ingrat.
596 se
Celai que tu vois marcher la tête |>eiichëe et les jeoz baissés , est souvent un méchant.
Oublie l'envieux , il est assez puni par son vice.
Cest trop d'un crime.
Le malheureux , c'est l'homme coupable qui meurt avant le repentir.
Le repentir après la faute , ramené à l'état d'innocence.
La petitesse de la faute est ce qu'il y a de mieux dans le repentir.
Il est temps de se repentir tant que le soleil se lève.
Songe à toi , car il y a une récompense et un chAtiment.
La récompense attend l'homme de bien dans l'éternité.
Outre cette sagesse dont l'expression est simple, ils en ont une parabolique. Les Sarraaina sont même plus riches en ce fond , que le reste des nations ; ils disent :
Ne nage point dans l'eau froide ; émousse l'épine avec l'épine ; ferme ta porte au voleur } ne lâche point ton troupeau , sans parc ; chacun a son pied 5 ne fais point de société avec le lion } ne marche point nu dans les rues ; se parle point oii il y a des oiseaux de nuit ; ne te livre point aux singes ; mets le verrou à ta
}}OTte ; j'entends le bruit du moulin , mais je ne vois point de arine ; si tu crains de monter à l'échelle , tu n'arriveras point sur le toit ; celui qui à le point serré , a le cœur étroit ; ne bris^ point la salière de ton hôte ', ne crache point dans le puits d'oii tu bois ; ne t'habille pas de blanc dans les ténèbres ; ne bois point dans une coupe de chair; si un ange passe y ferme ta fenêtre ; lave-toi avant le coucher ; allume ta lampe avant la nuit; toute brebis sera suspendue par le pied.
Ils ont aussi des fables : en voici une. Au temps d^Isa , trois hommes voyageaient ensemble : chemin faisant, ils trouvèrent un trésor ; ils étaient bien contens ; ils continuèrent de marcher , mais ils sentirent la fatigue et la faim , et l'un d'eux dit aux autres , il faudrait avoir à manger , qui est-ce qui ira en cber^ cher? Moi , répondit l'un d'entr'eux; il part, il achète des mets; mais après les avoir achetés , il pensa que s'il les empoisonnait , ses compagnons de voyage en mourraient, et que le trésor lui resterait, et il les empoisonna. Cependant les deux autres avaient résolu , pendant son absence , de le tuer et de partager le trésor entre eux. Il arriva , ils le tuèrent ; ils mangèrent des mets qu'il avait apportés , ils moururent tous les trois , et le trésor n'appartint à personne.
SCANDALEUX, adj. (Gramm.) , qui cause du scandale; il se dit des choses et des personnes. Avancer comme quelques écrivains de la Société de Jésus l'ont fait , qu'il n'est pas penaous ii
■se 597
tout le ntoncle Se disposer ie la vie ctes tyrans ^ c'est une proposition scandaleuse , parce qu'elle laisse entendre qu'il y a apparemment des personnes à qui le tyrannicide est permis. La doctrine du probabilisme est une doctrine scandaleuse. L'invitation que le P. Pichon fait au pécheur d'approcher tous les jours des sacremens sans amour de Dieu , sans changer de conduite, est une invitation scandaleuse. L'éloge de l'ouvrage de Bnsem- ' baum qu'on lit dans les Mémoires de TVivoux , est scandaleux. Des religieux traînés devant les tribunaux civils pour une affaire de banque et de commerce , et condamnés par des jages -> consuls à payer des sommes illicitement dues et plus ilHcîtement encore refusées , sont des hommes scandaleux. Des prêtres qui font jouer des farces sur un théâtre , et danser dans l'enceinte de leurs maisons les enfans confiés à leurs soins , confondus avec des histrions, donnent un specUide scandaleux. On trouverait toutes sortes d'exemples de scandale , sans s'éloigner de \h ; mais il y en a dont il serait difficile de parler sans scandaliser étrangement les fenimes , les hommes et les petits enfans.
SCEPTICISME , s. m. , et SCEPTIQUES , s. m. pi. (HUi. de la Philosophie.) ScepHci ^ secte d'anciens philosophes, qui avaient Pyrrhon pour chef, et dont le principal dogme consistait à soutenir que tout était incertain et incompréhensible ; que les contraires étaient également vrais ; qne l'esprit ne devait jamais donner son consentement à rien , mais qu'il devait rester dans une indifférence entière sur toute chose. Voye% Ptrrbo-
NIElfS.
Le moi sceptique , qui est grec dans son origine , signifie proprement contemplatifs c'est-à-dire un homme qui balance les raisons de part et d'autre , sans décider pour aucun côté ; c'est un mot formé du verbe r»iwv(Aat , je considère , /examine , Je délibère.
Diogëne Laérce remarque que les sectateurs de Pyrrhon avaient différens noms : on les appelait Pyrrhoniens , du nom de leur chef; on les appelait aussi Aporetici^ gens qui doutent, parce que leur maxime principale consistait à douter de tout } enfin on les nommait Zététiques , gens qui cherchent , parce qu'ils n'allaient jamais au-delà de la recherche de la vérité.
h^ Sceptiques ne retenaient leur doute que dans la spéculation. Pour ce qui concerne les actions civiles et les choses de pratique , ils convenaient qu'il fallait suivre la nature pour guide , se conformer à ses impressions , et se plier aux lois établies dans chaque nation. C'était un principe constant chez eux , que toutes choses étaient également vraisemblables , et
qu'il n*y avait aucune raison qui ne pÂt être combattue par une raison contraire aussi forte. La fin qu'ils se proposaient 9 •tait Ta^razie , ou l'exemption de trouble à l'égard des opinions , et la métriopathie ou la modération des passions et des douleurs. Us prétendaient qu'en ne déterminant rien sur la nature des biens et des maux , on ne poursuit rien avec trop de vivacité , et que par là on arrive à une tranquillité parfaite , telle que peut ta procurer l'esprit philosophique : au lieu que ceux qui établissent qu'il y^ a de vrais biens et de vrais maux , se tourmentent pour obtenir ce qu'ils regardent comme nn vrai bien. II arrive de là qu'ils sont déchirés par mille secrètes inquiétudes, soit que n'agissant plus conformément à la raison, ils s'élèvent sans mesure , soit qu'ils soient emportés loin de leur devoir par la fougue de leurs passions , soit enfin que craignant toujours quelque changement , ils se consument en efforts inutiles pour retenir des biens qui leur échappent. Ils ne s'imaginaient pourtant pas , comme les Stoïciens , être exempts de toutes les incommodités qui viennent du choc et de l'action des objets extérieurs; mais ils prétendaient qu'à la faveur de leur doute sur ce qui est bien ou mal , ils souffraient beaucoup moins que le reste des hommes , qui sont doublement tourmentés, et par les maux qu'ik souffrent , et par la persuasion 011 ils sont que ce sont de vrais maux.
Cest une ancienne question , comme nous l'apprenons d'Aulugelle , et fort débattue par plusieurs auteurs grecs, savoir en quoi différent les Sceptiques et les académiciens de la nouvelle académie. Plutarque avait fait nn livre sur cette matière ; mais puisque le temps nous a privés de ces secours de l'antiquité , suivons Sextus Empiricus , qui a rapporté si exactement tous les points en quoi consiste cette diâerence , qu'il ne s'j peut rien ajouter.
n met k premier point de différence , qui se trouve entre la nouvelle académie et la doctrine Sceptique , en ce que l'une et l'autre disant que l'entendement humain ne pei^t rien comprendre , les académiciens le disent affirmativement , et les Sceptiques le disent en doutant.
Le second point de différence proposé par Sextus , consiste en ce que les uns et les autres étant conduits par une apparence de bonté , dont l'idée leur est imprimée dans l'esprit , les académiciens la suivent , et les Sceptiques s'y laissent conduire j et en ce que les académiciens appellent cela opinion ou persuasion , et non les Sceptiques ; bien que ni les uns ni les autres n'affirment que U chose d'où part celte image ou apparence de boat^ soit
l>onne , mais Tes uns et les autres avouent que la chose qu'ils ont choisie leur semble bonne , et qu'ils ont cette idée imprimée clans l'esprit, à laquelle ils se laissent conduire.
Le troisième point de différence revient au même. Les acadé-^ miciens soutiennent que quelques unes de leurs idées sont yrai« semblables , les autres non ; et qu'entre celles qui sont vraisemblables il y a du plus et du moins. Les Sc^ptiqueê prétendent qu'elles sont égales , par rapport à la créance que nons leur donnons ; mais Seitus qui propose cette différence , fournit lui même le mojen de la lever , car il dit que les Sceptiques veulent
Sue la foi des idées soit égale par rapport à la raison , c'est-àire autant qu'elle se rapporte à la connaissance de la vérité et a l'acquisition de la science par la raison , car l'idée la plus claire n'a pas plus de pouvoir pour me faire connaître la vérité ; mais en ce qui regarde l'usage de la vie , ils veulent que l'on préfëre cette idée claire à celle qui est obscure.
La quatrième différence consiste motus dans la chose que dans la manière de s'exprimer ; car les uns et les autres avouent qu'ils sont attirés par quelques objets; niais les académiciens disent que cette attraction se fait en eux avec une véhémente propension , ce que les Sceptiques ne disent pas , comme si les uns étaient portés vers les choses vraisemblables, et que les autres s'y laissassent seulement conduire , quoique ni les uns ni les autres n'y donnent pas leur consentement.
Sextns Empiricus met encore entre eux une autre diffi^reiice , sur les choses qui concernent la fin , disant que les académiciens suivent la probabilité dans l'usage de la vie, et que les Seepiiqueê obéissent aux lois, à la coutume et aux affections naturelles^ En cela connue en plusieurs choses , leur langage est difSnrent ^ quoique leurs sentimens soient pareils. Quand l'académicien obéit aux lois , il dit qu'il le fait parce qu'il a opinion que cela est bon à faire , et que cela est probable ; et quand le Sceptique fait la même chose , il ne se sert point de ces termes d*opimon , et de probabilité , qui lui paraissent trop déctsife.
€es différences qui so»t légères et imperceptibles , ont été cause qu'on les a tous confondus sous le nom de Sceptiques, St les phî*> losophes qui ont embrassé cette secte , ont mieux aimé être appelés académiciens que pyrrhoniens , deux raisons assez vrai-* semblables y ont contribué ; l'une est que fort peu de philosophes illustres sont sortis de l'école de Pyrrhon , au Heu que ^'académie a donné beaucoup d'excellens hommes , auxquels il est glorieux de se voir associé ) l'autre est qu'on a ridiculisé Pyrrhon et les pyrrhoniens , conuiie s'ils avaient réduit la vie de» hommes à
6oo se
une entière inaction , et que ceux qui se diront pyrrhoniens tomberont nécessairement dans le même ridicule.
SCH AMANS, s. m. pi. {Hist. mod. ) C'est le nom que les kal>itans de Sibérie donnent à des imposteurs , qui chez eux, font les fonctions de prêtres , de jongleurs , de sorciers et, de médecins. Ces schamans prétendent avoir du crédit sur le diable , qu'ils consultent pour savoir l'avenir, pour la guérison des maladies, et pour faire des tours qui paraissent surnaturels à un peuple ignorant et stiperstitieux : ils se servent pour cela de tambours qu'ils frappent avec force , en dansant et tournant avec une rapidité surprenante ; lorsqu'ils se s^nt aliénés à force de contbrsions et de fatigue , ils prétendent que le diable se manifeste à eux quand il est de bonne humeur. Quelquefois la cérémonie finit par feindre de se percer d'un coup de couteau , ce qui redouble rétonnement et le respect des spectateurs imbéciles. Ces contor^ sions sont ordinairement précédées du sacrifice d'un chien ou d'un cheval , que Ton mange en buvant force eau-de-vie , et la comédie finit par donner de l'argent au schaman , qui ne se pique pas plus de désintéressement que les autres imposteurs de la même espèce.
SCHOLASTIQUES, Philosophie des Scholas tiques. (Hist. de la Philos,) La philosophie qu'on appelle scholastiçue , a régné depuis le commencement du onuëme au douzième siècle, jusqu'à la renaissance des lettres.
Ce mot n'est pas aussi barbare que la chose ; on le trouve dans Pétrone : non noiavi mihi ascyltifugam , et dumin hocdoctorum œstu tôt us incedû , ingens scholasticorum turba inporticum venit^ ut apparebat , ab extemporali declamatione , nescio eu jus , qui jÉgamemnonis suasoriam exceperai. Il signifie un écolier de rhé" torique.
Voici un autre passage ou il se prend pour rhéteur , ou so~ phiste : dedaci in scenas scholasiicorum , qui rhetores pocantur ^ quos paulo ante Cicéronis tempora exstitisse ^ nec majoribus pkh' cuisse probai ex eo quod Marco Crasso et Domitio censoribus claudere , ut ait Cicero , ludum impudentiœ fussi sunt. Quint, dialog. de caus. corrupt. éloquent.
De la comparaison de ces deux passages , l'on voit que Télo» quence dégénérée peu k peu , était chez les Romains , au temps de Pétrone et de Quintilien , ce qu'elle avait été jusqu'à Cicéron.
Dans la suite , le nom de scholastique passa des déclamateurs de l'école , à ceux du barreau. Consultez là-dessus le code de Théodose et de Justinien.
Enfin il désigna ces maitres-ès-arts et de philosophie qui en-
se Sot
seîgnaient dans les écoles publiques des églises cathédrales et des monastères que Charlemagne et Louis le pieux avaient fondées.
Ces premiers schokuHques ou écolâtres , ne furent point des hommes tout-à-fait inutiles *, mais la richesse engendra bientôt' parmi eux l'oisiveté , l'ignorance et la corruption ; ils cessèrent d'enseigner , et ils ne retinrent que le nom de leurs fonctions , qu^ils faisaient exercer par des gens de rien , et gagés à vil prix , tandis qu'ils retiraient de l'état de larges pensions , qu'ils dissipaient dans une vie de crapule et de scandale.
L'esprit de l'institution se soutint un peu mieux dans quelques maisons religieuses , oii les nobles continuèrent d'envoyer leurs enfans pour y prendre les leçons qu'on donnait aux novices; ce fut dans ces réduits obscurs, que se conserva Tétincelle du feu sacré , depuis le huitième siècle jusqu'au douzième on onzième, que le titre d'écolâtres ou de scholaatiquea qui avait été particulier à de méchans professeurs de philosophie et de belleslettres , devint propre à de plus méchans professeurs de théologie.
La première origine de la théologie schoktstique est très-incertaine ; les uns la font remontera Augustin dans l'occident, et à Jean Damascène dans l'orient ; d'autres , an temps oii la philosophie d'Aristote s'introduisit dans les écoles , sous la forme sèche et décharnée que lui avaient donnée les Arabes , et que les théologiens adoptèrent ; quelques uns , an siècle de Roscelin et d'Anselme , auxquels succédèrent dans la m^rae carrière Abélard et Gilbert en France , et Otton de Frisingue en Allemagne ; quoi qu'il en soit, il est démontré que la scholastique était antérieure aux livres des sentences , et que Pierre Lombard trouva la doctrine chrétienne défigurée par l'application de l'art sophistique de la dialectique , aux dogmes de l'Eglise; c'est un reproche qu'il ne serait pas moins injuste de faire à Thomas d'Aquin : on aperçoit des vestiges de la scholtutîque avant qu'on conndt l'Arabicopathétisme ; ce n'est donc point de ce côté que cette espèce de peste est venue ; mais il parait que plusieurs causes éloignées et prochaines concoururent , dans l'intervalle du onzième au douzième siècle , à l'accroître, à l'étendre , et à la rendre générale. Foyez ce que nons en avons dit à \ article Aristotélisme.
On peut distribuer le règne de la êchokutique sous trois périodes; l'une qui commence k Lanfranc ou Abélard et Pierre le Lombard son disciple , et qui comprend la moitié du douzième siècle , temps oti parut Albert le Grand ; ce fut son enfance.
Une seconde qui commence en 1220, et qui finit à Durand de S. Porcien ; ce fut son âge de maturité et de vigueur.
Une troisième qui commence on la seconde finit , et qui se pro-
6oa S C
roge jusqu^à Gabriel Dicl , qui touche an moment de la réforme; ce fut le temps de son dédia et de sa décrépitude.
Guillaume des Champeaux , Pierre Abélard , Pierre le Lom- J^ard , Robert Pulleyn , Gilbert de la Porée , Pierre Comeitor , Jean de Sarisberi , et Alexandre de Haies , se distinguèrent dans la première période.
Albert le Grand , Thomas d'Aquin , Bonarenture , Pierre ^ Roger Bacon , Gilles de Colomna , et Jean Scot , se distinguèrent dans la seconde.
Durand de S. Porcien , Guillaume Occam , Richard Suîsset , Jean Bnridan , Marsile dlnghen , Gautier Burlée , Pierre d'Aïliac , Jean Wesael Gansfort, et Gabriel Biel , se distinguèrent dans la troisième.
Première période dé la phiiosophie êcholastigue. Guillaume des Champeaux , né en Brie de parens obscurs « s'éleva par la ré* pntation qu'il se fît, de grade en grade jusqu'à Tépiscopat ; telle était la barbarie de son temps , qu'il n'y avait aucun poste dans l'Église auquel ne pût aspirer un homme qui entendait les catégories d'Aristote, et qui savait disputer sur les uniyersanx. Celui-ci prétendait qu'il n'y avait dans tous les individus qu'une seule chose essentiellement une, et que s'ils différaient entre eux , ce n'était que par la multitude des accidens. Abélard , son disciple, l'attaqua vivementsur cette opinion ; des Champeaux frappé des objections d' Abélard, changea d'avis, et perdit tonte la considération dont il jouissait ; il ne s'agissait pas alors d'enseigner la vérité , mais de bien défendre son sentiment vrai ou faux ; le comble de la honte était d'en être réduit au silence ; de là cette foule de distinctions ridicules qui s'appliquent à d'autant plus de cas , qu'elles sont vides de sens; avec ce secours , il n'y avait point de questions qu'on n'embrouillât , point de thèses qu'on ne pât défendre, pour ou contre, point d'objectioiis auxquelles on n'échappât , point de disputes qu'on ne prorogeât sans fin.
Des ( hampeaux vaincu par Abélard, alla s'enfermer dans l'abbaye de Saint-Victor; mais celui-ci ne se fut pas plutM retiré à Sainte-Geneviève , que des Champeaux reparut dms l'école. Qui est-ce qui ne connaît pas l'histoire et les uialheurs d' Abélard? qui est-ce qui n'a pas lu les lettres d'Héftoïse? qui est-ce qui né déteste pas la fureur avec laquelle le doux et pieux S. Bernard le persécuta? Il naquit en 1079 ' ^' renonça à tons les ayan* tages qu'il pouvait se promettre dans l'état militaire , pour se livrer à l'étude ; il sentit combien la manière subtile dont on philosophait de son temps, supposait de dialectique, et il s'exerça particulièrement à manier cette arme à deux tranchans , sous Roscelin, le ferrailleur le plus redouté de son temps; celut-ci
se 6o3
avait conça que les universaux n'existaient point hors de l'entent dément, et qu'il n'y ayait dans la nature que des individus dont nous exprimions la similitude par une dénomination générale , et il avait fondé la secte des nominaux y parmi lesquels Abélard s'enrôla ; il alla faire assaut avec tous ceux qui avaient quelque réputation ; il vint à Paris , il prit les leçons de Guillaume des Ghampeaux ; il fut successivement l'honneur et la honte de son znattre 3 il ouvrit une école à l'âge de vingt-<leux ans , à Melun , d'où il vint à Corbeil ; il eut un grand nombre de disciples , d'amis et d'ennemis; %e% travaux affaiblirent sa santé , il fut obligé de suspendre ses exercices pendant deux ans qu'il passa dans sa patrie 3 son absence ne fit qu'ajouter au désir qu'on avait de l'entendre ; de retour, il trouva des Ghampeaux sous l'habit de moine, contiouaiit dans le fond d'un cloître à professer la rhétorique et la logique , deux arts qui ne devraient point être séparés; il alla l'écouter, moins pour s'instruire, que pour le harceler de nouveau. Ce projet indigne lui réussit, il acheva de triompher de son maître, qui vit en un moment son école déserte^ et ses disciples attachés à la suite d' Abélard ; celui à qui des Ghampeaux avait cédésa chaire cathédrale, au sortir du monde, l'offrit à Abélard , qui en fut écarté par la faction de des Ghampeaux et la protection de l'archevêque de Paris. Notre jeune philosophe fut moins encore irrité de ce refus , que de la promotion de dks Ghampeaux à l'épiscopat; l'élévation d'un homme auquel il s'était montré si supérieur, l'indigna secrètement, il crut que des Ghampeaux ne devait les honneurs qu'on lui conférait , qu'à la réputation qu'il s'était faite en qualité de théologien , et il se rendit sous Anselme qui avait formé des Ghampeaux ; les leçons d'Anselme ne lui parurent pas répondre à la célébrité de cet homme ; bientôt il eut dépouillé celui-ci de son auditoire et de sa réputation \ il enseigna la théologie , malgré &es eonemis qui répandaient de tous côtés , qu'il était dangereux de permettre à un homme de son âge et de son caractère, de se mêler d'une science si sublime. Ce fut alors qu'il connut le chanoine Fulbert et sa nièce Uéloï&e; cettefille savait à l'âge de dix-huit ans , l'héhreu , le grec , le latin , les mathématiques , la philosophie , la théologie , c'est-à^-dire plus que tous les hommes de son temps réunis; outre l'esprit que la nature lui avait donné , la sensibilité de cœur, les talens qu'elle devait à une éducation très-recherchée , elle était encore belle : comment résiste-t--on à tant de charmes? Abélard la vit , l'aima , et jamais homme ne fut peut-être autant aimé d'une femme, qu' Abélard d'Hëloïse; non, disait-elle , le maître de l'univers entier, s'il y en avait un , m'olfrirait son trône et sa main, qu'il me serait moins doux d'être sa femme, que la mai-r
tresse d'Abélard. N©ns n^cnlrerons point dans le détail de îears amours; Fulbert prit Abélard dans sa maison ; celui-ci négligea son école pour s^abandonner tout entier à sa passion ; il employa son temps , non plus à méditer les questions abstraites et tristes de la philosophie , mais à composer des vers tendres et des chansons galantes ; sa réputation s'obscurcit, et 9t% malheurs commencèrent et ceux d'Héloïse.
Abélard privé du bonheur qu'il s'était promis dans la possession d^Héloïse , désespéré , confus , se retira dans Tabbaye de Saint-Dénis ; cependant Héloïse renfermée dans une autre solitude, périssait àt douleur et d'amour. Cet homme qui devait avoir appris par ses propres faiblesses , à pardonner aux faiblesses des autres , se rendit odieux aux moines avec lesquels il vivait , par la dureté de ses r^rimandes , et toute la célébrité qu'il devait aa nombreux concours de st% auditeurs , ne lui procurèrent point un repos qu'il s'efforçait à éloigner de lui; les ennemis qu'il s'était fait autrefois , et ceux qu'il se faisait tous les jours , avaient sans cesse les yeux ouverts sur sa conduite^ ils atteo-> datent l'occasion de le perdre, et ils crurent l'avoir trouvée dans l'ouvrage qu'il publia sous le titre de ia foi à la sainle 2Vinité , pour servir d^ introduction à la théologie ; Abélard y appliquait à la distinction des personnes divines > la doctrine des no— minaux ; il comparait l'unité d'un Dieu dans la trinité des pen* sonnes, au syllogisme oii trois choses réellement distinctes , la proposition , l'assomption et la conclusion , ne forment qu'un seul raisonnement ; c'était nn tissu d'idées très-subtiles , à travers lesquelles il n'était pas difficile d'en rencontrer de contraires à l'orthodoxie. Abélard fut accusé d'hérésie ; on répandit qu'il admettait trois dieux, tandis que d'après ses principes , il était si strictement austère , que peut-être réduisait-il les trois personnes divines à trois mots ; il risqua d'être lapidé par le peuple : cependant ses juges l'écoutèrent, et il s'en serait retourné absous, s'il n'eût pas donné le temps à ses ennemis de ramasser leurs forces et d'aliéner l'esprit du concile qu'on avait assemblé ; il fut obligé de brûler lui-même son livre, de réciter le symbole d'Athanase, et d'aller subir dans l'abbaye de Saiht-Médard de Soissons, la pénitence qu'on lui imposa; cette condamnation fut affligeante pour lui , mais plus déshonorante encore pour ses ennemis ; on revint sur sa cause ; et l'on détesta la haine et l'ignorance de ceux qui l'avaient accusé et jugé.
Il revint de Soissons à Saint-Denis; là il eut l'imprudence de dire , et qui pis est , de démontrer aux moines que leur saint Denis n'avait rien de commun avec l'aréopagite ; et dès ce moment ce fut nn athée, un brigand, un scélérat digne des derm'erssnp-
se 6o5
plices. Oo le jeta dans une prison ; on -le traduisit auprès du prince comme un sujet dangereux , et peut-être eùt-il perdu la vie entre les mains de ces ignorans et cruels cénobites , s'il n'eàt eu le bonheur de leur échapper. Il se justifia auprès de la cour, et se réfugia dans les terres du comte Thibault. Cependant Tabbé de Sw Denis ne jouit pas long-temps de l'avantage d'avoir éloigné un censeur aussi sévère qu'Abélard. U mourut , et Tabbé Suger lui succéda. On essaya de concilier à Abélard la bienveillance de celui-ci ', mais on ne put s'accorder sur les conditions , et Abélard obtint du roi la permission de vivre oii il lui plairait. Il se retira dans une campagne déserte entre Troyes e t Nogent. Là il se bâtit un petit oratoire de chaume et de bouc , sous lequel il eàt trouvé le bonheur, si la célébrité qui le suivait partout n'eût rassemblé autour de lui une foule d'auditeurs, qui se bâtirent des cabanes k côté de la sienne , et qui s'assujettirent à l'austérité de sa vie , pour jouir de sa société et de ses leçons. Il vit dès la première année jusqu'à six^cents disciples. La théologie qu'il professait était un mélange d'aristotélisme , de subtilités , de distinctions ; il était facile de ne le pas entendre et de lui faire dire tout ce qu'on voulait. Saint Bernard qui , sans peut-être s'en apercevoir , était secrètement jaloux d'un homme qui attachait sur lui trop de regards , embrassa la haine des autres théologiens , sortit de la douceur naturelle de son caractère , et suscita tant de troubles à notre philosophe , qu'il fut tenté plusieurs fois de sortir de l'Europe et d'aller chercher la paix au milieu des ennemis du nom chrétien. L'invocation du Paraclet sous laquelle il avait fondé une petite maison qui subsiste encore aujourd'hui , fut le motif réel ousimulé de la persécution la plus violente qu'on ait jamais exercée. Abélard vécut long-temps au milieu des anxiétés. U ne voyait pas des ecclésiastiques s'assembler sans trembler, pour sa liberté. On attenta plusieurs fois à sa vie. La rage de ses ennemis le suivait jusqu'aqx autels , et Chercha à lui faire boire la mort avec le sang de Jésus-Christ. On empoisonna les vases sacrés dont il se servait dans la célébration des saints mystères. Héloïse ne jouissait pas d'un sort plus doux) elle était poursuivie, tourmentée, chassée d'un lieu dans un autre. On ne Ihi pardonnait pas son attachement à Abélard. Ces deux êtres qui semblaient destinés à faire leur bonheur mutuel , vivaient séparés et de la vie la plus malheureuse , lorsque Abélard appela Héloïse au Paraclet , lui confia la conduite de ce monastère et se retira dans un autre, d'où il sortit peu de temps après , pour reprendre à Paris une école de théologie et de philosophie; mais les accusations d'impiété ne tardèrent pas à se renouveler. Saint Bernard ne garda plus de mesure ; on dressa des catalogues d'hérésies qu'on attri-
baaît à Ab^lard. Sa personne était moins en sûreté que jamais , ]ors(ju'il se détermina de porter sa cause à Rome. Saint Bernard l'accusait de regarder l'Esprit-saint comme Tâme du monde, d'enseigner que l'univers est nn animal d'autant plus parfait que l'intelligence qui l'animait était plus parfaite; de christianiser Platon , etc. Peut-être notre philosophe n'était-il pas fort éloigné de là; mais ses erreurs ne justifient ni les imputations ni les violences de saint Bernard.
Abélard fit le voyage de Rome. On l'y avait déjà condamné quand il arriva. Il fut saisi , mis en prison, ses livres brûlés , et réduit à ramper sous Bernard et accepter l'obsctirité d'une abbaye de Clugai , oti il cessa de vivre et de souffrir. Il mourut en 1142.
Abélard forma plusieurs hommes de nom, entre lesquels on compte Pierre le Lombard. Celui-ci est plus célèbre parmi les théologiens que parmi les philosophes. Il fit ses premières études à Paris. Il professa la êcholastique dans l'abbaye de Sainte-Geneviève. Il fut chargé de l'éducation des enfans de France. II écrivit le livre intitulé le matire des sentences. On pourrait regarder cet ouvrage comme le premier pas à une manière d'enseigner beaucoup meilleure que celle de son temps; cependant on y trouve encore des questions très-ridicules , telle par exemple que celle-ci : le Christ en tant qu^ homme est 41 une personne ou quelque chose? Il mourut en 1 164.
Robert Pulleyn parut dans le cours du douzième siècfe ; les troubles de l'Angleterre sa patrie le chassèrent en France, oh il se lia d'amitié avec saint Bernard. Après un assez long séjonr k Paris , il retourna à Oxford ou il professa la théologie. Sa réputation se répandit au loin. Le pape Innocent II l'appela à Rome , et Gélestin II lui conféra le chapeau de cardinal. Il a publié huit livres des sentences. On remarque dans ces ouvrages un homme ennemi des subtilités de la métaphysique; le goût des connaissances solides , un bon usage de l'Ecritore-Sainte , et le courage de préférer les décisions du bon sens et de la raison , à l'autorité des philosophes et des pères.
Gilbert de la Porée acheva d'infecter la théologie de futilités. La nouveauté de ses expressions rendit sa foi suspecte. On l'accusa d'enseigner que l'essence divine et Dieu étaient deux choses distinguées ; que les attributs des personnes divines n'étaient point les personnes mêmes; que les personnes ne pouvaient entrer dans aucune proposition comme prédicats; que la nature divine ne s'était point incamée; qu'il n'y avait point d'autre mérite que celui de Jésus-Christ , et qu'il n'y avait de baptisé que celui qui devait être sauvé. Tout ce que ces propositions offrirent
d'effrayant au premier coup d'oeil , tenait à des distinctions subtiles^ et disparaissait lorsqu'on se donnait le temps de s'expliquer; mais cette patience est rare parmi les théologiens , qui semblent trouver une satisfation particulière à condamner. Gilbert mourut en II 54 9 après avoir aussi éprouve la haine du doux saint Bernard.
Pierre Comestor écrivit un abrégé de quelques livres de l'ancien et du nouveau Testament , avec un nouveau commentaire k l'usage de l'école } cet ouvrage ne fut pas sans réputation.
Jean de Sarisberi vint en France en 1 137. Personne ne posséda la méthode scholastiçue comme lui. Il s'en était fait un jeu , et il était tout vain de la supériorité que cette espèce de mécanisme lui donnait sur les hommes célèbres de son temps. Mais il ne tarda pas à connaître la frivolité de sa science , et à chercher à son esprit un aliment plus solide. Il étudia la grammaire , la rhétorique , la philosophie , et les mathématiques sous différens maîtres. La pauvreté le contraignit à prendre l'éducation de quelques enfans de famille. En leur transmettant ce qu'il avait appris , il se le rendait plus familier à lui-même. Il sut le grec et Thébreu , exemple rare de son temps. H ne négligea ni la physique ni la morale. Il disait de la dialectique, que ce n'est par elle-même qu'un vain bruit, incapable de féconder l'esprit, mais capable de développer les germes conçus d'ailleurs. On rencontre dans ses ouvrages des morceaux d'un sens très-juste , pleins de force et de gravité. Les reproches qu'il fait aux philosophes de son temps sur la manière dont ils professent , sur leur ignorance et leur vanité , montrent que cet homme avait les vraies idées de la méthode , et que sa supériorité ne lui avait pas ôté la modestie. Il fut connu, estimé, et chéri des papes Eugène III, Adrien lY. Il vécut dans la familiarité la plus grande avec eux. Il défendit avec force les droits prétendus de la papauté contre son souverain. Cette témérité fut punie par l'exil. Il y accompagna Becket. Il mourut en France , oii son mérite fut récompensé par la plus grande considération et la promotion à des places. Il a laissé des écrits qui font regretter que cet homme ne soit pas né dans des temps plus heureux; c'est un grand mérite que de balbutier parmi les muets.
Alexandre de Haies donna des leçons publiques de théologie à Paris en i23o. Il eut pour disciples Thomas d'Aquin et Bonaventure; s'il faut s'en rapporter à son épitaphe, il s'appela le docteur irréfragable. Il commenta le matlre deu sentences. Il compila une somme de théologie universelle. Il écrivit un livre des vertus, et il mourut en 1245, sous l'habit de franciscain. Tous ces hommes vénérables , séraphiques , angéliques , subtils ,
6o8 se
irréfragables , si estima da leur temps y sont bien méprisés aujourd'hui.
On compreod encore sous la même période de la philosophie scholas tique , AJain d'Isle ou le docteur univerêeL II fut phil^ sophe , théologien et poète. Parmi %e% ouvrages on en trouve un sous le titre de Encjclopedia i^ersibus hsxamelris disiincta in libroê 9 } c'est une apologie de la Providence contre Claudien. Il parait s'être aussi occupé de morale. Pierre de Riga , Hugoa , Jean Belith , Etienne de Langhton , Raimond de Pennaforti , Vincent de Beau vais ; ce dernier fut un homme assez instruit pour former le projet d'un ouvrage qui liait toutes les connaissances qu'on possédait de son temps sur les sciences et les arts. Il compila beaucoup d'ouvrages , dans lesquels on retrouve des fragmens d'auteurs que nous n'avons plus. Il ne s'attacha point si scrupuleusement aux questions de la dialectique et de la métaphysique 9 qui occupaient et perdaient les meilfeurs esprits de son siècle , qu'il ne tournât aussi $€S yeux sur la philosophie morale, civile et naturelle. H faut regarder la masse énorme de ses écrits conune un grand fumier oii l'on rencontre quelques paillettes d'or. Guillaume d'Aveme , connu dans l'histoire de la philosophie , de la théologie et des mathématiques de cet âge. Il méprisa les futilités de l'école et son ton pédantesque et barbare. Il eut le style naturel et facile. Il s'attacha â des questions relatives aux mœurs et à la vie. Il osa s'éloigner quelquefois des opinions d'Aristote et lui préférer Platon. Il connut la corruption de l'Eglise et il s'en expliqua fortement. Alexandre de Villedieu , astronome et calculateur. Alexandre Neckam de Hartford. Ce fut un philosophe éloquent. Il écrivit de la nature des choses un ouvrage mêlé de prose et de vers. Alfred qui sut les langues , expliqua la philosophie naturelle d'Aristote , commenta ses météores , chercha k de'brouiller le livre des plantes , et publia un livre du mouvement du cœur, Robert Capiton , on Grosse-tête , qui fut profond dans l'hébreu , le grec et le latin , et qui sut tant de philosophie et de mathématiques , ou qui vécut avec des hommes à qui ces sciences étaient si étrangères qu'il en passa pour sorcier. Roger Bacon , qui était un homme et cpii s'y connaissait; compare Grosse-tête à Salomon et à Aristote. On vmt par son commentaire sur Denis l'Aréopagite , qu« les idées de la philosophie platonico-alexandrinelui étaient connues; d'oii l'on voit que la France , l'Italie , l'Angleterre ont eu des écholoêiiquea dans tous les états. L'Allemagne n'en a pas manqué; consultes là-dessus son histoire littéraire.
Seconde période de la philosophie scholastique. Albert le Grand qui la comnoKnce. naquit en 1193. Cet homme étonnant
se 609
pour 6on temps sut presque tout ce qu^ôn pouvait savoir ; il prit l'habit de saint Dominique en 1221. Il professa dans son^nlre la philosophie d'Aristote , proscrite par le souverain pontife; ce qui ne Tempécha pas de parvenir aux premières dignités monacales et ecclÀiastiques. Il abdiqua ces dernières pour se livrer à rétude. Personne n'entendit mieux la dialectique et la wtér taphysique péripatéticienne. Mais il en ])orta les subtilités dana la théologie , dont il avança la corruption. Il s'appliqua aussi à la connaissance de la philosophie naturelle : il étudia la nature ; il sut des mathématiques et de la m xaAque ; il ne dédaigna ni la métallurgie , ni la.lythologie. On dit qu'il avait fait une tête automate qui parlait , et que Thomas d'Aqnin brisa d'un coup de bâton : il ne pouvait guère échapper au soupçon de magie ^ aussi en fut-il accusé. La plupart des ouvrages qui ont paru sous son nom , sont supposés. Il parait avoir connu le moyen .d'obtenir des fruits dans toutes les saisons. Il a écrit de la physique, de la logique, de la morale, de la métaphysique , de .rastronomie et de la théologie vingt-un gros volumes qu'on ne lit plus.
7Vioma9 tFAquin fut disciple d'Albert le Grand ; il n'est pas moins célèbre par la sainteté de ses mœurs , que par l'étendue de iesconnaissaoces théologiques. Il naquit en 1234 : sa Sommeest le icorps le plus complet et peut-être le plus estimé que nous ayons encore aujourd'hui. Il entra chez les Dominicains ea 1243 : il paraissait avoir l'esprit lourd \ ses condisciples l'appelaient le àœitf; et Albert ajoutait ; Oui , mais n ce hœuf se met à mugir , on entendra son mugiaaemeni dans toute la terre. XL ne trompa point les espérances que son mattre en avait conçues. JLa philosophie d'Aristote était suspecte de son temps ; cependant il s'y livra tout entier, et la professa en France et en Italie. Son autorité ne fiit pas moins |;rande dans l'Eglise que dans l'école; il mourut en 1274. Il est le fondateur d'un système particulier sur la grâce et la prédestination , qu'on appelle le Thomisme, Voyez les articles Geacb , Prédestin ationt , etc.
Bonauenture le Franciscain fut contemporain , condisciple et rival de Thomas d'Aquin. Il naquit en isai , et fit profession en 1243; la pureté de ses mœurs , l'étendue de ses connaissances philosophifpies et théologiques , la bonté de son caractère, lui méritèrent les premières dignités dans son ordre et dans l'Eglise.' n n'en jouit pas long-temps : il mourut en 1274 9 âgé de cinquante-trois êtÈâ. Sa philosophie fut moins futile -et tnoins épi*^ neuse que dans ses prédécesseurs. Voici quelques uns. de ses principes.
Tout ce qu'il y a de bon et de parfaU, c'est vti don d'en-%. 3. 39
6io S C
hapt, qui descend sur l'homme da sein do ^re des lomîeres. n y a plasiears distinctions à faire entre les ëmanations gratuites de cette source lîbiêrale et lumineuse.
Quoique toute illumination se fasse intérieurement pur la cou-» naissance; on peut l'appeler intérieure ou extérieure y eertsitive ou mécanique , philosophique ou eurnatureile, dé la raison on de la grâce,
La mécanique inventée pour suppléer à la faiblesse des or|;ânes est servile; elle est au-dessous du philosophe; elle cofUpfend Fért d'ourdff des étoffes, l'agriculture ^ là chasse, la navigation , la médecine , l'art scénique , etc.
La sensitive qui nous conduit à la connaissance des formes naturelles par les organes corporels. Il y a un esprit dans les nerft ^ui se multiplie et se diversifie en autant de sens quefbomme . en a reçus.
La philosophique s'élëve àui vérités intelligibles , ant causes des choses , à l'aide de la raison et des principes.
La vérité peut se considérer ou dans les discours ou dans les choses , ou dans les actions , et la philosophie se diviser en ra«tiophelle , naturelle et morale.
Ijk rationnelle s'occupe de l'un de ces trois objets , exprimer , enseigner ou moutoir. La grammaire etprime , la logique enseigne , la rhétorique meut ; t'est la raison qui comprend j on indique , ou persuade.
Les raisons qui dirigent notre entendement dans ses fonctions âoilt Ou relatives à la matière , ou à l'esprit , ou à Dieu. Dans le premier caè, elles relientient le nom At formelles; dans le second, on les appelle intellectuelles; au troisième, idéàlee. De là trois branches de philosophie naturelle , physique , mathématique et métaphysique.
La physique s'occupe de la génération et de la corniptidn , selon les forces de lé nature et les élémens dès choses.
Les mathématiques des abstractions , selon les raisons intelligibles.
La métaphysique de tous les êtres , en tant que réductibles à un seul principe dont ils sont émanés , selon des raisons idéales , à Dieu qui en fut l'etemplaire et la source , et qui en est la fin.
La vertu a trois points de vue différens , la vie , la famille et la multitude ; et la morale est ou monastique , ou économique , ou politique.
La lumière de l'Ecriture nous éclaire sur les vérités salutaires ; elle a pour objet les connaissances qui sont au-dessus de la raison.
Quoiqu'elle soit une ; cependant il y a le sens mystique et
se 6ii
spirituel , selon liequel elle est allégorique , morale ou anago-
gique.
On peut rappeler toute )a doctrine îe TEcrlture à la gënë^
ration éternelle de Jésus-Christ ^ à T^ncarnation , aux mœurs ^ à
l'union ou coinmerce de Tâme avec Dieu^ ; de là les fonctions du
docteur , in prédicateur et du contemplant.
Ces six illuminations ont une vespérje ou soirée ; il suit un
septième jour de repos , qui n*a plus de yespérie ou de soirée ,
c'est l'illumination glorieuse.
'Toutes ces connaissances tirent leur origine de ,1a mêoie
lumière ; elles se rappellent à la connaissance des Écritures ,
elles s'y résolvent y j sont contenues et consommées ^ et c*es^ par ce moyen qu'elles conduisent à rilluminatiou étemelle. La connaissance sensible se rappelle k l'Ecriture, ^i nous
passons de la manijere dont elle attei^it son obje^ , k la génération divine du verbe ; de l'exercice des sens , à la régularité des mœurs ; et des plaisirs dont ils sont la source , au conunerce dé Tâme et de Dieu, ^
Il en est de même de la connaissance mécanique et de la connaissance philosophique.
Les Ecritures sont les empreintes de la sagesse de Diei^ : h ^agesse de Dieu s*étend à tout. Il n'y a donc jBucune connai^lince humaine qui ne puisse se rapporter aux Ecritures et k la tbiéologie. Et j'ajouterai aucun homme , quelque sensé qu'il soit , qui ne rapporte tous les ^ints de l'esj^ce immense qui l'envi-ronne , au petit clocher de son village. ,
Pierre d' Espagne ^ mieux connu dans Fhistoire ecclésiastique sous le nom de Jean X^l , avait été philosophe avant que d'être pape et théologien. Tnthëme dit de lui qu'il entendait la médecine , et qu'il eût été mieux k cite du lit d'un, malade, que sur la chaire de saint Pierre. Calomnie de moinç o&nse : il montra ^ns les huit mois de son pontificat qu'il il'était point au^essous de sa dignité : il aima les sciences et les savans ; et tout hoqime 1/ettré, riche ou pauvre, noble ou roturier, trouva, un accès facile auprès de lui. Il finit sa vie sons les ruipes d'un bâtiment qu'il faisait élever k Yiterbe. Il a laissé plusieurs ouvrage§ cil l'on voit qu'il était très-versé dans la mauvaise philosophie de son temps.
Roger B<Mcon fut un des génies les plus snrprenans que \^ nature ait produits, et un des hommes les, plus malheureux.. Lorsqu'un être naît k l'illustration , il semblç qu*il naisse! aussi, aux supplices. Ceux que la nature signe, sont égiailement sigtiés par elle pour les grandes choses et pour la peine. Bacon s'appliqua d'abord à la grammaire, à Tart oratoire et à la dialcc-
tiqae. Il ne yonlut rieo ignore^ de ce qu^on pouvait stToIr ea mathématique. Il sortit de rAngleterre sa patrie ^ et il tIoI en France entendre ceux qui s'y distinguaient dans les'sciencet. n ëiudia l'histoire ^ les langues de TOrient et de TOccident , la jurisprudence et la médecine. Ceux qui parcourront $e$ ouvrages le trouveront versé dans toute la littérature ancienne et moderne 9 et familier avec les auteurs grecs, latins, hébreux, italiens, français, allemands, arabes. D ne négligea pas la théologie. De retour dans sa patrie , il prit l'habit de franciscain ; il ne perdit pas son temps k disputer ou k végéter ; il étudia la nature } il rechercha seê secrets ; il se livra tout entier à l'astronomie , à la chimie , k l'optique , à la statique ; il fit dans la physique expérimentale de si grands progrès , qu*on aperçoit chez lui les vestiges de plusieurs découvertes qui ne se sont faites que dans des siècles très-postérieurs au sien ; mais rien ne montre mieux la force de son esprit que celle de ses conjectures. L'art , dit-il , peut fournir aux hommes des mojens de naviguer plus promptement et sans le secours de leurs bras , que s^ils y en employaient des milliers. Il y a telle construc-r tion de chars , à l'aide de laquelle on peut se passer d'animaux. On peut traverser les airs en volant à la manière des oiseaux, n n'y a point de poids , quelque énormes qu'ils soient , qu'on n'élève ou n'abaisse. Il y a des verres qui approcheront les objets , les éloigneront , les agrandiront , diminueront ou multiplieront à volonté. Il y en a qui réduiront en cendres les corps les plus durs. Nous pouvons composer avec le salpêtre et d'autres substances un feu particulier. Les éclairs , le tonnerre et tous ses efits , il les imitera : on détruira , si l'on veut , une ville entière , avec une très-petite quantité d^ matière. Ce qu'il propose sur la correction du calendrier et sur la quadrature da cercle, marque son savoir dans les deux sciences auxquels ces objets appartiennent. Il fallait qu'il possédât quelque méthode particulière d'étudier les langues grecque et hébraïque, à en l'oger par le peu de temps qu'il demandait d'un homme médiocrement intelligent pour le mettre en état d'entendre tout ce que les auteurs grecs et hébreux ont écrit de théologie et de philosophie. Un homme aussi au-dessus de ses contemporains ne pouvait manquer d'exciter leur jalousie. L'envie tourmente les hommes de génie dans les siècles éclairés ; la superstition et l'ignorance font cause commune avec elle dans les siècles barbares. Bacoa fut accusé de magie : cette calomnie compromettait son repos et sa liberté. Pour obvier aux suites fîlcheuses qu'elle pouvait ■voir , il fut obligé d'envoyer à Rome ses machines , avec na ouvrage apologétique. La faveur du pape ne réduisit pas ses
, . se 6,3
ennemis à l'inaction : il s'adressèrent à son général qni condamna sa doctrine , supprima ses ouvrages et le jeta au fond d^un cachot. On ne sait s'il y mourut ou s'il en fut tiré : quoi qu'il en soit y il laissa après lui des ouvrages dont on ne devait connaître tout le prix que dans des temps bien posWrieurs au «ien. Roger ou frère Bacpn cessa d'être persécuté et de vivre es 1 294 9 à l'âge de soiiante-dix-huit ans.
Gilles Colonne , hermite de S. Augustin , fut théologien et philosophe scholaetique. H étudia sous Thomas d'Aquin : il eut pour condisciple et pour ami Bonaventure : il se fit «ne ai prompte et si grande réputation, que Philippe le Hardi lui confia l'éducation de son fils; et Colonne montra par son traité de regimine principum , qu'il n'était point d'un mérite inférieur à cette fonction ftuportante. Il professa dans l'université de Paris. On lui donna le titre de docteur très-fondé , et il fut résolu dans un chapitre général de son ordre qu'on s'y conformerait à Sft méthode et k^es principes. Il fut créé général en 129a. Trois ans après sa nomination , il abdiqua une dignité incompatible avec son goût pour l'étude ; son savoir lui concilia les protecteurs les plus illustres. Il fut nommé snccessivement archevêque et désigné cardinal par Boniface YIII , qu'il avait défendu contre ceux qui attaquaient son élection , qui suivit la résignation de Célestin. Il mourut à Avignt>n en i3i4*
lAis reviendrons encore ici sur Jean-Duns Scot, dont nous avons déjà dit un mot à YarOcle Aristotélisme. S'il fallait jug# du mérite d'un professeur par le nombre de hes disciples , personne ne lui pourrait être comparé. 11 prit le bonnet de docteur à Paris en 1204 : il fut chef d'une secte qu'on connaît encore aujourd'hui sous le nom de scotistes : il se fit sur la grâce , sur le concours de l'action de Dieu et de l'action de la créature , et sur les questions relatives à celles-ci un septiment opposé à celui de S. Thomas ; il laissa de c6té S. Augustin y pour s'attacher à Aristote , et les théologiens se divisèrent en deux classes y qu'on nomma du nom de leurs fondateurs. II passe pour avoir introduit dans l'Eglise l'opinion de l'immaculée conception de la Vierge. La théologie et la philosophie de son 'temps y déjà surchargées de questions ridicules , achevèrent de se corrompre sous Scot dont la malheureuse subtilité s'exerça à inventer de nouveaux mots y de nouvelles distinctions et de nouveaux sujets de disputes qui se sont perpétuées en Angleterre au-delà des siècles de Bacon et de Hobbes.
Nous ajouterons à ces noms de la seconde période de la scho^ (astique ceux de Simon de Tournai , de Robert Sorbon , de Pierre d'Abano , de Guillaume Durantis , de Jacques de Ra-
renne y d'Alexandre d'Alexandrie , de Jean le Parisien^ de Jean
de Naplês , ^è franj oi» Mayro , de Robert le Scrutatenr , d'Ar-
nantd de Yilleneuve, de Jean Bassoles , et de quelques autre»
èôi se sont distingués dans les différentes contrées ie rAUe-
ttiagne.
Simon de Tbtirnoî réussit par ses subtilités à s'attirer la hainç de tous les philosophes de son ^emps, et ii rendre sa religion sus-
r'cte. Il brouilla l'Aristotélisnie avec le Christianisme, et s'amusa renverser toujours ce qu'il avait étal>li la veille sur les matières les plus graves. Cet homme était violent : il aimait lé plaisir ; il fnt frappé^ d'apoplexie y et Fou ne manqua pas de regarder ce^ accident comme uh châtiment miraculeux de son impiété.
Pierre dUApono on d'Abanoj philosophe et mé^çcin, fut accusé de magie. On ne sait trop pourquoi on lui^t ce^ honneur. Ce ne serait aujourd'hui qu'un misérable astrologue, et nn ridi* cule charlatan.
' Robert Sorbon s'est immort^iKs^ par la n»aison qu'il a fondée , et qui porte son nom.
Pierre de Tarantaiee , ou Innocent Jf^ entra en \ ^2$ chez lea Dominicains à l'âgé de dix ans. Il savait de la théologie et de la philosophie. Il professa ces 4eux sciences avec succès* Il (ut élevé en 126s au senéralat 4e son or^re. Il obtint ei;i 1277 Iç chapeau , en 1284 il fût élu pape. Il a écrit qe Tunitç , dç la (onuç , de la nature des cieux , de l'éternité 4a m(>n4e , de i'enteiideoi#t et de la volonté, et de la jurispru4ence canom'que^
Guillaume Durand, ou DurantU^ de l'qfdre des PpmlWi* ^aihs , jorgnit aussi l'étude du droit canonique à celle de la êcho^ Idetique.
La êcAplastique est moins une philosophie parlicolière qu'âne mÀhodé 4*Ai*$umentation sjllogîstique , sèche et serrée , soua laquelle on a réduit î'Aristotéli^me fourré de cent qiiestiona puériles.
La t&éologie scholaaUquê n'est que la même méthode appliquée aux objets 4® la théologie , mais embarrassée de Périp»- ^étisme.
Rien ne put garantir de cette peste la [urisprudence. A peine Cut-elle assujettie à la rigueur de la dialectique de Fééole , qu'on Ta vrt infectée As questions ridicules et de distinctions frivoles.
P'aiU,eurs on voulait tout ramener aux principes vraù eu sup** posés d'Aristote. '
Rizard Malumbra s'opposa inutilement à l'entrée ifi Ta êcho^ ioêtique dans l'étude du dfoit'civil et canonique : elle se fit.
Je n'ai rien à dire d'Alexandre d'Alexandrie , ni de Dinae de
.Garbo , sînoD que ce furent parmi ]e$ ergotears 4e lenr tempi deux hommes merveilleux*
Jean dé Pitris ou Quidort^ imagina une manière ^'expliquer la présence rëel|e du corps de «lésus-Christ au sacrement de Tautel. Il mourut eu 1 3o4 à Rome oii il avait été appelé pp^y rendre compte de ses sentimens.
Jean de NapUe ^ FrançoU de Mayronie , Jean BasepUe furent ^ublinies sur Tunivocité de l'être , U forme » la quiddité 9 \% qualité , et antres questions de la m^me importance.
Il fallait qu'un homme fût doué d'un esprit naturel bieu e^icellent pour résister au torrent de la echolastique qui f'ei^^^it fous les joiirs f et se porter k de meilleure? coun^issai^ces. G'e^t ^n éloge qu'on ne peut refuser à Xo^^, surnommé ^ scruUif^ur ; il se iivra à Tétude des pbéuomèues de H uature î uif is ce ne fut pas impufiémeut : ou intenta contre lui l'accusatiou compiupe de magie. La condition d'un homme de sens ét^it alors biep ç^isé— rable ) il fallait qu'il se condamnât lui-m^e k P*étrç qu'un fot , ou à passer pour sorcier.
j^niauld de ViUe^uue pequit ?vant l'^U i3p^. |l li|issa la êçholqetique ; il étudia 1^ philpsophie naturelle 9 la méd^^cine et la chimje. Il voj^gea d^ps la France sa patrie 9 «n ÏMke 9 ««* Çspagpe, en AHemagne, eu Asie et en Afrique. Il appris }V^> l'bébreu , le grec ; l'ignorance stupide et jalouse ne l'épio^gn^ pas. C'est une chose bien singulière que la fureur 9V9P l^qi^çlle des hommes qui ne savaient rien 9 s'eutétaiept à croira que qui-* conque n'était pas aussi bîte qu'eux 9 avait h\\ pacte «veç le dia^ ble. {.«es moins intéreisés k perpétuer l'ignorance 9 I|cçr44itaient surtout ces soupçons odieux. Arnauld de Yilleneuvç Içs pAçprisa d'abord ; mais lorsqu'il vit Pierre d'Apono entre lef ro^inf des inquisiteurs 9 il se méfia de la considération dont il ipuissait 9 et se retira dans la Siple* Ce fut là qu'il se livra à 9.9s longues opérations que les chimistes les plus ardens n'ont pas le cpureg^ de répéter. On dit qu'il eut le secret 4^ la pierre philo<|opb4le. Le temps qu'un homme instruit donnera k la lecture 4ç les ouvrages ne sera pas tout-à-fait perdu.
Ou nomme p^rmi le? ^cioloêtiquee de l'All^niagne 9 Conrad d'Qalber^ud. Il feut le louer dç fritte opcupé de la n^çrajlç ^ §i méprisée 9 fii n^ligéç de ses contenipor^ins9 pi^i? bien d^vafit^ge d'eu %voir pipins cherché Iç? vr^is précçptçs ^^ns Aristote quf dauf la natnre de l'homme, t^e go&t de Tutilç nç se porte p^ sur un objet s^çulement; Conrad joignit à i'étnde d^ la n^pr^e celle de la physique. Il était de To^rdre de S|. Pomiuiquç. Il satisfit à la curiosité des religieux en écrivant des cprps çélpstes,^ des élémens > ou simples ^ de quelques inixtçs , pu des minéra,u:|^
ou des yégétaiiT^ des aoîmaux K de lears organes » et de rkomùie.
Bibrach remarqua ]a cor r option de l'Eglise dans son oayrage de eapendo malo.
Eccard confondant Tes opinions d*Aristote avec les dogmes de Jésus^hrist, ajoutant de nouveaux mots à ceux qu^on avait àé\k inventés, tomba dans des sentimens hétérodoxes qne Jean XXII proscrivit.
Nous terminerons la seconde époque par Pierre de Dacia » et par Alphonse 7^ y roi de Castille.
Pierre de Dace fut astronome et calcnlatenr; il eut quelque teinture dliébreu et de grec.
Personne n*ignore combien Tastronomie doit à Alphcnee : qm est-ce qui n^a pas entendu nommer du moins les tables alphon* sines ? C'est lui qui considérapt les embarras de la sphère dé Ptolomée , disait que « si Dieu l'avait appelé à son conseil , il avrait M arrangé le ciel un peu mieux. »
Troieième période de la phiiaeophie ech^aeiique. Lorsque l'absurdité soit dans les sciences , soit dans les arts , soit dans la religion , soit dans le gouvernement , a été poussée jusqu'à un certain point , les hommes en sont frappés , et le mal commence à se réparer quand il est extrême. La philosophie et la théologie Bcholasiiçue étaient devenues un si abominable fatras y que les bons esprits ou s'en dégoûtèrent y ou s'occupèrent à les débrouiller.
OuiUaume Durand commença cette tâché. Il en fut appelé le docteur trèe^ésolu. Il eut des opinions particulières sur l'état des âmes après leur séparation d'avec le corps , et le concours de Dieu et de la créature. Il n'en admettait qu'un général ; se* Ion lui y un esprit est dans le lieu ; mais ce lieu n'est point déterminé. Il convient à son essence d'être partout. Sa présence à un corps n'est pas nécessaire , soit pour l'animer , soit pour le mouvoir. Sa hardiesse philosophique fit douter de son ortho* doxie et de son salut.
O&cam disciple de Scot y renouvela la secte des nominaux. On l'appela le docieur einguUer et inpincible ; il professa la théologie à Paris au commencement du quatorfiième siècle. Il eut des idées très-saines sur les deux puissances ecclésiastiques et civiles , et il servit avec sèle Philippe-le-Bel dans sa querelle avec Boniface.. Il en eut un autre sur la propriété des biens religieux avec le pape Jean XXII , qui Fanathématisa. Il viQt en France j chercher un asile y d'où il eut bient6t occasion de se venger de la cour de Rome y en achevant de fixer les limites de l'autorité du souverain pontife. Celui-ci eut beau renouveler nés excommunications y l'aggraver , briser des cierges , et le réaggraver y Occam persista à soutenir (pie le sonverain n'était sonuDÛa
qu'à Diea dans les choses temporelles. I! se montra en i33o k la coar de Tempereur Louis , qui Taccueinit , et à qui Occam dit : Déf(mdez'-moi de votre épie , et moi Je vous défendrai de ma plume. Il a écrit de la logique , ile la métaphysique et de la théologie. On luf reproche d'avoir fait flèche de tout ^ mêlant les pères et les philosophes , les auteurs spores et les auteurs profanes , les choses divines et les choses naturelles , les dogmes révélés et les opinions des hommes , le profane et le sacré y l'exotique et )e domestique , l'orthodoxe et l'hérésie ^ le vrai et le faux , le clair et Tohscur , plus scrupuleux sur son hut que sur les moyens.
Richard Suisset parut vers le milieu du quatorzième siècle. H s'appliqua aux mathématiques , et tenta de les appliquer à la philosophie naturelle ; il ne négligea ni la philosoplue , ni la théologie de son temps. Il entra dans l'ordre de Gtteaux en 1 35o. Rien ne s'alarme plus vite que le mensonge. C'est l'errenr et non la vérité qui est ombrageuse. On s'aperçtAt aisément que Suisset suivait une méthode particulière d'étudier et d'ensei^er, et l'on se hâta de le rendre suspect d'hétérodoxie. Le moyen qu'un homme sût l'algèbre , et qu'il remplit sa physique de caractères inintelligibles , sans être un magicien on un athée ? Cette vile et basse calomnie est aujourd'hui , comme alors , la ressource de Fignoranae et de l'envie. Si nos hypocrites « nos faux dévots l'osaient y ils condamneraient au fen quiconque entend les principes mathématiques de la philosophie de Newton , et possède un fossile. Snisset suivit la philosophie d'Aristote. Il commenta sa physique et sa morale; il introduisit le calcul mathématique dans la recherche des propriétés des corps , et publia des astronomiques. Il écrivit un ouvrage intitulé le calcula'^ teur. Il méritait d'être nommé parmi les inventeurs de l'algèbre, et il l'eût été, si son livre du calculateur eût été plus commun. On était alors si perdu dans des questions futiles , qu'on ne pouvait revenir à de meilleures connaissances. S'il jparaissait par hasard un ouvrage sensé , il n'était pas Iti. Comme il n'y a rien qui ne soit susceptible do plus ou de moins , Suisset étendit le calcul, d^ la quantité physique à la quantité morale. Il compara les intensités et les rémissions des vices et des vertus entre elles. Les uns l'en louèrent , d'autres Fen blâmèrent. Il traite dans son calculateur de l'intensité et de la rémission ; des difformes ; de l'intensité de l'élément doué de deux qualités inégales ; de l'intensilé du mixte; de la rarelé et de Ja densité ; de l'augmentation; de la réaction; de la puissance ; des obstacles de l'action ; du mouvement et du mimimum; du lieu de l'élément; des corps lumineux; de l'action du ^orpsjnmineux ; du mbavement local ;
6i8 se
d'qn 9Mlif^ pon-i^î^t^pt ; 4e rinjoctioii d'un ieigré suprême. Il Qç e'fgit plu9 ici y comme on voit j d'ecoeité , de qatddité , d'^çntî^ 9 ni d'aatcet tottisfs p«rei|lef . De qijelque manière qvt^ ÇuÎMet ait traité son «ujet, do jnoins il est important. li marque ime tét^aipgulière ; et je ne doute poipt qu'on-oe retroqy^t dans cet imteor le germe d'un grand noml>re d'idées dont on s'est fait hopmeur long-tf mps après lui.
Muridan professa la philosophie au temps ou Jeanne » épouse de PhiUppe-Ie*Sel , se déshonorait pur ses débauches et sa cruauté. Qn dit qu'elle appelait à elle les jeunes disciples de notre philosophe , et qu'après les avoir épuisés entre ces bras , elle Jes faisait pré(:ipiter dans la Seine. Qn croit que Buridan , qui ypjait avec chagrin spo école se dépeupler de tpus ceux qni y ei^tpaifiiit avec upe figure agréable , osa leur proposer cet eiLcmple d'un «ophism? de position ; fié^nam inletficere noUu , 4im0r^f honum est; ob le verbe timerf repfermé eptre deux virgules, pfift également sç rapporter # ce qui précède ou à ce qui ^uit» et présenter deux sens en même temps très^pposés. Quoi qu'il Qn soit , il se sauya de France en Allemagne. Tout le monde connaît spp sophisme 4^ ^^^W placé eptre deux bottes égales de foin.
M^9ile d'tnghf^ fut copdisciple de Purid^p , et défenseur comme lui de l'opinion de? nqminap>[.
. GtimAer Ifuley fut appelé le doeifur penpicu. \\ écrivit de la vie et des mcpnrs des-pbilofophes , deppis Thal^ jusqu'à Sepèqne î auvr^e médiocre. H fut successivement réalistp et nominal.
pierre (fe jUêùfc (ut encpre plus connu parmj lef théologiens qpe parmi les pbiloçopt^e^* I| naquit ep i35o. Il fut boursier aa collège de Navarre , doctepr en i38o; successivement principal, professeur, maitre de Gerson et de Clémangif ; défenseur de l'ipun^culée conception , chancelier de l'université , aumôpier de Charles YJ , trésorier de la §ainte«<Ihapelle , évique > protégé de bonifisce I^ et de fienott X}II , père, du concile de fise et de ^[lonstançe , et cardinal. U fut tntété d'astrologie. Tout tourne « mal d^ps les e^priU genches; il fut conduit 4 eette folie par les liyi^? qu'Ariftote a écrits de la nature de l'âme 9 et par qpelque connaissance q«'i| arait des mathématiques. Il lisait tou9 les grand9 évépemei^ dans les astre».
Jêc^n ^e^$el Ganêfsri naquit à Croningue. Il eut des lettres ; il spt les lapgpes anciennes et, ni^erne?, le grec, le la^in , l'hébreu , l'^rebe 9 le syrieqne , le chaldéen : il parcourut l'ouvrage de Platon. Il fut d'abord scotiste , pnis occamiste. On ne conçoit pas comment cet homme ne prit pas dans Platon le mépris
s C 6ig
de la Wbârie êchoicutifue. Il eut nu moips le coarigf de préfiorer Fautorité de la raison à celle dç ïhoipaa , de Bon^yeIlt^re , et des antres docteurs qu*on lui opposait qi^elquefpis. Qn pourrait presque dater de son temps la réforme de la 9C^la$tiq¥^- Cet homme ayait plus de fo^fi^ qu^l n'en fallait» pour ètfe persécuté, et il le fiit.
Gabriel Biel naquit à Spire. Il forma la ^qisiçine période dç la philosophie ecnolasiique.
Nous n'avons rien de particulier ^ en ^irç , pon f\vfl que de Jean Botrell^ de Pierre de F'erberia^ de Jear^ Conlhoijf , 4^ Gré' goire {TArimini , èî Alphonse Wcfrgoê , dç Jean Capréolue , de Jérôme de Éerrarie , de Martinua Magieier^ de Jear^ RcufUjn^ de Jacques jtlmain , de Roberi ffolcolh, de Nicolae d^OrbilU , de Dominique de flandres , de Jîaurice rAibèmois , et d'une infinité d'autres , sinon qu'il n'y eut jamais tant de pénétration mal employée, et tant d'esprits gâtçs ^t perdue, que sous la duîrée de la philosophie scholastique.
Il suit de ce qui précède , que cette méthode détestable d'enseigner et d'étudier infecta toutes les sciences et toutes leà contrées.
Qu'elle donna naissance à une inQnité d'opinions on puériles, on dangereuses.
Qu'elle d^rada la philosophie.
Qu'elle introduisit le scepticisme par la facilité qu'on ayait de défendre le mensonge , d'obscurcir la yérité , et de disputer sur une même question pour et contre.
Qu'elle introduisit l'athéism^ spéculatif et jvratiqiie.
Qu'elle él^ranla les principes àf la moi^ale.
Qu'elle ruina la yéntable éloquence.
" Qu'elle éloi^a les meilleurs çspriu de^ bonnes é^tides.
Qu'elle entraîna le mépris des auteurs anciens et modemei.
Qu'elle donna lieu â l'.A^tote1is9ie q^i dufi^ ^ ^ng-temi>f > et qu'on eut tapt 4^ p^i^e ^ détruire*
Qu'elle exposa ceu^ qoi ayaient quelque ^inture de bonne doctrine, aux accusations \e^ plus grayes, e^ aux peifséçutions les plus opiniâtres.
Qu'elle encouragea ^ l'astrologie jad|idi|ife*
Qu'elle éloi|^a d^ la YÔrft^le intelligence des ony/ages et 4«8 sentimens d'Aristote. "
Qu'elle réduisit toutes les çoQi^issanceil sous on aspect ba^r* bare et dégodtant.
Que la protection des grands , les djguità ecclésiastiaues e% séculières , les titres honorifiques , les places len plus importantes , la considération > les dignités , la fortune » «ccord^ à
feo se
de misérables dîsputeurff , achevèrent de dégaûter. les bons esprits des cooDais&ances plus solides.
Que leur logique n'est qu'une sophisticaitterie puà*ire.
Leur physique un tissu d'impertinences.
Leur métaphysique un galimatias ininteîligtble.
Leur théologie naturelle ou révélée ; leur morale , leur forisprudence , leur politique , un fatras d*idées bonnes et maovaises.
En un mot , que cette philosophie a été une des plus grandes plaies de l'esprit humain.
Qui croirait qu'aujourd'hui même on n'en est pas encore bien guéri ? Qu'est»ce que la théologie qu'on dicte sur les bancs ? Qu'est-ce que l'a philosophie qu'on apprend dans les collcges ? La morale ^ cette partie à laquelfe tous les phiFosophes anciens se sont principalement adonnés , y est absolument oubliée. Demandes à un feune homme qui a fait son cours , qu'est-ce que la matière subtile ? Il vous répondra ; mais ne lui demandez pas qu'est-ce que la vertu? il n'en sait rien.
SCHOOUBIAK,s. m. ( Hlsi. mod.), secte qui s'est élevée parmi les Musulmans ; ceux qui la professent disent qu'il ne faut faire aucune acception des orthodoxes aux hétérodoxes | qu'il faut en user également bien avec tous, et qu'il n'appartient qu'à Dieu de scruter les reins et les esprits. Ainsi l'on voit que si la falie est de tout pays > la raison est aussi de tout pays. Yflrilà des hommes autant et plus entêtés de leur religion qu'aucun peuple de la terre , prêchant la tolérance à leurs semblables ; on hes accuse , comme de raison , d'incrédulité , d'indiffi»rence , et d'athéisme ; ils sont obligés de se cacher de leur doctrine ; on les persécute ; et cela parce que les prêtres "étant les mêmes partout , il faut que la tolérance soit détestée partout.
SCRUPULE , s. m. {Gramm,)y jugement incertain d'une action, •n conséquence duquel nous craignons qu'elle ne *soit mauvaise, et nous hésitons à la faire. Les gens à scrupule sont insupportables à eux-mêmes et aux autres ; ils se tourmentent sans cesse, et t'offensent de tout. Ce vice est la suite du peu de lumières , du pen de sens , de la pusillanimité , de l'ignorance , et d'une fausse opinion delà religion et de Dieu.
Si l'on était plus édairé, on verrait distinctement le parti qn'il y aurait à prendre ; si l'on avait plus de courage , on ne balancerait pas à agir ; si l'on avait de Dieu l'idée d'un être miséricordieux et bienfaiMnt, on se reposerait tranquillement sur le témoignage de sa conscience , fortement persuadé que cette- voix de Dieu qui parle au dedans de' nous , ne peut jamais être en contradiction avec la même yoix de Dieu , soit qu'elle se fasse
entendre dans les livres saints y soit qu'elle s'adresse à nous par la boache des prophètes y des saints , des anges mêmes.
Il y a des scrupules de toute espèce; on n'en est pas seulement tourmenté en morale , il y en a dans les sciences et dans les arts. tJn géomètre scrupuleux s'impose la nécessité de démontrer des propositions dont l'évidence frappe tout homme qui entend les termes ; je ne sais à quoi servent ces démonstrations , dont chaque proposition prise séparément , n est ni plus ni moins claire que l'énoncé du théorème ou du problème^ et dont l'ensemble Test moins , par la seule raison que pour être saisi , il suppose quelque contention d'esprit , que l'énoncé ne demande pas.
Un écrivain scrupuleux , modifie presque toutes ses propositions , il craint toujours de nier ou d'affirmer trop généralement, et il écrit froidement 3 il n'est jamais content , a'il n'a rencontré l'expression et le tour de phrase le plus propre à la chose qu'il énonce ; il ne se permet aucune inversion forte , aucune expression hardie ; il nivelle tout , et tout devient sous son niveau égal et plat.
SCYTHES , THR ACES et GÈTES , Philosophie des. ( Hist. de la Philosophie). On appelait autrefois du nom général de Scythie , toutes les contrées septentrionales. Lorsqu'on eut distingué le pays des Celtes de celui des Scythes^ on ne comprit plus sous la dénomination de Scythie y que les régions hyperboréennes situées aux extrémités de l'Europe. Ployez à l'article Celtes , ce qui concerne la philosophie da ces peuples. Il ne faut entendre ce que nous allons dire ici sur le même sujet y que des habitons les plus voisins du p61e y que nous avons connus anciennement dans l'Asie et l'Europe.
On a dit d'eux qu'ils ne connaissaient pas de crime plus grand que le vol ; qu'ils vivaient sous des tentes ; que laissant paître au hasard leurs troupeaux y la seule richesse qu'ils eussent , ils n'étaient siirs de rien s'il était permis de voler ; qu'ils ne faisaient nul cas de l'or ni de l'argent; qu'ils vivaient de miel et de lait | qu'ils ignoraient l'usage de la laine et des vétemens ; qu'ils se courraient de la peau des animaux dans les grands froids ; qu'ils étaient innocens et justes ; et que réduits aux seuls besoins de la nature , ils ne désiraient rien an-deUi.
Nous nous occuperons donc moins dans cet endroit , de l'histoire de la philosophie , que de l'éloge de la nature humaine , lorsqu'elle est abandonnée à' elle-même, sans loi , sans prêtres et sans roi.
Les Scythes grossiers ont joui d^un bonheur que les peuples de la Grèce n'ont point connu. Quoi donc! l'ignorance des vices serait-elle préférable à la connaissance de lavertu^ et lesh9mmes
jevieniient-ils niëchans et iballieureuz , à mesure que leur espit ie perfectionne et que les simulacres de la divinité Se dégrossissent parmi eux ? Ù j avait sans doute des Imes bien perfides et bien nioirés autour au Jupiter de Phidias ; mais la pierre brute et informe itL écythe fut quelquefois arrosée du sang humain. Cependant, i parler vrai, j*àime mieux un crime atroce et momentané , qu'une corruption policée et permanente; un violent accès de fièvre , que des tâches de gangrène.
\j^ Scyiîies ont eii quelque idée dé Dieu, tls ont admis une autre vie ; ils en concluaient qu'il valait mieux mourir que de vivre : cette opinion ajoutait à leur courage naturel. Us se réjouissaient à la vue d'un tombeau.
Le nom ^Aharii , ucythe hyperboréen , prêtre d'Apollon , et fils de Scutè , fui célèbre dans la Grèce. Qui est-ce qui n'a pas entendu parler de la flèche merveilleuse à l'aide de laquelle il traversait sans peine les contrées les plus éloignées ; de ses vertus contre la peste ; du voyage d'Abaris en Grèce et en Italie; de son entretien ayec Pjthagore; du don qu'il lui fit de sa flèche ; des Conseils qu'il reçut du philosophe en échange? Pjlhagorè reçoit le présent d'Abaris avec dédain , et lui montre sa cuisse d'or. H apprend au barbare la physique et la théologie ; il lui persuade de substituer & ses exstispices , la divination par les nombres. On les transporte tous les deux à la cour de Phalaris; ils y disputent; et il se trouve presque de nos jours <ie graves personnages qui , partant de ces fables comme de faits historiques bien constatés , cherchent à fixer l'époque de la fameuse pesle de la Grèce , le règne de Phalaris et l'olympiade de Pythagore.
S'il y eut jamais un véritable Abaris ; si cet homme n'est j^as un de ces imposteurs qui couraient alors les contrées , et qui en imposaient aux peuples grossiers , il vécut dans la iij*. olympiade.
Au reste , dans les temps postérieurs , lorsque la religion chrétienne s'établit, et que toutes les Sectes des philosophes s'élevèrent contre elle , on né manqua pas de réveiller, d'orner tous ces prétendus iniracles , et dé les opposer a ceux de Jésus-Christ. P^cjtt dans Origène avec quel succès.
Anacharsis est mieux connu. Il était êcyihe^ fib de Caduste et d'une grecque , frère du roi des Perses , et de cette tribu de la dation qu'on appelait nomades y de leur vie errante et vagabondé; il préféra l'étude de la philosophie à l'empire. Il vint à Athènes la première anné^ de la xlvij*. olympiade; il y tronra Toxaris un de ses compatriotes , qui le présenta à Solon qui gouvernait alors, et qui eut occasion de s'apercevoir qu'nn êcyihê ne manquait ni de lumières , ni de sagesse. Solon se plut à
se 623
instruire Aùacliarsis, à Tintrodaire dam les plus graiides maisons d'Athènes ; et il réussit à lui procurer de rèstime et de la considération an point qn'il fut le seul barbare à qni les* Athéniens accordèrent le droit de bourgeoisie. Dé son côté Anacharsis reconnut ces services par l'attachement le plus vrai y «t par l'imitation rigoureuse des vertus de son bienfaiteur ; ce fut nU honmie ferme et sentencieut. Les Greès en ont raconté bien des fables. Anacharsis ne se fixa point dans Athènes y il voyagea : il étudia les mœurs des peuplée, et reprit le chemin de soii pajs par Cizicjue , oil il promit des sacrifices à la libère des dieux dont où célébrait la fête dans cette ville , si elle lui accordait un heureui retour. Arrivé en Scjthie , il satiifit à son vœu ; mais ses con^ patriotes qui abhorraient les mœurs étrangères, en furent indignés ; et Saulnis son frère , lé per^a d'une flèche. Il disait eh mourant : « La sagesse qui a fait iha sécurité dans la Grèce , a » fait ma perte dans la Scythie. » Parmi les sciences auxquelles il s'était appliqué , il n'avait pas négligé la médecine. Ce ne fut point à proprement parler , an philosophe systématique ; mais un homMe de bien. Comttie il était deviné par sa naissance aut premiers postes y il avait tourné $eé réflexions particulièt'emeiit vers la politique et là religion. Il écHvit en vers , car c'était l'usage de son temps , des lois y dé la sobriété et de la gUerre. On lui fait honneur de quelques intentions mécaniques. Les épttves qu'oa lui attribue , sentent l'école des sophistes.
La réputation des Grées avait attiré Toxaris dans Athènes. Il quitta ses parens , sa femme et ses énfans , pour venir considérer de près des hommes dont il avait entendu tant de merveilles. Il s'attacha à Solon , qui ne lui refusa point ses conseils. Ce législateur trouva même dans cet homme tant de droiture et de candeur , qu'il ne put lui refuser une amitié forte et tendre. Toxaris ne retourna point en Scythie; il eut en Grèce la réputation de grand médecin. Dans le temp's de la peste , il appat-ut en songe à une femme à qui il révéla que le fléau cesserait , si on répandait du vin dans les carrefours ; on le fit, et la peste cessa. On sacrifiait tous les ans, en mémoire de cet événement, un cheval blanc sur sou tombeau, oh quelques malades de U fièvre obtinrent lenr guérison.
Mais personne n^eut éutàiit de célébrité et d'autorité chez les Scythes^ que le gète Zamoliis. Il fut le fondateur de la philosophie parmi eux» Il y accrédita la transmigration des Ames , système qu'il avait appris dé Pythagore , ou Pythagore de lui; il ^en servit pour nccroître leur valeur , par le sentiment de Timmortalité. Les Thraces et tous les Barbares l'inspiraient à leurs enfans dès la première jeuties^e. Lei Oitei à qiti il avait donné
dei lois , It pincèrent an rang des dieux. On loi inititoa des sacrifices bien étranges. A certains jours solennels on prenait des hommes , on les prA:ipitait , et d'autres les recevaient en tom* bant sur la pomte de leurs javelots : voilà ce qu'ils appelaient snpoyer à tamolxiê.
Il soit de ce que nous savons d'Anacharsis , de Toiaris et de Zamoixis , que ces hommes furent moins des philosophes que des législateurs.
Il ne faut pas porter le même jugement de Dicéneus ; celni-d joignit k l'art do gpuvémer , la connaissance de Tastronomie , àt la morale et de la physique. Il fut contemporain dn roi Bérébeste qui vivait en même temps que Sjlla et Jules-César.
Les Scythes , les Gètes et les Thraces furent instruits aatant que peuvent Vêtre des peuples qui vivent toujours en armes. SÉANCE, s. f. ( Oramm, ), action de celui qui s'assied ; place oh l'on permet de s'asseoir ; droit d'occuper une place et d'assister à quelque assemblée; lieu et temps de l'assemblée des compagnies ; vacations de juges Y de commissaires , d'huissiers, d'experts, etc. On dit donc , nous lui avons accordé séance parmi nous ; les ducs et pairs ont droit de séance à la grand'chambre , et ils entendent mal leur intérêt et celui de la nation de n'en pas m^ plus souvent ; des séances qui ont duré six mois ont épuisé la succession , miné les créanciers et les mineurs, absorbé tout ce qu'il y avait et au-delà , et n'ont pas fini les affaires; on leur accorde tant par séance ; nous avons fait une longue sécmce ; je n'aime pas ces corvées-là ni de table , ni de jeu , je suis excédé à la fin de ces séances , etc.
SÉANT , adj. ( Gramm. ) , c'est la même chose que Unant séance ou assisiance. Le roi séant à son lit de justice ; les grands jours sont séans à Poitiers; les états de Bourgogne séante dans un temps on le pape était séant à Avignon.
Séani se prend trës-diverseraent ; il est synonyme à décmnt^ convenable. Il n'est pas séant d'accepter quelqme chose pour un service rendu , à moins de plusieurs circonstances : premièrement, il ne faut pas demander une injustice , parce qu'il ne Hui jamais être injuste; secondement, il faut avoir assez de crédit auprès de celui qu'on sollicite , pour n'être pas un imposteur , parce qu'il ne faut point ajouter l'effronterie à l'impertinence ; il ne £iut pas extorquer de celui qu'on protège le prix de sm protection , et une marque de reconnaissance qui l'écraserait, parce qu'il faut avoir de l'humanité ; il ne faut pas soi-même être opuleni , car alors ce serait uue rapacité insupportable. Saaia ces conditions , la chose devient ou mauvaise ou peu séante SECOURS {HiH. accUs. mod, ), c'est le nom que les fana-
Digiti^ed by VjOOQIC
tiques modernes de France, ^ipfe\é$ contfuhionnaires ^ donnent à divers tourmens qae l'on fait endurer aux personnes qui sont sujettes aux convulsions , et qui dans les instans oii elles prétendent en être saisies, assurent que ces tourmens leurs procurent un vrai soulagement. Ces prétendus secours consistent tantôt à recevoir plusieurs centaines de coups de bûche contre l'estomac; tantôt à recevoir des coups d'épée dans les bras , dans le ventre, et dans d'autres parties du corps ; tantôt k se faire piquer les bras avec des aiguilles ou des épingles } tantôt à se laisser fouler rudement anx pieds; tantôt à se faire serrer fortement avec une corde , etc. Dans ces dernières années on a vu des convnlsionnairea se faire attacher sur des croix avec des cloux , qui , de l'aveu des spectateurs les moins prévenus , leur perçaient très-réellement les pieds et les mains , et leur causaient des douleurs que ces malheureuses victimes de la fourberie avaient bien de la peine à masquer à des yeux attentifs ; cependant elles prétendaient que tout cela ne leur faisait aucun mal , et qu'au contraire elles y trouvaient un très-grand soulagement. Ces convulsionnaires » après avoir été ainsi attachées en croix pendant quelques heures qu'elles employaient en prières é jaculatoires , et en exhortations mystiques et prophétiques , sur les maux de l'Église, finissaient quelquefois par se faire percer le côté , à l'imitation du Sauveur du monde ; après quoi on les détachait de la croix , et elles affectaient d'avoir oublié tout ce qui s'était passé , et d'être satisfaites des supplices qu'elles venaient d'éprouver. Tous ces faits incroyables sont attestés par un grand nombre de témoins non suspects , et très-peu disposés à s'en laisser imposer ; les gens éclairés n'ont vu dans tout cela que des femmes séduites par des imposteurs intéressés , ou par des fanatiques aveugles; ib ont pensé que- le désir du gain déterminait des pauvres femmes à se laisser tourmenter, et à jouer une farce indécente et lugubre , dont le but était de persuader que le Tout^Puissant prenait visiblement en main la cause des appelans de la constitutidn Unigenitus , et qu'il opérait en leur faveur des œuvres surnaturelles. Le gouvernement avait pris le parti de dissimuler pendant quelque temps la connaissance qu'il avait de ces extravagances ; mais les mystères de la religion chrétienne indignement joués par les prétendus convulsionnaires , ne lui ont pas permis de tolérer plus longtemps de pareils abus. Foysz CoivvuLSiorrN aires.
. SENSATIONS, s. f. ( Méiaphysiq.) ; les sensaiions sont des impressions qui s'excitent en nous à l'occasion des objets extérieurs. Les philosophes modernes sont bien revenus de l'errinir grossière qui revêtait autrefois les objets qui sont hors de nous des diverses sensations que nous éprouvons à leur présence. 3. , 40
6iÇ SE
Toute êênêoihn ett une perception qui ne savrait fe trouver ailleurs que daiit un esprit , c'est-à-dire , dass uoesaktance qui se sent elle-même , et qui ne peut agir ou pàtir sans s'en apercevoir immédiaUment. Nos philosophes vont pins Imn; ils voas font très^bien remarquer que cette espèce de perception que l'on nomme semaaiion est très-difierente d'un c^é de celle qn'on nomme idée , d'autre cdté des actes de la volonté et des passions. Les passions sont bien des perceptions confuses qui ne représentent aucun objet; mais ces perceptions se terminant à l'âme même qui les produit , l'âme ne les rapporte qu'à elle-même , elle ne s'aperçoit alors que d'elle-meae , comme étant a&ctée de différentes manières , telles que sont la joie ^ la tristesse ^ le désir , la haine et l'amour. Les senêoeions au contraire que l'âme éprouve en soi , elle les rapporte à l'action de quelque cause extérieure , et d'ordinaire elles amènent avec elles l'idée de <pielque ob)et. Les sensations sont aussi très-distinguées des idées.
1 ^, Nos idées sont clair<es ; elles nous représentent distinctement quelque objet qin n'est pas nous : au coptraire , nos sensations sont obscures; elles ne nous montrent distinctement aucun objet , quoiqu'elles attirent notre âme comme hors d'elle-même ; car tontes les fois que nous avons quelque sensation , il nous parait que quelque cause extérieure agit sur notre âme.
a®. Nous sommes maîtres de l'attention que nous donnons k nos idées ; nous appelons celle-ci , nous renvoyons celle-là ; nous la rappelons , et nous la faisons demeurer tant qu'il nous plaît; nous lui donnons tel degré d'attention que bon noos semble : nous disposons de toutes avec un empire aussi souverain, qu'un curieux dispose des tableaux de son cabinet. 11 n'en va pas ainsi de nos sensations ; l'attention que n6vs leur donnons est involontaire, nous sommes forcés de la leur donner : notre âme s'y applique, tantôt plus , tantôt moins , selon que la sen^ sâ/ion elle-même est ou faible ou vive.
3"». Les pures idées n'emportent aucune sensation , pas même celles qui nous représentent les corps ; mais les sensations ont toujours un certain rapport à l'idée du corps ; elles sont inséparables des objets corporels, et l'on convient généralement qu'elles naisaent à l'occasion de quelque mouvement des corps , et en particulier de celui que les corps extérieurs communiquent an nôtre.
. 4*. Nos idées sont simples , ou se peuvent réduire à des perceptions simples ; car comme ce sont des perceptions claires qui nous offrent distinctement quelque objet qui n'est pas nous , noos pouvons les décomposer jusqu'à ce que noos venions à la perception d'an objet simple e^ uoique , qui est comme un point que
nous «percerons tout entier d'une seule vue. Nos êen9cUipn$ au contraire sont confuses; et c'est ce qui fait conjecturer 9 que ce ne sont pas des perceptions simples , quoi qu'en dise le célèbre Locke. Ce qui aide k la conjecture > c'est que nous éprouvons tous les jours des aensafions qui nous paraissent simples dans le moment même 9 mais que nous découvrons ensuite ne Titre nullement. On sait , par les ingénieuse^ e)Lpérience« que le fameux chevalier Newton a faites avec le prisme , qu'il n'y a que cinq couleurs primitives. Cependanjt , du différent mélange de ces cinq couleurs , il se forme cette diversité infinie de couleurs qjue Ton admire dans les ouvrages de la nature 9 et dans ceux d|Bs peintres 9 se$ imi^tateurs et ses rivaux 9 quoique leyr pinceau le plus i^énieux ne puisse jamais l'égaler. A cette variété de couleurs 9 de teintes , de nuances , répondent autant de sensalionê distinctes , que nous prendrions pour senisations simples 9 aussi^bieu que celles du rouge et du vert 9 si les expériences de Newton ne démontraient que ce sont des perceptions composées de celles des cinq couleurs originales. Il en est de xnènxe des tons dans la musique. Deux ou plusieurs tons de certaine espèce venant à frapper en même temps l'oreille , produisent un accord : une oreille fine aperçoit à la fois ces tons difierens 9 sans les bien distinguer; ils s'y unissent et s'y fondent l'un d^ns l'autre ; ce n'est proprement aucun de ces deux tons qu'elle entend; c'est un mélange agréable qui se fait des deux , d'oU résulte une troisième sensation 9 qui s'appelle accord 9 symphonie.: un homme qui n'aurait jamais ouï ces tons séparément , prendrait la sensatiot^ que fait naître leur accord pour une simple perception. £Ile ne le serait pourtant pas plus que la couleur violette 9 qui résulte du ronge et du bleu mélangés sur une surface par petites portions égales. Toute éenêoHon ^ ceHe du ton, par exemple, ou de la lumière en général 9 quelque simple , quelque indivisible qu'elle nous paraisse 9 est un composé d'idées 9 est un assemblage ou amas de petites perceptions qui suivent dans notre âme si rapidement, et dont chacune s'y arrête si peu 9 ou qui s'y présentent à la fois en si grand nombre , que l'âme ne pouvant les distinguer l'une de l'autre 9 n'a de ce composé qu'une seule perception très-coqfuse 9 par égard aux petites parties on perceptions qui forment ce composé ; mais d'autre côté , très-claire , en ce que l'âme la distingue nettement de toute autre suite ou assemblage de perceptions; d'oii vient que chaque sensaiion. confuse , k la regarder en elle-même 9 devient très-claire 9 si vous Topposes k une sensation différente. Si ces perceptions ne se succédaient pas si rapidement l'une à l'autre , si elles ne s'offraient pas k la foisen si grand nombre, si Tordre dans lequel elles s'offrent et se succè*
dent ne dépendait pas de celui des mouyemens extérieurs , s'il éuit au pouvoir de rame de le changer ; si tout cela était, les sensaHons ne seraient plus que de pures idées , qui représenteraient divers ordres de mouvement. L'âme se les représente bien, mais en petit , mais dans une rapidité et une abondance qui le confond , qui Tempêche de démêler une idée d'avec Tautre , quoiqu'elle soit vivement frappée du tout ensemble , et qu'elle distingue trës-nettement telle suite de mouvemens d'avec telle autre suite , tel ordre , tel amas de perceptions d'avec tel autre ordte et tel autre amas.
Outre cette première question , ou Ton agite si les seruaHom sont des idées, on en peut former plusieurs autres, tant cette matière devient féconde , quand on la creuse de plus en plus.
I*. Les impressions que notre âme reçoit à l'occaS\pn des objets sensibles , sont-elles arbitraires ? H paraît clairement que non , dès qu'il y a une analogie entre nos sensaHons et les mouvemens qui les causent , et dès aue ces mouvemens sont , non la simple occasioii , mais l'objet même de ces perceptions confuses. Elle paraîtra cette analogie , si d'un côté nous comparons ces sensations entre elles ^ et si d'autre côté nous comparons entre eux les organes de ces sensations, et l'impression qui se fait sur ces difierens organes. La vue est quelque chose de plus délicat et de plus habile que l'ouïe j l'ouïe a visiblement un pareil avantage sur l'odorat et sur le goût ; et ces deux derniers genres de sensation l'emportent par le même endroit sur celui du toucher. On observe les mêmes différences entre les organes de nos sens, pour la composition de ces organes, pour la délicatesse des nerfs, pour la subtilité et la vitesse des mouvemens , pour la grosseur des corps extérieurs qui affectent immédiatement ces organes. L'impression corporelle sur les organes des sens , n'est qu'un tact plus ou moins subtil et délicat , à proportion de la nature des organes qui en doivent être affiectés. Celui qui fait la vision est le plus léger de tous : le bruit et le son nous tpuchent moins délicatement que la lumière et les couleurs ; l'odeur et la saveur encore moins délicatement que le son ; le froid et le chaud , et les autres qtlalités tactiles , sont l'impression la plus forte et la plus rude. Dans tous , il ne faut que differens degrés de la même sorte de mouvement, pour faire passer l'âme du plaisir k la douleur ; preuve que le plaisir et la douleur ,* ce qu'il y a d'agréable et de désagréable dans/ios sensations , est parfaitement analogue aux mouvemens qui lès produisent , ou , pour mieux dire , que nos sensations ne sont que la perception confuse de CCS divers mouvemens. D'ailleurs, à comparer nos sensations eutre elles, ou y découvre des rapports et des difiISrences qui
marquent «ne analogie parfaite avec les monvemens qui les produisent , et avec les organes qui reçoiyéh.t ces mouyemens. Par exemple « l'odorat et le goût s'avoisinent beaucoup, et tiennent asses de Tun et de l'autre. L'analogie qui se remarque entre les sens et les couleurs est beaucoup plus seosible. Il faut à présent venir atix autres questions , et estrer déplus en plus dans la nature des senaaiions.
Pourquoi , dit-on , Tâme rapporte-t-elle ses senêotions à quelque cause extérieure? Pourquoi ces sensaHons sont-elles inséparables de ridée de certains objets ? Pourquoi nous imprimentelles si fortement ces idées , et nous font-elles regarder ces objets» comme exîstans bors de nous? Bien plus , pourquoi regardons-aous ces objets non*seulement comme la cause, mais comme le sujet de ces êënêoHansl D'où, vient enfin que la aensaiion est si mêlée avec l'idée de l'objet même , que quoique l'objet soit distingué de notre âme , et que la êenê€Uion n'en soit point distinguée , il est extrêmement difficile , ou même impossible à notre Ame 9 de détacher la senaaiion d'avec l'idée de cet objet ; ce qui m principalement lieu dans la vision. On ne saurait presque pas plus s'empêcher , quand on voit un cercle ronge , d'attribuer au cercle la rougeur qui est notre frofTt.sensaiion , que de lui attribuer la rondeur , qui est la propriété du cercle même. Tant de questions à éclaircir touchant les sensaiiona y prouvent assez combien cette matière est épineuse. Voici à peu près ce qu'on j pent répondre de plus raisonnable.
Les êensaiions font sortir l'âme hors d'elle-même , en hii donnant l'idée confuse d'une cause extérieure qui agit sur elle , parce que les sensations sont des perceptions involontaires ; l'Ame en tant qu'elle sent est passive , elle est le sujet d'une action ; il y a donc hors d'elle un agent. Quel sera cet agent? H est raisonnable de le concevoir proportionné à son action , et de croire qu'à différens effets répondent de différente^ causes ; que les sensations sont produites par des causes aussi diverses entre elles , que le sont les sensations mêmes. Sur ce principe , la cause de la lumière doit être autre que la cause du feu ; celle qui excite en moi la sensation du jaune , doit n'être pas la même que celle qui me donne la senseUion du violet.
Nos sensations étant des perceptions représentatives d'une infinité de petits monvemens indiscernables , il est naturel qi^'elles amènent avec elles l'idée claire ou confuse du corps dont celle du mouvement est inséparable , et que nous regardions la matière en tant qu'agitée par ces divins mouvemens y comme la cause universelle de nos sensations y en même temps qu'elle en est l'obj«t.
Ub€ autre consi^ueiice qui n'est {lâs ftionif natweUe , c'est qa'il arrire de là que nés sensationê sont la preuve la plus couvaiffcante que n<»os ayons de Texislence de la matière. C'est par elles qao Dieu nous avertit de notre «xîsteBce^ car qvmqne Dieu s6it la cause universelle et immëdiate qui agit sur notre âme , snr laquelle , quand on y peusif , ou yoit bien que la matiëre ne peut agir réellement et physiquement ; quoiqu'il sttftse des seules êenêoiionë que nous tecetons à chaque monieitt , pour démontrer qu'il y a hors de nous un esprit dont le pouvoir est infini; cependant la raison pour laquelle cet esprit tont^puissant assuî^tit notre âme à cette suite si variée , mais si téglée , de perceptions coofbses , qui n'ôilt que de» mouvemens pour objet , cette raison ne peut être prise d'ailleurs , que de ces moo?«m«i» mêmes , qui arrivent en effet dans la matière actuellement esi>* tante; et le but de l'esprit infini , qui n'agit fatuais au hasard , ne peut être antre , tpae de nous ftianifestér l'etistence de cette matière avec ces divers mouvemens. Il n'y a point de voie plus propre pour nous instruire de ce fait. L'idée seitle de la matière, nous découvrirait bien sa ns^ure, mais ne nous appi^endrait jamais aon existenee , puisqu'il ne lai en point essentiel d'exister. Mai* l'application involontaitr de notre âftee à cette idée , revêtue de celle d'une infinité de nîodificàtions et de mouvement successifs, qui sont arbitraires et accidentels à cette iéés , nous cotl-' duit inhitliblement à crofre qu'elle existe avec toutes ses divet^es modifications. L'âme conduite par It Cféateut' dans cette wéxté réglée de perceptions , est convaincue qu'il doit y avoir nn monde matériel hors d'elle , qui soit le fondement , la cause eiemplairé de cet ordre , et évec lequel ces perceptions aient un rapport de vérité. Ainsi , quoique dans l'immense variété d'objets que les sens présentent k notre esprit , Dieu seul agisse âur notre esprit , chaque objet seUsiblè avec toutes ses propriétés, peut passer pour la cause de là senâation que nous en avons ; parce qu'il est la raison Suffisante de cette perception , et le fbndement de sa vérité.
Si vous m'en deuiéndet là raison , je vous répondrai que c*est , 1^ Parce que nous éprouvons dans mille occasions qu'il y a des sensations qui entrent par force dans uoh*e fttUe, tandis qa'il y en a d'autres dont nous disposons librement , soit en les rappelant, soit en les écartant , selon qifil nous en prend envie. Si à midi je tourne les yeux vers le soleil , je ne saurais éviter de recevoir les idées que la lumière du soleil produit alors en moi : au lieu que si je ferme les yeux , on que je ^ois dans une chambre obscure , je peux rappeler dans mon esprit quand je Ttn% les idées de la lumière ou du soleil ^ que des sensations prljcédentes
ayaient placées dans ma mémoire ; et que je peux quitter ces idées , quand je veux , pour me fixer à l'odeur d'une roae , ou an godt du sucre. H est évident que cette diversité de voies par lesquelles nos sefisalionê s'introduisent dans l'âme y suppose que les unes sont produites en nous par la vive impression des objets extérieurs , impression qui noms maîtrise , qui nous prévient , et qui nous guide de gré ou de force ; et les autres par le simple souvenir des impressions qu'on a déjà ressenties. Outre cela il n'y a personne , qui nO" sente en elle-même la diffirence qui se trouve entre contempler le soleil , selon qu'il en a l'idée dans sa mémoire y et le regarder actuellement : deux ckoses , dont la perception est si distincte dans l'esprit, que peu de ses idées sont plus distinctes les unes des antres. Il reconnaît donc certain nement qu'elles ne sont pas toutes deux nn e&t de sat mémoire ^ on des productions de son esprit , on de pures fantaisies formées en lui-même ; mais que la vue du soleil est produite par une cause.
2*. Par(^ qu'il est évident qme ceux qni sont destitués des organes d'un certain sens, ne peuvent jamais faire que les idées qui appartiennent à ce sens , soient actuellement produites dans leur esprit. Cest une vérité si manifeste , qu'on ne peut la révoquer en doute ; et par conséquent , nons ne pouvons douter que ces perceptions ne nous viennent dana l'esprit par les organes de ce sens , et non par aucune autre voie e il est visible que les organes ne les produisent pas } car si cela était , les yeux d'un homme produiraient des coulenrs dans les ténèbres > et son ne« sentirait des roses en biver. Mais nous ne voyons pas qne personne acquière le goût des ananas , avant qu'il aille aux Indes oh se trouve cet «xcellent firvit > et qu'il en goûte actuellement.
3*. Parce qne le sentiment du plaisir et de la douleur nous affecte bien autrement , que le simple souvenir de l'un et de Tautre. Nos semaH&nê nous donnent une certitude évidente de quelque chose de plus , que d'une simple perception intime : et ce plus est une modification, laquelle , outre une particulière vivacité de -sentiment , nous exprime l'idée d'un être qui exist(s actuellement hors de nofis , et que nous appelons corps. Si le plaisir ou la donWur n'étaient pas occasionés par des objets extérieurs , le retour des mêmes idées devrait toujours être accompagné des mêmes êensaiionê. Or cependant cela n'arrive points nous nons ressouvenons de la douleur que causent la faim , la soif , et le mal de tête , sans en ressentir aucune incomflM>dîté ; nous pensons aux plaisirs que nons avons goûtés , sans être péué* très ni remplis par des aentimens délicieux.
4^ Parce que nos sens ^ en plnsienrs cas, se rendent témoi-
gDage Tun k Taotre de la yiriié ie leurs rapporté touchant l'existence des choses sensibles qui sont hors de nous. Celui qui ^oit le feu 9 peut le sentir ; et s'il doute que ce ne «oit autre chose qu'une simple imagination , il peut s'en convaincre en mettant dans le feu sa propre main , qui certainement ne pourrait jamais ressentir une douleur si violente à l'occasion d'une pure idée on d'un simple fantdme ; à moins que cette douleur ne soit ellemême une imagination , qu'il ne pourrait pourtant pas rappeler dans son esprit , en se représeptant l'idée de la brûlure aprè^ qu'elle a été guérie.
Ainsi , en écrivant ceci , je vois que je puis changer les apparences du papier , et en traçant des lettres , dire d'avance quelle nouvelle idée il présentera à l'esprit dans le moment suivant, par le moyen de quelques traits que j'y ferai avec la plume; mais j'aurai beau imaginer ces traits , ils ne paraîtront point , si ma main demeure en repos , ou si je ferme les yeux , en remuant ma main x et ces caractères une fois tracés sur le papier , je ne -puis plus éviter de les voir tels qu'ils sont , c'est-à-^ive , d'avoir les idées de telles et telles lettres que j'ai formées. D'où il s'ensuit visiblement que ce n'est pas un jea de mon imagination , -puisque je trouve que les caractères qui ont été tracés selon la fantaisie de mon esprit, ne dépendent plus de cette fantaisie , et ne cessent pas d'être , dès que je viens à me figurer qu'ils ne sont plus } mais qu'an contraire ils continuent d'afifecter mes sens coustaroment et régulièrement, selon la figure que je leur ai donnée. Si vous ajonte£ à cela , que la vue de ces caractères fera prononcer à un autre homme les mêmes sons que je m'étais proposé de leur faire signifier , on ne pourra douter que ces mots que j'écris , n'existent réellement hors de moi , puisqu'ik pro-> duisent cette longue suite de sons réguliers dont mes oreilles sont actuellement frappées , lesquels ne sauraient être un effet de mon imagination , et que ma mémoire ne pourrait jamais retenir dans cet ordre. '
5«. Parce que s'il n'y a point de corps , je ne conçois pas pourquoi ayant songé dans le temps que j'appelle peM^^ que quelqu'un est mort, jamais il ne m'arrivera plus de songer qu'il est ' ivant , que je m'entretiens et que je mange avec lui , pendant tout le temps que je veillerai , et que je serai en mon bon sens. •Je ne comprends pas aussi , pourquoi ayant commencé à songer que je voyage, mon égarement enfantera de nouveaux chemins , de nouvelle!! villes , de nouveaux h6tes , de nouvelles nuisons j pourquoi je ne croirai jamais me trouver dans le lieu d'oii il semble que je sois parti. Je ne sais pas mieux comment il se peut faire qu'en croyant lire un poëme épique > des tragédies et des
comédies, je fasse cles vers excellens, et qae je produise une infinité de belles pensées , moi dont l'esprit est «si stérile et si grossier dans tous les autres temps. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'il dépend de moi de renouveler toutes ces merveilles , quand il me plaira. Que mon esprit soit bien disposé ou non , il n'en pensera pas moins bien , pourvu qu'il s'imagine lire dans un livre. Cette imagination est toute sa ressource , tout son talent. A la faveur de cette illusion , je lirai tour à tour Pascal , Bossuet , Fénélon , Corneille , Racine , Molière , etc. ^ en un mot , tous les plus beaux génies , soit anciens , soit modernes , qui ne doivent être pour moi que des hommes chimériques , supposé que je sois le seul être au monde , et qu'il n'y ait point de corps. Les traités de paix , les guerres qu'ils terminent , le feu , les remparts , les armes , les blessures ; chimères que tout cela. Tous les soins qu'on se donné pour s'avancer dans la connaissance des métaux , des plantes et du corps humain ; tout cela ne nous fera faire des progrès que dans le pays dès idées. Il n'y a ni fibres , ni sucs , ni ÎFermentations , ni graines, ni animaux, ni couteaux pour les disséquer , ni microscope pour les voir ; mais moyennant l'idée d'un microscope , il naîtra en moi des idées d'arrangemens mer* yeilleux dans de petites parties idéales.
Je ne nie pourtant pas qu'il ne puisse y avoir des hommes , qui dans leurs sombres méditations , se sont tellement affaiblis l'esprit par des abstractions continuelles , et , si je l'ose dire, tellement alambiqué le cerveau par des possibilités métaphysiques , qu'ils doutent effectivement s'il y a des corps. Tout ce que l'on peut dire de ces contemplatifs, c'est qu'à force de réflexions ils ont perdu le sens commun , méconnaissant une première vérité dictée par le sentiment de la nature , et qui se trouve justifiée par le concert unanime de tous les hommes.
Il est vrai qu'on peut former des difficultés sur l'existence de la matière ; mais ces difficultés^ montrent seulement les bornes de l'esprit humain avec la faiblesse de notre imagination. Combien nous propose-t-on de raisonnemens qui confondent les nôtres , et qui cependant ne font et ne doivent faire aucune impression sur le sens commun , parce que ce sont des illusions , dont nous pouvons bien apercevoir la fausseté par un sentiment irréprochable de la nature ; mais non pas toujours la démontrer par une exacte analyse de nos pensées. Rien n'est plus ridicule que la vaiii^e confiance de certains esprits qui se prévalent de ce que nous ne pouvons rien répondre à des objections , on nous dev&ns être persuadés , si nous sommes sensés", que nous ne pouvons rien comprendre.
N'est-il pas bien surprenant que notre esprit se perde dans
ridée de l'infini? Un homme tel que Bajie, anrait pronvé k qui Feût voulu écouter, que la vue des objets terrestres était impossible. Mais ses difficultés n'auraient pas éteint le jour; et l'on n'en eût pas moins fait usage dn spectacle de la nature , parce que les raisonnemens doivent céder à la lumière. Les deux ou trois tours que fit dans Fauditoire Diogëne le cynique , réfutent mieux les vaities subtilités qu'on peut opposer au monyement que toutes sortes de raisonnemens.
Il est assez plaisant de voir des philosophes faire tous leurs efforts pour nier l'action qui leur communique , ou qui imprime régulièrement en enx la vue de la nature , et douter de l'existence des lignes et des angles sur lesquels ils opèrent tous les jours.
En admettant une fois l'existence des corps comme une suite naturelle de nos différentes sensations , on conçoit pourquoi , bien loin qu'aucune senscUion soit seule et séparée de toute idée , nous avons tant de peine à distinguer l'idée d'avec la serisation d'un objet ; jusques-Ià , que par espèce de contradiction , nous revêtons l'objet même , de la perception dont il est la cause , en appelant le soleil lumineux , et regardant l'émail d'un parterre , comme une chose qui appartient au parterre plutôt qu'à notre âme ; quoique nous ne supposions point dans les fleurs de ce parterre une perception semblable à celle que nous en avons. Voici le mystère. La couleur n'est qu'une manière d'apercevoir les fleurs ; c'est une modification de l'idée que nous en avons , en tant que cette idée appartient à notre âme. L'idée de l'objet n'est pas l'objet même. L'idée que j'aî d'un cercle n'est pas ce cercle , puisque ce cercle n'est point une maniëre d'être de mon âme. Si donc la couleur sous laquelle je vois ce cercle , est aussi une perception ou manière d'être de mon âme , la couleur appartient â mon âme , en tant qu'elle aperçoit ce cercle , et non au cercle aperçu. D'oii vient donc que j'attribue la rougeur au cercle aussi-bien que la rondeur , n'y aurait-il pas dans ce cercle quelque chose , en vertu de quoi je ne le vois qu'avec une sensation de couleur , et de la couleur rouge j plutôt que de la couleur violette ? Oui sans doute , et c'est une certaine modification de mouvement imprimé sur mon oeil , laquelle ce cercle a la vertu de produire , parce que sa su*
Serficie ne renvoie à mon oeil que les rayons propres à y produire es secousses , dont- la perception confuse est ce qu'on appelle rouge. J'ai donc à la fois idée et sensation du cercle.
Par ridée claire et distincte , je vois le cercle étendu et rond , et je lui attribue ce que j'y vois clairement, l'étendue et la rondeur. Par la sensation j'aperçois confusément une multitude et une suite de petits mouvemens que je ne puis discerner , qui
me réveillent l'icfée claire du cercle , mais qui me le montrent agissant sur moi 4'one certaine manière. Tout cela est vrai; mais voici l'errenr i dans Tidëe claire dn cerde je distingue le cercle de la perception qne j'en ai ; mais dans la perception confast des petits toouvemens du nerf optique , causés par lei rayons lumineux que le cercle a réfléchis , comme je ne vois point d'objet distinct , je ne puis aisément distinguer cet objet y c'est-è^dire cette suite rapide de petites secousses , d'avec la perception que j'en ai i je confonds aus^it6t ma perception avec son objet ^ et comme cet objet confus , c*est-à-dire cette suite de petits moavemens tient à Tobjet principal , que j'ai raison de supposer hors de moi comme cause de ces petits mouvemens, j'attache attsèi la {Perception confuse que j'en ai à cet objet principal , et je le revêts , pour ainsi dire , du sentiment de couleur qui est dans mon âtne, en regardant ce sentiment de couleur comme nne propHëté non dé mon âme , mais de cet objet. Ainsi , au Hen que je déVràis dire le rouge est en nioi une manière d'apercevoir lé cercle , je dis , le rouge est nne manière d'être du cercle aperçn. Les ebuleurs sont un enduit dont nous couvrons leê objets corporels ^ et comme les corps sont le soutien de ces petits monvi^mens qui nonï manifestent linr eiistence , nous regardons ce^ méme^ torps conmie le soutien de la perception confnse qtie ttons avons de tei moUvèmens , ne pouvant, comme cela arrive tbajours dans les perceptions confuses , séparer l'objet d'avec la perception.
La remarque que notis venons de faire sur l'erreur de notre jugement y par rapport aux perceptions confuses, nous aide à comprendre pourquoi Tâme ayant nne telle sensation de Son propre corps j se confond avec Ini , et lui attribue ses propres ëensaiions. C*cst que d'un côté elle a l'idée claire de son corps , et le dtstingoe aisément d'elle-même; d^autre côté elle a un amas de perceptions indistinctes qni ont pour objet l'économie générale des mouvemens qui se passent dans toutes les parties de ce corps 9 de là vient qu'elle attribue au corps dont elle a en gros ridée distincte , ces mêmes perceptions confuses , et croit que le corps se sent lui-même , tandis que c'est elle qui sent le corps. De là vient qu'elle s'imagine que l'oreille entend , que l'oeil voit , que le doigt souffre la douleur d^une piqàre y tandis que c*est fâme elle-même , en tant qu*attenlive aux mouvemens du corps , qui fait tout cela.
Pour les objets extérieurs , Tâme n'a avec eux qu'une Union médiate , qui la garantit plus ou moins de Terreur , mais qui ne Ten sauve pas tout-à-f^it. Elle les dbceme d'avec elle-même, parce qti'elle les regarde comme |es causes des divers change-
mens qui lui arrivent ; cependant elle le confond encore avec eux à quelques égards , en leur attribuant $e$ sensations de couleur , de son , de chaleur , comme leurs propriétés inkérentes , par la même raison qui la faisait se confondre elle-ménae avec son corps , en disant bonnement , c'est mon œil qui voit les couleurs , c'est mon oreille qui entend les sons , etc.
Mais d'oii vient qu'il arrive que parmi nos sensations dijenes^ nous attribuons les unes aux objets extérieurs , d'autres à nous* mêmes , et que par rapport à quelques unes nous sommes indécis , ne sachant trop qu'en croire , lorsque nous n'en jugeons que par les sens ? Le P. Malcbranche distingue trois sortes de sensations ; les unes fortes et vives , les antres faibles et languissantes , et enfin des moyennes entre les unes et les antres. JLes sensations fortes et vives , sont celles qui étonnent l'esprit •€ qui le réveillent avec quelque fbrce , parce^ qu'elles lui sont fort agréables ou fort incommodes; or l'âme ne peut s'empêcher de reconnaître que de telles sensations lui appartiennent en quelque façon. Ainsi elle juge que le froid et le chaud ne sont pas seulement dans la glace et dans le feu , mais qu'ik sont aussi dans ses propres mains. Pour les sensations faibles, qui touchent fort peu l'àme , nous ne croyons pas qu'elles nous appartiennent, ni qu'elles soient dans uotre propre corps , mais seulement dans les objets que nous en revêtons. La raison pour laquelle nous ne voyons point d'abord que les couleurs , les odeurs , les saveurs , et toutes les autres sensations , sont des modifications de notre âme , c'est que nous n'en avons point d'idée claire de cette âme. Cette ignorance fait que ne savons point par une simple vue, mais par le seul raisonnement, si la lumière , les couleurs , les sons , les odeurs, sont ou ne sont pas des modifications de notre âme. Afais pour les sensations vives , nous jugeons facilement. qu'elles sont en nous, à cause que nous sentons bien qu'elles nous touchent , et que nous n'avons pas besoin de les connaître par leurs idées pour savoir qu'elles nous appartiennent. Pour les sensations mitoyennes , qui touchent l'âme médiocrement , comme une grande lumière , un son violent , l'âme s'y trouve fort embarrassée.
Si vous demandes à ce père pourquoi cette institution da Créateur , il vous répondra que les fortes sensations étant capables de nuire à nos membres , il est à propos que nous soyons avertis quand ils en sont attaqués , afin d'empêcher qu'ils n'en soient offensés ; mais il n'en est pas de même des couleurs , qui ne peuvent d'ordinaire blesser le fond de l'œil ou elles se rassemblent , et par conséquent il nous est inutile de savoir qu'elles y sont peintes. Ces couleurs ne nous sont nécessaires que pour
connaître plvs dîstmctement les objets , et c'est pour cela que nos sens nous portent à les attribuer seulement aux objets. Ainsi les jogemens , conclut-il , auxquels les impressions de nos sens nous portent , sont trës-)ustes , si on lef considère pat rapport à la conservation du corps ; mais tout-à-£ait bizarres et trës^loignés de la vérité , si on les considère par rapport à ce que les corps sont en eux-mêmes.
SENTIMENT INTIME, (êfétaphysiq.) Le sentiment intime que chacun de nous a de sa propre existence , et de ce qu'il éprouve en lui-même , c'est la première source et le premier principe de toute vérité dont nous soyons susceptibles. Il n'en est point de plus immédiat , pour nous convaincre que l'objet de notre pensée existe aussi réellement que notre pensée même , puisque cet objet et notre pensée , et le sentiment in^ time que nous en avons , ne sont réellement que nous-mêmes qui pensons , qui existons , et qui en avéns le sentiment. Tout ce qu'on voudrait dire , afin de prouver ce point ou de Téclaircir davantage , ne ferait que l'obscurcir ; de même que si l'on voulait trouver quelque chose de plus clair que la lumière ^ et aller au-delà , on ne trouverait plus que ténèbres.
Il faut nécessairement demeurer à cette première règle qui se discerne par elle-même dans le plus grand jour , et qui pour cette raison s'appelle éuidence au suprême degré. Les Sceptiques auraient beau objecter qu'ils doutent s'ils existent : ce serait perdre le temps que de s'amuser à leur faire sentir leur folie , et de leur dire que s'ils doutent de tout , il est donc vrai qu'ils existent , puisqu'on ne peut douter sans exister. Il sera toujours en leur pouvoir de se retrancher dans un verbiage ridicule , et où il serait également ridicule d'entreprendre de les forcer.
Quoiqu'on ne donne pas de nos jours dans un pyrrhonisme si universel , et de là si extravagant , puisqu'il va jusqu'à éteindre toutes les lumières de la raison , et à nier l'existence du senti'' ment intime qui nous pénètre , on peut dire néanmoins qu'on ne s'est jamais plus approché de leur opinion. Certains philosophes de notre temps n'ont excepté du doute universel , dans lequel ils ont fait périr toutes leurs connaissances j que cette première règle ou source de vérité qui se tire de notre sentiment intime / ils n'ont pas daigné reconnaître ni admettre d'autres genres de vérité et d'évidence. Ainsi quand on leur demande s'il est' évidemment certain qu'il y ait des corps y et que nous en recevions les impressions , ils répondent nettement que non , et que nous n'avons là - dessus aucune certitude évidente , puisque nous n'avons point ces connaissances par le sentiment intime de notre propre expérience , ni par aacune conséquence nécessaire qui
en soit tirée. Cest ce qu'un philoéophe aoghis n*a point fait Htûctilié de publier.
D'ailleurs on ne peut soupçonner quelle autre certitade évidente admettraient ces philosophes. Serait^<e le temoigiia^ des sens , la révélation divine , l'autorité hunaiaine ? Serait • ce enfin l'impression immédiate de Dien sur nous ? Le témoignage des sens étant corporel , il ne saurait éti^ admis parmi ceux qui par avance n'admettent pas l'existence des corps. La révélation divine et l'autorité humaine ne font encore impression $^r nous que par le témoignage des sens ; c'est^nlire , ou de nos yeux qui ont vu les miracles du Tout-Puissant , ou de nos oreilles qui ont entendu les discours des hommes qui nous parlent de la part de Dieu. Enfin l'impression immédiate de Dieu soppo^ un Diea , et un être différent de moi. Mais si le êêntiméni intime 4e ce qui se passe en moi est la seule chose évidente , tout ce qui ne sera pas formellement cf senlimeni ùuim^ ^ ne sçra point évident pour moi.
De ce principe , que le 9êniiment intime est la seule règle de vérité , il s'ensuit i*. que nous n'avons nulle certitude évidente de l'existence des corps , pes même du notre propre ; car enfin un esprit , «ne Ame telle que la nétre , ressent bien l'impression que le corps , et le sien en particulier , font sur elle ; mais comnie au fond son corps est trës-dislingué de cette impression , et qoe d'ailleurs cette impression pourrait absolument se faire éprouver dans noire âme sans l'existence des corps , il s'ensuit anssi qœ notre êeniimeni intime ne nous donne aucune conviction de l'existence d'aucun corps.
2*. Une autre conséquence tout aussi naturelle , est qoe nous n'avons nulle certitude évidente de ce qu'hier il nous esriyf»^ ou ne nous arriva pas, ni même si nous existions ou n'existions pas. Car selon cet absurde système , je he puis avoir d'évidence que par une perception intime qui est toujours actuelle. Or actuellement fai bien la perception du souvenir de ce qui m'arriva hier , mais ce souvenir n'est qu'une perception intime de ce que je pense présentement y c'est -* à - dire , d'une pensée actuelle , laquelle n'est pas la même chose que ce qui se passa hier , et qui n'est plus aujourd'hui. Par la même raison , je serai encore moins certain si je ne sais pas en ce monde depuis denx ou trois mille ans. Qui m'empêchera de pousser cette réflexion jusqu'à l'éternité même^ puisque nous pourrions avoir toujoan existé , sans que nous nous en ressouvenions ?
Que si on nous représente que nous avons été produits , noitf pourrons répondre que nous n'en avons point de certitude évidente. Car avoir été produit est une chose passée ^ et n'est pas
la perception ni le sentiment intime de ce qui se passe «^iaelleraeat en nons. Je n'ai que la perception actuelle de la pensée , par laquelle je crois avoir existé avant le moment oii yf me trouve présentement.
3"». Enfin , une autre conséquence aussi légitime que les précédentes, est que nous n'avons nulle certitude qu'il existe au monde d'autres êtres que chacun de nous. Nous avons bien une perception intime des imjuressions reçues en nous , dont nous attribuons l'occasion à des esprits et à des intellii^oces qu'on suppose exister hors de nous ; mais cette perceptiov intime ne portant conviction que d'elle-même , et étant toute intérieure , elle ne nous donne aucune certitude évidente d'un être qui soit hors de nous. £n effet , selon cette belle philosophie , l'âme n'est point évidemment, certaine , si elle n'est pas de telle nature , qu'elle éprouve par elle <«* même et par sa seule constitution , les impressions dont elle attribue la cause à des êtres qui existent hors d'elle. £lle n^a donc pas de certitude évidente qu'il j ait hors d'elle aucun esprit , ni aucun être quel qu'il soit ; elle n'a donc point d'évidence qu'elle n'existe pas de toute éternité , ou même qu'elle ne soit pas l'unique être qui existe au monde. Après une conséquence aussi singulière , ce n'est pas U peine d'indiquer toutes les autres qui se présenteraient en foule, pour montrer que )e n'ai nulle évidence , si je veille actuellement y ou si je dors; si j'ai la liberté d'agir ou de ne pas agir , de vouloir ou de ne pas vouloir , etc. Toutes ces conséquences sautent aux yeux d'elles-mêmes , sans qu'il soit besoin de les marquer plus au long.
Puisque les conséquences qui s'ensuivent nécessairement de ce principe , savoir que le sentiment intime de notre propre perception est l'unique règle de. vérité , sont si bizarres , si ridicules et M absurdes , il fant nécessairement qu'il soit lui-même bicarré, ridicule et absurde , puisqu'il est démontré que les conséquences ne sont qu'une même chi»e avec le principe. F'oyet Évidence et Sens Commun.
SOCRATIQUE , Philosophie 9 ou Histoire de i^a Philosophie DE SocRATE. ( Hist, de Ut Philos. ) Le système du monde et les phénomènes de la nature avaient été jusqu'à Socrate , l'objet de la méditation des philosophes. Ils avaient négligé l'étude de la morale. Ils croyaient que les principes nous^en étaient intimement connus , et qu'il était inutile d'entretenir de la distinction du bien et du mal , celui dont la conscience était muette.
Toute leur sagesse se réduisait & quelques sentences que l'expérience journalière leur avait dictées , et qu'ils débitaient dans l'occasion. L^e seul Archélaiis avait entamé dans son école la
question des mœurs , maïs sa méthode était sans solidité , et les leçons furent sans saccës. Socrate , son disciple , né arec une grande âme , an grand jugement , un esprit porté aux choses importantes, et d'une utilité générale et première , vit qull fallait travaille^ par rendre les hommes bons , avant que de commencer à les rendre savans ; que tandis qu'on avait \e$ jeux attachés aux astres , on ignorait ce qui se passait à ses pieds ; qu'à force d'habiter le ciel , on était devenu étranger dans sa propre maison ; que l'entendement se perfectionnait peut-être , mais qu'on abandonnait à elle-même la volonté ; que le temps se perdait en spéculations frivoles ; que l'homme vieillissait , sans s'être interrogé sur le vrai bonheur de la vie , et il ramena sur la terre la philosophie égarée dans les régions da soleil. Il parla de l'âme , des passions , dès vices , des vertus , de la beauté et de la laideur morale , de la société , et des antres objets qui ont une liaison immédiate avec nos actions et notre félicité. Il montra ^une extrême liberté dans sa façon de penser. Il n*j eut aucune sorte d'intérêt ou de terreurs qui retînt la vérité dans sa bouche. Il n'écouta que l'expérience , la réflexion , et la loi de l'honnête ; et il mérita , paf mi ceux qui l'avaient précédé, le titre de phUosophe par excellence , titre que ceux qui lui succédèrent ne lui ravirent point. Il tira nos ancêtres de l'ombre et de la poussière , et il etf fit des citoyens , des honunes d'état. Ce projet ne pouvait s'exécuter sans péril , parmi des brigands intéressés k perpétuer le vice , l'ignorance et les préjugés. Socrate le savait^ mais qui est-ce qui était capable d'intimider celui qui avait placé ses espérances au-delà de ce monde , et pour qui la vie n'était qu'un lieu incommode qui le retenait dans une prison y loin de sa véritable patrie I
Xénophon et Platon , ses disciples , ses amis , les témoins et les imitateurs de sa vertu , ont écrit son histoire ; Xénophon , avec cette simplicité et cette candeur qui lui étaient propres , Platon , avec plus de faste et un attachement moins scmpuleux k la vérité. Un jour que Socrate entendait réciter nn des dialogues de celui-ci ; c'était, je crois , celui qu'il a intitulé ie Ljw : ô dieux , s'éerja l'homme de bien , les beaux mensonges que le jeune homme a dits de moi I
Aristoxène , Démétrius de Phalère , Panetius , Callisthèoe , et d'autres s'étaient aussi occupés des actions , des discours , des mœurs , du caractère , et de la vie de ce philosophe , mais leurs ouvrages ne nous sont pas parvenus.
L'athénien Socrate naquit dans le village d'Alopé , dans la soixante et dix-septième olympiade , la quatrième année , et ie sixième de thargélion, jour qui fut dans la suite marqué plus d*une