‹ ŒuvresChapitre 37 sur 50 · SO · texte numérisé non relu

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fois par cL'heureux événemens , mais qu'aucun ne rendit plus mémorable que sa naissance, Sophrouisque , son père, était st«* • tuaire , et Phinarëte, sa mère, était sage-femme. Sophronisque qui s'aperçut bientôt que le) dieux ne lui avaient pas donné un enfant ordinaire, alla les consulter sur son éducation. L'oracle lui répondit , laisse-le faire , et sacrifie à Jupiter et aux Muses. Le bon hoDune oublia fe conseil de l'oracle , et mit le ciseau à la main de son fils. Socrate , après la mort de son père , fut obligé de renoncer à son goût , et d'exercer par indigence une profession à laquelle il ne se sentait point appelé ; mais entraîné à la méditation , le ciseau lui tombait souvent des mains , et il passait les journées appuyé sur le marbre»

Criton , bomme opulent et philosophe , touché de ^^ talens , de sa candeur et de sa misère, le prit en amitié , lui fournit les choses nécessaires à la vie , lui donna des maîtres , et lui confia l'éducation de ses en fans.

Socrate entendit Anaxagoras , étudia sous Archélaiis , qui le chérit , apprit la musique de Damon, se forma à l'art oratoire . auprès du sophiste Prodicus , 4 la poésie sur les conseils d'Evenus, à la géométrie avec Théodore ^ et se perfectionna par le commerce de Diotime et d'Aspasie , deux /emmes dont le mérite s'est fait distinguer chez la nation du monde ancien la plus polie , dans son siècle le plus célèbre et le plus éclairé , et au nxilieu des hommes du premier génie. Il ne voyagea point.

Il ne crut point que sa profession de philosophe le dispensât des devoirs périlleux du citoyen. Il quitta ws amis , sa solitude , ses livres, pour prendre les armes, et il servit pendant trois ans dans la guerre cruelle d'Athènes et de Lacédémone ; il as* sista au siège de Potidée à c6té d'Alcibiade , oii personne ,.aa jugement de celui-ci , ne se montra ni plus patient dans la fatigue , la soif et la faim , ni plus serein. , Il marchait les pieds nùs sur la glace; il se précipita au milieu des ennemis , et couvrit la retraite d'Alcibiade > qui avait été blessé , et qui serait mort dans la mêlée. Il ne se contenta pas de sauver la vie à son ami ; après l'action il lui fit adjuger le prix de la bravoure , qui lui avait été décerné. Il lui arriva plusieurs fois dans cette campagne de passer deux jours entier» de suite immobile à son poste , et absorbé dans la méditation. Les Athéniens furent malheureux au siège de Delium : Xénophon , renversé de aon cheval , y aurait perdu la vie , si Socrate , qui combattait â pied , ne l'cilt pris sur ses épaules , et ne l'eût porté hors de l'atteinte de l'ennemi. Il marcha sous ce fardeau non comme un homme qui fuit , mais comme un homme qui compte ses j)as et qui mesure le terrain. Il avait le vi^ge tourné à l'ennemi, 3. 41

et oa lai remarquait tant d'intrëpiditë j qnW n'osa ni l'atta^er

ni le suivre. Averti pac son démon , on le pressentiment secret

de sa prudence , il déliTra dans une autre circonstance Alct-

biaèe et Loches d'un danger dont les suites devinrent funestes

à plusieurs. Il ne se comporta pas avec moins d'honneur au siège

d'AmphipoIis.

La corruption avait gagne toutes les parties de l'administration des affaires publiques ; les Athéniens gémissaient sous la t jrannie; Socrate ne voyait ii entrer dans la magistrature que des périls k courir « sans aucun bien à faire : mais il fallut sacrifier •a répugnance au Tœn de sa tribu , et paraître au sénat. Il était alors d'un âge assez avancé ; il porta dans ce nouvel état sa ju^ tice et sa fermeté accoutumées. Les tyrans ne lui en imposèrent point; il ne cessa de leur reprocher leurs vexations et leurs crimes; il brava leur puissance : fallait-il souscrire au jugement de quelque innocent qu'ils avaient condamné , il disait/V ne sais poM écrire.

n ne fut pas moins admirable dans sa vie privée ; jamais homme ne fut né plus sc^re ni plus chaste : ni les chaleurs de l'été , ni les froids rigoureux de l'hiver , ne suspendirent ses exercices. Il n'agissait point sans avoir invoqué le ciel. Il ne nuisit pas même à ses ennemis. Ou le trouva toujours prêt à aervir. Il ne s'en tenait pas au bien , il se proposait le mieux en tont. Personne n'eut le jugement des circonstances et des choses plus sûr et plus sain. Il n'y avait rien dans sa conduite dont il ne pût et ne se complût à rendre raison. Il avait Van\ ouvert sur ses amis ; il les reprenait parce qu'ils lui étaient cliers ; il les encourageait à la vertu , par sou exemple , par ses discours ; et il fut pendant toute sa vie- le modèle d'un Itorame trësaccompli et trës-heureux. Si l'emploi de ses momens nous était plus connu, peut-être nous déraontrerait^l mieux qu'aucun raisonnement, que pour notre bonheur dans ce nrande, noils n'avons rien de mieux à faire que de pratiquer la vertu ; tlièae importante qui comprend toute la morale , et qui n'a point en« core été prouvée.

Pour répareries ravages que la peste avait faits , les Athéniens permirent aux citoyens de prendre deux fenmies ; il en joignit une seconde par commisération pour sa misère , à celle qu'il t'était auparavant choisie par inclination. L'une était fille d'Aristide « et s'appelait Mirtus , et l'autre était née d'un citoyen obscur, et s'appelait Xantippe. Les humeurs capricieuses de celle-ci donnèrent un long exercice ii la philosophie de son époux. Quand je la pris , disait Socrate k Antisthène , je connus qu'il n'y aurait personne avec qui je ne pusse vivre si je pouvais la supporter; je voulais avoir dans ma maison quelqu'un qui merapr

peUt sans cesse rîndulgénce que je dois à toas les hommes , et que j'en attends pour moi. Et à Lamprocle son fils : YoiM tous plaignez de votre mëre ? et elle tous a conçu , porte dans son sein, alaité , soigna, nourri « instruit, élevé! A combien de périls ne Fayez-vous pas exposée? combien de chagrins, dé soucis , de soins, de travail , de peines ne lui avez * vons pat coûté ?. .. Il est vrai , elle a fait et souffert et plus peut-être encore que vous ne dites ; mais elle est si dure , si féroce. . . . Le-* quel des deux , mon fils, vous paraît le plus difficile à supporter, ou de la férocité d'une béte , ou de la férocité d'une mëre ?. . . Celle d'une mëre .... D'une mëre ! La vôtre tous a-t-el le frappé^ mordu , déchiré ? En avez-vous rien éprouvé de ce que les bétes féroces font assez communément aux hommes?... Non; mais elle tient des propos qu'on ne digérerait de personne , j allât-il de la vie. . . . J'en conviens ; mais étes-vous en reste avec elle ? et y a-t-il quelqu'un au monde qui vous eût pardonné les mai^ vais discours que vous avez tenus, les actions mauvaises, ridi* cules ou folles que vous avez commises , et tout ce qu'il a fallu qu'elle endurât de vous la nuit , le jour, à chaque instant depuis que vous êtes né , jusqu'à l'âge que vous avez ? Qui est-ce qui vous eût soigné dans vos infirmités comme elle ? Qui estrce qui eût tremblé pour vos jours comme elle? Il arrive à votre mëre de parler mal ; mais elle ne met elle-même aucune valeur à ce qu'elle dit : danssacolëre même vous avez son cœur: elle vous souhaite le bien. Mon fils, l'injustice est de votre côté. Croyez - vous tju'elle ne fût pas désolée du moindre accident qui vous arri*verait ?• . . Je le crois. • . Qu'elle ne se réduisît pas à la misëre pour vous en tirer ?. . . Je le crois. . . Qu'elle ne s'arrachât pai^ le pain de la bouche pour vous le donner ?• . • • Je le crois. . . • Qu'elle ne sacrifiât pas sa TÎe pour la TÛtre ?. . . Je le crois. . •; Que c'est pour vous et non pour elle qu'elle s'adresse sans cesse aux dieux ?. . . Que c'est pour moi. . . Et tous la trouTez dure , féroce , et tous tous en plaignez. Ah , mon fils , ce n'est pat votre mëre qui est mauvaise , c'est tous ! je tous le répëte , l'injustice est de TOtre côté. . . Quel homme ! quel citoyen I quel magistrat ! quel époux ! quel përe ! Moins Xantippe méritait cet apologue , plus il faut admirer Socrate. Ah , Socrate , je te ressemble peu ; mais du moins tu me fais pleurer d'admiratioa et de joie.

Socrate ne se croyait point sur la terre pour lui seul et pour les siens ; il Toulait être utile à tous , s'il le pouTait , mais surtout aux jeunes gens , en qui il espérait trouTer moins d'obstacles au bien. Il leur ôtait leurs préjugés. Il lenr faisait aimer la vérité. U leur inspirait le goût de la Tcrto. U fréqueattit

les lîeax de lears amusemens. Il allait les cherclier. On le voyait sans cesse au milieu d'eux , dans les rues , dans les places pu* bliques , dans les jardins , aux bains , aux gymnases , à la promenade. 11 parlait devant tout le monde; s'approchait et l'écoutait qui voulait. Il faisait un usage étonnant de l'ironie et de l'induction ; de l'ironie , qui dévoilait sans effort le ridicule des opinions } de l'induction , qui de questions éloignées en questions éloignées , vous conduisait imperceptiblement à l'aveu de la chose même qu'on niait. Ajoutes à cela le cbarme d'une élocntion pure , simple y facile , enjouée ; la 6nesse des idées , les grAces , la légèreté et la délicatesse particulière à sa nation , une modestie surprenante , l'attention scrupuleuse à ne point offenser , à ne point avilir , à ne point humilier , à ne point contrister. On se faisait honneur à tout moment de son esprit. « J'imite ma mère , disait-il , elle n'était pas féconde , mais » elle avait l'art de soulager les femmes fécondes, et d'amener k » la . lumière le fruit qu'elles renfermaient dans leurs seins. »

Les sophistes n'eurent point un fléau plus redoutable. Sei jeunes auditeurs se firent insensiblement à sa méthode , et bientôt ils exercèrent le talent de l'ironie et de l'induction d'une manière très-incommode pour les faux orateurs , les mauvais poètes, les prétendus philosophes, les grands injustes et orgueilleux. Il n'y eut aucune sorte de folie épargnée , ni celles des prêtres » ni celles des artistes , ni celles des magistrats. La chaleur d'une jeunesse enthousiaste et folâtre suscita des haines de tous côtés k celui qui l'instruisait. Ces haines s'accrurent et se multiplièrent. Socrate les méprisa ; peu inquiet d'ctre baî , joué , calomnié , pourvu qu'il fût innocent. Cependant il en devint la victime. Sa philosopbie n'était pas une affaire d'ostentation et de parade, mais de courage et de pratique. Apollon disait de lui : « Sophocle est sage , Euripide est plus sage que » Sophocle } mais Socrate est le plus sage de tous les hommes. » Les sophistes se vantaient de savoir tout; Socrate , de ne savoir qu'une chose , c'est qu'il ne savait rien. Il se ménageait ainsi l'avantage de les interroger , de les embarrasser et de les confondre de la manière la plus sûre et la plus honteuse pour eux. D'ailleurs cet homme d'une prudence et d'une expérience consommée , qui avait tant écouté , tant lu , tant médité , s'était aisément aperçu que la vérité est comme un fil qui part d'une extrémité des ténèbres et se perd de l'autre dans les ténèbres ; et que dans toute question , la lumière s'accroit par degrés jusqu*à un certain terme placé sur la longueur du fil délié , au-delà duquel elle s'affaiblit peu k peu et s'éteint. Le philosophe est celmi qui sait s'arrêter juste } le sophiste imprudent marcha toujours ,

^l s'égare luî-même et les autres : toute sa dialectique se résout en incertitudes. C'est une leçon que Socrate donnait sans cesse aux sophistes de son temps , et dont ils ne profitèrent point. Ils s'éloignaient de lui mécontens sans savoir pourquoi. Ils n'avaient qu'à revenir sur la question qu'ils avaient agitée avec lui , et ils se seraient aperçus qu'ils s'étaient laissés entraîner au-delà du point indivisible et lumineux , terme de notre faible raison.

On l'accusa d'impiété ; et il faut avouer que sa religion n'était pas celle de son pays. Il méprisa les dieux et 1rs superstitions de la Grèce. Il eut en pitié leurs mystères. Il s'était élevé par la seule force de son génie à la connaissance de l'unité de la Divinité , et il eut le courage de révéler cette dangereuse vérité & ses disciples.

Après avoir placé son bonheur présent et à venir dans la pratique de la vertu , et la pratique de la vertu dans l'observation des lois naturelles et politiques , rien ne fut capable de l'en écarter. Les événemens les plus fâcheux , loin d'étonner son courage , n'altérèrent pas même sa sérénité. Il arracha au supplice les dix juges que les tyrans avaient condamnés. Il ne voulut point se sauver de la prison. Il apprit en souriant l'arrêt de sa mort. Sa vie est pleine de ces traits.

Il méprisa les injures. Le mépris et le pardon de l'injure qui sont des vertus du chrétien , sont la vengeance du philosophe. Il garda la tempérance la plus rigoureuse , rapportant l'usage des choses que la nature nous a destinées à la conservation et non à la volupté. Il disait que moins l'homme a de besoins , plus sa condition est voisine de celle des dieux ; il était pauvre , et jamais sa femme ne put le déterminer à recevoir les présens d'Alcibiade et des hommes puissans dont il était honor^ Il regardait la justice comme la première des vertus. Sa bienfaisance , semblable à celle de l'Etre suprême, était sans exception. Il détestait la flatterie. Il aimait la beauté dans les hommes et dans les femmes , mais il n'en fut point l'esclave : c'était un goÂt innocent et honnête , qu'Aristophane même , ce vil instrument de ses ennemis , n'osa pas lui reprocher. Que penseronsnous de la facilité et de la complaisance avec laquelle quelques hommes parmi les anciens et parmi les modernes ont reçu et répété contre la pureté de ses mœurs , une calomnie que nous rougirions de nommer ? c'est qu'eux-mêmes étaient envieux ou corrompus. Serons-nous étonnés qu*il y ait eu de ces âmes infernales ? Peut-être , si nous ignorions ce qu'un intérêt violent et secret inspire , t^oyez ce que nous dirons de son démon à Varticte Tbéosophe.

Socrate ne tint point école , et n'écrivit point. Nous ne savons

de M doctrine que ce que $e$ disciples nous en ont transmis.

C'est dans ces sources que nous ayoDS puisé.

Sentimens de Socrate sur la Dwinité, Il disait :

Si Dieu a dérobé sa nature à notre entendement , il a manifesté son existence , sa sagesse ^ sa puissance et sa bonté dans ses ouvrages.

Il est Fauteur du monde , et le monde est la complexion de tout ce qu'il j a de bon et de beau.

Si nous sentions toute l'harmonie qui règne dans l'univers , nous ne pourrions jamais regarder le hasard comme la cause de tant d'effets enchaînés partout , selon les lois de la sagesse la plos surprenante , et pour la plus grande utilité possible. Si une intelligence suprême n'a pas concouru à la disposition , à \^ propagation et à la conservation générale des êtres , et n'y veille pas sans cesse , comment arrive-t-il qu'aucun désordre ne s'introduit dans une machine aussi composée , aussi vaste ?

Dieu préside à tout : il voit tout en nn instant; notre pensée qui s'élance d'un vol instantané de la terre aux cieux ; notre œil qui n'a qu'à s'ouvrir pour apercevoir les corps placés à la plos grande distance, ne sont que de faibles images de la célérité de son entendement.

D'un seul acte il est présent à tout.

Les lois ne sont point des hommes , mais de Dieu. C'est lui proprement qui en condamne les infracteurs , par la yoix det juges qui ne sont que ses organes.

Sentimens de Socrate sur les esprits. Ce philosophe remplissait l'intervalle de l'homme à Dieu d'intelligences moyennes qu'il regardait comme les génies tutélaires des nations 2 il permettait qu'on les honorât : il les regardait comme les auteurs de le. divination.

Sentimens de Socrate sur l'âme. Il la croyait préexistante a a corps , et douée de la connaissance des idées éternelles. Cette connaissance qui s'assoupissait en elle par fon union avec le corps , se réveillait avec le temps , et l'usage de la raison et des sens. Apprendre , c'était se ressouvenir ; mourir , c'était retourner à son premier état de félicité pour les bons , de châtiment pour les méchans.

Principes de la Philosophie morale de Socrate. H disait :

n n'y a qu'un bien , c'est la science ; qu'un mal , c'est l'Ignorance.

Les richesses et l'orgueil de la naissance sont les sources principales des maux.

La sagesse est la santé de l'âme.

Celui qui connaît le bien et qui fait le mal est nn insensé.

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Bien n'est plus utile et plus doux qne la pratique de la vertu.

.L'homme sage ne croira point savoir ce qu'il ignore.

La justice et Iç bonheur sont une même chose.

Celui qui distingua le premier l'utile du juste y (ut un homme détestable.

La sagesse est la beauté de l'âme ^ le vice en est la laideur.

La beauté du corps annonce la beauté de l'âme.

Il en est d'une belle vie comme d'un beau tableau ^ il faut que toutes les parties en soient belles.

La vie heureuse et tranquille est pour celui qui peut s'examiner «ans honte; rien ne le trouble , parce qu'il ne se reproche aucun crime.

Que l'homme s'étudie lui-m4me y et qu'il se connaisse.

Celui qui se connaît échappera à bien des maux , qui attendent celui qui s'ignore ; il concevra d'abord qu'il ne sait rien , et il cherchera a s'instruire.

Avoir bien commencé , ce n'est pas n'avoir rien fait ; mais c'est avoir bit peu de chose.

Il n'y a qu'une sagesse , la vertu est une.

La meilleure manière d'honorer les dieux , c'est de faire co qu'ils ordonnent.

Il faut demander aux dieux en général ce qui nous est bon ; spécifier quelque chose dons sa prière , c'est prétendra à use connaissance qui leur est réservée.

Il faut adorer les dieux de son pays , et régler son o£Brande , sur st% facultés ; les dieux regardent plus à la pureté de nos cœurs 9 qu'à la richesse de nos sacrifices.

Les lois sont du ciel ; ce qui est selon la loi , est juste snr la terre , et légitimé dans le ciel.

Ce qui prouve l'origine céleste des lois , telles que d'adorer les dieux , d'honorer ses parcns , d'aimer son bienfaiteur, c'est que le châtîmeul est nécessairement attaché à leur infraction ; cette liaison nécessaire de la loi y avec la peine de llnfraction , ne peut être de l'homme.

Il faut avoir pour un père trop sévère , la même obéissance qu'on a pour une loi trop dure.

L'atrocité de l'ingratitude est proportionnée k l'importance du bienfait ; nous devons à nos parens le plus important des biens.

L'enfant ingrat n'obtiendra ni la faveur du ciel y ni l'estime d^ hommes ; quel retour attendra i-je, moi y étranger , de celui qui manque aux personnes à qui il doit le plus ?

Celui qui vend aux autres sa sagesse pour de l'argent , se prostitue comme celui qui vend sa beauté.

Les richesses sont entre les mains de l'homme » sans la raison , comme sous lui un cheval fougueux , sans frein.

Les richesses de Tavare ressemblent à la lumière du soleil , qni ne recrée personne après son coucher.

J'appelle avare celui qui amasse des richesses par des moyens vils j et qui ne veut point d'indigens pour amis.

La richesse du prodigue ne sert qu'aux adulateurs et aux prostitués.

Il n'y a point de fonds qni rende autant qu'un ami sincère et vertueux.

Il n'y a point d^amitië vraie , entre un méchant et «n mé* chant , ni entre un méchant et un bon.

On obtiendra l'amitié d'un homme , en cultivant en ioi les qualités qu'il estime en lui.

Il n'y a point de vertu qui ne puisse se perfectionner et s'accroître « par la réflexion et l'habitude.

Ce n'est ni la richesse , ni la naissance , ni les dignités , ni les titres , qui font la bonté de l'homme^ elle est dans ses mains.

L'incendie s'accroît par le vent ^ et l'amour par le commerce.

L'arrogance consiste à tout dire , et à ne vouloir rien entendre.

Il faut se familiariser avec la peine , afin de la recevoir quandelle viendra , comme si on l'avait attendue.

Il ne faut point redouter la mort y c'est un assoupissement ou un voyage.

S'il ne reste rien de nous après la mort ^ c'est j^utôt encore un avantage , qu'un inconvénient.

Il vaut mieux mourir honorablement > que vivre déshonoré.

Il faut se soustraire à l'incontinence , par la fuite.

Plus on est sobre , plus on approche de la condition des dieux , qui n'ont besoin de rien.

Il ne faut pas négliger la santé du corps j celle de l'Ame en dépend trop.

La tranquillité est le plus grand des biens.

Rien de trop : c'est l'éloge d'un jeune homme.

Les hommes vivent pour manger , les bons mangent pour vivre.

Être sage dans la haute prospérité , c'est savoir marcher sur la glace.

Le moyen le plus sâr d'être considéré , c'est de ne pas affecter de se montrer aussi bon que Ton est.

S\ vous êtes un homme de bien , on aura autant de confiance en votre parole y qu'au serment.

Tournez le dos au calomniateur et an mëdisaDt , c'est quelque perrersitë qui le fait agir ou parler.

Principes de Socrate , sur la prudence domestiqué. Il disait :

Celui qui saura gouverner sa maison , tirera parti de tout , même de ses ennemis.

Méfies-vous de l'indolence , de la paresse , de la négligence; évitez le luxe ; regardez l'agriculture comme la ressource la plus importante.

Il est des occupations sordides auxquelles il faut se refuser , elles avilissent Tâme.

Il ne faut pas laisser ignorer à sa femme ce qu'il lui importe de savoir , pour votre bonheur et pour le sien.

Tout doit être commun entre les époux.

L'homme veillera aux choses du dehors , la femme k celles du dedans.

Ce n'est pas sans raison que la nature a attaché plus fortement les mëres aux enfans , que les pères.

Principes de la prudence politique de Socrate. Les vrais souverains , ce ne sont point ceux qui ont le sceptre en main , soit qu'ils le tiennent ou de la naissance , ou du hasard , ou de hi violence , ou du consentement des peuples ; mais ceux qui savent commander. '

Le monarque est celui qui commande à ceux qui se sont soumis librement à son obéissance ; le tyran , celui qui contraint d'obéir : l'un fait exécuter la loi , l'autre , sa volonté.

Le bon citoyen contribuera autant qu'il est en lui , à rendre la république florissante pendant la paix , et victorieuse pendant la guerre } il invitera le peuple à la concorde , s'il se soulève ; député cl^ un ennemi , il tentera toutes les voies honnêtes de conciliâtes

La loi n^ point été faite pour les bons.

La ville la mieux gardée , est celle qui renferme le plus d'honnêtes gens : la mieux policée , celle 011 les magistrats agissent de concert : celle qu'il faut préférer à toutes , oii la vertu a des récompenses assurées.

Habitez celle oii vous n'obéirez qu'aux lois.

Ce serait ici le lieu de parler des accusations qu'on intenta contre lui , de son apologie , et de sa mort ; mais ces choses sont écrites en tant d'endroits. Qui est-ce qui ignore qu'il fut le mar^ tjr de l'unité de Dieu?

Apres la mort de Socrate , aes disciples se jetèrent sur sa robe et la déchirèrent. Je veux dire qu'ils se livrèrent à différentes parties de la philosophie ^ et qu'ils fondèrent une multitude de sectes diverses , opposées les unes aux autres , qu'il faut regarder

comme autant de famillei jiviséas » quoîqoVIles arooaueiiC toutes la même souche.

Les uns s'éuient approches de Socratç , pour se disposer par la connaissance de la vérité , l'étude des mœurs , Tamour de la vertu , à remplir dignement les premiers emplois de la répi»« blique auiquels ils étaient destinés : td fut Xénophon.

D'autres , parmi lesquels on peut nommer Criton , lui avaient confié l'éducation de leurs enfans.

Il j en eut qui ne Tinrent l'entendre qna dans la dessein de se rendre meilleurs; c'est ce qui arriva à Diodore , à Euthydëme^ à Euthère, à Aristarqne.

Critias et Alcihiade lui furent attachés d'amitié. Il enseigna l'art oratoire à Lysias. U forma les poètes Evénua et Euripide. On croit même qu'il concourut avec ce dernier dans la campo* sition des tragédies qui portent son nom.

Son diaciple Aristippe fonda la secte cjrénaîqne , Phéden l'éliaque , Euclide la mégariqne y Platon racadéaû^ne , Anthis^ tène la cynique.

Xénophon ^ Eschine , Criton , Simon et Cebës , se contentèrent de l'honneur de l'avoir eu pour maître.

Xénophon naquit dans la quatre->vingt««deuuën»e elympîade. Socrate l'ayant rencontré dans une rue , comme ih passait , nût son bâton en travers , l'arrêta , et lut demanda oii se vendaient les choses nécessaires k la vie. La beauté de Xéniiphoo l'avait frappé. Ce jeune homme fit à sa question une réponse sérieuse » aelon son caractère. Socrate Tinterrogcant une seconde ibisy Ini demanda s'il ne saurait point oh les hommes apprenaient 4 devenir bons« Xénophoo déclarant son embarras par son silence et son maintien , Socrate lui dit t snivex-moi y et voi^e saujva. Ce fut ainsi que Xénophon devint son disciple. Ce^Bt pas ici le lieu d'écrire l'histoire de Xénophon. Nous avons oRui la cyrepédie , une»apolo§ie de Socrate , quatre bvrea des dib et des faits mémorables de ce philosojdie , un banquet « un livre ^ l'économie, un dialogue sur la tyrannie» Téloge d'Agé63as.et 1% comparaison de^ républiques d'Athènes et de LacédénHNM , ouvrages écrits avec une grande doncenr de style y de le vérité , de la gravité et de la simplicité.

La manière dent Escfaine s'offrit k Socrate est d'niie naïveté charmante. Il était pauvre: }e n'ai rien, dit-il au philoeoplie dont il venait prendre les leçons , qui soit digne de voua être offert; et c^est Ù ce qui me fait sentir ma pauvreté. Je n*ni fne moi : voyec si vous nie voulec. Quels qnt soient les présens qœ les autres vous aient faiU, ils ont retenu par-devers eux plu* qu'ils ne vous ont donné. Quant an mien , vous ne Taures pmm

platÂt âceepW qti'il ne me restera pins ries. Tons m^oSrez beaucoup , lui répondit Socrate , à moins qne vous ne vous estimiex , peu. Mais venez , je vous accepte. Je tàckerai que vous vous estimies davantage, et de vous rendre à voas-méme meillear qne que je ne vous aurai reça. Socrate n'eut point d'auditeur plus assidu ni de disciple pfus zélé. Son sort le conduisit à la cour de Denis le tyran, qui en fit d'abord peu de cas. Son indigence fut une tache qui le suivit partout. 11 écrivit quelques dialogues à la manière de Socrate. Cet eavrage arrêta les yeux sur lui. Platon et Aristippe rougirent du mépris qu'ils avaient affecté pour cet homme. Ils le recommandèrent à Denis, qui le traita mieux. Il revint dans Athènes, où il trouva deux écoles florissantes établies. Platon enseignait dans Tune, Anstippedans l'autre. Il n'osa pas se montrer publiquement au milieu de ces deux philosophes. Il s'en tint k donner des leçons particulières. Lorsqu'il se fut assuré du pain , par cette ressource , il se livra au barreau , oii il eut du succès. Ménedènie lui reprochait de s'être approprié des dialogues que Socrate avait écrits, et que Xantippelui avait confiés. Ce reproche fait beaucoup d'honneur k Escbine. Il avait bien singulièrement saisi le caractère de son maître , puisque Ménedème et Aristippe s'y trompaient. . On remarque en effet , dans les dialogues qui nous restent d'£schine , la simplicité , l'expression , les maximes , les comparaisons et toute la morale de Socrate.

Nous n'ajouterons rien à ce que nous avons dit deCriton, . sinon qu'il ne quitta point Socrate pendant le temps de sa prison ; qu'il veilla à ce que les choses nécessaires ne lui manquassent pas; que Socrate offensé de l'abus qu'on taisait de la facilité de son caractère pour le tourmenter , lui conseilla de chercher quelque homme turbulent , méchant , violent , qui fît tête à ses ennemis , et que ce conseil lui réussit.

Simon était un corroyeur dont Socrate fréquentait quelquefois la maison. Là , comnM partout ailleurs , il parlait des vices, des vertus , du bon , du beau , du décent , de Phonnéte , et le corroyeur récoutait; et le soir, lorsqu'il avait quitté son ouvrage, il jetait sur le papier les principales choses qu'il avait entendues. Périclès fit cas de cet homme , il chercha à se l'atta*» cher par les promesses les plus flatteuses ; mab Simon lui répondit qu'il ne vendait point sa liberté.

Cc^ès écrivit trois dialogues, dent il ne nous reste que le dernier, connu sous le nom du Utbieau. C'est un petit roman sur les goAts, les penchans, les préjugés, les mœnrs des hommes, composé d'après une peinture qu'on voyait dans le temple de Saturne. On y suppose les principes sairans :

Les âmes ont préexisté aux corps. Un sort heureux ou malbeureux les attend.

Elles ont un démon qni les inspire , dont la voix se fait en-* tendre k elles , et qui les avertit de ce qu'elles ont à faire et à éviter.

Elles apportent.avec elles un penchant inné à Fimpostnre, à Terreur, à l'ignorance et au vice.

Ce penchant n'a pas la même force en toutes. Il promet à tous les hommes le bonheur ; mais iî les trompe et les perd. Il j a une condition vraie et une condition fansse.

La poésie , l'art oratoire , la musique , la dialectique , l'arithmétique, la géométrie et l'astrologie, sont de l'érudition fausse. La connaissance des devoirs et la pratique des vertus , sont la seule éni^itiou vraie.

C'est par l'érudition vraie que nous échappons dans ce monde à la peine , et que nous nous préparons la félicité dans l'antre vie. Cette félicité n'arrivera qu'à ceux qui auront bien vécu , ou qui auront expié leurs fautes.

C'est de ce séjour de délices qu'ils contempleront la folie et la misère des hommes. Mais ce spectacle ne troublera point leur jouissance. Ils ne peuvent plus souflfirir.

Les méchans , au sortir de cette vie , trouveront le désespoir. Ils en seront saisis, et ils erreront; jouets continuels des passions auxquelles ils se seront livrés.

Ce n'est point la richesse , mais l'érudition vraie qui rend l'homme heureux.

Il ne faut ni se fier k la fortune, ni trop estimer ses présens. Celui qui croit savoir ce qu'il ignore , est dans une erreur qui l'empêche de s'instruire.

On met encore du nombre des disciples de Socrate , Timon le misanthrope. Cet homme crut qu'il fuyait la société de ses semblables, parce qu'ils étaient méchans; il se trompait, c'est que lui-même n'était pas bon. Je n'en veux pas d'autre preuve , que la joie cruelle que lui causèrent les applaudissemens que les Athéniens prodiguaient k Alcibiade; et la raison qu'il en donna , le pressentiment du mal que ce jeune homme leur ferait un jour. Je ne hais pas les hommes , disait-il , mais les bétes féroces qui portent ce nom; et qu'étais-tu toi-même , entre ces bêtes féroces, sinon la plus intraitable de toutes? Quel jugement porter de celui qui se sauve d'une ville ou Socrate vivait, et oi» il y avait une foule de gens de bien ; sinon qu'il était plus frappé de la laideur du vice, que touché des charmes de la vertu? Ce caractère est mauvais. Quel spectacle plus grand et plus doux que celui d'un homme juste, grand , vertueux , au-dessus de toutes les lerreurs

et de toutes les séductions! Les dieux s'inclinent du haut de leur demeure bienheureuse , pour le voir marcher sur la terre; et le triste et mélancolique Timon détourne ses regards farouches, lui tourne le dos , et ya , le cœur rempli d'orgueil , d'enyie et de fiel , s'enfoncer dans une forêt.

SOUVERAINS , s. m. pi. ( DroU naturel et politiq, ) Ce sont ceux à qui la yq^nté des peuples a conféré le pouvoir nécessaire pour gouverner la société.

L'homme y dans Tétat de nature y ne connaît point de souve^ tain ; chaque individu est égal à un autre , et jouit de la plus parfaite indépendance ; il n'est dans cet état d'autre subordination que celle des enfans à leur père. Les besoins naturels , et surtout la nécessité de réunir leurs forces pour repousser les entreprises de leurs ennemis , déterminèrent plusieurs hommes ou plusieurs familles k se rapprocher , pour ne faire qu'une même famille que l'on nomme société. Alors on ne tarda point à s'apercevoir , que si chacun continuait d'exercer sa volonté y à user de ses forces et de son indépendance', et de donner un libre cours à ses passions , la situation de chaque individu serait plus malheureuse que s'il vivait isolé ) on sentit qu'il fallait que chaque homme renonçât à une partie de son indépendance naturelle pour se soumettre à une volonté qui représentât celle de toute la société , et qui fût , pour ainsi dire , le centre commun et le point de réunion de toutes ses volontés et de toutes ses forces. Telle est l'origine des souverains. L'on voit que leur pouvoir €t leurs droits ne sont fondés que sur le consentement des peuples ; ceux qui s'établissent par la violence , ne sont que <Ies usurpateurs \ ils ne deviennent légitimes , que lorsque le consentement des peuples a con6rmé aux souverains les droits dont ils s'étaient emparés.

Les hommes ne se sont mis en société que pour être plus heureux ; la société ne s'est choisi des souverains que pour veiller plus efficacement à son bonheur et ii sa conservation. Le bienêtre d'une société dépend de sa sûreté , de sa liberté et de sa puissance, pour lui procurer ces avantages. Il a fallu que le souverain eût un pouvoir suffisant pour établir le bon ordre et la tranquillité parmi les citoyens , pour assurer leurs possessions, pour protéger les faibles contre les entreprises des forts , pour retenir les passions par des peines , et encourager les vertus par des récompenses. Le droit de faire ces lois dans la société , s'appelle puissance législative, Voyez Législation.

Mais vainement le souverain aura-t-il le pouvoir de faire fies lois , s'il n'a en même temps celui de les faire exécuter : les passions et les intérêts des hommes font qu'ils s'opposent toujours

aa bien générml , lorsqu'il lenr parait contraire à lenr mte'rét particulier. Us ne voient le premier que dans le loialain ; tandis que sans cesse ils ont le dernier sons les yen^ Il faut d6nc que le êouuerain soit revêtu de la force nécessaire pour fiire «bétr chaque particulier aux lois générales , qui sont les volonté do tous 'y c'est ce qu'on nomjne ftui»9ancê exécutrice.

Les peuples n'<»nt point toujours donné la lyéme étendue de pouvoir aux souiferains qu'ils ont choisis. L'expérience de to«s les temps apprend , que plus le pouvoir des hommes est graad , plus leurs passions les portent à en abuser : cette considération a déterminé quelques nations à mettre des limites k la puissance de ceux qu'elles chargeaient de les gouverner* Câ limitations de la souveraineté ont varié , «suivant les circonstances j suivant le plus ou moins d'amour des peuples poor la liberté , suivant la grandeur des inconvéniens auxquels ils s'étaient tronvés cntièment exposés sous des aouumrakiê trop arbitraires : c'est là ce qui a donné naissance aux. différentes divisions qui ont été faites de la souveraineté , et aux diffifrentes formes des gouv^menMns. En Angleterre , la puissance législative réside dans le roi et dans le parlement : ce dernier corp^ représente la nation , qui par la constitution britannique , s'est réservé de cette manière une portion de la puissance souveraine ; tandis qu'elle a abandoimé au roi seul le pouvoir de faire exécuter les lois. Dans l'empire d'Allemagne , l'empereur ne peut faire des lois qu'avec le concours des états de l'empire. U Caut cependant que la limitation du pouvoir ait elle-même des bornes. Pour que le sout^eraiu travaille.au bien de l'état, il faut qu'il puisse agir et prendre les mesures nécessaires à cet objet ; ce serait donc un vice dans un gouvernement , qu'un pouvoir trop limité dans le louifermin : il est aisé de s'apercevoir de ce vice dans les gouvcrnemens suédois et polonais.

D'autres peuples n'ont point stipulé par des actes capes et authentiques les 4imit«s qu'ils fixaient à leurs souverains ; ils se sont contentés de leur impoMr la nécessité de suivre les lois fondamentales de l'état , leur confiant d'ailleurs la puissance législative 9 ainsi que celle d'exécntcr. C'est là ce qu'on appelle ems perainelé absolue» Cependant la droite raison fait voir qu'elle a toujours des limites naturelles ) un souverain , quelque absola qu'il soit , n'est point en droit de toucher aux lois constitutives d'un état, non plus qu'à sa religion; il ne peut poin^ altérer la forme du gouvernement , ni changer l'ordre de la succesMon , à moins d'une autorisation formelle de sa nation. D'ailleurs il est toujours soumis aux lois de la justice et à celles de la raison , dont aucune force humaine ne peut le dispenser.

Lorsqu'un êouvtrain absolu s'arroge le droit de changer à sa >olonié les lois fondaknenlales de son pays ) lorsqu'il prétend un pouvoir arbitraire snr la personne et les possessions de son peuple, il devient un despote. Nul peuple n'a pu ni voulu accorder un pouvoir de cette nature à ses souverains ; s'il l'avait fait, la nature et la raison le mettent toujours en droit de réclamer contre la violence. Ployez l'ariicle Pouvoia. La tyrannie n'est autre chose que l'exercice du despotisme.

La souyeraineté lorsqu'elle réside dans un seul homme, soit qu'elle soit absolue , soit qu'elle soit limitée , s'appelle mo^ narchie. Voyec cet article. Lorsqu'elle réside dans le peuple même , elle est dans toute son étendue, et n'est point susceptible de limitation ^ c'est ce qu'on appelle démocratie. Ainsi chez les Athéniens la souyeraineté résidait toute entière dans le peuple* La souveraineté est quelquefois exercée par un corps , ou par une assemblée qui représente le peuple , conune dans les états républicains.

£n quelques mains qne soit déposé le pouvoir souverain , il ne doit avoir pour objet que de rendre heureux les peuples qui loi sont soumis; celui qui rend les hommes malheureux est une usurpation manifeste et un renversement des droits auxquels l'homme n'a jamais pu renoncer. Le souverain doit à ses sujets la sûreté , ce n'est que dans cette vue qu'ils se sont soumis à l'autorité. Voyez Protectiox. Il doit établir le bon ordre par des lois salutaires , il faut qu'il soit autorisé k les changer , suivant que la nécessité des circonstances le demande; il doit réprimer ceux qui voudraient troubler les autres dans la jouissance de leurs possessions , de leur liberté, de leur personne; il a le droit d'établir des tribunaux et des magistrats qui rendent la justice , et qui punissent les coupables suivant des règles sûres et invariables. Ces lois s'appeHent civiles , pour les distinguer des lois naturelles et des lois fondamentales auxquelles le sou^ verain lui-même ne peut point déroger. Comme il peut changer les lois civiles, quelques personnes croient qu'il ne doit point y être soumis ; cependant il est naturel que le souverain se conforme lui-même à ses lois tant qu'elles sont en vigueur , cela contribuera à les rendre plus respectables à ses sujets.

Après avoir veillé à ia sûreté intérieure de l'état, le souverain doit s*occnper de sa sûreté au dehors ; celle-ci dépend de ses richesses , de ses forces militaires. Pour parvenir à ce but, il portera ses vues sur l'agriculture , sur la population , sur le commerce ; il cherchera à entretenir la paix avec ses voisins , sans cependant négliger la discipline militaire , ni les forces qui rendront sa nation respectable k tous ceux -qui pourraient entre-

prendre de lui nuîre , ou de troubler sa tranquillité ; de \k naît

le droit que les sout^erains ont de faire la guerre , de conclure

la paix, de former des alliances ^ etc. Voyet P&ix , Guer&e,

Puissance.

Tels sont les principaux droits de la souveraineté , t^ sont les droits des eouuerains ; l'histoire nous fournit des exemples sans nombre de princes oppresseurs , de lois violées , de sujets révoltés. Si la raison gouvernait les souverains , les peuples n'auraient pas besoin de leur lier les mains , ou de vivre ayec eox dans une déâauce continuelle ; les chefs des nations contens de travailler au bonheur d^ leurs sujets y ne chercheraient point k envahir leurs droits. Par une fatalité attachée à la nature humaine , les hommes font des efforts continuels pour étendre leur pouvoir ; quelques digues que la prudence des peuples ait voulu leur opposer y il n'en est point que l'ambition et la force ne viennent à bout de rompre ou d'éluder.« Les souverains ont un trop grand avantage sur les peuples ; la dépravation d'une seule volonté suffit dans le souverain pour mettre en danger ou pour détruire la félicité de ses sujets. Au lieu que ces derniers ne peuvent guère lui opposer l'unanimité ou le concours de volontés ou de forces nécessaires pour réprimer ses entreprises injustes.

U est une erreur funeste au bonheur des peuples , dans laquelle les souverains ne tombent que trop communément ; ils croient que la souveraineté est avilie dës-lors que ses droits sont resserrés dans des bornes. Les chefs des nations qui travailleront à la félicité de leurs sujets , s'assureront leur amour , trouveront en eux une obéissance prompte , et seront toujours redoutables à leurs ennemis. Le chevalier Temple disait à Charles II , qu'un roi {T^n^ gUterre qui est t homme de son peuple , est le plus grand roi da monde ; mais s'il veut être davantage , il n'est plus rien. Je t^ux être l'homme de mon peuple , répondit le monarque. Voyeit ies articles Pouvoir y Autorité , Puissancx , Sujets , Tyxav.

SPÉCIEUX , adj. {Gramm, ), qui a une apparence séduisante et trompeuse ; vos raisons sont spécieuses; vous aves trouvé nn prétexte spécieux ; vous avez rendu votre projet bien spécieux. Cet homme a couvert sa noirceur à mon égard d'un voile bien spécieux; il a commencé , avant que de m'accuser , d'avouer une partie des obligations qu'il m'avait y puis il a laissé entrevoir qu'il avait les raisons les plus fortes de se plaindre de moi. Plus il connaissait la fausseté de toute sa conduite, plus il a mis d'art à lui donner une honnêteté spécieuse ; j'avais lu au fond de son âme vile et corrompue ; il s'en était aperçu , il ne pouvait plus me souffrir.

SPÉCULATION, 5. f. ( Gramm. ) , examen profond et réfléchi de la nature et des qualités d'une chose. Ce mot s*oppose à pra-^ tique. La spéculation recherche ce que c'est que Tohjet ^ la pratique agit. Ainsi l'on peut dire que la philosophie, la vertu, la religion , la morale , ne sont pas des sciences de pure spéculotion. Celui qui n'en a que la spéculation , n'est que le fantôme d'un philosophe , d'un homme vertueux , religieux , moraliste. La physique a ses. spéculations , qu'il faut mettre à l'épreuve de l'expérience^ que serait-ce que les mathématiques sans les problèmes d'utilité , auxquelles on arrive par la démonstr.ation de ses propositions spéculatives ? Les théorèmes sont la partie de spéculation. Les problèmes sont la partie de pratique.

SPINOSA, Philosophie db. (Hist. de la Philos. ) Benoît Spinosa , juif de naissance , et puis déserteur du [udaïsme , et enfin athée , était d'Amsterdam. Il a été un athée de système , et d'une méthode toute nouvelle , quoique le fond de sa doctrine lui fût commun avec plusieurs autres philosophes anciens et modernes , européens et orientaux. II est le premier qui ait réduit en système l'athéisme , et qui eu ait fait un corps de doctrine lié et tissu , selon la méthode des géomètres; mais d'ailleurs son sentiment n'est pas nouveau. 11 y a long-temps que l'on a cru que tout l'univers n'est qu'une substance , et que Dieu et le monde ne sont qu'un seul être. Il n'est pas sûr que Straton , philosophe péripatéticien , ait eu la même opinion, parce qu'on no sait pas s'il «nseignait que l'univers ou la nature fût un être simple et une substance unique. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il ne reconnaissait d'autre dieu que la nature. Comme il se moquait des atomes et du vide d'Épicure , on pourrait s'imaginer qu'il n'admettait point de distinction entre \es parties de l'univers; mais cette conséquence n'e^t point nécessaire. On peut seulement.conclure que son opinion s'approche infiniment plus du spiuosisme que le système des atomes. On a même lieu de croire qu'il n'enseignait pas , comme faisaient les atomistes que le monde fût un ouvrage nouveau , et produit par le hasard * mais qu'il enseignait , comme font les Spinosistes, que la nature l'a produit nécessairement et de toute éternité.

Le dogme de l'âme du monde , qui a été si commun parmi les anciens, et qui faisait la partie principale du système des Stotciens , est, dans le fond , celui de Spinosa; cela paraîtrait plus clairement, si des auteurs gépmètres l'.tvaient expliqué. Mais comme les écrits oii il en est fait mention , tiennent plus de la méthode des rhétoriciens , que de la méthode dogmatique • et qu'au contraire Spinosa s'est attaché à la précision , sans $e servir du langage figuré , qui nous dérobe si souvent les idées 3. 42

justes d'un corps de doctrine : de là vient que nous trouvons plusieurs différences capitales entre son système et celui de fâme du monde. Ceux qui voudraient soutenir que le sptnosisme est mieux lie , devraient aussi soutenir qu'il ne contient pas tant d'orthodoxie ; car les Stoïciens n'étaient pas à Dieu la providence : ils réunissaient en lui la connaissance de toutes choses ; nu lieu que Spinosa ne lui attribue que des connaissances séparées et trës-bornées. Lises ces paroles de Sénèque : « Eundem qttem i> nos yjoifem intelligunt j castodem^ rectorertique unipenij ani^ » mum oc êpiritum , mundani hujua operis dominum et artifir' n cem , oui nomen omnê cont/enii. Fis itUun fatum poeare ? J^on M errabis : hic est ex quo Buapensa sunt omma^ causa causarum, 1» Fis iiium providentiam dicere ? Recto dicis. Eot enim cujus M consilio huic mundo proifidetur. Fis illum naturam vocare ? M Non peccabis. Est enim ex quo nota sunt omnia , cujus spiriiu n uitnmus. Fis illum vocare mundum? NonfaUeris, Ipse est M enim totum quod vides y lotus suis partibus inditur , et se susn tinenê tn sud. Quœst, natar. lib. XI , cap, xlp. Et ailleurs il parle ainsi : « Quid est autem y cur non existimes in eo dàvini M cdiqUid exiêtere y qui Dei par est ? Totum hoc quo continemur y «» et unum est et DeuSy etsocii ejus sumus et membra. Epiet, ^9. » Lises ainsi le discours deCaton, dans le IF^. liv, de laPharsale, ^t surtout considéres-y ces trois vers.

Ett-ne Dei sedes nisi terra et pontus et aer,

Et cœium et virtus ? Superos quid gttœrimta ubra ?

JupiUr est guodcumque. vides , quocumque nux^eris.

Pour revenir k Spinosa y tout le monde convient qu'il avait des mœurs , sobre , modéré y pacifique^ désintéressé , même généreux ; soii coeur n'était taché d'aucun de ces vices qui déshonorent. Cela est étrange ; mais au fond il ne faut pas plus s'en étonner y que de voir des gens qui vivent trë»-mal , quoiqu'ils aient une pleine persuasion de l'Évangile ; ce que l'attratf du plaisir ne fit point dans Spinosa , la bonté et l'équité naturelles le firent. De son obscure retraite sortit d'abord l'ouvrage qu'il iatitula , traité théologico^politique y parce qu'il j envisage la religion en elle-même , et par rapport à son exerdce y eu ^ard an gouvernement civil. Comme la ceKitude de la révélation est le fondement de la foi , les premiers efforts de Spinosa sont contre les prophètes. Il tente tout pour affaiblir l'idée que nous avans d'eux , et que nous puisons dans leurs prophéties. Il borne k la science des mœurs tout le mérite des prophètes. Il ne veut pas qu'ils aient bien connu la nature et les perfections de l'Être souverain. Si nous l'en croyons y ils n'en savaient pas plus , et )>eut-étre qu'ils n'en savaient pas tant que nous.

MoïM j par exemple » imaginait un Diea j«bux y complaisant et vindicatif , ce qui s'accorde mal ayec l'idée que nous devons avoir de la divinité. A l'égard des miracles , dont le ricit est si fréquent dans les Ecritures , il a trouvé qu'ils n'étaient pas véritables. Les prodiges y selon lui , sont impossibles ; ils dérangeraient l'ordre de la nature , et ce dérangement est contradictoire. Enfin pour nous affranchir tout d'un coup et pour nous mettre à l'aise , il détruit par un chapitre seul toute l'autorité des anciennes Ecritures. Elles ne sont pas des auteurs dont elles portent les noms y ainsi le Pentateuque ne sera plus de Moïse y mais une compilation de vieux mémoires mal digérés par Esidras. Le$ autres livres sacrés n'auront pas une origine plus respectable.

Spinoêa avait étonné et scandalisé L'Europe par une théologie qui n'avait de fondement que l'autorité de sa parole. U ne s'égara pas k demi. Son premier ouvrage n'était que l'essai de sips forces. 11 alla bien plus loin dans un second. Cet autre écrit est sa morale y oii donnant carrière à ses méditations philosophiques y il plongea son lecteur dans le sein de l'athéisme. C'est principalement à ce monstre de hardiesse , qu'il doit le grand nom qu'il s'est fait parmi les incrédules de nos jours. Il n'est pas vrai que ses sectateurs soient en grand nombre. Trë»-peu de personnes sont soupçonnées d'adhérer à sa doctrine , et parmi ceux qi^e l'on en soupçonne , il y en a neu qui l'aient étudié , et entre ceuxci il y en a peu qui l'aient comprise , et qui soient capables d'en tracer le vrai plan y et de développer le fil de ses principes. Les plus sincères avouent que Spinosa est incompréhensible , que ^a philosophie surtout est pour eux une énigme perpétuelle , et qu'enfin s'ils se rangent de son parti y c'est qu'il nie avec intrépidité ce qu'eux-mêmes avaient un penchant secret à ne pas croire.

Pour peu qu'on enfonce dans ces noires ténèbres oh il s'est enveloppé , on y découvre une suite d'abîmes oii ce téméraire raisonneur s'est précipité presque dès le premier pas , des propositions évidemment fausses , et les antres contestables, des principes arbitraires substitués aux principes naturels et aux vérités sensibles , un abus des termes la plupart pris à contre-sens , un amas d'équivoques trompeuses y une nuée de contradictions palpables.

De tous ceux qui ont réfuté le spinosisme , il n'y a personne qui l'ait développé aussi nettement , ni combattu avec autant d'avantage que l'a fait M. Bayle. C'est pourquoi je me fais un devoir de transcrire ici un précis des raisoonemens par lesquels il a ruiné de fond en comble ce Byêtkme monstrueux. Mais avant d'en faire sentir le ridicule , il bt bon de l'exposer. Spinosa sou«

66o SP

ttent 1*. qu'une substance ne peut produire une autre substance -, 2*. que rien ne peut être crée de rien , parce que ce serait une contradiction manifeste que Dieu travaillât sur le néant, qu'il tirât l'être du non-être , la lumière des ténèbres , la yie de la mort; 3V qu'il n'y a qu'une seule substance , parce qu'on ne peut appeler substance que ce qui est éternel , indépendant de toute cause supérieure , que ce qui existe par soi-^nême et nécessairement. Or toutes ces qualités ne conyiennent qu'à Dieu , donc il n'y a d'autre substance dans l'univers que Dieu

seul. . .

Spinosa ajoute que cette substance uûique , qui n'est ni divisée , ni divisible , est douée d'une infinité d'attributs , et entre autres de l'étendue et de la pensée. Tous les corps qui se trouvent dans l'univers sont des modifications de cette sulMtance en tant qu'étendue, et que les âmes des hommes sont des modifications de cette substance en tant que pensée. Le tout cependant reste immobile , et ne perd rien de son essence pour quelques cbangemens légers , rapides , momentanés. C'est ainsi qu'un homme ne cesse point d'être ce qu'il est en effet , soit qu'il veille , soit qu'il dorme , soit qu'il se repose nonchalamment , soit qu'il agisse avec vigueur. Ecoutons ce que Bayle oppose à cette doctrine.

!<". Il est impossible que l'univers soit une substance unique; car tout ce qui est étendu a nécessairement des parties , et tout ce qui a des parties est composé : et comme les parties de l'étendue ne subsistent point l'une dans l'autre , il faut nécessairement ou que l'étendue en général ne soit pas une substance , ou que chaque partie de l'étendue soit une substance particulière et distincte de toutes les autres. Or selon Spinosa , l'étendue en général est l'attribut d'une substance : d'un autre côté , il avoue avec les autres philosophes , que l'attribut d'une substance ne diflere point réellement de cette substance ; d'oii il faut conclore qoe chaque partie de l'étendue est une substance particulière : ce qm rume les fondemens de tout le système de cet auteur. Pour excuser cette absurdité , Spinosa ne saurait dire que l'étendue en général est distincte de la substance de Dieu , car s'il le disait , il enseignerait que cette substance est en elle-même non étendue; elle n'eut donc jamais pu acquérir les trois dimensions , qu'en les créant , puisqu'il est visible que l'étendue ne peut sortir ou émaner d'un sujet non étendu , que par voie de création : or Spinosa ne croyait point que de rien on pût faire rien. Il est encore visible qu'une substance non étendue de sa nature, ne peut jamais devenir le sujet des trois dimensions : car comment serait-il possible de les placer sur ce point mathématique ? elles sabsiste-

raient donc sans un snjet, elles seraient donc une substance; de sorte que si cet auteur admettait une distinction réelle entre la substance de Dieu, et l'étendue en générai, il serait obligé de dire que Dieu serait composé de deux substances distinctes Tune de l'autre, savoir de son être non étendu^ et de l'étendue : le Yoilà donc obligé à reconnaître que l'étendue et Dieu ne sont que la même cbose ; et comme d'ailleurs , dans ses principes , il n'y a qu'une substance dans l'univers , il faut qu'il enseigne que l'étendue est un être simple , et aussi exempt de composition que les points mathématiques ; mais n'est-ce pas se moquer du monde que de soutenir cela ? est-il plus évident que le nombre millénaire est composé de mille unités , qu'il est évident qu'un corps de cent pouces est composé de cent parties réellement distinctes l'une de l'autre , qui ont chacune l'étendue d'un pouce ? . Pour se débarrasser d'une difficulté si pressante , Spinosa ré- 'ponà que l'étendue n'est pas composée de parties , mais de modifications. Mais a-t-il bien pu se promettre quelque avantage de ce changement de mot? qu'il évite tant qu'il voudra le nota de partie , qU'il substitue tant qu'il voudra celui dç modalilé ou V modificcUion , que fait cela à l'afiaire ? les idées que l'on attache au raotpariie , s'effiiceront-elles ? ne les appliquera-t-on pas au mot modification ? les signes et les caractères de différence sontils moins réels , ou moins évidens , qaand on divise la matière en modifications , que quand on la divise en parties? visions que tout cela : l'idée de la matière demeure toujours celle d'un être composé , celle d'un amfts de plusieurs substances. Voici de quoi bien prouver cela.

Les modalités sont des êtres qui ne peuvent exister sans la substance qu'elles modifient , il faut donc que la substance se trouve partout oh il y a des modalités , il faut même qu'elle se multiplie à proportion que les modifications incompatibles entre elles se multiplient. Il est évident, nul spinosiste ne le peut nier, que la figure carrée , et la figure circulaire , sont incompatibles dans le même morceau de cire ; il faut donc nécessairement que la substance modifiée par la figure carrée ne soit pas la même substance que celle qui est modifiée par la figure ronde : autrement la figure carrée et la figure ronde se trouveraient en même temps dans un seul et même sujet : or cela est impossible.

2". S'il est absurde dé faire Dieu étendu , parce que c'est lui âter sa simplicité , et le composer d'un nombre infini de parties , -que dirons-nous, quand nous songerons que c'est le réduire à la condition de la nature la plus vile , en le faisant matériel , la matière étant le théâtre de toutes les corruptions et de tous les changemens ? Les Spinosistes soutiennent pourtant qu'elle ne

souffire nulle division , mais ils soutiennent cela par la plus fri- Tole , et par la plus froide chicanerie qui puisse se voir. Afin que la matière fât divisée , disent-ils , il faudrait que Fnne de ses portions fât séparée des autres par des espaces vides : ce qui n'arrive jamais; mais cVst trës-mal définir la division. Kons sommes aussi réellement séparés de nos amis y lorsque l'intervalle qui nous sépare est occupé par d'autres hommes rangés de file , que s'il était plein de terre. On renverse donc et les idées et le langage , quand on nous soutient que la matière réduite en cendres et en fumée, ne souffre point de séparation?

3*. Nous allons voir des absurdités encore plus monstrueuses, en considérant le dieu de Spinoaa , comme le snjet de tontes les modifications de la pensée : c'est déjà une grande difficulté que de concilier l'étendue et la pensée dans une seule substance; et il né s'agit point ici d'un alliage comme celui des métaux , ou comme celui de l'eau et dn vin \ cela ne demande que la/iurlapotition : mais l'alliage de là pensée et de l'étendue doit être une identité. Je suis sûr que si Spinosa avait trouvé un tel embarras dans une autre secte , il l'aurait jugée indigne de son attention ; mais il ne s'en est pas fait une affaire dans sa propre cause ; tant il est vrai que ceux <|ni censurent le plus dédaigneusement les pensées des autres , sont fort indnlgens envers eux-mêmes. H se moquait sans doute du mystère de la Trinité , et il admirait qu'une infinité de gens osassent parler d'une nature formée de trois hypostases , lui , qui k proprement parler , donne k la nature divine autant de personnes qn'ihf a de gens sur la terre ; il regardait comme des fous ceux qui admettant la transubstantiation , disent qu'un homme peut être tout k la fois en plusieurs lieux , vivre k Paris , être mort à Rome , etc. , lui qui soutient que la substance étendue, unique, et indivisible, est tout k la fois partout , ici froide , ailleurs chaude , i^ triste , ailleurs gaie , etc»

S'il y a quelque chose de certain et d'incontestable dans les connaissances humaines , c'est cette proposition-ci : on ne peui affirmer çéritahlement d*nn même su^'ei^ aux mémeè égards , et en même temps y deux termes qui sont oppoêés) par exemple f on ne peut pas dire sans mentir , Pierre se perte bien , Pierre est fort malade. Les Spinosistes ruinent cette idée , et la justifient de telle sorte , qu'on ne sait plus oii ils pourront prendre le caractère de la vérité : car si de telles propositions étaient fausses , il n'y en a point qn'on pût garantir pour vraies. Montrons qne cet axiome est très-faux dans leur système , et posons d'abord pour maxime incontestable que tous \eê titres que l'on donne à ce sujet, pour signifier ou tout ce qu'il fait, on tont

ce qu*il soaffire , conviennent proprement et physiquement à la substance, et non pas à ses accidens. Quand nous disons le fer est dur , le fer est pesant , il s'enfonce dans Tean ; nous ne pré-> tendons point dire que sa dureté est dure , que sa pesanteur est pesante, «le., ce langage ferait trës-*impertinent; nous voulons dire que la substance étendue qui le compose^ résiste , qu'elle pèse , qu'elle descend sous l'eau. De même quand nous disons qu'un homme aie , affirme , se fâche , caresse , loue , ete, , nous faisons tomber tous ces attributs sur la substance même de son Ame , et non pas sur m»% pensées , en tant qu'elles sont des accidens ou des modifications. S'il était donc vrai , comme le prétend Spinosa , que les hommes fussent des modalités de Dieu , on parlerait faussement quand on dirait, Pierre nie ceci, il veut ceci, il veut cela, il affirme une telle chose; car réellement, selon ce système , c'est Dieu qui nie , qui veut , qui affirme , et par conséquent toutes les dénominations qui résultent de toutes les pensées des hommes , tombent proprement et physiquement sur la substance de Dieu : d'oii il s'ensuit que Dieu hait et aime, nie et affirme les mêmes choses, en même temps, et selon toutes les conditions requises, pour faire que la règle que nous avons rapportée touchant les termes opposés , soit fausse : car on ne saurait nier que selon toutes ces conditions prises en toute rigueur, certains hoiBmes n'aiment et n'affirment, ce que d'autres hommes haïssent et nient. Passons plus avant : les termes contradictoires vouloir, et ne vouloir pas, conviennent, selon toutes ces conditions , en même temps , à différens hommes ; il faut donc que dans le système de Spinosa , ils conviennent à cette substance unique et indivisible qu'on nomme Dieu. C'est donc Dieu qui forme eta même temps l'acte de vouloir , et qui ne le forme pas à. l'égard d'un même objet. On vérifie donc de lui deux termes contradictoires, ce qui est le renversement des premiers principes de la métaphysique : un cercle carré n'est pas plus une contradiction, qu'une substance qui aime et hait en même temps le même objet : voilà ce que c'est que la £ausse délicatesse. Notre homme ne pouvait souffrir les moindres obscurités , ni du péripatétisme , ni du judaïsme , ni du christianisme , et il embrassait de tout son cœur une hypothèse qui allie ensemble deux termes aussi opposés que la figure carrée et la circulaire , et qui fait qu'une infinité d'attributs discordans et incompatibles, et toute la variété et l'antipathie des pensées du genre humain se certifient tout à la fçis , d'une seule et même substance très-simple et indivisible. On dit ordînairemjent , quoé çapUa^ toi semus; mais selon Spinosa | tous les sentimens de

tous les hommes sont dans une seule tcte. Rapporter simplement

telles choses , c'est les réfuter.

4<*. Mais si c'est physiquement parlant , une absurdité prodigieuse , qu'un sujet simple et unique soit modifié en même temps par les pensées de tous les hommes, c'est une abomination exécrable quand on considère ceci du côté de la morale.

Quoi donc! l'être infini, l'être nécessaire, souverainement parfait , ne sera point ferme , constant , et immuable? que dis» je, immuable? il ne sera pas un moment le même; ses pensées se succéderont les unes aux autres , sans fin et sans cesse ; la même bigarrure de passions et de sentimens ne se verra pas deux fois : cela est dur à digérer. Voici bien pis :- cette mobilité continuelle gardera beaucoup d'uniformités en ce sens, que toujours pour une bonne pensée , l'être infini en aura de mille sortes, d'extravagantes, d'impures, d'abominables; il produira en lui-même toutes les folies , toutes les rêveries , toutes les saletés , toutes les iniquités du genre humain ; il en sera nonseulement la cause efficiente, mais aussi le sujet passif; il se joindra avec elles par l'union la plus intime' que l'on puisse concevoir : car c'est une union pénétrable, ou plutôt c'est une vraie identité , puisque le mode n'est point distinct réellement de la substance modifiée. Plusieurs grands philosophes ne pouvant comprendre qu'il soit compatible avec l'être souverainement bon, de souf&ir que l'homme soit si méchant et si malheureux , ont supposé deux principes , l'un bon , et l'autre mauvais : et voici "un philosophe qui trouve bon que Dieu soit bien lui-même et l'agent et le patient de tous les crimes , et de toutes les misères de l'homme. Que les hommes se haïssent les uns les autres, qu'ils s'entr'assassinent au coin d'un bois, qu'ils s'assemblent en corps d'armée pour s'entre-tuer , que les vainqueurs mangent quelquefois les vaincus : cela se comprend , parce qu'ils sont distincts les uns des autres ; mais que les hommes, n'étant que la modification du même être, n'y ayant par conséquent que Dieu qui agisse, et le même Dieu en nombre, qui se modifie en Turc , en se modifiant en Hongrois , il y ait des guerres et des batailles ; c'est ce qui surpasse tous les monstres et tous les dérrglemens chimériques des plus folles têtes qu'on ait jamais enfermées dans les petites-maisons. Ainsi dans le système de Spinosay tous ceux qui disent , les Allemands oni tué dix milU 7V/rr«, parlent mal et faussement , à moins qu'ils n'entendent , Dieu modifié en Allemand , a tué Dieu modifié en dix ' mille Turcs ; et ainsi toutes les phrases par lesquelles on exprime ce que sont les hommes les uns contre les autres, n'ont point

d'autre sens véritable que celui-ci , Dieu se hmi lui^Tnéme , iV ee demande des grâces à lui-même , et ne les refuse , il se per~ sécute , il se tue , il se mange , il se calomnie , il Renvoie sur Véchafaud, Cela serait moins inconcevable , si Spùtosa s-était représente Dieu comme un assemblage de plusieurs parties distinctes ; mais il Ta réduit k la plus parfaite simplicité , à l\imté de substance , à l'indivisibilité. Il débite donc les plus infâme» et les plus furieuses extravagances , et infiniment plus ridicules que celles des poètes touchant les dieux du paganisme.

5**. Encore deux objections. Il y a eu des philosophes assez impies pour nier qu'il y eût un Dieu, mais ils n'ont point poussé leur extravagance jusqu'à dire , que s'il existait , il ne serait point une nature parfaitement heureuse. Les plus grands Sceptiques de l'antiquité ont dit que tous les hommes ont une idée de Dieu , selon laquelle il est une nature vivante , heureuse , incorruptible, parfaite dans la félicité , et nullement susceptible de maux. C'était sans doute une extravagance qui tenait de la folie , que de ne pas réunir dans sa nature divine l'immortalité et le bonheur. Plutarque réfute trë8-*bien cette absurdité des Stoïques : mais quelque folle que f&t cette rêverie des Stoïciens , elle n'àtait point aux dieux leur bonheur pendant la vie. Les Spinosistes sont peut-être les seuls qui aient réduit la divinité k là misère. Or , quelle misère ? Quelquefois si grande , qu'il se jette dans le désespoir , et qu'il s'anéantirait s'il le pouvait ; il y tâche , il s'ôte tout ce qu'il peut s'àterj il se pend, . il se précipite ne pouvant plus supporter la tristesse affireuse qui le dévore. Ce ne sont point ici des déclamations , c'est un langage exact et philosophique; car si l'homme n'est qu'une modification, il ne fait rien : ce serait une phrase impertinente , boufonne, burlesque que de dire , la Joie est gaie , la tristesse est triste. C'est une semblable phrase dans le système de Spinosa que d'affirmer , F homme pense , rhomme s* afflige , V homme se pend^ etc. Toutes ces propositions doivent être dites de la substance dont l'homme n'est que le mode. Comment a-t-on pu s'imaginer qu'une nature indépendante qui existe par elle-même et qui possède des perfections infinies, soit sujette à tous les malheurs du genre humain ? Si quelque autre nature la contraignait à se donner du chagrin , k sentir de la douleur, on ne trouverait pas si étrange qu'elle employât son activité à se rendre malheureuse;^ on dirait, il faut bien qu'elle obéisse à une force . majeure : c'est apparemment pour éviter un plus grand mal, qu'elle se donne la gravelle, la colique, la fièvre chaude , la rage. Mais ell« est seule dans l'univers , rien ue lui commande , rien ne l'exhorte , rien ne la prie. C'est sa propre

nature , dit Spinosa , qni la porte à se donner elle-même en certaines circonstances un grand chagrin , et une doulear trèsvive. Mais y lui repondrai- je y ne trouves«vous pas quelque chose de monstrueux et d'inconcevable dans une telle fatalité ?

Les raisons très-fortes qui combattent la doctrine que noi âmes sont une portion de Dieu , ont encore plus de solidité contre Spinosa^ On objecte k Pythagoras dans un ouvrage de Gîcéron , qu'il résulte de cette doctrine trois faussetés évidentes; i'. que la nature divine serait déchirée en pièces ; a*, qu'elle serait mallieureuse autant de fois que les hommes ; 3*". qne l'esprit humain n'ignorerait aucune chose , puisqu'il serait Dien.

6"*. Je voudrais savoir à qui il en vent , quand il refette certaines doctrines, et qu'il en propose d'autres. Veut«^l apprendre des vérités 7 Veut-il réfuter des erreurs ? Mais est-il en droit de dire qu'il y a des erreurs? Les pensées des philosophes ordinaires , celles des Juifs » celles des Chrétiens ne sont-elles pns des modes de l'être infini , aussi*»bien qne celles de son éthique ? Ne sontelles pas des réalités aussi nécessaires à la perfection de rumvers que toutes les spéculations? N'éroanent-elles pas de la cause nécessaire ? Comment donc ose-t-il prétendre qu'il y a là quelque chose à rectifier ? En second lieu , ne prétend-il pas qne ia nature dont elles sont les modalités i agit nécessairement, qu'elle ya toujours son grand chemin , qu'elle ne peut ni se détourner , ni s'arrêter, ni qu'étant uniqne dans l'univers, aucune cause extérieure ne l'arrêtera jamais, ni le redressera? Il n'y a donc rien de plus inutile que les leçons. de ce philosophe? C'est bien à lui , qui n'est qu'une modification de substance , à prescrire à l'Etre infini, ee qu'il faut faire. Cet être rentendra-t-il ? Et s'il l'entendait , pourrait-il en profiter? N'agit-il pas toujours selon toute l'étendue de ses forces , sans savoir ni oii il va , ni ce qu'il fait? Un homnie% comme Spinoêa^ se tiendrait en repos, s'il raisonnait bien. S'il est possible qu'un td dogme s'établisse, dirait-il , la nécessité de la nature l'établinr sans mon ouvrage, s'il n'est pas possible , tous mes écrits n'y feront rien.

Le systènae de Spinoaa choque si visiblement la raison , que $e$ plus grandi admirateurs reconnaissent que s'iLavait enseigné les dogmes dont on l'accuse , il serait digne d'exécration ; mais ils prétendent qu'on ne l'a pas entendu. Leurs apologies , Iota de le disculper | font voir clairement qne les adversaires de Spinoêù l'ont tellement confondu et abtmé , qu'il ne leur reste d'autre moyen de leur répliquer que celui dont les Jansénistes se sont servis contre les Jésuites , qui est de dire que son sentiment n'est .pas tel qu'on le suppose : voilà à quoi se réduisent ses apologistes. Afin, donc qu'on voie que per^mne ne sanrait

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