‹ ŒuvresChapitre 9 sur 50 · II · texte numérisé non relu

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Il n'est pas ëtonnant qu'il y ait des athées partout oii il y a des superstitieux : c'est un sophisme qu'on fera partout ou l'on racontera de la divinité des choses absurdes. Au lieu de dire Dieu n'est pas tel qu'on me le peint, on dira il n'y a point de Dieu.

Les bramines avadontes sont des espèces de gyronosophistes.

Ils ont tons quelques notions de médecine , d'astrologie et de mathématiques : leur médecine n'est qu'un empyrisme. Ils pla-* cent la terre an centre du monde , et ils ne conçoivent pas qu'elle pût se mouvoir autour du soleil , sans que les eaux des mers déplacées ne se répandissent sur toute sa surface. Ils ont des obser<^ yations célestes , mais très-imparfaites ; ils prédisent les éclipses , mais les causes qu'ils donnent de ce phénomène sont absurdes. Il y a tant de rapport entre les noms qu'ils ont imposés aux signes du zodiaque , qu'on ne peut douter qu'ils ne les aient empruntés des Grecs ou des Latins. Voici l'abrégé de leur théologie.

Théologie des peuples du Malabare, La substance suprême est l'essence par excellence , l'essence des essences et de tout 5 elle est infinie t elle est l'être des êtres. Le veda l'appelle vasiou : cet être est invisible ; il n'a point de figure ; il ne peut se mouvoir , on ne peut le comprendre.

Personne ne l'a vu ; il n'est point ^imité ni par l'espace ni par les temps.

Tout est plein de lui ^ c'est lui qnî a donné naissance aux choses.

U est la source de la sagesse , de la science , de la sainteté , de la vérité.

Il est infiniment juste , bon et miséricordieux.

Il a créé tout ce qui est. Il est le conservateur du monde ; il aime à converser parmi les hommes; il les conduit au bonheur.

On est heureux si on l'aime et si on l'honore.

n a des noms qui lui sont propres et qui ne peuvent convenir qu'à lui.

Il n'y a ni idole ni image qui puisse le représenter ; on peut seulement figurer ses attributs par des symboles ou emblèmes.

Comment l'adorera-t-on , puisqu'il est incompréhensible?

Le veda n'ordonne l'adoration que des dieux subalternes.

Il prend part à l'adoration de ces dieux , comme si elle lui était adressée , et il la récompense.

Ce n'est ppint un germe , quoiqu'il soit le germe de tout. Sa sagesse est infinie; il est sans tache ; il a un œil an front; il est juste ; il est immobile; il est immuable; il prend une infinité de formes diverses. »

Il n'y a point d'acception devant lui ; sa justice est la même sur

tout. I) s'annonce de différentes manières, mais il est toujours difficile à deviner.

Nulle science humaine n'atteint à la profondeur de s<m essence.

Il a tout créé, il conserve tout j il ordonne le passé , le présent et l'avenir , quoiqu'il soit hors des temps.

C'est le souverain pontife. Il préside en tout et partout ; il remplit rétemité ; il est lui seul éternel.

Il est abtmé dans un océan profond et obscur qui le dérobe. On n'approche du lieu qu'il habite que par le repos. Il faut que les sens de l'homme qui le cherche se concentrent en un seul.

Mais fl ne se montre jamais plus clairement que dans sa loi et dans les miracles qu'il opère sans cesse à nos yeux.

Celui qrKi ne le reconnaît ni dans la création ni dan» la conservation, néglige l'usage de sa raison et ne le verra point ailleurs.

Avant que de s'occuper de l'ordination générale des choses , il prit une forme matérielle; car l'esprit n'a aucun rapport avec le corps , et pour agir sur le corps il faut que l'esprit s'enrevêtisse.

Source de tout, germe de tout, principe de tout, il a donc en lui l'essence , la nature , les propriétés , la vertu àe$ deux* sexes.

Lorsqu'il eut produit les choses , il sépara les qualités masculines des féminines , qui confondues seraient restées stériles. Voilà les moyens de propagation et de génération dont il se servit.

C'est de la séparation des qualités masculines et féminines , de la génération et de la propagation qu'il a permis que nous fission» trois idoles ou symboles intelligibles qui fussent l'objet' de notre adoration»

Noa« l'adorons principalement dans nos temples sous la forme des parties de la génération des deux sexes qui s'approchent , et cette image est sacrée.

Il est émané de lui deux autres dieux puissans , le t^chfren , qui est mâle ; c'est le père de tous les dieut subalternes } le tschaidi , c'est la mère de toutes les divinités subalternes.

Le tschiven a cinq têtes, entre lesquelles il y en a trois principales , brama , isnren et wistnoa.

L'être à cinq têtes est ineffable et incompréhensible; il s'est manifesté souS ce symbole par condesceiadance pour notre faibksae : chacune de ses faces est un symbole de ses attributs re-» latifs à l'ordination et au gouvernement du monde.

L'être à cinq têtes est le dieu gubernateur; c'est de lui qu'émane tout le système théologique.

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Les choses qu'il a ordonnées retourneront un jour à lui : il est l'abîme qui engloutira tout.

Celui qui adore les cinq têtes addre l'être suprême; elles sont toutes en tout.

Chaque dieu subalterne est màle^ et la déesse subalterne* estfemelle.

Outre les premiers dieux subalternes , il y en a au-^^essous d'eux trois cent trente millions d'autres ; et au-dessous de ceuxH:i quarante piille. Ce sont des prophètes que ces derniers , et l'être souverain les a créés prophètes.

Il y a quatorce mondes , sept mondes sopérieurs et sept mondes inférieurs.

. Ils sont tous infinis en étendue , et ils ont chacun leurs habitans particuliers.

Le padalalogue , ou le monde appelé de ce nom , est le séjour du dieu de la mort , d'émen , c'est l'enfer. ^

Dans le monde palogue il y a des honmies : ce lieu est un carré oblong.

Le magaloque est la cour de Wistnou.

Les mondes ont une infinité de périodes finies ; la prenûëre et la plus ancienne que nous appelons ananden y a duré cent quarante millions d'années ; les autres ont suivi celle-là.

Ces révolutions se succèdent et se succéderont pendant des millions innombrables de temps et d'années , d'un dieu à un autre , l'un de ces dieux naissant quand un autre périt.

Toutes ces périodes finies , le temps de l'isuren ou de l'incréé reviendra.

Il y a lune et soleil dans le cinquième monde; anges tutélaires dans le sixième monde ; anges du premier ordre , formateurs des nuées dans le septième et le huitième. ' Le monde actuel est le père de tous \ tout ce qui y est , est mal.

Le monde est éclos d'un œuf.

, n finira par être embrasé } ce sera l'effist des rayons du soleil .

Il y a de bons et de mauvais esprits issus des liommes.

L'essence et la nature de l'âme humaine ne sont pas différentes de la nature et de l'essence de l'ame des brutes.

Les corps sont les prisons des âmes ; elles s'en échappent pour passer en d'autres corps ou prisons.

Les âmes émanèrent de Dieu : elles existaient en lui ; elles en ont été chassées pour quelque faute qu'elles expient dans les corps.

Un homme après sa mort peut devenir , par des transmigragration9 successives , animal ^ pierre ou même diable.

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C'est dans â'antres mondes , c'est dans les vieux que Tàme de l'homme sera heureuse après sa mort.

Ce bonheur k Tenir s'acquerra par la pratique des bonnes œuyres et l'expiation des mauvaises.

Les mauvaises actions s'expient ptir les p^erinages , les fêtes y les ablutions et les sacrifices.

L'enfer sera le lieu du châtiment des fautes inexpiëes : là les mécbans seront tourmentes ; mais il: y en a peu dont le tourment soit éternel.

Les âmes des mortels étant répandus dans toutes les subs^ tances vivantes , il ne faut ni tuer un être vivant ni s'en nourrir, surtout la vache qui est sainte entre toutes a ses excrémens sont sacrés.

Physique des peuples du Jlfalabare, H y a cinq élémens : l'air, l'eau , le feu , la terre et l'agachum , ou l'espace qui est entre notre atmosphère et le ciel.

Il j a trois prindpes de mort et de corruption y anoubum , maguet et ramium ; ils naissent tous trois de l'union de l'âme et du corps; anoubum est l'enveloppe de l'âme, ramium la passion , maguei l'imagination.

Les êtres vivans peuvent se ranger sous cinq classes , les végétans , ceux qui vivent, ceux qui veulent, les sages et les heureux. Il y a trois tempéramens; le mélancolique, le sanguin, le phlegma tique.

Le mélancolique fait les hommes ou sages , ou modestes , ou durs , ou bons.

Le sanguin fait les hommes ou pénitens , où tempérans , ou vertueux.

Le phlegmatîque fait les hommes ou impurs , ou fourbes , ou méchans , ou menteurs , ou paresseux , ou tristes.

C'est le mouvement du soleil autour d'une grande montagne qui est la cause du jour et de la nuit.

La transmutation des métaux en or est possible. n y a des jours heureux et des jours malheureux ; il faut les connaître pour ne rien entreprendre sous de mauvais présages. Morale des peuples du Malahare* Ce que nous allons en exposer est extrait d'un ouvrage attribué à un bramiue célèbre appelé Barthrouherri. On dit de ce philosophe que , né d'un père bramine , il épousa , contre la loi de sa secte , des femmes de toute espèce; que son père au lit de la mort jetant sur lui des regards pleins d'amertume , lui reprocha que par cette conduite irrégulière il s'était exclu du ciel tant que sts femmes et les enfans qu'il avait eus d'elles , et les enfans qu'ils auraient existeraient dans le monde ; que Barthrouherri touché renvoya

SCS femmes , prît un habit de réforme , étudia , fit des pèlerinages , et s'acquit la plus grande considération. Il disait :

La vie de l'homme est une bulle , cependant l'homme s'abaisse devant les grands ; il se corrompt dans leurs cours ; il loue leurs forfaits , il les pevd , il se perd lui-même.

Tandis que l'homme pervers vieillit et décroit , sa perversité se renouvelle et s'accroît.

Quelque durée qu'on accorde aux choses de ce monde, elles finiront, elles nous échapperont , et laisseront notre âme pleine de douleur et d'amertume ; il faut y renoncer de bonne heore. Si elles étaient éternelles en soi-même , on pourrait s'y attacher, sans exposer son repos.

Il n'y a que ceux que le ciel a daigné éclairer , qui s'élèvent vraiment au-dessus des passions et des richesses.

Les dieux ont dédommagé les sages des horreurs de la prison oii ils les retiennent , en leur accordant les biens de cette vie ; mais ils y sont peu attachés.

Les craintes attaquent l'honime de toutes parts ; il n'y a 4e repos et de sécurité que pour celui qui marche dans les voies de Dieu.

Tout finit. Nous voyons La fin de tout; et nous vivons comme si rien ne devait nous manquer.

Le désir est un fil ; souffre qu'il §e rompe ; mets ta confiance en Dieu , et tu seras sauvé.

Soumeis-toi avec respect à la loi du temps qui n'épargne rien. Pourquoi poursuivre ces choses dont la possession est si incertaine ?

Si tu te laisses captiver par les biens qui t'environnent , ta seras tourmenté. Cherche Dieu ; tu n'auras pas approché de lui , que tu mépriseras le reste.

Ame de l'homme , Dieu est en toi | et ta cours après autre chose !

Il faut s'assurer du vrai bonheur avant la vieillesse et la maladie. Différer , c'est imiter celui qui creuserait un puits , pour en tirer de l'eau , lorsque le feu consamierait Ifi toit de La maison.

Laisse là toutes ces pensées vaines qui t'attadieot k la terre ; méprise toute cette science qui t'élève à tes yeux et aux yeux des autres ; quelle ressource y trouveras-tu au dernier moment?

La terre est le lit du sage ; le ciel le couvre ; le vent le rafraîchit ; le soleil l'éclairé ; celle qu'il aime est dans son coeur ; que le souverain , le plus paissant du monde , a-t-il de préférable ?

On ne lait entendre la raison mi k l'inabécile ni à J'henune irrité.

L'komme qui sait pea se taira , s'il est assis parmi les sages ; son silence dérobera son ineptitude , et oa le prendra pour un d'entre eux.

La richesse de l'àmeest à l'abri des volears. Plus on la com* munique , plus on l'anginente.

Rien ne pare tant un homme y qm'nn discours sage.

Il ne faut point de cuirasse à celui qui sait supporter une injure. L'honmie qni s'irrite n'a pas besoin d'un autre ennemi.

Celui qni conversera avec les lûommes y en deviendra meilleur.-

Le prioce imitera les femmes de mauvais^ vie ; il simulera beaucoup ; il dira la vérité aux bon^ ; il mentira aux méchans | il se montrera tantôt humain , tantôt féroce ; il fera le bien dans un moment , le mal dans un autre ; alternativement économe et dissipateur.

Il n'arrive à l'homme que ce qui lui est envoyé de Birama.

Le méchant interprète mal tout.

Celui qui se Heavec les méchans , loue les enfans d'iniquité ^ manque à ses devoirs , court après la fortune , perd sa candeur, méprise Is vertu , n'a jamais de repos.

L'homme de bien conforme sa conduite à la droite raison y ne consent point au mal , se montre grand dans l'adversité , et se plalt à vivre , quel que soit son destin.

Dormez dans un désert y au milieu des flots, entre les traits des ennemis , au fond d'une vallée , au sommet d'une montagne ^ dans l'ombre d'une forêt , exposé dans une plaine , si vous êtes nu homme de bien , il n'y a point de péril pour vous.

MALADROIT , MALADRESSE ( Gramm. ) ; ils se disent du peu d'aptitude aux exercices du corps , aux affaires. Il y a cette différence entre la maladresse et la malhahileiéy que celle^ ne se dit que du manque d'aptitude aux fonctions de l'esprit. Un joueur de billard est muUadfoii y un négociateur est maladroit; ce second est aussi mmlbabile y ce qu'on ne dira pas du premier*

MALEBRANCHISME , s. m. om Philosophie de Malebiànêhe. ( Histoire^ la PhiL ) Nicolas Malebranche naquit k Paris la 6 aoàt i638 , d'un secrétaire du roi et d'une femme titrée : il fut le dernier de six enfans. Il apporta en naissant une complexion délicate et un vice de conformation. Il avait l'épine du dos tor* tueuse et le sternum trës^nfoncé. Son éducation se fit à la maison patemelie. Il n'en sortit que pour étudier la philosophie au collège de la Marche , et la théologie en Sorbonne. Il se montra sur les bancs homme d'esprit , mais non génie supérieur. Il entra dans la congrégation de. 1 Oratoire en 1660. 11 s'appliqua d'abord à l'histoire sainte , mais les faits ne se liaient point dans sa tite y et le peu de progrès produisit en lui le dégodt. Il abandoima

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par la même raison l')éiude de l'hébreu et de la critique sacrée. Mais le traité de l'homme de Descartes que le hasard lui présenta , lui apprit tout d'un coup à quelle science il était appelé. Il se livra tout entier au cartésianisme y au grand scandale de ses confrères. Il avait à peine trente-six ans ^ lorsqu'il publia sa Bjfcherohe de la mérité. Cet onvrage , quoique fondé sur des principes connus , parut original. On y remarqua l'art d*exposer nettement des idées abstraites , et de les lier } du style , de l'imagination y et plusieurs qualités trës'-estimables , que le propriétaire ingrat s'occupait lui-même à décrier ; la Recherche de la périié fut attaquée et défendue dans un grand nombre d'écrits. Selon Maleliranche , IJieu est le seul agent; Éouie action est de lui ; les causée secondée ne sont que des occa^ eions gui déterminent Inaction de Dieu. En 1677 , cet auteur tenta l'accord difficile de son système avec la religion dans ses Conversations chrétiennes. Le fond de toute sa doctrine , c'est qiie le corps ne peut être mû physiquement par Came , ni F âme qffectée par le corps ; ni un corps par un autre corps , c'est Disu qui fait tout en tout par une i>olonté générale. Ces vues lui en inspirèrent d'autres sur la grâce. Il imagina que l'âme humaine de Jésus-Christ était la cause occasionnelle de la distribution de la grâce, par le choix qu'elle fait de certaines personnes pour demander à Dieu qu'il la leur envoie ; et que comme cette âme , toute parfaite qu'elle est /est finie , il ne se peut que l'ordre de la grâce n'ait ses défectuosités ainsi. que l'ordre, de la nature. Il en conféra avec Amauld. Il n'y avait gaère d*apr parence que ces deux hommes , l'un philosophe très-subtil y l'autre théologien très-opiniâtre y pussent s'entendre. Aussi n'en fut-il rien. Malebranche publia son Traité de la naiure et de la grâce , et aussitôt Amauld se disposa k l'attaquer.

Dans cet intervalle le père Malebranche composa ses Médir' tatione chrétiennes et .métaphysiques ; elles parurent en i683 : c*est un dialogue entre le Verbe et lui ; il s'e£Ebrce à y démontrer que le Verbe est la raison universelle } que tout ce que voient les esprits créés , ils le voient dans cette substance incréée y médie les idées des corps ; que le Verbe est donc la seule lumière qui nous éclaire et le seul maître qui nous instruit. La même année , Arnauld publia son ouvrage des vraies et fouHses Idées» Ce fut le premier acte d'hostilité. La proposition que Foh voit toutes chosjBs en Dieu y fut attaquée. 11 ne fallait à Amauld ui tout le talent , ni toute la considération dont il jouissait , pour avoir l'avantage sur Malebranche. A plus forte raison était-il inutile d'embarrasser la question de plusieurs autres , et d'accuser.soa adversaire d'admettre une étendue matérielle en Dieu ,

et d'accréditer èes dogmes capables de corrompre ht paretë dt» christîaiiisme. Au reste , il n'arriva à Malebranche que ce qui arrivera, à tout «philosophe qui se mettra imprudemment aux prises avec un théologien. Celui-ci rapportant tout à la révélation , et celui-là tout à la raison > il J a cent k parier que l'un finira par être trës-peu orthodoie , l'autre assez mince raisonneur y et que la religion aura reçu quelque blessure profonde. Pendant cette vive contesitation , en 1^4 » Malebranche donna le Traiié de la morale , ouvrage où cet auteur tire nos devoirs de principes qui lui étaient particuliers. Ce pas me paraît bien hardi , pour ne rien dire de pis. Je ne conçois pas comment on ose faire dépendre la conduite des honmies de la vérité d'un système métaphysique.

Les Réflexions philoeophiquea ei théologiquea sur le Traité de la nature et de la grâce parurent en i685. Là Amauld prétend que la doctrine de Malebranche n'est ni nouvelle ni sienne ; il restitue le philosophique à Descartes , et le théologique à saint Augustin. Malebranche las de disputer , au lieu de répondre , s'occupa à remettre ses idées sous un unique point de vue , et ce fut ce qu'il exécuta en 1688 dans les Entretiens sur la méta^ physique et la religion.

11 avait eu auparavant une contestation avec Régis sur la grandeur apparente de la lune, et en général sur celle des objets. Cette contestation fut jugée par quatre des plus grands géomètres, en faveur de notre philosophe.

Rég^s renouvela la dispute des idées et attaqua le père Maie- 'branche sur ce qu'il avait avancé , que le plaisir rend heureux c ce fat alors qu'on vit un chrétien austère , apologiste de ht vohipté.

Le livre de la connaissance de soi^^méme j ob le père François Lami , bénédictin , avait appuyé de l'autorité de Malebranche son opinion de l'amour de Dieu , donna lieu à ce dernier d'écrire en 1697 , VOuvrage de Pamour de Dieu, Il montra que cet amour était toujours intéressé , et il se vit exposé en même temps à deux accusations bien opposées, l'une de favoriser le sentiment d'Epicure sur le plaisir ; et l'autre de subtiliser tellement l'amour de Dieu qu'il en excluait toute délectation.

Amauld mourut en 1694. On publia deux lettres posthumes de ce docteur sur les Idées et sur le Plaisir, Malebranche y répondit , et joignit à sa réponse un Traité contre la prépention. Ce n'est point , comme le titre le ferait penser , un écrit de morale contre une des maladies les plus générales de l'esprit humain , mais une plaisanterie oii l'on se propose de démontrer géométriquement qn'Arnanld n'a fait aucun des livres qui ont

pourrait trouver dans la philosophie de quoi Tes appuyer. Koytt Fascination.

Tous les êtres yiyans que nous connaissons , envoient des écoulemens , soit par la respiration , soit par les pores de la peau. Ainsi tous les corps qui se trouvent dans la sphère de ces ëcoulemens , peuvent en être affectés , et cela d'nne manière ou d'une autre suivant la qualité de Ta matière qui s'exhale , et à tel ou tel degré suivant la disposition des parties qui envoient les écou- ' lemens, et de celles qui tes reçoivent. Voyez Écoulement.

Cela est incontestahle; et il n'est pas besoin pour le prouver , d'alléguer ici des exemples d'animaux qui exhalent de bonnes ou de mauvaises odeurs , ou des exemples de maladies contagieuses communiquées par ces sortes d'écoulemen's , etc. Or de toutes les parties dtin corps animal , l'œil parait être celle qui a le plus de vivacité. Il se meut en efifet avec la plus grande légèreté et en toutes sortes de directions. D'ailleurs ses membranes et ses humeurs sont aussi perméables qu^aucune autre partie du corps, témoin les rayons d^ soleH qu*il reçoit en si grande abondance. Ainsi il ne faut pas douter que l'œil n'envoie des écoulemens de même que les autres parties. Les humeurs subtilisées dé cet organe doivent s'en exhaler continuellement \ la chaleur des rayons qui les pénètre , les atténue et les raréfie ; ce qui étant joint au liquide subtil ou aux espnts du nerf optique voisin^ que la proximité du cerveau fournit abondamment, doit faire un fonds de matière yofatile que l'œil distribuera , et pour ainsi dire déter* minera. Noos avons donc ici le trait à la main pour le lancer^ ce trait a toute la force et la violience , et la main toute la vitesse et Tactivité nécessaires : il n'est donc pas étonnant si leurs effets sont prompts et grands.

Concevons l'œil comme une fronde capable des mouvemens et des vibrations les plos promptes et les plus rapides , et outre cela comme ayant communication avec la source d'une matière telle que le suc nerveux qui se travaflle dans le cerveau ; matière ri subtile et si pénétrante , qu*bn croit qu'elle coule en un instant à travers lea filets solides des nerfii , et en même temps si active et si puissante , qu'elle distend spasmodiquement les nerfs , fait tordre les membres et altère toute l'habitude du corps , en donnant du mouvement et de l'action à une masse de matière naturellement lourde et sans activité.

Un trait de cette espèce lancé par une machine telle que l'œil , doit avoir son effet partout oii il frappe ; et l'effet sera plus ou moins grand suivant la distance .l'impétuosité de l'œil , la qualité, la subtilité , l'acrimonie d^ sens , la délicatesse ou la grossièreté de l'objet qui^sl frappé.

Pm* cettie théorie on peut , à mon avis , rendre raison ie quelques uns des phénomènes du maléfice , et particulièrement de celui qu'on noxame foêcination, li est certain que l'œil a toujours été regardé comme le siège principal ou plutôt l'organe du maléfice , quoique la plupart de ceux qui en ont écrit ou parlé, ne sussent pas pourquoi. On attribuait le maléfice k l'œil , mais on n'imaginait pas comment il opérait cet effet. Ainsi selon quelques uns avoir mauwÂis œil y est la même chose qu'^/r« adonné aux maléficeê : de là cette expression d'un berger dans Yirgile t

Jfet€io qui» tenefos oculus miki fascinai agnoê.

De plus , les personnes âgées et bilieuses sont celles que l'on croit ordinairement avoir la vertu du maléfice , parce que le suc nerveux est dépravé dans ces personnes par le vice des humeurs qui en l'irritant , le rendent plus pécTétrant et d'une nature maligne. C'est pourquoi les jeuùes gens et surtout les enfans en sont plutôt affectés, par la raison que leurs pores sont plus ouverts^ leurs sucs sans cohérence , leurs fibres délicates et très-sensibles : aussi le maléfice dont parle Yirgile n'a d^effet que sur les tendres agneaux.

Enfin le maléfice ne s'envoie que par une personne Ûchée , provoquée , irritée , etc. ; car il faut un effort extraordinaire e\ une vive émotion d'esprit pour lancer une suffisante quantité d'écoulemens, avec une impétuosité capable de produire son effet à une certaine distance. C'est une chose incontestable que les yeux ont un pouvoir extraordinaire. Les anciens naturalistes assurent que le basilic et l'opoblepa tueùt les autres animaux par leur seul regard. On en croira ce qu'on voudra^ mais un auteur moderne assure avoir vu une souris qui tournait autour d'un gros crapaud lequel était occupé k la regarder attentivement la gueule béante^ la souris faisait toujours des cercles de plus petits en plus petits autour du crapaud , et criait pendant ce temps-là comme si elle eût été poussée de force à s'approcher de* plus en plus du côté du reptile. Enfin nonobstant la grande résistance qu'elle paraissait faire , elle entra dans la gueule béante du cra-> paud et fut aussitôt avalée. Telle est encore l'action de la cou-* leuvre à l'égard du crapaud qu'elle attend la gueule béante , et le crapaud va de lui-même s'y précipiter. On peut rapporter à la même cause ce que raconte un physicien. Il avait mis sous un récipient un gros crapaud , pour voir combien il y vivrait sans aucune nourriture , et il l'observait tous les jours : un jour entre autres , qu'il avait les yeux fixés sur cet animal , le crapaud en s'enflant dirigea les siens sur ceux de l'observateur, dont insensiblement la vue se troubla , et qui tomba enfin en syncope. Qui

est-ce qnî n'a pas observe ub chien couchant et les effets de son œil sur la perdrix } dès qu'une fois les yeux du pauvre oiseau* rencontrent ceux du chien, la perdrix s'arrête, paraît toute troublée , ne pense plus à sa conservation et se laisse prendre facilement. Je me souviens d'avoir lu qu'un chien en regardant fixement des écureuils qui étaient sur des arbres , les avait arrêtés , stupéfiés , et fait tomber dans sa gueule.

n est aisé d'observer que l'homme n'est pas à couvert de sentblables impressions. Il j a peu de gens qui n'aient quelquefois éprouvé les effets d'un œil colère , fier , imposant , dédaigneux , lascif , suppliant , etc. Ces sortes d'effets ne peuvent certainement venir que des différentes éjaculations de l'œil , et sont un degré de maléfice. Voilà tout ce qu'une mauvaise philosophie peut dire de moins pitoyable.

Les démonographes entendent par maléfice une espèce de magie par laquelle une personne par le moyen du démon , cause du mal à une autre. Outre la fascination dont nous venons de parler, ils en comptent plusieurs autres espèces, comme les philtres , les ligatures , ceux qu'on donne dans un breuvage ou dans un mets , ceux qui se font par l'haleine , etc. , dont la plupart peuvent être rapportées au poison ^ de sorte que quand les juges séculiers connaissent de cette espèce de crime et condamnent à quelque peine afHictive ceux qui en sont convaincus , le dispositif de la sentence porte toujours que c'est pour cause cP empoisonnement et de maléfice. Voyez Ligature , Philtre , etc.

MALFAISANT , adj. ( Gramm. et Morale, ) , qui nuit, qui fait du mal. Si l'homme est libre; c'est-à-dire, si l'âme a une activité qui lui soit propre, et en vertu de laquelle elle puisse se déterminer à faire ou ne pas faire upe action , quelles que soient ses habitudes ou celles du corps , ses idées , ses passions , le tempérament , l'âge , les préjugés , etc. , il y a certainement des hommes vertueux et des hommes vicieux ^ s'il n'y a point de liberté, il n'y a plus que des hommes bienfaisans et des hommes malfaisana; mais les hommes n'en sont pas moins modéfîables en bien et en mal; les bons exemples , les bons discours, les châtimens , les récompenses, le blâme, la louange , les lois ont toujours leur effet : l'homme malfaisant est malheureusement né.

MALICE , s. f. ( Mor, Gramm. ) C'est une disposition à nuire , mais avec plus de finesse que de force.

Il y a dans la malice de la facilité et de la ruse , peu d'audace , point d'atrocité. Le malicieux veut faire de petites peines , et non causer de grands malheurs. Quelquefois il veut seulement se donner une sorte de supériorité sur ceux qu'il tourmente. Il s'estime de pouvoir le mal , plus qu'il n'a de plaisir à en faire.

La malice n*eit kabilude que dam ks âmes petites , faibles et dures.

MAX.IGNITÉ , «. f. ( Gramm, ), malice secrète et profonde. Foye% Fariick Malice* Il se dit des choses et des personnes. S«ntes-yoas toute la maligniié de ce propos ? 11 j a dans le cœur de rhomme une malignité qui lui fait adopter le blâme presque sans examen. Telles sont la maUgnité et l'injustice , que jamais Tapologie la plus nette , la plus authentique , ne fait autant de seasation dans la société que l'accusation la plus ridicule et la plus mal fondée. On dit avec chaleur , savez-vous l'horreur dont on l'accBse; et froidement , il s'est fort bien défendu. Qu'un homme pervers fasse une satire abominable des plus hounétes geos, la maligniié naturelle la fera lire , rechercher et citer. Les hommes rejettent leur mauvaise conduite sur la maligniié des astres qui eut présidé à leur naissance. Le suhstsiniiî maligniié sl une toute autre force que son adjectif malin. On permet aux enfans d'être malin«. On ne leur passe la malignité en quoi que ce soit , parce que c'est l'état d'une âme qui a perdu l'instinct de la bienveillance , qui désire le malheur de ses semblables , et souvent en jouit. Il y a dans la malignité plus de suite , plos de profondeur, plusile dissimulation , plus d'activité que dans la malice. Aucun homme n'est né avec ce caractère , mais plusieurs y sont conduits par l'envie , par la cupidité mécontente , par la vengeance, par le sentiment de l'injustice des hommes. La ma-^ lignite n'est pas aussi dure et aussi atroce que la méchanceté ; elle fait verser des larmes , mais elle s'attendrirait peut-dtre si elle les voyait couler.

MALINTENTIONNÉ ( Gramm. et Morale ), qui a le dessein de nuire. Votre juge est malintentionné. Il y a des mécontens dans les temps de troubles. Il y a en tous temps des maUnten^ tiennes. Le mécontentementet la mauvaise intention peuvent être bien ou mal fondés. Le mécontentement ne se prend pas toujours en mauvaise part. Il est rare que la mauvaise intention soit excusable^ elle n'est presque jamais sans la dissimulation et l'hypocrisie. Si l'on est malintentionné , il faiit du moins l'être à visage découvert. Il est malhonnête de dotiaer de belles espérances lorsque^ nous avons au fond de notre cœur le dessein formé de desservir.

MALVEILLANCE , et MALVEILLANT ( Oramm. ) , qui a la volonté de faire du mal, ou plus exactement peut-être, qui veut mal à quelqu'un , par le ressentiment du mal qu'il a fait.. D'où il parait que la mali^eillance est toujours fondée , au lieu qu'il n'en est pas ainsi de la mauvaise intention. Il est facile aux

ministres de tomber dans la nutlçeillance du peuple , surtout lor&que les temps sont difficiles.

MANICHEISME, s. m. (ffiai. ecclés. Métaph.) Le Mani^ chéume est une secte d'hérétiques, fondée par un certain Manës, perse de nation , et de fort basse naissance. Il puisa la plupart de ses dogmes dans les livres d'un arabe nommé Scythion. Cette secte commença au troisième siècle , s'établit en plusieurs provinces, et subsista fort long-tcmps. Son faible ne consistait pas tant dans le dogme des deux principes , l'un bon et l'autre méchant , que dans les explications particulières qu'elle en donnait, et dans les conséquences pratiques qu'elle en tirait. Vous pourres le voir dans V histoire ecclésioêiique de M. l'abbé Fleuri , et dans le dictionnaire de Bajle , l'article des Mtmichéenê, et dans Vhis'^ toire des variations de M. de Meaux.

Le dogme des deux principes est beaucoup plus ancien que Manès. Les Gnostiques , les Cerdoniens , les Marcionites et plu«> sieurs autres sectaires le firent entrer dans le Christianisme , avant que Manès fît parler de lui. Ils n'en furent pas même les premiers auteurs } il faut remonter dans la plus haute antiquité du paganisme , pour en découvrir l'origine. Si l'on s'en rapporte à Plutarque, ce dogme était très->ancien. Il se communiqua bientôt à toutes les nations du monde , et s'imprima dans les cœurs si profondément , que rien ne put l'en détacher. Prières , sacrifices , cérémonies , détails publics et secrets de religion , tout fut marqué à ce coin parmi les barbares et les grecs. Il pa* rait que Plutarque lui donne trop d'étendue. Il est bien vrai que les païens ont reconnu et honoré des dieux malfaisans, mais ils enseignaient aussi que le même dieu qui répandait quelquefois ses biens sur un peuple , l'affligeait quelque temps après , pour se venger de quelque offense. Pour peu qu'on lise les auteurs grecs, ^ on connaît cela manifestement. Disons la même chose de Rome. Lisez T. Live , Cicéron , et les autres écrivains latins, vous comprendrez clairement que lé même Jupiter, à -qui l'on offrait des sacrifices pour 'une victoire gagnée , était honoré en d'autres rencontres , afin qu'il cessât d'afHiger le peuple romain. Tous les poètes ne nous le représentent-ils pas armé de la foudre et tonnant du haut des cieux , pour intimider les faibles mortels? Plutarque se trompe aussi , lorsqu*il veut que les philosophes et les poètes se soient accordés dans la doctrine des deux principes. Ne se souvenait-il pas d'Homère , le prince des poètes , leur modèle et leur source conmiune ; d'Homère , dis-je , qui n'a proposé qu'un dieu avec deux tonneaux -du bien et du mal ? Ce père des poètes suppose que devant le palais de Jupiter sont

ietkx tonneaux , ou ce dieu puise conttnncllement et 'les biens et les maux qu'il verse sur le genre humain. Yoilà son principal emploi. Encore s'il y puisait également , et qu'il ne se méprît jamais , nous nous plaindrions moins de notre sort.

Zoroastre , que les Perses et les Chaldéens reconuaissent pour leur instituteur , n'avait pas manqué de leur enseigner cette doctrine. Le principe bienfaisant , il le nommait Oromase , et le malfaisant , Arimanius, Selon lui , le premier ressemblait à la lumière , et le second aux ténèbres.

Tous les partisans du système des deux principes , les croyaient incréés , contemporains, indépendans l'un de l'autre , avec une égale force et une égale puissance. Cependant quelques perses , au rapport de M. Hyde , qui l'a pris dans Plutarque , soutenaient que le mauvais principe avait été produit par le bon , puisqu'un îour il devait être anéanti. Les premiers ennemis du Christianisme, comme Celse, Cresconius, Porphyre, se vantaient d'avoir découvert quelques traces de ce système dans l'£criture- Sainte , laquelle parle du démon et des embàches qu'il dressa au Fils de Dieu , et du soin qu'il prend de troubler son empire. Mais on répondit aisément à de tels reproches. On fît taire des hommes vains , qui pour décréditer ce qu'ils n'entendirent jamais , prenaient au pied de la lettre beaucoup de choses allégoriques.

Quelque terrain qu'ait occupé ce système des deux principes , il ne parait pas ,' comme je l'ai observé, que les Grecs et les Romains se le soient approprié. Leur Pluton ne peut être regarde comme le mauvais principe. Il n'avait point dans leur théologie d'autre emploi , que celui de présider à l'assemblée des morts , sans autorité sur ceux qui vivent. Les autres divinités infernales , malfaisantes, tristes, jalouses de notre repos , n'avaient rien aussi de commun avec le mauvais principe , puisque toutes ces divinités subordonnées à Jupiter , ne pouvaient faire de mal aux hommes , que celui qu'il lepr permettait de faire. Elles étaient dans le paganisme ce que sont nos démons dans le Christianisme.

Ce qui a donné naissance au dogme des deux principes , c'est la diiEcuUé d'expliquer l'origine du mal moral et du mal physique, n faut l'avouer , de toutes les questions qui se présentent a l'esprit , c'est la plus dure et la plus épineuse. On n'en saurait trouver le dénouement que dans la foi qui nous apprend la chute volontaire du premier homme , d'oii s'ensuivirent et sa perte , et celle de tonte sa postérité. Mais les païens manquaient de secours surnaturel ; ils se trouvaient par conséquent dans un passage très-étroit et très'génant. U fallaif accorder la bonté el 3. la

]a sainteté cîc Dieu avec le péché et les différentes misères. Je Phoinine, H fallait justifier celui qui peut tout , de ce que pou- Tant empi^cher le mal , il Ta préféré au bien même , et de ce qu'étant infiniment équitable , il punit des créatures qui semblent ne ravoir point mérité , et qui voient le jour plusieurs siècles vptes tptt teur condamnation a été prononcée. Pour sortir de ce labyrinthe , oti leur raison ne faisait que s'égarer , les philosophes grec* eUteirt recours à des hypothèses particulières. Les uns supposèrent la préexistence cfes âmes , et soutinrent qu'elles ne venaient animer les corps que pour expier df^ fautes commises pendant le cours d'nne antre vie. Naton attribut Torigine de c<f(te hypothèse à Orphée , qui l'avait lui-même puisée ches les- Egyf^ns. Les autres ravissaient à Dieu toute connaissance dts amarres snblunaires , persuadés qu'elles sont trop mal assorties pour aVoir été réglées par une main bienfaisante. De là fls tiraient Cette conclnsion , qu'il faut renoncer à l'idée d'un être juste, pnr, saint, ou convenir qu'il ne prend aucune part à tout ce qui se passe dans le monde. Les autres établiraient une anccessiott d'événemens , une clvaine de biens et de maux que rien ne peut altérer ni rompre. Que sert de se plaindre , disaient-ils , que sert de murmnter? le destin entraîne tout , le destin manie tout en aveugle* et sans retour. Le mal moral n'est pas moins indispensable que le physique ; tous deux entrent de droit dans le plan de la nature. D'autres enfin ne goûlant point toutes ces diverse» explications de l'oHgine du mal moral et du mal physique , en cherchèrent ïe dénouement dans le système des deux principe». Çuand il est question d'expliquer les divers phénomènefrde la nature corrompue, il a d'abord quelque chose de plausible; maïs si on )e considère en lui-même , rien n'est plus monstrueiix. En effet , il porte sur une supposition qui répugne à no» idées les plus claires , au lieu que le système des Chrétiens est appuyé sur ces notions-là. P^r cette seule remarque la supérioWté des Chrétiens sur les Manichéens est décidée; car tous cent qui se connaissent en raisonnera ens , demeurent d'accord qu'un système est beaucoup plus imparfait , lorsqu'il manque de conformité avec les premiers principes , que lorsqu'il ne saurait rendre raison des phénomènes de la nature. Si l'on bâtit sur une supposition absurde , embarrassée , peu vraisemblable , cela ne se répare point par l'explication heureuse des phénomènes ; mais s'il ne les explique pas tons heureusement , cela est compensé par la netteté , par la vraisemblance et par la conformité qu'on lui trouve aux loi^ et aux idées de l'ordre ; et ceux qui l'ont embrassé y h cause de cette perfection , n'ont pas coutume de te rebutor , sous prétexte qu'ils ne peuvent rendre raison de

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toutes les expériences. Ils imputent ce défaut aux bornes Ae leur esprit. On objectait à Copernic , quand il proposa son système y que Mars et Vénus devraient en nn temps paraître beaucoup plus grands parce qu'ils s'approchaient de la terre de plusieurs diamètres. La conséquence était nécessaire y et cependant on ne voyait tien de cela. Quoiqu'il ne sût que répondre , il ne crut pas pour cela devoir l'iabandonner. Il disait seulement que le temps le ferait connaître. L*on prenait cette raison pour une défaite ; et Ton av^t , ce semble , raison : mais les lunettes ayant été trouvées depuis , on a vu que cela même qu'on lui opposait , comme une grande objection , était la confirmation de son système , et le renversement de celui de Fto?omée.

Voici quelques unes des raisons qu'on peut proposer contre le MarùchèiBme. Je les tirerai de M. Bayle lui-même , qu'on sait avoir employé tonte la force de son esprit pour donner à cett^ malheureuse hypothèse une couleur de vraisemblance.

I*. Cette opinion est tout-à-fait injurieuse au dieu qu'ils appellent bon } elle lui 6te pour le moins la moitié de sa puissance , et elfe le fait timide , injuste , imprudent et ignorant. La crainte qu'il eut d'une irruption de son ennemi , disaient-ils , Pobligea à lui abandonner une partie des âmes , afin de sauver le reste^ Les âmes étaient des portions et des membres de sa substance , et n'avaient commis aucun péché. Il y eut donc de sa part dé l'injustice à les traiter de la sorte , vu principalement qu'elles devaient être tourmentées, et qu'en cas qu'elles contractassent quelques souillures , elles devaient demeurer éternellement au pouvoir du mal. Ainsi le bon principe n'avait su Hiénager ses intérêts, il s'étaitexposéà une éternelle et irréparable mutilation» Joint à cela que sa crainte avait été mal fondée ^ car , puisque de tonte éternité , les états du msfl étaient séparés des états du bien , il n'y avvit nul sujet de craindre que le mal fît une iri^ptîon 9nr les terres de son ennemi. D'ailleurs ils donnent moins de prévoyance et moins de puissance au bon principe qu'an mauvais. Le bon principe n'atvait point prévu l'infortune des détachemens qul'rl eïposait aux assauts de Tennemi , mais le mauvais principe avait fort bien su quels seraient lès détachemens que l'on enverrait contre lui , et il avait préparé les machines nécessaires pour les enlever. Le bon principe fut assez simple pour aimer mieux se mutiler, que de recevoir sur ses terres les détachemens de l'ennemi , qui par ce moyen eût perdu une partie de ses membres. Le mauvais principe avait toujours été supérieur , il n'avait rien perdu , et il avait fait èe$ conquêtes qu'il avait gardées ; mais le bon principe avait cédé volon* tairement beaucoup de choses par timidité ^ par injustice et p«r

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imprudence. Ainsi , en refusant de connaître que Dieu soit Tau*

teur du mal, on le fait mauvais en toutes manières.

2*. Le dogme des Manichéens est l'éponge de toutes les religions, puisqu'on raisonnant conséquemment, ils ne peuvent rien attendre de leurs prières , ni rien craindre de leur impiété. Us doivent être persuadés que quoi qu'ils fassent , le dieu bon leur sera toujours propice, et que le dieu mauvais leur sera toujours contraire. Ce sont deux dieux , dont l'un ne peut faire que du bien , et l'autre ne peut faire que du mal ; ils sont déterminés à cela par leur naturel, et ils suivent, selon toute l'étendue de leurs forces , cette détermination. •

3*". Si nous consultons les idées de l'ordre, nous verrons fort clairement que l'unité, le pouvoir in6ni et le bonheur appartiennent à l'auteur du monde. La nécessité de la nature a porté qu'il y eût des causes de tous les effets. Il a donc fallu nécessairement qu'il existât une force suffisante k la production du monde. Or , il est bien plus selon l'ordre, que cette puissance soit réunie dans un seul sujet ^ que si elle était partagée à deux ou trois , ou à cent mille. Concluons donc qu'elle n'a pas été partagée , et qu'elle réside toute entière dans une seule nature , et qu'ainsi il n'y a pas deux premiers principes , mais un seul. Il j aurait autant de raison d'en admettre une infinité , comme ont fait quelques uns y que de n'en admettre que deux. S'il est contre l'ordre que la puissance de la nature soit partagée k deux sujets , combien serait-il plus étrange que ces deux sujets fussent ennemis ! 11 ne pourrait naître de là que toute sorte de confusion. Ce que l'un voudrait faire, l'autre voudrait le défaire, et ainsi rien ne se ferait ; ou s'il se faisait quelque chose , ce serait un ouvrage de bizarrerie , et bien éloigné de la justesse de cet univers. Si le Manichéisme eût admis deux principes qui agissent de concert , il eût été exposé à de moindres inconvéniens ; il aurait néanmoins choqué l'idée de l'ordre par rapport à la maxime , qu'il ne faut point multiplier les êtres sans nécessité : car , s'il y a deux premiers principes , ils ont chacun toute la force nécessaire pour la production de l'univers, ou' ils ne l'ont pas; s'ils l'ont , l'un d'eux est superflu ; s'ils ne l'ont pas , cette force, a été partagée inutilement, et il eût bien mieux valu la réunir en un seul sujet , elle eût été plus active. Outre qu'il n'est pas aisé de comprendre qu'une cause qui existe par elle-méine , n'ait qu'une portion de force. Qu'est-ce qui l'anrait bornée k tant ou à tant de degrés ? Elle ne dépend de rien , elle tire tout de son fond. Mais sans trop insister sur cette raison , qui passe pour solide dans les écoles , je demande si le pouvoir de faire tout ce que Ton veut; n'est pas essentiellement renfermé dans l'idée de

Dieu ? La raison m'apprend que Vidée de Dieu ne renfemic aucun attribut avec plus de netteté et d'évidence, que le pouvoir de faire ce que l'on veut. C'est en quoi consiste la béatitude. Or , dans l'opinion des Manichéens , Dieu n'aurait pas la puissance de faire ce qu'il désire le plus fortement ; donc il ne serait pas heureux. La nature du bon principe , disent-ils , est telle qu'il ne peut produire que du bien , et qu'il s'oppose de toutes ses forces à l'introduction du mal. Il veut donc , et il souhaite avec la plus grande ardeur qu'il n'y ait point de mal ; il a fait tout ce qu'il a pu pour empêcher ce désordre. S'il a donc manqué de la puissance nécessaire à l'empêcher, ses volontés les plus ardentes ont été frustrées , et par conséquent son bonheur a été troublé et inquiété} il n'a donc point la puissance qu'il doit avoir selon la constitution de son être. Or, que peut-on dire de plus absurde que cela? N'est-ce pas un dogme qui implique contradiction? Les deux principes des Manichéens seraient les plus malheureux de tous les êtres. Le bon principe ne pourrait jeter les yeux sur le monde , qne ses regards ne fussent blessés par une infinité de crimes et de désordres , de peines et de douleurs qui couvrent la face de la terre. Le mauvais principe ne serait pas moins affligé par le spectacle des vertus et des biens. Dans leur douleur, ils devraient se trouver malheureux d'être immortels.

4''. Enfin , je demande aux Manichéens , l'âme qui fait une bonne action , a-t-elle*été créée par le bon principe , ou par le mauvais ? Si elle a été créée par le mauvais principe , il s'ensuit que le bien peut naître de la source de tout mal. Si c'est par le bon principe , le mal , par la même raison , peut naître de la source de tout bien ^ car cette même âme en d'autres rencontres commet des crimes. Vous voilà donc réduits à renverser vos propres raisonnemens, et k soutenir , contre le sentiment intérieur , que jamais l'âme qui fait une bonne action , n'est la même que celle qui pêche. Pour se tirer de cette difficulté, ils auraient besoin de supposer trois premiers principes ; un essentiellement bon , et la cause de tout bien ; un essentiellement mauvais, et la cause de tout mal ; un essentiellement susceptible du bien et du mal , et purement passif. Après quoi il faudrait dire que l'âme de l'homme est formée de ce troisième principe , et qu'elle fait tantôt une bonne action , et tantôt une nian>aise , •elon qu'ellereçoit l'influence ou dubou principe, ou du mauvais. Rien n'est dbn^plus absurde ni plus ridicule, que les deux principes des Manichéens.

Je néglige ici plusieurs autres raisons , par lesquelles je pourrais attaquer les endroits faibles de ce système extravagant. Je me veux point me prévaloir des absurdités palpables que les

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Manichëeni débitaient, quand ils descendaient dans le détail des explications de leur dogme. Elles sont si pitoyables, que c'est les réfuter suffisanin»ent , que d'en faire un simple rapport. Par les firagmeits de leur 6y$ieme , qu'on rencontre çk et IJi dans les pères y il parait que cette secte n'était point heureuse en hypothèse». Leur première supposition était fausse , comme nous yVaons de le prouver ; mais elle empirait entre leurs mains , par }e peu d'adresse et d'esprit philosoj^que qu'ils employaient k l'expliquer, ils n'ont pas assez connu , selon M. Bayle ^ leurs avantages , ni su faire ]ouer kur principale machine , qui était la difficulté sur l'origine du mal. Il s'imagine qu'un habile homme de leur parti, un Descartes, par exemple ^.aurait bien embarrassé les orthodoxes , et il semble que lui-même , faute d'un autre , ait voulu se charger d'un soin si peu nécessaire , au jugement de bien des gens. Toutes les hypothèses, dit-il, que les Chrétiens ont établies , parent mal les coups qu'on leur porte ; elles triomphent toutes quand elles agissent oflTensivement ; mais elles perdent tout leur avantage, quand il faut qu'elles soutiennent J'attaque. Il avoue que les dualisles ^ ainsi que les appelle M. Hyde , auraient été mis en fuite par des raisons à priori , prises de la nature de Dieu ; mais il s'imagine qu'ils triomphent k leur tour, quand on vient aux raisons à poêieriori ^ prises de l'existence du mal. Il faut l'avouer , M. Bayle , en écartant du Mani^ €héUme les erreurs grossières de ses premiers défenseurs , en a fabriqué un système , lequel , entre ses mains , parait armé d'une force nouvelle qu'il n'avait pas autrefois. Les objections qu'il a semées dans divers endroits de ses «ouvrages, lui ont paru si fortes et si triomphantes , qu'il ne craint pas de dire , que la raison succombera sous leur poids ,. toutes les fois qu'elle entreprendra d'y répondre. La raison, selon lui, est un principe de destruction, et non pas d'édification ; elle n'est propre qu'à former des doutes, à éterniser les dispntes , et à faire connaître k l'homme ses ténèbres , son impuissance , et la nécessité d'une révélation , et cette révélation est celle de l'Écriture. C'est là que nous trouvons de quoi réfuter invinciblement l'hypothèse des deux principes et toutes les objections des Manichéens ; nous y trouvons l'unité de Dieu et ses perfections infinies , la chute du premier homme , et ses suites funestes.

Comme JVI. Bayle n'est pas un antagoniste du commun, les plus savantes plumes de l'Europe se sont essayées à le réfuter. Parmi ce grand nombre d'auteurs, on peut compter M. Jaquelot, M. Le Clerc , et M. Leibnitz : commençons par M. Jaquelot „ et voyons si dans cette dispute il a eu de l'avantage.

M. Jaquelot suppose pour principe que la liberté de Thomme^

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peut résoudre toutes les difficnltés de M. Bayle. Die« «yant formé cet unÎTers pmir sa gloire , <:'e9t«>à-M]ire |)our recevoir des créftiuros l'adoratîon et Toibéissaiioe qui lui est due : l'être ]ibre éiaii seul cspabèe de contribuer à ce dessein du créaieur. Les adorations d'une créature qui ne serait |ias libre , ne contrit* bneraient |mis davantage à ia gloire d« eréatewr que ne ferait une mikcbine de figure buBMiine , qui «e prosternerait par la vertu de ses resaorts. Dieu aime la sainteté ; mais4]ue11e TcrUi y aurait-il, si rbomme étaît détermîfié nécessairement par sa nature k suivre le bien , comme le £eu est déterminé k brûler ? il ne pourrait donc y airoîr qu'une créature libre qui pèt exécuter le dessein de Dieu. Ainsi, quelqu'une créature libre pïk abuser de son franc arbitre, néanmoins un être libre était quelque cbose de si relevé et de si auguste , q«e son eKoeUence et son prix l'emportaient de beaucoup sur toutes les suites les plus flàcbeuses que peurrait produire l'abus qu'il en ferait. Un aaonde rempli de vertus , maïs sans liberté , est beaucoap plus imparfeit que celui oîi règne cette liberté , quoiqu'elle entraine à sa suite bien des désordres. M* Baiyie renrerse tout cet argument par cette seule considération y que il l'une des plus sublimes perfections de Dieu , est d'être si déterminé à l'amour du bien , qu'il implique contradiction , qu'il puisse ne pas l'aimer : uik créature déterminée au bien serait plus conforme à la nature de Dieu , et par consé- <)uent plus parfaite qu'une créature quia un pouvoir ^al d'aimer le crime et de le baïr. Jamais on n'est plus libre que lorsqu'on est fixé dans le bien. €e n'est pas être libre que de pouvoir pécber. Cette malbeureuse puissance en est l'abus et non la perfection. Plus la liberté est un don escellent de Diea, plus elledoit porter les caractères de sa bonté. Cest donc mal à propos , conclut M. Bajle 9 qu'on cite ici la liberté pour expliquer l'origine du mal. On pouvait lui répondre que Dieu n'est pas obligé de nous douer d'une liberté qui ne se porte jamais vers le mal; qu'il ne peut la retenir constamment dans le devoir , qu'en lui accordant de ces gricas congrues , dont le souffle salutaire nous conduit au port du salut. J'avoue , disait M. fiayle , qu'il ne nous devait pas une liberté si parfaite f mais il se devait à lui-même d'empecber tous les désordres qu'enfante l'abus de la liberté 5 sa bonté y sa sagesse , et plus encore sa sainteté , lui en faisaient une loi. Or , cda posé , comment donc concilier avec tons ces attributs la cbute du premier bomme ? Par quelle étrange fatalité cette liberté si précieuse , gage de l'amour divin y a-t-elle produit , dès scm premier coup d'essai , et le crime et la misère qui les suit , et cela sous les yeux d'un Dieu infiniment boa y infiniment saint et infiniment puissant? Cette liberté qui

pouvait être dirigée constamment et invariablement au bien, sans

perdre de sa nature , avait-elle donc été donnée' pour cela ?

M. Jaquelot ne s'arrête pas à la seule liberté , pour expliquer l'origine du mal ; il en cherche aussi le dénouement dans les intérêts et dé la sagesse et de la gloire de Dieu. Sa sagesse et sa gloire Payant déterminé k former des créatures libres , cette puissante raison a dû l'emporter sur les fâcheuses suites que pouvait avoir cette liberté qu'il donnait aux hommes. Tous les inconvéniens de la liberté n'étaient pas .capables de contrebalancer les raisons tirées de sa sagesse , de sa puissance et de sa gloire. Dieu a créé des êtres libres pour sa gloire. Comme donc les desseins de Dfeu ne tendent qu'à sa propre gloire , et qu'il y a d'ailleurs une plus ample moisson de gloire dans la direction des agens libres qui abusent de leur liberté que dans la direction du genre humain toujours vertueux, la permission du péché et les suites du péché sont une chose trës-conforme à )a sagesse divine. Cette raison de la gloire parait à M. Jaquelot un bouclier impénétrable pour parer tous les coups du Manichéisme, Il la trouve ,plus forte que toutes les difficultés qu'on oppose , parce qu'elle est tirée immédiatement de la gloire du créateur. M. Bay le ne peut digérer cette expression , que Diêu ne travaille çue pour sa gloire. Il ne peut comprendre que l'être infini , qui trouve dans ses pVopres perfections une gloire et une béatitude aussi incapables de diminution que d'augmentation , puisse avoir pour but , en produisant des créatures , quelque 'acquisition de gloire. En elfet , Dieu est au-dessus de tout ce qu'on nomme désir de louanges , désir de réputation. Il parait donc qu'il ne peut y avoir en lui d'autre motif de créer le monde que sa bonté. Mais enfin , dit M. Bay le , si des motifs de gloire l'y déterminaient , il semble qu'il choisirait plutôt la gloire de maintenir parmi les hommes la vertu et le bonheur y que la gloire de montrer que par une adresse et une habileté infinie , il vient à bout de conserver la société humaine , en dépit des confusions et des désordres , des crimes et des misères dont elle est remplie; qu'à la vérité un grand monarque se peut estimer heureux , lorsque contre son intention et mal à propos , la rébellion de ses sujets et le caprice de ses voisins lui ont attiré des guerres civiles et des guerres étrangères , qui lui ont fourni ^es occasions de faire briller sa valeur et sa prudence ; qu'en dissipant toutes ces tempêtes , il s'acquiert un plus grand nom j et se fait plus admirer dans le monde que par un règne pacifique. Mais , si de crainte que son courage et les grands talens de sa politique ne demeurassent inconnus , faute d'occasions y il ménageait adroitement un concours de circonstances , dam le»«

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quelles il serait persuadé que ses sujets se révolteraient, et que ses voisins dévorés de jalousie se ligueraient contre lui , il aspirerait à ane gloire indigne d'un honnête homme , et il n'aurait pas de goût pour la véritable gloire ; car elle consiste beaucoup plus à faire régner la paix , l'abondance et les bonnes mœurs , qu'à faire connaître au public qu'on a l'adresse de réfréner les séditions , ou qu'à repousser et dissiper de puissantes et de formidables ligues que l'on aura fomentées sous main. En un mot, il semble que si Dieu gouvernait le monde par un principe d'amour pour la créature qu'il a faite à son image , il ne manquerait point d'occasions aussi favorables que celles que Kon allègue , de manifester ses perfections infinies ; vu que sa science et sa puissance n'ayant point de bornes , les moyens également bons de parvenir à ses fins ne peuvent être limités à un petit nombre. Mais il semble à de certaines gens , observe M. Bayle , que le genre humain innocent n'eût pas été assez malaisé à conduire , pour mériter que Dieu s'en mêlât. La scène eût été si unie, si simple, si peu intriguée , que ce n'eût pas été la peine d'y faire intervenir la Providence. Un printemps éternel , une terre fertile sans culture , la paix et la concorde des animaux et des élémens , et tout le reste de la description de l'âge d'or , n'étaient pas des choses oii l'art divin pût trouver un assez noble exercice : ce n'est que dans les tempêtes et au milieu des écueils que* parait l'habileté du pilote.

M. Leibnits est allé chercher le dénouement de toutes ces difficultés dans le système du monde le plus beau , le plus réglé , le meilleur enfin , et le plus digne de la grandeur et de la sagesse de l'Être suprême. Mais pour le bien comprendre , il faut observer que le meilleur consiste non dans la perfection d'une partie du tout , mais dans le meilleur tout pris dans sa généralité. Un tableau , par exemple , est merveilleux pour le naturel des carnations : ce mérite particulier fait honneur à la main dont il sort ; mais le tableau dans tout le reste n'a point d'ordonnance , point d'attitudes régulières , point de feu , point de douceurs ; il n'a rien de vivant ni de passionné } on le voit sans émotion , sans intérêt ; l'ouvrage ne sera tout au plus que médiocre. Un autre tableau a de légères imperfections. On y voit dans le lointain quelque prsonnage épisodique dont la main ne se trouve pas régalièrement prononcée ; mais le reste y est fini ; tout y parle , tout y est animé , tout y respire , le dessin y est correct , l'action y est soutenue , tous les traits y sont élégans. Hésile-t-on sur la préférence ? non , sans doute. Le premier peintre n'est qu'un élève à qui le génie manque^ l'autre est un maître hardi dont la main savante court à la perfection du tout ^ aux dépens d'uiio

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irrégularité dont la correction retarderait l'enthousiasme qui remporte. ,

Toute proportion gardée , il en est de la sorte à l'égard de Dieu dans le choix des mondes possibles. Quelques uns se seraient trouvés exempts des défectuosités semblables dans le notre ; mais le nôtre ayec ses défauts , est plus parfait que les autres qui dans leur constitution y comportaient de plus grandes irrégularités jointes à de moindres beautés. L'être infiniment sage , k qui le meilleur CBt une loi , devait donc préférer la production admirable qui tient h quelques vices à la production dégagée de crimes, mais moins heureuse , moins féconde , moins riche , moins belle dans son tout. Car comoie le moindre mal est une espèce de bien ; de mime un mx>indre bien est une espèce de mal , s'il fait obstacle à un plus grand bien ; et il y aurait quelque chose à corriger d^ns les actions de Dieu , s'il y avait un moyen de mieux faire.

On dira peut être que le monde aurait pu être sans le péché et sans les souffrances , mais alors il n'aurait pas été le meilleur» La bonté de Dieu aurait eu plus d'éclat dans un tel monde , mais sa sagesse jurait été blesséie ; et comme l'un de ses attributs ne doit point être sacrifié à l'autre ^ il était convenable que la bonté de Dieu poUr les hommes fût tempérée par sa sagesse. Si quelqu'un allègue l'expérience pour prouver que Dieu aurait pu mieux faire , il s'érige en censeur ridicule de ses ouvrages. Quoi 9 pent - on lui répondre , vous ne connaissez le monde qne depuis trois jours , et vous y trouyez à redire ! Attendez à le connaître davantage , et considérez-y surtout les parties qui présentent un -tout complet y tels que sont \es corps organiques , et vous y trouverez un artifice et une beauté bien supérieure h votre imagination. Le défaut est dans quelque partie du tout 9 je n'en disconviens pas : mais pour juger d'un ouvrage, n'est-ce pas le tout qu'il Gaut envisager ? Il y a dans l'Iliade quelques jers imparfaits et informes , en est^elle moins un chefd'œuvre de l'art ? C'est la totalité , c'est l'ensemble , pour ainsi dire , qui décide de la perfection ou de l'imperfeetion. Or l'unie vers considéré dans cette généralité vaste , est de tous les possibles le plus régulier. Cette totalité dont je parle , n'est pas vm effet , comme on pourrait se l'imaginer ; c'est l'amas seul des êtres et des révolutions que renferme le globe qui me porte : l'univers n'est pas restreint à de si courtes limites. Dès qu'on veut s'en former une notion philosophique , il faut porter ses regards plus haut et plus loin ; mes sens ne voient distinctement qu'une faible portion de la terre ^ et la terre elle-même n'est qu'une des planètes de notre soleil , qui , à son tour , n'est que le centic

d'un tourbillon particulier, chaque étoile fixe ayant le même avantage que lui. Quiconque envisage l'univers sous une image plus rëtrécie , ne connaît rien k l'œuvre <le Dieu ; il est comme un enfant qui croit tout renfermé dans le petit berceau oii ses yeux conamenceni à s'ouvrir. L'bomnie qui pense met sa raison à la place de ses yeux ; où ses regards ne pénètrent pas , son esprit y est. U se promène dans cette étendue immense , pour revenir après avec humiliation et surprise sur son propre néant, et pour admirer l'auteur dont l'inépuisable fécondité a enfanté cet uaiver67 et a varié la pompe des ornemens que la nature y étale.

Quelqu'un dira peut êljre qu'il est impossible de produire le meilleur , parce qu'il n'y a point de créature , pour si parfaite qu'on la suppose, qu'on ne puisse toujours en produire une qui le soit davantage. Je réponds que ce qui peut se dire d'une créature ou d'une substance particulière qui peut toujours être surpassée par une autre , ne doit pas élre appliqué à l'univers , lequel se devant étendre dans toute l'éternité future, est en quelque façon infini. 11 ne s'agit donc pas d'une créature , mais de l'univers entier; et l'adversaire sera obligé de soutenir qu'un univers possible peut être meilleur que l'autre à l'infini : mais c'est ce qu'il ne pourra jamais prouver. Si cette opinion était véritable , Dieu n'en anrait produit aucun , car il est incapable d'agir sans raison ; et ce serait même agir contre la raison. Cest comme si l'on s'imaginait que Dieu eût imaginé de faire une sphère matérielle , sans qu'il y eût aucune raison de la faire d'une telle grandeur. Ce décret serait inutile 5 il porterait avec lui ce qui en empêcherait l'effet.

Mais si Dieu produit toujours le meilleur, il produira d'autres dieux ; autrement chaque substance qu'il produirait ne serait point la meilleure ni la plus parfaite. Mais on se trdmpe faute de considérer l'ordre et la liaison des choses. Si chaque substance priée à part était parfaite , elles seraient toutes semblables : ce qui n'est point convenable ni possible. Si c'étaient des dieux 9 il n'aurait pas été possible de les produire. Le meilleur système des choses ne contiendra donc point de dieux ; il sera toujours nn système de corps ^ c'est-à-dire, de choses rangées selon les lieux et les temps , et d'âmes qui les régissent et les gouvernent. Il PS t aisé de concevoir qu'une structure de l'univers peut être la nif'illeure de toutes , sans qu'il devienne un dieu. La liaison et l'ordre des choses fait que le corps de tout animal et de toute plante vient d'autres animaux et d'autres plantes. Un corps iort k l'antre ^ ainsi leur perfection ne saurait être égale. Tout ie monde conviendra sans doute qu'un monde qui rassemble ie matériel et le spirituel tout ensemble , est beaucoup plus par-

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fait que s*il ne renfermait que des esprits dégages de toute matière. L'un n'empêche point l'autre : c'est une perfection de plus. Or youdrait-on , pour la perfection de ce monde , que tous les corps y fussent d'une égale beauté ? Le monde peut être comparé à un bâtiment d'une structure admirable. Dr dans un bâ-* timent , il faut non seulement qu'il y ait des appartemens , des salles j des galeries , des jardins, mais encore la cuisine , la cave , la basse-cour , des écuries , de^ égouts , etc. Ainsi il n'aurait pas été à propos de ne faire que des soleils dans le monde , ou de faire une terre toute d'or et de diamans , mais qui n'aurait point été habitable. Si l'homme avait été tout œil ou tout oreille , il n'aurait point été propre à se nourrir. Si Dieu l'avait fait sans passion , il l'aurait fait stupide ; et s'il l'avait voulu faire sans erreur , il aurait fallu le priver des sens , ou le faire sentir autrement que par les organes , c'est-à-dire , qu'il n'y aurait point eu d'homme.

Je vous accorde , dira-t-on , qu'entre tous les mondes possibles , il y en a un qui est le meilleur de tous ; mais comment me prouvefez-vous que Dieu lui a donné la préférence sur tons les aptres qui comme lui prétendaient à l'existence ? Je vous )e prouverai par la raison de l'ordre qui veut que le meilleur soit préféré à ce qui est moins boq. Faire moins de bien qu'on ne peut , c'est manquer contre la sagesse ou contre la bonté. Ainsi y demander si Dieu a pu 'faire les choses plus accomplies qu'il ne les a faites , c'est mettre en question si les actions de Dieu sont conformes à la plus parfaite sagesse et à la plus grande bonté. Qui peut en douter ? Mais en adnaettaat ce principe , ' voilà les deux conséquences qui en résultent. * La première est que Dieu n'a point été libre dans la création de l'univers ; que le choix de celui-ci parmi tous les possibles , a été l'effet d'une insurmontable nécessité ; qu'enfin ce qui est fait est produit par l'impulsion d'^ne fatalité supérieure à la divinité même. La seconde conséquence est que tous les effets sont nécessaires et inévitables ; et que dans la nature telle qu'elle est , rien ne peut y être que ce qui y est et comme il y est ; que l'univers une fois choisi , va de lui-même , sans se laisser fléchir à nos justes plaintes ni à la triste voix de nos larmes.

J'avoue que c*est là l'endroit faible du système Leibnitien. En paraissant se tirer du mauvais pas oii son systènte l'a conduit , ce philosophe ne fait que s'y enfoncer de plus en plus. La liberté qu'il donne à Dieu , et qui lui paraît très - compatible avec le plan du meilleur monde , est une véritable nécessité , malgré les adoucissemens et les correctifs par lesquels il tâche de tempérer l'austérité de son hypothèse. Le P. Malebranche ^

qui n^est pas moins partisan de roptîmisme que M. Leibnîtz , a su éviter Técueil oii ce dernier s*est brise. Persuadé que l'essence de la liberté consiste dans l'indifierence , il prétend que Dieu a été indifférent a poser le décret de la création du monde ; en sorte que la nécessité de créer le monde lé plus parfait , aurait été une véritable nécessité ; et, par conséquent, aurait détruit la liberté , si elle n'avait point été précédée par un décret émané de l'indifférence même , et qui l'a rendue hypothétique « Il » faut prendre garde , dit-il , dans son trailé de la Nature et vi de la Grâce ^ que bien que Dieu suive les règles que sa sagesse » lui prescrit , il ne fait pas néanmoins nécessairement ce qui » est le mieux , parce qu'il peut ne rien faire. Agir et ne pas s» suivre exactement les règles de la sagesse , c'est un défaut. » Ainsi supposé que Dieu agisse , il agit nécessairement de la » manière la plus sage qui puisse se concevoir. Mais^ être libre » dans la production du monde , c'est une marque d'abondance, » de plénitude , de suffisance à soi-même. Il est mieux que le « monde soft , que de n'être pas. L'incarnation de Jésus-Christ M rend l'ouvrage digne de son auteur ; mais comme Dieu est M essentiellement heureux et parfait , comme il n'y a que lui » qui soit bien à son égard , ou la cause de sa perfection et de » son bonheur , il n'aime invinciblement que sa propre subit stance ; et tout ce qui est hors de Dieu , doit être produit par » une action éternelle , et immuable à la vérité ; mais qui ne » tire sa nécessité que de la supposition des décrets divins. »

Il j en a qui vont plus loin que le P. Malebranche , et qui donnent plus d'étendue à la liberté de Dieu. Ils veulent non-seulement que Dieu ait pu ne point produire le monde ; mais encore qu'il ait choisi librement , entre les degrés de bien et de perfection possibles , le degré qu'il lui a plu ; qu'il ait jugé à propos d'arrêter là l'exercice de son pouvoir infini , en tirant du néant tel nombre précis de créatures douées d'un tel degré de perfection , et capables d'une telle mesure de bonheur. Quelque système qu'on adopte , soit que l'on dise que la sagesse de Dieu lui a fait une loi de créer le monde le plus parfait , et qu'elle a seulement enchaîné sa liberté , supposé qu'il se détermiuât une fois à créer , soit que l'on soutienne que sa souveraine liberté a mis aux choses créées les bornes qu'il a voulu , on peut résoudre les difficultés que l'on fait sur l'origine du mal. Dites-vous que Dieu a été parfaitement libre dans ïe% limites qu'il a données aux perfections de %eh créatures ? Donc il a pu leur donner une liberté flexible pour le bien et pour le mal. De là l'origine du mai moral , du mal physique , et du mal métaphysique. Le mal métaphysique prendra sa source dans la limitation originale des

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crëa tares; le mat moral , dans l'abus de la liberté; et le mal physique , d«DS ks peines et les dooleurs qni seront ou un -effet de la panhion au péché , ou une suite de la constitution naturelle de» corps. Yons en tenez-vous au meilleur de tous les mondes possibles? Alors vons concevez que tous Tes maux qui paraissent déigurer l'univefs, étant liés avec le plan du meilleur monde, Dieu ne doit poi^t en avoir choisi un moins parfait , à cause des inconvéniens qu'en ressentiraient certaines créatures. Ces inconvéniens sont les ingrécUens du monde le plus parfait. Ils sont une suite nécessaire des rëgles de convenance , de proportion , de liaison , qu'une sagesse infinie ne manque jamais de suivre , pour arriver au but que la bonté se propose , savoir le pitts grand bien total de cet assemblage de créatures qu'elle a produites. Yonloir que tout mal fût eiclu de la nature , c'est prétendre que la bonté de Diea devait exclure toute régularité , tout ordre , tout€ proportion dans son ouvrage , ou , ce qui revient au mâme , que X>ieu ne saurait être infinnoient bon , sans se dépouiller de sa sagesse. Supposer un monde composé des mêmes êtres que nous voyons , et dont toutes les parties seraient liées d'une manière avantageuse an tout , sans aucun mélange du mal , c'est supposer mie chimère.

M. Bayle se trompe assurément , quand il prétend que cette bonté y qui fait le caractère de 1» divinité , doit agir à l'infini pour prévenir tout mal et produire tout bien. Un être qui est bon , et qui n'est que cela , un être qui n'agit que par ce seul attribut , c'est un être contradictoire , bien loin que ce soit l'être parfait. L^être parfait comprend toutes les perfections dans soa essence ; il est infim par l'assemblage de toutes ensemble, comme il l'est fut le degré ou il possède chacune d'elles. S'il est infiniment bon , il est aussi infiniment sage , infiniment libre.

Les maux métaphysiques sont injurieux à la sagesse et k la puissance de Dieu : les maux physiques? blessent sa bonté : les maux moraux ternissent l'éclat de sa sainteté. C'est là , en partie , •il se réduisent tous les raisonnement de M. Bayle ; assurément il outre les choses. On accorde que quelque vices ont été liés avec le meilleur plan dé Funivers; mais on ne lui accorde pas qu'ils soient contraires à ses divins attribnts. Cette objection aurait lieu s'il n'y avait point de vertu , si le vice tenait sa place partout. Il dira , sans doute, qu'il suffit que le vice règne , et que la vertu est peu de chose en comparaison. Mais je n'ai garde de lui accorder cela ; ci je crois qu'effectivement , à le bien prendre , il y a incomparablement plus de bien moral , que de mal moral dans les créatures raisonnables , dont nous ne connaissons qu'un très-petit nombre. Ce mal n'est pas même si grand dans les

liommes qu'on le débite. II n'y a que les gens d'un naturel malin, ou des gens devenus un peu sombres et mîsantropes par les malheurs ,' comme lé Timon de Lucien , qui trouvent de la méchanceté partout, qui empoisonnent les meilleures actions par les interprétations sinistres qu'ils leur donnent, et dont la bile amëre répand sur la vertu la plus pure les couleurs odieuses du vice. Il y a des personnes qui s'appliquent à nous faire apercevoir des crimes , oii nous ne découvrons que des vertus j et cela , pour montrer la pénétra fion de leur esprit. On a critiqué cela^dans Tacite , dans M. ât la Hochefoucauld , et dans le livre de l'abbé Esprit , touchant la fausseté des vertus humaines. Mais supposons ([ue le yice surpasse la vertu dans le genre humain , comme l'on suppose que le nombre des réprouvés surpasse celui des élus } il ne s'ensuit nullement que le vice et la misère surpassent la vertu et la félicité dans l'univers. Il faut plutôt juger tout le contraire , parce que la cité de Dieu doit être le plus parfait de tous les états possibles , puisqu'il a été formé , et qu'il est toujours gouverné par le plus grand et le meilleur de tons les monarques. L'univers n'est pas contenu dans la seule planète de la terre. Que dis-jiB? cette terre que nous habitons , comparée avec l'univers , se perd et s'évanouit presque dans le néant. Quand même la révélation ne m'apprendrait pas déjà qu'il y a des intelligences créées , aussi différentes entre elles , par leur nature , qu'elles le sont de moi , ma raison ne me conduirait-elle pas à croire que la région des substances pensantes est , peut-être , aussi variée dans ses espèces , que la matière Test dans ses parties ? Quoi ! celte matière , vile et morte par elle-même , reçoit un million de beautés diverses , qui font presque méconnaître son unité parmi tant de différences; et je voudrais penser que dans l'ordre des esprits il n'y a pas de différences pareilles ? Je voudrais croire que tous ces esprits sont enchaînés dans la même sphère de perfection? Or, dès que je puis et que je dois supposer des esprits d'un autre ordre que n'est le mien , me voilà conduit à de nouvelles conséquences , me voilà forcé de reconnaître qu'il peut y avoir , qu'il y a même beaucoup plus de bien moral que de mal moral dans l'univers. Eh bien , me direz-voos, quand je vous accorderais tout cela , il serait toujours vrai de dire , que l'amour de Dieu pour la vertu n'est pas sans bornes , puisqu'il tolère le vice que sa puissance pourrait supprimer ou prévenir. Mais celte objection n'est établie que sur une équivoque trompeuse. Effectivement , il n'est pas véritable que la haine de Dieu pour le vice , et son amour pour la vertu soient infinis dans leur exercice. Quoique chacune de ses perfections soit en lui sans bornes , elle n'çst pourtant exercée qu'avec restriction , et

proportionnellement â son objet exteVîeur. Lu vertu est le plut noble état de Tétre créé : qui eu doute? mais la vertu n'est pas un objet infini ; elle n'est que l'être fini , pensant et voulant dans l'ordre avec des degrés finis. Au-dessus de la vertu sont d'autres perfections plus grandes dans le tout ^e l'univers , qui s'attirent la complaisance de Dieu. Cet amour du meilleur dans le tout y l'emporte en Dieu sur les autres amours particuliers. De là le vice permis ; il faut qu'il soit , parce qu'il se trouve nécessairement lié au meilleur plan , qui n'aurait pas été le meilleur de tous les possibles , si la vertu intelligente eût été invariablement vertueuse. Au reste , l'amour de la vertu , et la haine du vice y qui tendent à procurer l'existence de la vertu , et à empêcher celle du vice , ne sont que des volontés antécédentes de t)ieu prises ensemble , dont le résultat fait la volonté conséquente y OU le décret de créer le meilleur ; et c'est de ce décret que l'amour de la .vertu et de la félicité des créatures raisonnables y qui est indéfini de soi , et va aussi loin qu'il se peut, reyoit quelques petites limitations , à cause de l'égard qu'il faut avoir au bien en général. C'est ainsi qu'il faut entendre que Dieu aime souverainement? a vertu , et hait souverainement le vice ; et que néanmoins quelque vice doit être permis.

Apres avoir disculpé la providence de Dieu sur les maux moraux, qui sont les péchés, il faut maintenant la justifier sur les maux métaphysiques , et sur les maux physiques. Commençons par (es maux métaphysiques , qui consistent dans les imperfections des créatures. Les anciens attribuaient la cause du mal à la matière qu'ils croyaient incréée et indépendante de Dieu. Il n'y avait tant de maux , que parce que Dieu , en travaillant sur la matière, avait trouvé un sujet rebelle , indocile, et incapable de se plier à ses volontés bienfaisantes : mais nous qui dérivons tout de Dieu , oîi trouverons-nous la source du mal? La réponse est , qu'elle doit être cherchée dans la nature idéale de la créature , en tant que cette créature est renfermée dans les vérités éternelles, qui'sont dans l'entendement divin. Car il faut considérer qu'il y a une imperfection originale dans les créatures avant le péché , parce que les créatures sont limitées essentiellement. Platon a dit , dans son Timée , que le monde avait son origine de l'entendement joint à la nécessité. D'autres ont joint Dieu et la nature. On y peut donner un bon sens. Dieu sera l'entendement et la nécessité , c'est-à-dire , la nature essentielle des choses sera l'objet de l'entendement , en tant qu'il consiste dans les vérités éternelles. Mais cet objet est interne , et se trouve dans l'entendement divin. C'est la région des vérités étemelles qu'il faut mettre à la place de la matière ^ quand il s'agit de

chercher la source def choses. Cette région est la cause idéale du mal et du hien. Les limitations et les imperfections naissent dans les créatures de leur propre nature , qui borne la production de Dieu ; mais les vices et les crimes y naissent du consentement libre de leur volonté.

Cbrysippe dit quelque chose d^approchant. Pour répondre à la question qu'on lui faisait touchant l'origine du mal , il soutient que le mal vient de la première constitution des âmes > que celles qui sont bien faites naturellement résistent mieux aux impressions des causes externes ; mais que celles dont les défauts naturels ta'ayaient pas été corrigés par la discipline , se laissaient pervertir. Pour expliquer sa pensée , il se sert de la comparaison d'tjn cylindre , dont la volubilité et la vitesse ^ ou la facilité dans le mouvement vient principalement de sa figure ^ ou bien , qu'il serait retardé s'il était raboteux. Cependant il a besoin d'être poussé , comme l'âme a besoin d'être sollicitée par les objets des sens, et reçoit cette impression selon la constitution oU elle se trouve. Cbrysippe a raison de dire que le vice vient de la ceostitution originaire de quelques esprits. Lorsqu'on lui objectait que Dieu 1^ a formés , il répliquait , par l'imperfection de la matière , qui ne permettait pas à ÎHeu de mieux faire. Mais cette réplique ne vaut rien 5 car la matière est elle-même indifférente pour toutes les formes , et Dieu l'a faite. Le mal vient plutôt des formes mêmes , mais abstraites > c'est«à«dire , des idées que Dieu n'a point produites par un acte de sa volonté , non plus que les nombres et les figures , que toutes les essences possibles , qai sont étemelles et nécessaires; car elles se trouvent dans la région idéale des possibles , c'est-à-dire , dans l'entendement divin. Dieu n*est donc point auteur des essences en tant qu'elles ne sont que des possibilités ? mais il n'j a rien d'actuel à quoi il n'ait donné l'existence. Il a permis le mal , parce qu'il est enve* lopp^ dans le meilleur plan qui se trouve dans la région des possibles , que la sagesse suprême ne pouvait pas manquer de choisir. Celte notion satisfait en même temps à la sagesse , à la puissance , k la bonté de Dieu | et ne laisse pas de donner lieu à l'entrée du mal. Dieu donne de la perfection aux créatures autant que l'univers en peut recevoir. On pousse le cylindre; mais ce qu'il y a de raboteux dans la figure , donne des bornes à la pronoptitude de son mouvement.

L'£tre suprême , en créant un monde accompagné de défauts , tel qu'est l'univers actuel , n'est donc point comptable des irrégularités qui s'y trouvent? £lles n'y sont qu'à cause de l'infirmité naturelle , foncière « insurmontable y et originale de la créa^ ture } ainsi ^ Dieu est pleinement et philosophiquement justifié. 3. i3

Maïs , dira quelque censeur audacieux des ouyrages de Dieu , pourquoi ne s'est-il point abstenu de la production des choses , plutôt que d'en faire d'imparfaites ? Je rëponds que l'abondance de la bonté de Dieu en est la cause. Il a voulu se communiquer aux dépens d'une délicatesse , que nous imaginons en Dieu , en nous figurant que les imperfections le choquent. Ainsi , il a mieux aimé qu'il j eût un monde imparfait , que s'il n'y avait rien. Au reste , cet imparfait est pourtant le plus parfait qui se pouvait , et Dieu a dû en être pleinement content , les imperfections des parties servant à une plus grande perfection dans le tout. 11 est vrai qu'il y a certaines choses qui auraient pu être mieux faites, mais non pas sans d'autres incommodités encore plus grandes*

Yenons au mal physique , et voyons s'il prête au Manichéisme des armes pins fortes que le mal métaphysique et le mal moral , dont nous vendus de parler.

L'auteur de nos biens l'est-il aussi de nos maux ? Quelques philosophes effarouchés d'un tel dogme ont mieux aimé nier l'existence de Dieu j que d'en reconnaître un qui se fasse un plaisir barbare de tourmenter les créatures , ou plutôt ils l'ont dégradé dn titre d'intelligent , et l'ont relégué parmi les causes aveugles. M. Bayle a pris occasion des différens maux dont la vie ost traversée , de relever le système des deux principes , système écroulé depuis tant de siècles. Il ne s'est apparemment servi de ses ruines que comme on se sert à la guerre d'une masure dont on essaie de se couvrir pour quelques momens. Il était trop philosophe pour être tenté de croire en deux divinités , qu'il a luimême si bien combattues , comme on a pu voir dans cet article. Son grand but , du moins à ce qui parait , était d'humilier la raison , de lui faire sentir son impuissance , de la captiver sous le joug de la foi. Quoi qu'il en soit de son intention qui pi^rait suspecte à bien des personnes , voici le précis de sa docstrine. Si c'était Dieu qui eût établi les lois du sentiment , ce n'aurait certainement été que pour combler toutes ses oréatures de tout le bonfaenr dont elles sont susceptibles, il aurait donc entièrement banni de l'univers tons les setttimens douloureux, et surtout ceux qui nous sont inutiles. A quoi servent 1^ douleurs d'un homme dont les maux sont incurables , ou les douleurs d'une femme qui accouche dans les déserts ? Telle est la fameuse objection que M. Bayle a étendue et répétée dans ses écrits ea cent façons différentes ; et quoiqu'elle fût presque aussi anc^nne que la douleur l'est au monde ; il a su l'armer de tant de comparaisons éblouissantes , que les philosophes et les théologiens en ont été effrayés commQ d'un monstre nouveau. Les uns oot •

M A iqS

appelé la méUpkysK}ae à leur secours , d'autres se sont sauves dans l'immensité des cieux ; et pour nous consoler de nos maux, nous ont montré une infiiiité de mondes peuplés d'habitans heu* reux. L'anteur de la théorie deê aentimenê agréables a répondu parfaitement bien à cette objection. C'est d'elle qu'il tire les principales raisons dont il la combat. Interrogeons , dit-il , la nature par nos observations , et snr ses réponses fixons nos idées. On peut former sur l'auteur des lois du sentiment deux questions totalement différentes , est-il intelligent? est-il bienfaisant? Examinons séparément ces deut questions , et commençons par réclaircissement de la première. L'expérience nous apprend qu'il y a des causes aveugles y et qu'il en est d'intelligentes ; on les discerne par la nature de leurs productions , et l'unité dn dessein est comme le sceau qu'une cause intelligente appose à son ouvrage. Or , dans ]e% lois du sentiment brille une par^tte unité de dessein. La douleur et le plaisir se rapportent également à notre conservation. Si le plaisir nous indique ce qui nous convient , la douleur nous instruit de ce qui nous est nuisible. C'est une impression agréable qui caractérise les alimens qui sont de nature à se changer en notre propre substance; mais c'est la faim et la soif qui nous .avertissent que la transpiration et le mouvement nous ont enlevé une partie de nous-mémè;j^ et qu'il serait dangereux de différer plus long-teihps à réparer cette perte. Des nerfe répandus dans toute l'étendoc du corps nous informent des dérangemens qui y surviennent , et le même sentiment douloureux est proportionné à la force qui le déchire , afin qu'à proportion que le mal est plus grand , on se hâte davantage d'en repousser la cause eu d'en chercher le remède.

Il arrive quelquefois que la douleur semble nous avertir de nos maux en pure perte. Rien de ce qui est autour de nous ne peut les soulager ; c'est qu'il en est des lois du sentiment comme de celles dn mouvement. Lee lois du mouvement règlent la suc«* cession des changemens qui arrivent dans les corps , et portent quelquefois la pluie sur les rochers ou sur des terres stériles. Les lois du sentiment règlent de même la succession des changemens qui arrivent dans les êtres animés , et des douleurs qui nous paraissent inutiles , en sont quelquefois une suite nécessaire par les eirconstances de notre situation. Mais l'is utilité apparente de ces différentes lois « dans quelques cas particuliers , est un bien moindre inconvénient que n'eût été leur mutabilité conttnnelle, qui n'eût laissé subsister aucun principe fixe , capable de diriger les'démardies des hommes et des animaux. Celles do mouvement sont d'ailleurs- si parfaitement assorties^à la structure des corps, que dans toute l'étendue des lieux et des temps , elles préservent

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d'altëration les éUmens , la Inmiërc et le soleil , et fournissent aux animaux et aux plantes ce qui leur est nécessaire ou utile. Celles du sentiment sont de même si parfaitement assorties è rorganisation de tous les animaux y que dans toute l'étendue des temps et des lieux elles leur indiquent ce qui leur est conveûable , et les invitent à en faire la recherche , elles les instruisent de ce qui leur est contraire , et les forcent de s'en éloigner ou de les repousser* Quelle profondeur d'intelligence dans l'auteur de la nature, qui , par des ressorts si uniformes , si simples , si féconds ^ varie à chaque instant la scène de Punivers , et la conserve ton-* jours la même !

Non-seulement les lois du sentiment se joignent k fout runi«« vers, pour déposer en fsveur d'une cause intellij;ente ; je dis plus , ell^ annoncent un législateur bienfaisant. §i , pour ranimer une main engourdie par le froid , je l'approche trop près du feu y une douleur vive la repousse y et tous les jours je dois à de pareils avertissemens la conservation tantAt d'une partie de moi-méoie , tantôt d'une autre ; mais si je n'approche da fea qu'à une distance convenable y je sens alors une chaleur douce , et c'est ainsi qu'aussitôt que les impressions des objets y ou les moovemens du corps y de Tesprit ou du cœur sont , tant soit peu^ de aatnraâ favoriser la durée de notre être ou sa perfection , notre auteur y a libéralement attaché du plaisir. J'appelle à témoin de cette profusion de sentimens agréables , dont Dieu BOUS prévient , la peinture , la sculpture , l'architecture , tous le. objets de la vue y la musique y la danse , la poésie , l'éloquence , l'histoire^ tontes les sciences y toutes les occupations , l'amitié , la tendresse y enfin tous les mouvemens du corps, de l'esprit et du cœur.

M. Bajle et quelques autres philosophes , attendris sur les maux du genr^ humain , ne s'en croient pas suffisamment dédommagés par tous ces biens , et ils voudraient presque nous faire r^retter que ce ne soient pas eux qui aient été chargés de dicter les lois du sentiment. Supposons pour un moment que la nature se soit reposée sur eux de ce soin , et essayons de deviner quel eiit été le plan de leur administration. Ils auraient a[(paremment commencé par fermer l'entrée de l'univers à tout sentiment douloureux , noi^s n'eussions vécu que pour le plaisir , mais notre vie aurait eu alors le sort de ces fleurs , qu'un même jour voit naître et mourir. Lia faim , la soif, le dégoût , le froid , le chaud , la lassitude , aucune douleur enfin ne nous aurait avertis des maux présens ou à venir ; aucun frein ne nous aurait modérés dans l'usage des plaisirs , et la douleur n'eût été anéantie dans l'univers que pour faire place à la mort , qui , pour détruire

toales les espèces cl'aBiiiiaux , se fat également armée contre eux de kurs naaux et de leurs biens.

Ces prétendas législateurs y pour prévenir cette destruction UBÎverseUe , awraieat apparemment rappelé les sentimens douloureux , et se sf raieAt coolentés d'en affaiblir l'impression. Ce n'eût «té <|ae des douleurs sourdes gui nous eussent averti , au lieu de nova affliger. Mais iom les inconvéniens du premier plan se aaraient retrouvés dans le second. Ces avertissemens respectueux Miraient été une Totx trop faible pour être entendue dans la jouissance des plaisirs. Combien d'bommes ont peine à entendre les menaces des douleurs les ^ us vives ! Nous eussions encore bientét trouvé la mort dans l'usage même des biens destinés à assurer notre durée. Poar nous dédommager de la douleur , on aintait peot-^tre ^onté une nouvelle vivacité au plaisir des sens. Mots ceux de l'esprit et du cœur fussent alors devenus insipides , et €• aottt pourtant ceux qui sont le plus de nature à remplir le vMe de la via. L'ivresse de «quelques momens eût alors empoi- , »ommé tout le roete du temps par l'ennni* Eût-ce été par l'augmentation des plaisirs de l'âme qu'on nous eût consolés de nos doulenrs ? ils eussent fiait oublier le soin du corps. Enfin aurait-on redonUé dans une même proportion tops les plaisirs , ceux des sens , de l'esprit et dm coeur ? Mais il eût fallu aussi ajouter dans la métob profuortion une nouvelle vivacité aux sentimens douloureux. Il ne seimît faa moins pernicieux pour le genre humain , d'accrottra le sentiment du plaisir sans accroître celui de la deultnr , qa'il le serait d^affaiblir le sentiment de la douleur sans affaiblir odmk du plaisir. Ces deux différentes réformes produiraient le même effiH, en affaiblissant le frein qui nous empêche de nons livrer à de mortels excès.

Les mêmes législateurs eussent sans doute caractérisé par l'agrément tons les biens nécessaires à notre conservation , mais enssions-noos pm espérer d'eux qu'ils eussent été aussi ingénieux qot Test la nature , k ouvrir en faveur de la vue , de l'ouïe et de Fcsprît , des sources toujours fécondes de sentimens agréables dans la variété des objets , dans leur symétrie , leur proportion et lenr ressemblance avec des objets communs ? Auraient^ils songé k marquer par nne impression de plaisirs ces rapports secrets qni font les charmes de la musique , les gr&ces du corps et de l'esprit » le spectacle enchanteur de la beauté dans les plantes , dans les animaux , dans l'hemme , dans les pensées , dans les sentimans? Ne regrettons donc point la réforme que M. Bajie au rait voulu introduire dans les lois du sentiment. Reconnaissons plutût que la bonté de Dieu est telle , qu'il semble avoir prodigué toutes les sortes de plaisirs et d'agrémens , qui ont pu être

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marquas Ju sceau cle sa sagesse. Concluons donc, que puisque la distribution du plaisir et celle de la douleur entre également dans la même unité de dessein, elles n'annoncent point deux intelligences essentiellement ennemies.

Je sens qu'on peut m*objecter que Dieu aurait pu nous rendre heureux ; il n'est donc pas l'Être infiniment bon. Cette objection suppose que le bonheur des créatures raisonnables est le but unique de Dieu. Je conviens que si Dieu n'avait regardé que l'homme dans le choix qu'il a fait d'un âes mondes possibles , il aurait choisi une suite de possibles , d'oh tous ces maux seraient exclus. Mais l'Être infiniment sage se serait manqué à lui-même , et il n'aurait pas suivi en rigueur le plus grand résultat de toutes seS tendances au bien. Le bonheur de l'homme a bien été une de ses vues , mais il n'a pas été l'unique et le dernier terme de sa sagesse. Le reste de l'univers a mérité ses regards. Les peines qui arrivent à l'homme sont une suite de son assujétissement aux lois tmiverselles , d'oh sort une foule de biens dont nods n'avons qu'une connaissance imparfaite. Il est indubitable que Dieu ne peut faire souffrir sa créature pour la faire souffrir. 'Cette volonté ' impitoyable et barbare ne saurait être dans celui qui n'est pas siçioins la bonté que la puissance. Mais quand le mal de l'humanité est la dépendance nécessaire du plus grand bien dans le tout, il faut que Dieu se laisse déterminer pour ce plus grand bien. Ne détachons point ce qui est lié par un norad indissoluble. La puissance de Dieu est infinie*, anssi*bien que sa bortté , mais l'une et l'autre est tempérée par sa sagesse qui n'est pas moins infinie, et qui tend toujours au plus grand bien. S^i! y a du mal dans ' son ouvrage , ce n'est qu'à titre de condition , il n'y est même qu'à titre de nécessité qui le Ke avec le plus parfait , il n'y est qu'en vertu de la limitation originale dé ki créature. Un monde ou notre bonheur n'eût jamais été altéré , et oii la nature entière aurait servi à nos plaisirs sans mélange de disgrâces *, était assurément trës-possibîe , mais il .aurait entraîné mille désordres plus grands que n'est le mélange des peines qui tronblent"nos plaisirs. Mais Dieu ne pouvait-il pas se dispenser de nous Sissujétir à des corps , et nous soustraire par là aux douleurs qui suivent cette union? Il ne le devait pas , parce que des créatures faites comme nous , entraient nécessairement dans le plan du meilleur monde. Il est vrai qu'un monde oh il n'y aurait eu que des intelligences , était possible , de même qu'un monde ou il n'y aurait en que des êtres corporels. Un troisième monde , ou les corps existant avec les esprits , ces substances diverses auraient été. sans rapport entre elles, était également possible. Mais tons ces mondes sont moins parfaits que le nôtre , ^i , outre les purs

esprits clu premier , les êtres corporels du second , les esprits et les corps du troisième , contient une liaison , un concert entre les deux espèces de substances créables. Un monde où il n'y aurait eu que des esprits , aurait été trop simple » trop uniforme. La sag^esse doit varier davantage ses ouvrages : multiplier uni« qaement la même chose , quelque noble qu'elle puisse être , ce serait une snperflnité. Avoir mille Virgiles bien reliés dans sa bibliothèque, chanter toujours les mêmes airs d'un opéra, n'avoir que des boutons de diajnans , ne manger que des faisans, ne boire que du vin de Champagne , appellerait-on cela raison ? Le secovd monde ^ )e veux dirp celui qui liurait été purement matériel, étant de sa nature insensible et inanimé , ne se serait pas connu et aurait été incapable de rendre k Dieu les actions de grâces qui lui sont dues. I^e troisième monde aurait été comme un édifice imparfait , ou con^me un palais oii aurait régné la solitude , comme un état sans*chef , sans roi , ou comme un temple sans sacrifcateur. Mais , dans un monde oii l'esprit est uni à la matière, l'homme devient le ceptre de tout , il fait remonter jusqu'à Dieu tous les êtres corporels, dont il est le lieu nécessaire. Il est l'âme de tout ce qui est inanimé , l'intelligence de kmt ce qui en est privé , l'interprète de tout ce qui n'a pas reçu la parole , le prêtre et le pontife de toute la nature. Qui ne voit qu'un tel mimde, est beaucoup plus parfait que les autres?

Mais revenons au système des deux principes. M. Bajle convient lui-même que les idées les plus sûres et les plus claires de l'ordre nous apprennent qu'un être qui existe par lui-même , qui est nécessaire , qai est étemel , doit être unique , infini , toutpuissant , et doué de toutes sortes de perfections ; qu'à consulter ces idées , on ne trouve rien de plus absurde que l'hypothèse de deux principes étemels et indépendans l'un de l'autre. Cet aveu de M. Bayle me suffit , et je n'ai pas besoin de le suivre dans tousses raisonnemens. Mais un système , pour être bon , dit-il , a besoin de ces deux choses ; l'une , que les idées en soient distinctes ; l'autre, qu'il puisse rendre raison des phénomènes, ^'en conviens : mais si les idées vous manquent pour expliquer les phénomènes , qui vons oblige de faire un système , qui explique toutes les contradictions que vous vous iouginez voir dans l'univers? Pour exécuter un si noble dessein , il vous manque des idées intermédiaires que Dieu n'a pas jugé à propos de vous donner : aussi-bien quelle nécessité pour la vérité du système que Dieu s'est prescrit , que vous le puissiez comprendre? Concluons qu'en supposant que le système de l'unité de principe ne suffit pas pour l'explication des phénomènes , vous n'êtes pas en droit d'ad -

mçttre comme vrai celui des Manichéens. Il lui manque une condition essentielle » c'est de n'être pas fondé , comme vous en convenez , sur des idëes claires et sûres , mais plutôt sur des idées absurdes. Si donc il rend' raison des phénomènes , il ne faut pas lui en tenir compte; il ne peut devoir cet avantage qu'à ce qu'il a de défectueux dans ses principes. Vous ne frappes donc pas au but y en étalant ici tous vos raisonnemens en faveul* du Manicfiéisme. Sachez qu'une supposition n'est mauvaise quand elle ne peut rendre raison des phénomènes , que lorsque cette incapacité rient du fond de la supposition même , mais si son incapacité vient des bornes de notre esprit , et de ce que nous n'avoqs pas encore assez acquis de connaissances pour la faire servir , il est faux qu'elle soit mauvaise. Bayle a bâti son système touchant l'origine du m^l , sur les principes de la bonté , de la sainteté et de la toute-puissance de Dieu. Malebranche préfère ceux de l'ordre , de la sagesse. Leibnitz croit qu'il ne faut que sa raison suffisante pour expliquer tout. Les théologiens emploient les principes de la liberté , de la providence générale €t de la chute d'Adam. Les Sociniens nient la prescience divine; les Origénistes , l'éternité des peines ; Spinosa n'admet qu'une aveugle et fatale nécessité; les philosophes païens ont eu recours à la métempsycose. Les principes , dont Bayle , Malebranche , Leibnitz, et les théologiens se servent, sont autant de vérités. C'est l'avantage qu'ils ont sur ceux des Sociniens , des Ongénistes , des Spinosistes et deé philosopl^es païens. Mais aucune de ces vérités n'est assez féconde pour nous donner la raison de tout. Bayle ne se trompe point , lorsqu'il dit que Dieu est sainte bon, tout-puissant : il se trompe sur ce qu'en croyant ces donnéeaAk suffisantes , il veut faire un système. J'eu dis autant des autres. Le petit nombre de vérités que notre raison peut découvrir , et celles qui nous sont révélées , font partie d'un système propre à résoudre tous les problèmes possibles , mais elles ne sont pas destinées à nous le faire connaître. Dieu n'a tiré qu'un pan du voile , qui nons cache ce grand mystère de l'origine du mal. On peut juger par-là si les objef^tions de Bayle , quelle que soit la force et l'adresse avec laquelle il les a maniées , et avec quelque air de triomphe que ces genV les fassent valoir , étaient dignes de toute la terreur qu'elles ont répandue dans les esprits.

MANIÈRE y s. f. ( Gramm, Fol. Morale, ) , dans le sens le plus généralement reçu , sont des usages établis pour rendre plus doux le commerce que les hommes doivent avoir entre eux. Elles sont l'expression des mœurs, ou seulement l'efifet de la soumission aux usages. Elles sont par rapport aux mœurs , ce que le culte est j^ar rapport k la religion 3 elles les manifestent ,

les coosenr^nt , oo en tiennent Heu > et par conséquent elles sont dans les sociétés d'une phii grande importance que les moralistes ne l'ont pensé.

On ne sait pas asses combien l'habitude machinale nous fait £aire d'actions dont nous n'avons plus en nous le principe moral, et combien elle contribue à conserver de principe. Lorsque certaines actions , certains mouvemens se sont liés dans notre esprit avec les idées de certaines vertus , de certains sentimens ; ces actions, ces mouveméns rappellent en nous ces sentimens, ces verttts. Voy9% Luison db8 ibébs.

A la Chine les enhns rendent d'extrêmes honneurs à leurs parens \ ils leur donnent sans cesse des marques extérieures de rfspect et d'amour : il est vraisemblable que dans ces marques extérieures , il J a plus de démonstration que de réalité \ mais le respect et l'amour pour les parens sont plus vifs et plus continus à la Chine , qu'ils ne le sont dans les pays oii les mêmes sentimens sont ordonnés , sans que les lois prescrivent la manière de les manifester. U s'en manque bien en France , que le peuple respecte l#us les grands qu'il salue ; mais les grands y sont plus respectés, que dans les pajs ou les manières établies n'imposent pas pour eux des marques de respect.

Chex les Germains , et depuis parmi nous dans les siècles de chevalerie , on honorait )es femmes comme des dieux. La galanterie était un culte , et dans ce culte comme dans tous les autres, il y avait des tièdes et des hypocrites ; mais ils honoraient encore les femmes , et certaineuMut ik les aimaient et les respectaient davantage que le Caflire qui les fait travailler , tandis qu'il se repose , et que f Asiatique qui les enchaîne et les caresse , comme des anim^ix destinés à %t% plaisirs.

L'habitude de certaines actions , de certains gestes , de certains mouveméns , de certains signes extérieurs maintiennent plus en nous les mêmes sentimens , que tons les dogmes et toute la métaphysique du monde.

J'ai dit ^vLt l'habitude machinale nous faisait faire les actions dont nous n'avions plus en nous le principe moral ; j'ai dit qu'elle conservait en nous le principe , elle fait plus , elle l'augmente on le fait naître.

II n'y a aucune passion de notre âme , aucune affection , aucun sentiment, aucune émotion qui n'ait son effet sur le corps, qni n'élève , n'afEsiisse, ne relAche ou ne tende quelques muscles» et n'ait du plus an moins en variant notre extérieur , une expression particulière. Les peines et les plaisirs , les désirs et la craiote , Tamonr ou l'aversion , quelque morale qu'en soit la cause I ont plus ou moins en nous des eCfets physiques qui se

manifestent par des signes , plus on moins sensibles. Toutes les affections se marquent sur le visage , y donnent une certaine expression, font ce qu'on appelle la physionomie^ changent l'habitude du corps , donnent et dtent la contenance , font faire certains gestes , certains mouyemens. Gela est d'une vérité qu'on ne conteste pas*

Mais il n'est pas moins vrai , que les mouyemens des muscles et des nerfs qui sont d'ordinaire les effets d'une certaine passion, étant excités , répétés en nous sans le secours de cette passion ,* s'y reproduisent jusqu'à un certain peint.

Les effets de la musique sur nous sont une preuve sensible de cette venté : l'impression du corps sonore sur nos nerfs y excite diffiérens mouyemens , dont plusieurs sont du genre des mouvq* mens qu'y exciterait une certaine passion ; et bientôt ^i ces mouyemens se succèdent , si le musicien > contfnoe de donner la même sorte d'ébranlement au genre neryeux } il fait passer dans l'âme telle ou telle passion y la joie , la tristesse , l'inquiétude y etc. Il s'ensuit de cette observation , dont tout homme doué de quelque délicatesse d'organe , peut constater en soi la vérité , que si certaines passions donnent au corps certains mouyemens 9 ces mouyemens ramènent l'Âme à ces passions ; or les manières consistant pour la plupart en gestes, habitudes de corps , démarches , actions , qui sont les signes , l'expression , les effets de certains sentimens, doivent donc non-seulement manifester, conseryer ces sentimens, mais quelquefois les faire naître.

Les anciens ont fait plus d'attention que nous à rinfluence des manières sur les mœurs , et aux rapports des habitudes du corps à celles de l'âme. Platon distingue deux sortes de danae , l'une qui est un art d'imitation , et à proprement parler , la pantomime , la danse et la seule danse propre au tàéâtre ^ l'autre, l'art d'accoutumer le corps aux attitudes décentes , à faire avec bienséance les mouyemens ordinaires; cette danse s'est conservée chez les modernes , et nos maîtres à danser sont professeurs des manières. Le mattre à danser de Molière n'avait pas tant de tort qu'on le pense , sinon de se préférer , du moins de se cora«parer au maître de philosophie.

Lès manières doivent exprimer le respect et la soumission des inférieurs à l'égard des supérieurs , les témoignages d'humanité et de condescendance des supérieurs enyers les inférieurs , les sentimens de bienveillance et d'estime entre les égaux. Elles règlent le maintien , elles le prescrivent aux diffisrens ordres , aux citoyens des différens états.

On voit que les manières , ainsi que les mœurs , doivent changer, selon les difierentes formes de gouyemement. Dans Içs pays

de despotisme , les marques de soumission sont extrêmes de la part des inférieurs ; devant leurs rois les satrapes de Perse se prosternaient dans la poussière , et le peuple devant les satrapes se prosternait de même; l'Asie n'est point changée.

Dans les pays de despotisme , les témoignages d'humanité et de condescendance de la part des' supérieurs , se réduisent à fort peu de chose. Il j a trop d'intervalle entre ce qui est homme et ce qui est homme en place , pour qu'ils puissent jamais se rapprocher ; là les supérieurs ne marquent aux inférieurs que du dédain , et quelquefois une insultante pitié.

Les égaux esclaves d'un commun maitre , n'ayant ni pour eux-mêmes, ni pour leors semhlahles , aucune estime , ne s'en témoignent point dans leurs manières ; ils ont faiblement l'un pour l'autre , les sentimens de bienveillance ; ils attendent peu l'un de l'autre , et les esclaves élevés dans la servitude ne savent point aimer ; ils sont plus volontiers occupés à "rejeter l'un ^ur l'autre le poids de leurs fers , qu'à s'aider aies supporter ) ils ont plus l'air d'implorer la pitié , que d'exprimer de la bienséance.

Dans les démocraties , dans les gouvememens ou la puissance législative réside dans le corps de la nation , les manières marquent faiblement les rapports de dépendance , et en tout genre même ; il y a moins de manières et d'usages établis , que d'expressions de la nature ; la liberté se manifeste dans les attitudes, les traits et les actions de chaque citoyen.

Dans les aristocratiques , et dans les pays oii la liberté publique n'est plus , mais oii l'on jouit de la liberté civile ; dans les pays oii le petit nombre fait les lois , et surtout dans ceux oii un seul règne , mais par les lois , il y a beaucoup de manières et A^usages de convention. Dans ces pays, plaire est un avantage, 'déplaire est un malheur. On plaît par des agrémens et même par des vertus , et les manières y sont d'ordinaire nobles et agréables. Les citoyens ont besoin les uns des autres pour se conserver, se secourir, s'élever ou jouir. Ils craignent d'éloigner d'eux leurs concitoyens en laissant voir leurs défauts. On voit partout l'hiérarchie et les égards , le respect et la liberté , l'envie de plaire et la franchise.

D'ordinaire dans ces pays on remarque au premier coup d'œil une certaine uniformité , les caractères paraissent se ressembler, parce que leur différence est cachée par les manières , et même On y voit beaucoup plus rarement que dans les républiques , de ces caractères originaux qui semblent ne rien devoir qu'à la nature , et cela non-seulement parce que les manières gênent la nature , mais qu'elles la changent.

' Dans les pays oii règne peu de luxe ; oii le peuple est oc-

cupé du eommerce et de la culture des terres , oit les homtnes se voient par intérêt de première nécessite, plus que par des raisons d'ambition ou par $oût du plaisir , les dehors sont simples et honnêtes , et les manières sont plus sages qu'affec^ tueuses. Il n'est pas là question de trouver des agrémens et d'en montrer; on ne promet et on ne demande que de la justice. En général dans tous les pays oii la nature n'est pas agitée par des mouvemens imprimés par le gouvernement , oii le naturel est rarement forcé de se montrer y et connaît peu le besoin de se contraindre , les manières sont comptées pour rien , il y en a peu y k moins que les lois n'en aient institué.

Le président de Montesquieu reproche aux légblateurs de la Chine d'avoir confondu la religion , les mœurs , les lois et les manières ; mais n'est-ce pas pour éterniser la législation qu'ils voulaient donner , que ces génies sublimes ont lié entre «Ues des choses , qui dans plusieurs gouvernemens sont indépenéaaties , et quelquefois même opposées ? C'est eu appuyant le moral da physique , le politique du religieux , qu'ils ont rendu la consti* tution de l'état éternelle , et les mœurs immuables. S'il y a des circonstances , si les siècles amènent des momens on il serait bon qu'une nation changeât son caractère, les législateurs de la Chine ont eu tort.

Je remarque que les nations qui ont conservé le plus longtemps leur esprit national , sont celles oh le législateur a étaMî le plus dé rapport entre la constitution de Tétat, la religion , les mœurs et les manières y et surtout celles ok les manières ont été instituées par les lois.

Les Égyptiens sont le peuple de l'antiquité qui a changé le plus lentement, et ce peuple était conduit par dès rites , par des manières. Sous l'empire des Perses et des Grecs on reconnut les sujets de Psammé tique et d'Apriès , on les reconnaît sous les Romains et sous les Mamelucs : on voit même encore aufour* d'hui parmi les Égyptiens modernes des vestiges de leurs anciens usages , tant est puissante la force de l'habitude.

Après les Egyptiens , les Spartiates sont le peuple qui a con* serve le plus long-temps son caractère. Ils avaient un gouver» ment oii les mœurs, les manières , les lois et la religion s*unissaient , se fortifiaient , étaient faites l'une pour l'autre. Leurs manières étaient instituées ,* les sujets et la fornae de la conversation , le maintien des citoyens , la manière dont ils s'abordaient , leur conduite dans leurs repas , les détails de bienséance ^ de décence , de l'extérieur enfin , avaient occupé le génie de Lycurgue , comme les devoirs essentiels et la vertu. Aussi sous le règne deNervalesLacédémoniens subjugués depuis

lotig'-texnps , les LacMémoniens qui n'étaient pins an peuple libre 9 étaient encore un peuple vertueux. Ne'ron allant à Athènes pour se pariiîer après le meurtre de sa mère, n'osait passera Lacédémone ; il craignait les regards de ses citoyens , et il n'y avait pas là des prêtres qui expiassent des parricides.

Je crois que les Français sont le peuple de l'Europe moderne dont le caractère est le plus marqué , et qui a éprouvé le moins d'altération. Ils sont , dit M. Duclos , ce qu'ils étaient du temps des croisades , une nation vive, gaie, généreuse, brave, sincère , préscmiptueuse , inconstante , avantageuse , inconsidérée. Site change de modes et non de mœurs. Les manières ont fait autrefois , pour ainsi dire , partie de ses lois. Le code de la che- Valérie , les usages des anciens preux , les règles de l'ancienne courtoisie ont eu poulr obj'et les manières. Elles sont encore en France , pins que dans le reste de l'Europe , un des objets de cette seconde éducation qu'on reçoit en entrant dans le monde , et qui par mdhienr s'accorde tfop peu avec la première.

Les manières doivent donc être un des objets de l'éducation , et peuvent être établies même par des lois , aussi souvent pour )e moins que par des exemples. Les mœurs sont l'intérieur de Phomme, les manières en sont l'extérieur. Établir les manières par des lois , ce n'est que donner un culte à la vertu.

Un des effets principaux des m<mières , c'est de gêner en nous les premiers mouvemens : elles 6tent l'essor -et l'énergie à la nature y mais aussi en nous donnant le temps de la réflexion , elles ttous empêchent de sacrifier la vertu à un plaièir présent , c'est- Ji-dire le bonheur de la vie à l'intérêt d'un moment.

U ne îknl point trop en tenir compté dans les arts d'imitation. Le poète et le peintre doivent donner k ïh nature toute sa li«» berté , maiè le citoyen doit souvent la Contraindre. Il est bien rare que celui qui pour de légers intérêts se met au-dessus des manières f pour un grand intérêt ne se mette au-dessus des mœurs.

Dans un payi oii les manières sont un objet important, elles survivent aux mœurs, et il faut même que les mœurs soient prodigieusement altérées pour qu'on aperçoive du changement dans les manières. Les hommes se montrent encore ce qu'ils doivent être quand ils ne le sont plus. L'intérêt des femmes a conservé lodg»-temps en Eiirôpe les dehors de la galanterie, elles donnent même encore aujourd'hui un prix extrême aux manières polies, aussi elles n'éprouvent jamais de mauvais procédés, et re«çoivent des hommages , et on leur rend encore avec empressement des services inutiles.

Les manières sont corporelles , parlent aux sens, à l'imagina*»

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tion y enfin sont sensibles , et voilà pourquoi elles survivent aux mœurs , voilà pourquoi elles les conservent plus que les préceptes et les lois ; c'est par la mépie raison que Aez tous les peuples il reste d'anciens usages , quoique les motifs qui les ont établis j ne se conservent plus.

Dans la partie de la Morée , qui était autrefois la Laconie » les peuples s'assemblent encore certains jours de l'année et font des repas publics $ quoique l'esprit qui les fit instituer par Ljcurgue soit bien parfaitement éteint en Morée. Les chats ont eu des temples en Egypte ; on ignorerait pourquoi ils y ont aujourd'hui des hôpitaux s'ils n'y avaient pas eu des temples.

S'il y a eu des peuples policés avant l'invention de l'écriture , je suis persuadé qu'ils ont conservé long-temps leurs mœurs telles que le gouvernement les avait instituées, parce que n'ayant point le secours des lettres ils étaient obligés de perpétuer les principes des mœurs par les manières , par la tradition , par des hiéroglyphes y par des tableaux , enfin par des signes sensibles , qui gravent plus fortement dans le cœur que l'écriture , les livres et les définitions : les prêtres Égyptiens prêchaient rarement et peignaient beaucoup.

Manières , Façons. (Synon.) Les manières sont l'expression des mœurs de la nation y \t$ façons sont une charge des manières^ ou des manières plus recherchées dans quelques individus, hes manières deviennent façons quand elles sont affectées. Les façons sont des manières qui ne sont point générales y et qui sont propres à un certain caractère particulier, d'ordinaire petit et vain.

Manière , en peinture , est une façon particulière que chaque peintre se fait de dessiner y de composer , d'exprimer , de colo-* rier , selon que cette manière approche plus ou moins de la nature , ou de ce qui est décidé beau; on l'appelle bonne ou mau-^ vaise, manière.

Le même peintre a successivement trois manières et quelquefois davantage ; la première vient de l'habitude dans laquelle il est d'imiter celle de son maître : ainsi l'on reconnaît par les ou-* vrages de tel y qu'il sort de l'école de tel ou tel maître ; la seconde se forme par la découverte qu'il fait des beautés de la nature , et alors il change bien avantageusement; mais souvent au lieu de substituer la nature à la manière qu'il a prise de son mattre , il adopte par préférence la manière de quelque autre qu'il croit meilleure ; enfin de quelques vices qu'aient été entachées ses différentes manières ^ ils sont tou}ours plus outrés dans la troisième que prend un peintre , et sa dernière manière est toujours la plus mauvaise. De même qu'on reconnaît le style

d'an antenr ouVéerilnra d'uae personne qui nous écrit souvent, on reconnaît les ouvrages d'un peintre dont on a vu souvent des tableaux , et Ton appelle cela connaître la manière. Il y a des personnes qui pour avoir vu beaucoup de tableaux , connaissent les diffërentes manières , et savent le nom de leurs auteurs , même beaucoup mieux que les peintres , sans que pour cela ils soient en état de juger de la beauté de l'ouvrage. Les peintres sont si maniérée dans leurs ouvrages , que quoique ce soit à la manière qu'on les reconnaisse, les ouvrages de celui qui n'aurait point de manière feraient le plus facilement reconnaître leur auteur.

MÉCONTENT , -MÉCONTENTE, MÉCONTENTÉ , MÉ- CONTENTEMENT {Gramm. ), termes relatifs à l'impression que notre conduite laisse dan^ les autres; si cette impression leur est douce , îb sont contens ^ si elle leor est pénible , ils sont mécontene. Quelle que soit la justice d'un souverain , il fera des mécon^ens* On ne peut guère obliger un homme qu'en lui accordant la préférence $ùr beaucoup d'autres , dont on fait ordinairement autant de mécotUens, 11 faut moins craindre de mécontenierqv^ d'être partial. Les ouvriers sont presque tous des malbenreux , qu'il y aurait de l'inhumanité k mécontenter^ en retenant une partie de leur salaire. Il est difficile qu'un mécon^ lentement qui D'est pas fondée puisse durer loug-lemps. Quand on s'est fait nn caractère d'équité , on ne mécontente qu'en s'en écartant ; quand, an contraire , on est sans caractère , on mécon^ tente également en faisant bien ou mal. Les hoomies n'ayant plus de règle que leur intérêt , à laquelle ils puissent rapporter votre conduite y. Us sa rappellent les injustices que vous avez commises-, ikttrouve^t fort mauvais que voas vous avisiez d*étre équitable une fois à leurs dépens , et lenrs murmures s'élèvent.

MEDITATION, s. i. (Gramm. ) , opération de l'esprit qui s'applique forten^nt à quelque objet. Dans la méditation profonde , l'exercice des stms extérieurs est auspendn , et il y a peu de différence entre l'homme entièrement occupé d'un seul objet, et l'homme qui rêve , ou l'homme qui a perdu l'esprit. Si la méditation pouvait être telle que rien ne fdt capable d'en distraire y l^Omme méditatif n'apercevant rien, ne répondant à rien , ne prononçant que quelques mots décousus qui n'auraient de rapporta qu'aux différentes faces sous lesquelles il considérerait son objet } rapports éloignés que les autres •e4>ourraient lier que rarement, il est certain qu'ils le prendraient pour un imbécile. Nous ne sompies pas ùiju pour méditer seulement , mais il faut que la méditation nous dispose k agir , ou c'est un exercice méprisable. On dit, cette question est épineuse, elle exige une

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longue nMiiaimn. UiivAe de la morale qui nous apprend à connaître et k remplir nos deyoirs , vaut mieux c|ue la médita^ tion des choses abstraites. Ce sont des oisifs de prpfessiôn C|ai ont ayancé que la vie méditative était plus parfaite que la vie active. L'humeur et la mélancolie sont compagnes de la médiieUion ha-< bituelle : nous sommes trop malheureux pour obtenir le bonheur en méditant; ce que nous ponyon» faire de mieux » c^est de glisser sur les inconvéniens d'une existence telle que la nôtre. Faire la méditation chez les àévetê , c'est s'occuper de quelque point important de la religion. Les dévots distinguent la mêdî'^ talion de la contemplation ; mais eette distiluHion naéme prouve la vanité de leur vie. lU prétendent que la méditation est un état discursif, et que la contemplation est un acte simple permament , par lequel on voit tout en Dien , comme l'œil discerne le» ob«jetsdans un miroir. A s'en tenir à cette distinction , je vois qu'un méditatif est souvent un homme tvès-inutiie , et que le conten»platif est toujours un insensé. II y a cette distinotrân à faire entre méditer un projet et méditer sur un pre>jet , que celui qui médite un projet , uiw bonne , une nuuvaise action , cherche les moyens de l'exécution ; au Heu que la chose est faîte pour celui qui médite sur cette chose ; il s'eflbrce eenlement à k connaître , afin d'en porter un jugement sain,

MÉFIANCE, s. f. ( Gramtn. et Morale, ) C'est une crainte habituelle d'être trompé. La défiance eêt un doute que let qualités qui nous seraient utiles ou agréables soient dans les hommes ou dans les choses , ou en nous-mêmes. La méfiance est l'instinct da caractère timide et pervers. La défianceest l'effet de l'eipérience et de la réflexion. I^ méfiant juge des hemmai par lui-même , et les craint; le défiant en pense mal, et enattedd peu. On nak méfiant , et pour être défiant , il suffit de penser , d'observer, et d'avoir vécu. On se méfie du caractère et des intentions d'mi homme ; on se défie de son esprit et de ses talens.

MÉGARIQUE , ^m^. ( Hist. de /é Philosophie. ) Euclide de Mégare fut le fondateur de cette secte , qui s'appela aussi l'ér/stique ; mègarique , de la part de Celui qui prétidah dans l'école ^ érintique , de la manière contentiense et sophistique dont on y disputait. Ces philosophes avaient pris de Socrate Tait d'interroger et de répondre ; mais ils Tavaient corrompu par la «âbtilité du sophisme et la frivolité des sujets. Ik se pfo posaient moins d'instruire que d'embarrasser ; de montrer la vérité , ipi^ de réduire au silence. Ils secouaient du bon sens et de la raison. On compte parmi ceux qui excellèrent particaHèrement datfs cet abus du temps et des talens Euclide , ce n'est pas le géomètre , Enbulide , Alexinus , Euphante , Apollonius Cronus , Diodore

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Cropns , Icbtîa^ , Clinomaque , et Stilpon : nous allons dire un motde chacun d'eux.

£uclide de Mégare reçut de la nature un esprit prompt et subtîL 11 s'appliqua de bonne heure k l'étude. Il avait lu les ouvrages de Parmenide , avant que d'entendre Socrate. La réputation de celui-ci Tattirit dans Athènes. Alors les Athéniens irrités contre les babitans de Méeare , avaient décerné la mort , contre tout Mégarien qui oserait entrer dans leur ville. Euclide , pour satisfaire sa cunosité , sans exposer trop indiscrètement sa vie , sortait à la chute du jour , prenait une longue tunique de femme , s'enveloppait la tête d'un voile , et venait passer la nuit chez Socrate. Il était dii&cile que la manière facile et paisible de philosopher de ce maître plût beaucoup à un jeune homme aussi bouillant. Aussi Enclide n'ent guère moins d'empressement à le quitter , qu'il en avait montré à le chercher. Il se jeta du côté du barreau. Il se livra aux sectateurs de l'éléatisme; et Socrate qui le regrettait sans doute , lui disait : « 6 Euclide , tu sais tirer n parti des Sophistes , mais tu ne sais pas user des hommes.»

Euclide de retour à Mégare , y ouvrit une école brillante , oii les Grecs, amis de la dispute, accoururent en foule. Socrate lui avait laissé toute la pétulance de son esprit , mais il avait adouci son caractère. On reconnaît les leçons de Socrate dans la réponse que fit Euclide à quelqu'un qui lui disait dans un transport de colère ; Je veux mourir si je ne me venge. Je veux mourir , reprit Euclide , si je ne t'apaise , et si tu ne m'aimes comme aupa« ravant.

Après la mort de Socrate , Platon et les autres disciples de Socrate , effrayés , cherchèrent à Mégare un asile contre les suites de la tyrannie. Euclide les reçut avec humanité , et leur continua ses bons offices jusqu'à ce que le péril fût passé , et qu'il leur fût permis de reparaître dans Athènes.

On nous a transmis peu de chose des principes philosophiques d'Euclide. Il disait dans une argumentation : l'on procède d'un objet à son semblable ou à son dissemblable. Dans le premier cas il faut s'assurer de la similitude; dans le second , la comparaison est nulle.

Il n'est pas nécessaire dans la réfutation d'une erreur de poser des principes contraires ; il suffit de suivre les conséquences de celui que l'adversaire admet ; s'il est faux , on aboutit nécessairement à une absurdité.

L*e bien est un , on lui donne seulement différens noms.

Il s'exprimait sur les dieux et sur la religion avec beaucoup de circonspection. Cela n'était guère dans son caractère ; mais le sort malheureux de Socrate l'avait apparemment rendu sage. In- 3. 14

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