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ESSAI SUR LES MOYENS D'AMÉLIORER LES MOEURS

d'une nation.

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS

En se décidant à traiter la question mise an conconra par l'Institut en l'an ¥1 et l'an vit ( 1799 ) sur les moyens de réformer les mosurs d'une nation, l'auteur s'était laissé entraîner, quant à la forme et, Jusqu'à un certain point, pour le fond, au goût qui prévalait alors dans la littérature. Les apologues, les fictions étaient une forme à laquelle on aimait à recourir; et, à la suite de toute grande commotion politique, les esprits, poussés vers l'espoir des réformes sociales, se laissent entraîner dans le vague des aspirations, par V\îk* certitude mètneque présente dans ces moments l'avenir. L'auteur s'est donc laissé aller à payer son tribut aux utopies. Si nous donnons place ici à ee morceau, c'est qu'il contient le germe des idées économiques que Tauteur devait ensuite consacrer sa vie à étudier et à répandre. Après avoir établi dans cet écrit qu'un bon Traité d'Économie politique devait être pour un peuple le premier livre de morale, l'auteur devait naturellement chercher bientôt à doter sa patrie d'une œuvre aussi utile ; Olbie fait prévoir la publication du Traité d'Économie polttiqtte qui devait paraître quatre ans plus tard, et sous ce rapport ce mémoire est un document pour l'histoire de la science.

Revenant, dans la maturité de son talent, sur cette œuvre de sa Jeunesse, l'auteur avait écrit pour lui-même quelques réflexions que nous ne sau-^ rions mieux faire que de transcrire ici :

<f Si Je refaisais mon Olbie, dit-il, je la placerais sur une tout autre base. Je ferais voir que la morale des nations dépend du degré de leur instruction.

o L'instruction consiste à se former des idées justes de la nature des :hoses, à ne voir dans chaque objet que ce qui s'y trouve réellement. On est l'autaot plus instruit qu'il y a plus de choses qu'on connaît bien.

Le soin de fixer et de disposer ces régies regarde le moraliste. Id, je suis forcé de supposer qu'elles sont connues, que Ton sait positivement quels sont les devoirs d'iiommes, de fils, de firères, de citoyens, de magistrats, d*époux et de pères. Ma tAcbe est de rechercher par quels moyens on peut engager un peuple, vieilli dans des habitudes vicieuses et dans de funestes préjugés, & suivre ces règles, de l'observation desquelles sa félicité serait Tinfaillible récompense.

Lorsque cette bonne idée tombe dans la tète des chefs d'une natîoD de vouloir réformer ses mœurs, il est deux sortes d'institations dont il est nécessaire qu'ils s'occupent: celles qui doivent dooner de boniiei mœurs aux hommes à venir, c'est-à-dire celles qui ont rapport à l'édocationS et celles qui peuvent réformer les hommes faits.

L'éducation se propose deux objets : la direction des facultés physiques et morales de l'enfance, et en second lieu son instruction.

Rousseau regarde le premier de ces deux objets comme le plus important. En effet, de bonnes mœurs ne sont que de bonnes habitudes, et cette première direction a pour but de former ces bonnes habitudes, soit au physique, soit au moral. « La plupart des républiques, dit Bft- » con, n'auraient pas eu besoin de faire tant de lois pour diriger les « hommes, si elles avaient pris la précaution de bien élever les en- « fants. »

Cependant, quelqu'importante que soit cette partie de Téducation, on aurait très-grand tort de regarder celle qui a rapport à l'instructiOD comme indilTérente pour la morale. L'instruction a, relativement aux mœurs, ces deux grands avantages : c'est d'abord qu'elle les adoucit, et, en second lieu, qu'elle nous éclaire sur nos vrais intérêts.

Elle adoucit les mœurs en tournant nos idées vers des objets innocents ou utiles. Les hommes instruits, en général, font moins de mal, commettent moins de dégâts que ceux qui ne le sont pas. Lliomme qui a étudié l'agriculture, et qui sait ce qu'il faut de soins pour faire pousser une plante, pour élever un arbre, celui qui connaît leurs usages économiques, sont moins près de les détruire, que l'ignorant chez

■ Si quelqu'un pouvait douter du pouvoir de réducaUon, quil Use l'Histoire de Sparte. Je ne dis pas qu'on doive imiter les insUtuUons de Lycurgue ; Je dis sealement qoe les hommes sont ce qu'on les fait, sans partager cependant l'opinion d'HcIvéUiis, qui croit que leurs facultés sont pareilles en sortant des mains de la nature.

{Sole de VAnteur.)

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(Si cm précieuses productions ne réTcilicnt aucune idée. De même, rhomiDe qui s étudié les bases sur lesquelles se fondent l'ordre social Bt le bonheur des nations, ne les sape Jamais sans répugnance.

Mais c'est principalement en nous éclairant sur nos propres intérêts, |M rinstruction est favorable à la morale. Le nianouvrier qui boit en fuelques heures ses profits de la semaine, qui rentre chez lui pris de fin, bat sa femme, corrompt par mn exemple des enfants qui pou^ raient derenir Tappui de sa vieillesse, et qui enfin ruine sa santé et ■eurti lliôpital, calcule moins bien que cet ouvrier diligent qui, loin le dissiper ses petites épargnes, les accumule, ainsi que leurs intérêts, m fait un sort sur ses vieux jours, et passe Page du retour au sein d'une tMBille active qu*il a rendue heureuse, et dont il est adoré.

Cesl surtout dans un État libre qu'il im|)orte que le peuple soit édairé. C'est de lui que s'élèvent les pouvoirs, et c*est du sommet du pouvoir que découlent ensuite la vertu ou la corruption; c*est entre kê mains des gens en place que sont toutes les nominations, toutes kê institutions et Tascendant de l'exemple. S'ils sont ineptes, méchants et corrompus, l'ineptie, la perversité et la corruption inondent toute k pyramide sociale.

Telle est, selon moi, l'inHuence qu'exercent sur les mœurs les deux parties qui constituent l'éducation.

N'ayant pas la prétention de donner dans cet écrit un traité d'éduca- IkMi plus qu'un traité de morale, je suis forcé de supposer que les principe d'une bonne éducation sont connus. Ils ont été discutés et éUblia par de grands maîtres, à la tête desquels on peut compter, les RMMlemea, Montaigne, Locke et Rousseau. Montaigne, esprit philosophe érudit, mais écrivain peu métliodique, a laissé échapper dans ses admirables causeries, le germe des idc^es recueillies par les deux autres, ijocke a lié, complété celte doctrine, l'a étendue i tous les cas : mais fon livre est sec et minutieux ; il n'attaque pas ^ prqugés de toutes les sortes, et l'on > chercherait vainement le charme de style qui fait lire VEmiU de Itousseau» non plus que relie éloquence du sentiment, qui est la raison pour les esprits faibles, et qui, jointe à la raison, fait les dHircs des esprits i*clain*s. Aussi le livn* de Jean-Jacques, maigre un petit nombre de paradoxes, qu'il y soutient peut-être avec trop de pn^lilection, malgré l'ini|iossibilitê défaire l'ai»plîcation de quelques-uns di- s»*s préceptes, même des principaux, a produit une révolution dans la manière d'élever Icn enfant^: et si jamais

la moitié des habitants de la France parvient à savoir lire^ et à oobh prendre seulement la moitié de ce livre important| rinfluoice en «en prodigieuse. Alors un discours comme celui-ci deviendra la chose da monde la plus inutile.

S'il n'est pas de mon sujet de poser les principes d'une bonne éducation, je dois au moins chercher par quels moyens la généralité dHue nation encore très-retardée peut être amenée à les adopter; car une partie de la morale à fonder actuellement, est celle qui portera les hommes à répandre de bonnes semences pour l'avenir.

Et d'abord, comment une nation qui n'aurait que de mauvaises habitudes, pourrait-elle en donner de bonnes à ses jeunes citoyens? Elle ne doit pas en abandonner res{)oir. Les pères peuvent se croire intéressés à faire le mal, jamais k renseigner. Ils peuvent vouloir communiquer leurs préjugés; mais si les institutions qui les ont nourris n'existent plus, ces préjuges ne germeront pas au sein de leurs enfants.

Les pères sont ignorants :on peut compter sur l'orgueil paternel

qui les fait jouir du mérite et des succès de leurs Qls. EnQn, si d'excellents instituteurs existent, si l'avenir respire dans les écrits de quelques grands hommes, cette nation ne doit désespérer de rien. J'appelle grands hommes ceux qui, dans le mouvement général vers un perfectionnement, ont devancé leur siècle.

Une nation qui a de mauvaises mœurs et de bons livres, doit de tout son pouvoir favoriser renseignement de la lecture.

L'indigent, assailli par tous les besoins, regarde des signes noirs empreints sur des feuilles blanches, comme une savante futilité. 11 ignore que les plus sublimes connaissances, que les utiles notions de l'économie politique, par exemple, sources fécondes de la prospérité et du bonheur des nations, sont cachées sous les caractères qu'il méprise, et que si ses aïeux avaient su en soulever le voile, il ne serait pas, lui, réduit à partager avec sa grossière famille un morceau de pain noir sous une hutte de sauvage.

Veut-on qu'il donne de l'instruction à ses enfants? Qu'on commence par lui procurer assez de tranquillité et une portion suffisante de bienêtre, pour qu'il puisse songer à ce qui ne sera jamais à ses yeux qu'un objet d'utilité secondaire.

Or> cette portion suffisante de bien-être ne saurait résulter que d'une sage répartition des richesses générales, qui elle-même ne peut être le fruit que d'un bon système d'économie politique; science impor-

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tante, la plus importante de toutes, si la moralité et le bonheur des hommes méritent d'être regardés comme le plus digne objet de leurs recherches*.

Ce serait en vain qu'on voudrait accélérer d'une manière forcée cette marche naturelle des choses. La bonne éducation, l'instruction, dont l'aisance sera la source, dont les bonnes mœurs seront la conséquence, ne germeront jamais qu'avec l'aisance du peuple. C'est ce dont il faut d'abord S'Occuper. Si l'on refuse de commencer par le commencement, on ne créera que des institutions nominales, qui pourront bien avoir dans l'origine l'apparence et l'éclat d'institutions solides, mais qui ressembleront bientôt à ces festons de feuillages, à ces arbres factices, sciés dans les forêts pour embellir les fêtes ; superbes végétaux sans racines, qui jouent un moment la nature champêtre, mais qui, incapables de produire ou des fleurs ou des fruits, n'offrent bientôt aux regards qu'un pompeux arrangement de fagots desséchés.

De bonnes institutions d'éducation une fois établies, ne sont que des semences pour Tavcnir. Les hommes qu'elles produiront auront pris la bonne habitude d'être vertueux ; leur morale peut se passer de tout autre fondement Mais la portion déjà formée d'une nation doit-elle renoncer entièrement à l'espérance de se donner de bonnes mœurs ? Il serait trop affligeant de le penser. On a comparé l'homme à un arbrisseau qui, jeune et souple encore, peut se ployer à toutes les directions, et qui, devenu grand, se roidit contre tous les efforts. Heureusement que la ressemblance n'est pas entière : l'arbre végète; l'homme a une volonté, des besoins, des passions, et il reste contre ses mauvais penchants plusieurs leviers puissants; mais il faut qu'on veuille s'en servir, et qu'on trouve des hommes capables de les manier.

Nous voulons que les iiommcs se conduisent bien. Suffit-il de le leur commander? Le premier de nos maîtres, l'expérience, nous dit que aoo. Si les meilleurs préceptes, appuyés de l'autorité des lois, de l'ascendant de la force, de la sanction divine, suffisaient pour rendre les

* Qoiconqoe ferait un traité élémentaire d'Économie politique, propre à être enseigné daiw les écoles publiques, et à être enlendu par les fonctionnaires publics les plus subalternes, par les gens de la campagne et par les artisans, serait le bienfaiteur de son pays.

(Note de V Auteur,)

Faisons pour la vertu ce que Lycurgue fit poar le courage et que, suivant l'expression de J.-J. Rousseau, elle puisse ouvrir fouies lesportet que la fortune se plaît à fermer ^ Plusieurs colonies modernes qui ont établi leurs institutions suivant ces principes, les ont vues couronnées du succès. La plupart des Européens qui formèrent des établissements sur les côtes de FAmérique septentrionale, n'emportèrent ni les regrets, ni même l'estime de leurs anciens compatriotes. Plusieurs étaient des débiteurs insolvables ou même frauduleux, et quelques-uns avaient plus que des fautes à se reprocher. Arrivés sur le continent américaio, il fallut bien qu'entre eux ils honorassent les qualités qui seules pouvaient conserver la société naissante, l^es emplois, le pouvoir, le crédit, la fortune, allèrent chercher ceux qui se rendaient recommandahies par leur bonne foi, leur esprit de conduite, leur amour du travail. Les hommes sans probité dans les affaires, sans délicatesse envers tes femmes, sans bienveillance pour leurs frères, n'y pouvaient subsister. 11 fallait qu'ils changeassent de caractère, ou qu'ils partissent. Aussi les mœurs de ce peuple ont- elles, en général, offert aux nations d'Europe, môme pendant les orages d'une révolution, des exemples de vertus inconnus parmi elles ; et le rebut de ces nations a mérité d'en devenir le modèle.

Tels sont, je crois, les principes qui doivent guider dans la recherche et radoplion des institutions propres à fonder la morale chez un peuple. Je vais maintenant montrer ces mêmes principes mis en pratique an sein d'une société qui a établi sa liberté politique sur les ruines d'une monarchie absolue, et qui n'est parvenue à consolider l'édifice de cette liberté, qu'en changeant totalement ses mœurs, ou, si l'on veut, ses habitudes. Ce peuple, qui habite un pays nommé Olbios, en français Olbie, jouissant, depuis un demi-siècle environ, d'une liberté fondée sur de bonnes lois, est trop avancé sur la route de la sagesse , poar que les reproches que pourra exciter le souvenir de son ancienne dépravation ait de quoi Toflenser. On ne rougit que des fautes qu*on est encore capable de commettre.

incnt, je répondrai que je les appelle braves, parce qu'ils ne parant BupporUr k hotH, C'est là le fondement de toute espèce de bravoure; et si Lycurgue a rendu ses Lioédémoniens les plus braves des hommes, c'est parce qu'il a su établir une honte impossible i surmonter. (j^Toft de VAutew.)

' Gouv. de Pologne.

OLBII::. SM

e ne puiserai chez les Oibiens qu*un petit nombre d'exemples. C'est I ce que me permettent les bornes que je me suis prescrites. Mais ces impies suffiront, J*espère, pour faire naître des idées plusétendueSi m liées, plus justes peut-^tre ; et mon travail, quoique imparfait, un pas été inutile.

'ai cru devoir établir des principes avant de proposer des exemples» Te que les uns peuvent être bons, et les autres mal choisis. C'est L hommes qui sont plus éclairés et plus puissants que moi, à tirer i premiers toutes les cons<*quences qui peuvent en sortir, i déployer ir génie, la fermeté de leur caractère, dans l'application de ces prin- «s; ce qui est sans doute la tâche la plus difficile, lorsqu'il s'agit de •er des institutions sociales.

On verra que je suppose toujours que les chefs de la nation, ceux qui les institutions dépendent, ont la ferme volonté de n>générer . moeurs de leurs concitoyens; autrement, il serait bien superflu de n occuper *. Lycur^^ue changea les mœurs de Sfmrte; maisil le voulut tement'. Si les Spartiates eussent préféré de rester corrompus, et e Lycurgue eût été do leur avis, je ne sais pas trop par quel moyen la brme eût pu s opérer.

C'est donc aux législateurs des nations, aux plus influents de leurs igistraLs, de leurs orateurs, de leurs éiTivains, à concourir avec lî dans celte entreprist*. Uue ceux de mes concitoyens qui sont faits ur influer sur les mœurs nationales, par leurs places ou [uir leurs euls, se livrent enlin à raceuniplissement de cette «euvre louable grande. Puissent-ils concevoir combien il doit en résulter de solide lire pour eux-mêmes, et de bonheur véritable |Hnir tous!

%prés la révolution tpii permit aux Oibiens de st^ conduire, non plus prés d'anciens usages, mais suivant les conseils de la raison, les

Us \ wnl plui inlprr»»r!» ijiir prn^onnr ; rar j:iiii.ii» on n'.i vu unr rfvoluUoii dam le» jtatKMis pohtlqDf» »e roiiMjlIdrr. a iiioin« qii il nr rr M>it fait rn même tempt une «laliuD dan* li^ habitude» iiiurali'*. Il i>l viai qiir la première rend la leconde facile: ir rcfurmrr le* iiHrur« d'un peuple, f'vA niir Ih llr iiiMilullon que la Kepublique.

[Sntfdf l'Auteur.) En renrdint comme une rondilion première, pmir opérer la réfurmedei mirur», une omté forte, j'atoisnr rai» presque |Ntur rondilion MTonde que rctie vulonté ne toit ui «, ni Inluleraiite. Ui \filiinle forte |K*rniei d'employer h*u9 \n moyen» de r<^u»itr. m^me ^lirnee et la Innganimit^; tandis que la tulonlé intotêranle reuMil quelquefnta A falra «rr k* otelarle», maii ne \v* deinilt Jama*». r.Vofe de i'Àutenr.,

j.l. s*T. — IV. 38

594 mi^:langes de morale.

chers de la nalion s'attachèrent à diminuer la trop grande inégalité des fortunes; ils sentirent que, pour se former de bonnes mœurs, la situation la plus favorable dans laquelle une nation puisse se trouver, est celle oh la majeure partie des familles dont elle se compose vit dans une honnête aisance, et où Topulence excessive est aussi rare que l'extrême indigence.

La misère expose à des tentations continuelles; que dis-je? à des besoins impérieux. Non -seulement les actes de violence coupable, mais encore la dissimulation, les friponneries, les prostitutions S les émeutes, sont presque toujours le fruit de l'indigence. Que de gens ont embrassé un parti politique abhorré, ou des opinions hasardées, uniquement pour subsister! Tel homme n'aurait pas bouleversé son pays, s'il eût eu de quoi vivre. Ah ! si les riches, chez certains peuples, entendaient bien leur intérêt, loin de pomper fa subsistance du pauvre, pour grossir sans mesure leur fortune, ils y mettraient volontairemeot des bornes, et sacriHeraient une partie de leur avoir, aGn de Jouir en paix du reste.

Les grandes richesses ne sont pas moins funestes aux bonnes mœurs. La facilité d'acheter, chez les hommes, produit autant de maux que la tentation de se vendre. L'opulence endurcit l'âme : on apprécie mal des besoins qu'on ne ressent jamais et à l'abri desquels on se croit pour toujours. Les riches sont entourés d'une foule de complaisants qui, pour se rendre agréables, éloignent de leur vue les objets hideux, et proposent un plaisir qu'ils partagent , plutôt qu'un bienfait dont ils sont jaloux.

Mais ce ne sont point des règlements et des lois somptuaires qui préservent une nation des excès de l'opulence et de la misère ; c'est le système complet de sa législation et de son administration : aussi le premier livre de morale fut-il, pour les Olbiens, un bon Traité d'Économie politique. Us instituèrent une espèce d'académie, qu'ils chargèrent du dépôt de ce livre. Tout citoyen qui prétendait à remplir des fonctions à la nomination des premiers magistrats, fut obligé de se

• n faut tâcher que, pour vivre, on ne soit pas plus forcé de prostituer ses talents qw sa personne. SMl est aOligeantde voir la courtisanne vendre au premier venu des faveon qui auraient pu devenir la récompense des plus tendres sentiments, il n'est pas moUis affligeant de voir l'homme de leUres vendre son approbation au vice puissant, et le peintre prêter la mairie de ses couleurs aux obscènes conceptions d'un riche méprisé.

{Note de VAuteur,)

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fahre piililiqucmcnt intorrogor sur les principes de celte science; prin- :ipes qu'il pouvait à son choix défendre ou attaquer. Il suffisait qu'il ' les connût pour que l'Acadcniie lui accordât un brevet dlnstruction, lanft le<]ucl la route des grandes |)laces lui était fermée.

Rientùt ces places furent toutes occu|hh.*s, sinon par des esprits supérieurs^ au moins par des hommes assez éclairés pour ôlre en état de prendre un bon parti dans les questions principales. La plupart des opinions se rallièrent autour des meilleurs principes, et il en résulta imsï'stèine suivi d*l^conomie politique, d'apnVs lequel toutes les autorités de iT.lat réglèrent leur conduite; tellement que les hommes avaient beau changer, les maximes, dans les points importants, restèrent les ■léiDes : et comme une cause Siins cesse agissante ne manque jamais de produire stm efTet. il arriva que sans injustices, sans déchirements, ans secousses, l'honnête aisance devint très-commune, et Texcès des richcasca et de l'indigence fort rare.

Alors la plupart descito\i*ns, trop peu opulents pour user leur vie dans des plaisirs continuels, mais ass4*z à l'aise |H>ur ne point éprouver les atteintes du dcVouragrment ou les angoiss«\s du besoin, se livrèrent à ce travail modéré (|ui laisse* à IMme tout son ressort : peu à |)eu ils s*accoutumèn*nt ù dirrcher leurs plaisirs les plus chers dans la so(*iété de leur famille et d'un |H'tit non.hre d'amis : ils cessèrent <le connaître le dcsceuvrement. riMiiiui. i*t l«* rorirge «le vices tpii les accompagnent : virant plus sobrement, leur humeur fut plus égale, leur âme plus disposée à la justice vi à la luenvi-illunce qui sont mèn*s de toutes les autres vertus.

Alin d'éloigner eiicon* ilavanlage les maux (]iii suivent l'oisiveté, on 6l revivre cette loi d'Athènes qui nhligrait e'ha«|ui' ritoyen à di*clarer quels étaient si*s moyens de subsister; et ctimme quelques-uns avaient dea moyens de subsister légitimement sans tnivail, on y fit un léger changement, en oblrgeant chaipie citoyen à faire connaître ses occupations habituelles. Celte ile>ii:natit»n (l'vnil luu e>^aireMn ni accompagner son nom et sa .signature dans tous le^ a/Ies pnblii-s; on ne pouvait les produire depnurxus de vriu* Uinu:\\\U\ Ainsi, au ilei'aut trmie profession lucrative, on \ \(i\ait soïivent le nuin d'un homme q.:i s'oeciifiait à des rirlieiclif.s de |ilnsii|U>% ou bien a des expériences pour le perfectionnement de l'agriculture, ou bien à donner une éducation libérale aux enfants orphehnsiie son fn'*re. i^ursqu'il \ avait une disparate choc|uante entre la conduite teiiu«' et r<K*cu|uition professét\ c'était.

pour le faux déclarateur, une source de ridicules ou même de reproches plus graves, auxquels on avait grand soin de se soustraire. Si une aflaire, une circonstance imprévue, mettait en évidence un citoyen, et qu'il eût négligé de remplir cette formalité, son nom n'était jamais rappelé, sans être suivi de la qualification d'homme inutile.

Par ce moyen on évita que Tamour du gain ne devint à Olbie le seul stimulant qui engageât les hommes à se livrer au travail. Les Olbieos savaient que l'amour du gain est un écueil presque aussi dangereux que l'oisiveté. Lorsque cet amour est très-vif, il devient exclusif comme tous les autres; il étoufle une foule de sentiments nobles et désintéressés qui doivent entrer dans l'âme humaine perfectionnée. C'est ainsi que chez certains peuples, ou même chez les habitants de certaines villes, trop adonnés au commerce, toute idée, autre que celle de s'enrichir, est regardée comme une folie ; tout sacriGce d'argent» de temps, ou de facultés, comme une duperie. Un tel peuple paie quelquefois des gens à talents parce qu'il en a besoin, mais les gens à talents ne naissent point dans son sein. Or, comme Targent donne des serviteurs peu attachés et non des amis fidèles et des citoyens capables, il arrive que les nations de ce genre finissent, et même assez promptement, par être mises à contribution, dominées, et enfin renversées par celles qui ont suivi d'autres principes. Que sont devenus les Phéniciens et leurs successeurs les Carthaginois? A peine savons-nous de leurs aSaires antérieures, autre chose, sinon qu'ils existèrent et qu'ils s*adonnèreDt presque exclusivement au commerce.

Notre Europe nous off're plusieurs exemples pareils. Venise, à qui un trafic immense donnait le moyen de salarier de nombreuses flottes et de grandes armées, commandées toujours par un général étranger qui n'était guère que le premier commis de ses marchands; Venise soutint à la fois des guerres contre le Turc, FEmpire, le Pape et la France; et, en dernier lieu, un bataillon a suffi pour la prendre.

La Hollande, le pays du monde le plus riche et le plus peuplé en

yfrt'oportion de son étendue, n'a-t-elle pas été constamment victime de / toutes les puissances belligérantes de l'Europe qui l'ont mise à contribution tour à tour, et ont ensuite disposé à leur gré de son îndépen-

/ dance? États-Unis de l'Amérique, prenez garde à la tendance générale des esprits dans votre belle république. Si ce qu'on dit de vous est

oi.uii:. .VJ7

vrai, vous deviendrez riclicâ, mais vous ne resterez pus vertueux; mais vous ne serez pas longtemps indépendants et lilires

Il faut donc que Tamour du travail ne soit pas constamment cicitê par le désir du gain; et le bonheur, la cunser>'ation mi^me de la société exigent qu'un certain nombre de pers4)nnes dans cha(|ue nation culti^ veni les sciences, les beaux-arts et les lettres '; nobles connaissances qui font naître des sentiments élevés, des talents utiles à l'association. Tel écrivain, du fond de son modeste cabinet, travaille plus eflicacement à établir la gloire, la puissance et le lionheur de son pays, que tel général qui lui gagne des batailles.

Si je n'étais |>oint resserre dans les lK>nies d*un discours, c*cst ici que je montrerais ce que les mcinirs auraient à gagner au développement des plus nobles facultés de l'esprit et de l'àme; je combattrais accidentellement l'éloquent paradoxe du Philosophe de (Genève; je prendrais la défense de la seule noblesse que puisse reconnaître Tégalité politique, celle des lumières, la seule qu*on ne doive point au hasard et qui ne soit jamais la compagne de la mtHliocrité; je ferais remarquer ce l)on sens chinois, qui fait de mandarin et de letiré deux mots synonymes, ne concevant pas que celui qui est placé plus haut par ses connaissances puisse i^tre mis plus bas par son rang, et que la 90ttist*et l'immoralité doivent jamais commander au génie et à la vertu.

Les Olbiens encouragèrent par d'autres moyens, dans la classe ouvrière, cet amour du travail, plus utile pour elle que pour toutes les autres; ils établirent des caisses de prèvnyam r ^ , Tous ceux qui parvenaient à mettre de ci^té une petite somme, pouvaient, tous les dix jours, la mettre en réserve dans une de ces caisses; et là, par TelTet ordinaire de l'accumulation des intérêts, ils la voyaient croître au point que, parvenus i l'âge du re|)OS. ils se trouvaient maîtres d'un certain capital ou d'une rente viagère. I*n*sque tous les artisans confiaient une plus ou moins grande partie de leurs salairt»s aux caisses de prévoyance : p| au lieu de donner à leurs plaisirs, à l'intempérance, trois ou quatre

■ Si le» Ani;lait ^u|tporti'nt nii(*ii\ tiiir iiou» le Tartirau d'um* eurrrc dr»lrurli\o, rVit quIU Kinl |■1ll^ a\aiit*fji vn ivniittnnr |Kiliii^ue; i*i a plufifur» r|»«N|un. avant ri dt-pm» la rv^duliun. In Kriinrr a |MTdii dt*a n>f«»ura'S Immciiirf. parce que «et gouvernanisi ii^nomeril jUN|u'iiii\ elemi'iili de a'tte M-ience. ..Vole de V Auteur.)

* Kn I liant re |»aua|ie un cuni prendra que J.-D. Sa) ait ê(e plui tard l'un dei fiMidatcura dca raiMH d'Épargne en France, el Tuu dei prenie» adminliUateurt de la Caiaac «i verte • ParUcnitlS. {U.S.)

journées sur dix, ils n'eu donnaient plus qu'une à leurs délassements. Les plaisirs qu'on goûte en famille sont les moins dispendieux; aussi les préféraient-ils pour grossir leur épargne; et lorsque le jour du repos venait, on ne voyait plus, comme auparavant, à Olbie, les cabarets pleins d'ivrognes abrutis, chantant et jurant tour à tour : mais on rencontrait fréquemment dans les campagnes qui entourent la ville, on père, une mère et leurs enfants, tous animés d'une galté tranquille, celle du bonheur, et qui marchaient vers quelque rendez-vous champêtre pour s'y réunir avec d'autres amis de môme état qu'eux.

Les Olbiens ne s'étaient point contentés de se donner, relativement i l'Économie politique, une législation favorable à la morale ; ils avaient graduellement retranché de la leur tout ce qui pouvait lui être contraire. Ils avaient senti que ce serait en vain que le moraliste travaillerait k rendre les hommes bons, si on laissait subsister les lois qai tendent à les rendre pervers. C'est ainsi qu'ils supprimèrent les loteries, qui offrent un appât à la cupidité, à la paresse, au vol quelquefois, et entretiennent cette disposition, funeste i la prospérité des empires, et qui consiste à compter plutôt, pour sa fortune, sur le hasard qoe sur son industrie ^, Ils étaient loin, par conséquent, d'autoriser, et encore plus d'encourager la publication de ces livres de magie, où l'on emploie des explications de rêves, des calculs de nécromancie, pour induire le misérable à porter chez un receveur le dernier écu qu'il possède , l'écu avec lequel il allait acquitter une dette ou bien acheter le dîner de ses enfants. Impôt funeste I supporté par le besoin qui désire d'acquérir, et non par l'opulence qui a mille moyens plus assurés de grossir son trésor.

De même que les loteries, les maisons de jeux disparurent; et lorsqu'on traversait le quartier où jadis elles étaient accumulées, on n tétait plus exposé à rencontrer sur son chemin un malheureux, l'œil hagard, cherchant, d'un pas incertain, un pont du haut duquel il pût précipiter son infortune.

Après avoir détruit, autant que cela se pouvait, les causes de dépravation, les Olbiens s'occupèrent des encouragements à donner à la bonne conduite et aux belles actions. Ils prévinrent et surpassèrent le

* L'ouvrier qui se flatte de l'espoir de gagner 30 ou 40 mille francs dans quelques minutes, travaille de mauvaise gr&ce pour gagner 30 ou 40 sous par jour ; et néanmoins ce dernier travail est le seul productif, le seul qui contribue à enrichir l'État.

{Note de VAuteur.)

OLIUK. 5ft!>

romeîl de Uecearia^ qui voulait qu*oii instituât des prix |>our los actions vertueuM^s, de même qu'on a attaché des iioines aux délits. Tout, clic/ eux, devint un instrument de recompense. 1^^ fonctions auxquelles cCaient attachés du pouvoir ou des émoluments, les exemptions permises, les missions honorables, devinrent le prix d*une action éclatante, de IVxercice sublime ou soutenu de vertus privées, d*une conduite sans reproche dans des circonstances délicates, du zèle qui avait porté à fonder ou i M)utenir un établissement d'humanité, et mi^me d'un bon livre, fruit pénible de longues études et d'utiles méilitations. Le mot de (mceur fut eiTacc des dictionnaires. Tout arrêté de nomination portait les titres que le candidat avait eus pour ôtre préféré ; on y faisait men* lîoa de toutes les fonctions qu*il avait antérieurement exercées , et afin que le public fût juge du mérite de ses titres, chaque arnHé était imprime dans une /euiY/^ c/éTJt no;;if lui/ionjt, publi('*e par le gouvernement, el dont tous les articles pouvaient Hre réimprimes, débattus partout.

Mais dans une Ilépublique, beaucoup de places sont données immcdistement par le |>euplc. Comment, demandera-t-on,ceIles-U,qui sont nème la sourctt de toutes les autres, purent-elles être un instrument de recumpense |K)ur les plus vertueux, si le |H'uple, dé|H>urvu lui-même de ronnaissances et de moralité, les accordait aux plus iiypocrites, aux plus impudents? Ce malheur, qui, k la vérité, se lit cruellement sentir dans l'enfance de la Uépublitiue olbienne, diminua, et Ihiit par disparaître tout à fait à mesure que le peuple devint plus éclairé.

Quand les citoyens (lun même état peuvent se rappnx'hcr, se voir et s'entendre à leur aise, ils di*couvrent bienl(^t parmi eux ceux qui méritent d'être estinu's; or, comme leur intérêt est d'élire des iiersonnes incapables d'abuser de leurs emplois pour les tourmenter et les voler, ils laissent de ctUé l'intrigant, K choisisMMit Thonmie de bien.

Alin que les citoyens d'un même Ciiuton apprissent û se connaitie, les Olbiens iustituért^nt dans cliaque arrondissement, non des sociétés politiques, mais des sijcieiés fie délassement, où tous les citoyens inscrits sur le n*;:istre civitpie .m* rendaient sotiviMit l«^ soir, principalenii-nt aux jours du repus. Ils pouvaient même y eonduire Irur famille. Iians ct*s rinintoiis, tpn le plus sotiveiit joignaifiit au hical qu'elles s'étaient choisi rapréinent d'un janlin, on voyait sVtahlir, non des discussions genérali'S, mais «les conversations particiiliérrs. Ici l'on prenait des rafraîchissements, tandis qu'ailleurs on jouait à ta boule, au billard, à diiïéreiits jeux d'adresse i plus loin, on.

600 mëlaiNGës de morale.

lisait les nouvelles du jour. Bientôt les habitants d'un même quartier connurent le caractère et jusqu'aux habitudes les uns des autres, et il en résulta des élections éclairées, favorables aux intérêts généraux, et qu'on put regarder comme de véritables récompenses des vertus privées.

Et d'ailleurs le peuple Gt de bons choix, parce qu'on lui en donna Texemple.

On n'avait point jusque-là connu le pouvoir de l'exemple, iorsqull est donné par des personnes éminentes en dignité ou en mérite, si ce n'est pourtant à la Chine, où l'empereur, à certain jour de Tannée, met lui-même la main à la charrue. Ce pouvoir de l'exemple est tel entre les mains d'un gouvernement, que je ne crois pas qu'on puisst citer une seule nation qui ait eu de la moralité dans les temps où son gouvernement en a manqué, ni une seule qui en ait manqué lorsque son gouvernement lui en a fourni le modèle.

Dans rutopie de Thomas Morus, le gouvernement Utopien, du moment qu*il est en guerre avec une autre nation, met à prix la tête du prince ennemi, de ses ministres, de ses généraux; il accueille, il donne de grandes terres et une existence honorable aux meurtriers; il répand dans le pays ennemi des invitations à la trahison ; le tout, afin d'éviter les batailles et l'effusion du sang humain. Ce n'est pas ainsi que se conduisit Camille avec le maître d'école des Falisques. Si jamais l'Utopie a existé, le peuple doit avoir fait son profit de ce beau système; et tout particulier en procès avec un autre, a dû chercher à gagner le cuisinier de sa partie adverse, afin d'éviter le sc-andale d'un procès. Hommes qui gouvernez, prenez-y garde : vous parlez et agissez devant de grands enfants : pas un de vos gestes, pas une de vos paroles ne sont perdus.

Lorsque le peuple d'Olbie vit les places occupées par des hommes probes, instruits, dévoués à la chose publique sans Têtre à aucun parti, il s'habitua à priser ces qualités, et il eut honte de faire de mauvais choix.

Les candidats, à leur tour, voyant que le mérite plutôt que l'or était un moyen d'avancement, en vinrent peu à peu au point d'estimer Tor moins que le mérite. Ce fut un grand point de gagné ; car plus l'or est utile, plus on lui sacrifie de vertu. S'il garantissait de la mort, s'il procurait la force et la beauté, une santé inaltérable, des amis sincères, l'amour de nos épouses, le respect de nos enfants, indépendamment

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des autres jouissances qu'il achète, je ne pense pas que, lorsqu'il s'agirait d'en gagner, le plus grand forfait arrêtât Tbomme le plus ver* iueux.

Pour diminuer de plus en plus son pouvoir, les principaux parmi les Olbiens professèrent un isstz grand mépris pour le faste. La simplicité des goûts et des manières fut k Olbie un motif de préférence et un objet de considération, l^s chefs de TÉtat adoptèrent un système général de simplicité dans leurs vêtements, dans leurs plaisirs, dans leurs relations sociales. Jamais leurs domestiques, ni les soldats de leur garde ne témoignèrent une déférence stupide pour les livrées du iQxe >. Le gros du peuple contracta par degrés la même habitude, et bientôt on ne vit plus un troupeau d'imbécilles ébahis à la vue d*une garniture de diamants ou de quelqu*autre colifichet de celte espèce. On n*estima plus les gens à proportion de la consommation qu'ils faisaient : qu'arriva-t-il ? Ils ne consommèrent rien au delà de ce qui était vraiment nécessaire à leur utilité ou à leur agrément. Le luxe, attaqué dans sa l>ase qui est Topinion, fit place à une aisance plus généralement répandue ; et, ce qui arrive toujours, le bonheur augmenta en même temps que les mœurs se réformèrent.

A mesure que le goût du faste diminua, l'argent qui s'y consacrait prit une direction plus louable et plus productive. Il alla vivifier les manufactures, mettre en valeur l'industrie et le (aient qui périssaient de misère, sans profit pour la société, sans gloire pour la nation. Dis lors les riches, qui se bornaient à une vaine ostentation de leurs grands biens, craignirent d'être mésestimés. On en vit qui voulurent attacher leur nom à un édifice public, ou bien faire couler Tabondance dans des canaux creusés à leurs frais; les uns s'occupèrent, à ouvrir une grande route, les autres à construire un port nouveau; enfin ils ambitionnèrent la gloire d'être appelés les bienfaiteurs du pays, et on leur pardonna leurs richesses.

Les Olbiens n'auraient été que de faibles moralistes, s'ils n'avaient pas senti à quel point les fenmies infiuent sur les mœurs. .Nous devons aux femmes nos premières connaissances et nos dernières consolations. Enfants, nous sommes l'ouvrage de leurs mains : nous le

* J'avoae qu'un gi»a«rrnf iiimt nr peut làttet de ce mu) ni, que lortque rcconoiiur ri l'iirétt dans la Dnanm W mcttuit *-ii »*\nl dr or jainai» rtrourir aii\ Hrum» ilr> ^m* a t; lecoara plui ruinent rnrore pour lef niTur» puMiquen que |MNir l«* tr^iifr publir.

\ofedf l'ÂuIrur.

sommes encore quand nous parvenons k Tétat d'hommes. Leur destinée est de nous dominer sans cesse par Pempire des biefifaits ou par celui des plaisirs, et là où elles ne sont pas vertueuses, c'est en vain que nous voudrions le devenir. C'est par l'éducation des femmes qu'il faut commencer celle des hommes.

Heureusement que la nature, qui a répandu sur cette moitié de notre espèce les grâces et la beauté, a paru se complaire i la douer en même temps des plus aimables qualités du cœur; et peut-être Torgaeilde l'homme sera-t-il forcé d'avouer que, si Ton en excepte cette vertu, qui souvent nous ordonne de surmonter nos goûts et nos affections, la Justice compagne de la force, la nature a généralement donné aoi femmes les qualités morales dans un plus haut degré qu'i nous. Elles sont plus accessibles à la pitié, plus disposées à la bienfaisance, plus fidèles dans leurs engagements, plus dévouées dans leurs affections, plus patientes dans l'infortune. Précieuses qualités I il n*est pas une de vous dont je n'aie éprouvé les doux effets. Si quelques femmes ne vous ont pas possédées toutes, il n'en est pas une seule du moins qai > ne porte votre germe en son sein; et, laissant de côté les exceptions, méprisant les sarcasmes de la frivolité, j'ose affirmer que le sexe qui a le plus de grâces est encore celui qui a le plus de vertus.

Les Olbiens ne s'attachèrent donc pas, comme on Ta fait dans de certaines sectes, à combattre le penchant qui entraîne l'homme vers la femme. C'est un instrument aussi puissant qu'il est doux : faut-il le briser au lieu de s'en servir utilement ? Ils ne suivirent pas non plus le conseil de Platon, qui, dans sa République vraiment imaginaire, veut que le sort décide et pour une seule fois, chez un ordre entier de citoyens, d'un commerce qui nous ravale au niveau des brutes, s'il n'est annobli par la constance et par les plus délicates préférences de i*âme. Les Olbiens mêlèrent au contraire l'amour honnête à toutes celles de leurs institutions qui purent Tadmeltre; et, s'il faut l'avouer, ils prirent quelques conseils de nos siècles de chevalerie.

Alors ils sentirent la nécessité de donner aux femmes les deux vertus qui leur conviennent par-dessus toutes les autres, et sans lesquelles le charme et l'ascendant de leur sexe s'évanouissent tout à fait : je veux dire la douceur et la chasteté. Chez ce peuple, la douceur des femmes naquit des mœurs générales qui ellcs-mômes furent le fruit de l'ensemble des autres institutions. Les vertus domestiques et privées étant estimées et révérées parce qu'elles étaient utiles, et un mauvais

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ménage étant un obstacle qui repoussait également Testime et la fortune, on donna beaucoup d'attention à ces égards habituels qui adoucissent les mœurs, et qui, s41 est permis de s'exprimer ainsi, veloutent le chemin de la vie.

Plusieurs professions, dont Teffet est d'endurcir le cœur ou d'aigrir le caractère, furent interdites aux femmes, et elles jouirent de quelques privilèges analogues à leurs goûts et à leurs qualités. Ce fut à elles que le gouvernement confia Texercice de la bienfaisance nationale : il protégea les associations que plusieurs d'entre elles formèrent en faveur des filles à marier, des femmes en couches; associations louables qui présentent le touchant tableau de la faiblesse généreuse, faisant cause commune avec la faiblesse infortunée.

Les sexes se mêlèrent moins dans la société, môme parmi la classe ouvrière. De bons principes d'Économie politique ayant répandu un peu d'aisance dans cette classe, les femmes ne furent plus forcées par rindigence de partager avec les hommes ces travaux pénibles et grossiers qu'on ne peut leur voir exercer sans gémir. Elles purent donner leur temps et leurs peines au soin de leur ménage et de leur famille qui furent bien mieux tenus, et elles perdirent ces formes masculines qui dans leur sexe ont quelque chose de hideux : femme et douceur sont deux idées que je ne saurais séparer. L'empire de la femme est celui de la faiblesse sur la force : du moment qu'elle veut obtenir quelque chose par la violence, elle n'est plus qu'une monstruosités

La chasteté est peut-être encore, pour les femmes, d'une plus haute importance que la douceur. Celle qui cesse d'être pure perd non-seulement ses plus séduisants atours, mais elle perd presque tous les moyens de conserver les autres qualités de son sexe, et d'exercer les douces fonctions que lui a départies la nature. Si elle n'est pas mariée» elle rebute tous ceux parmi lesquels elle pourrait trouver un époux; si elle est épouse, elle jette le désordre dans son ménage. Qu'un homme fasse une infraction aux lois de la chasteté, il est coupable sans doute; mais cependant il peut être négociant probe, ami solide, bon fils, bon frère, enfin bon citoyen, utile et estimable; mais une femme qui n'est point chaste n'est rien.... que dis-je ! rien? Elle est une cause vivante de désordres.

' Ils ne sont ni femmes ni hommes ces êtres en jupons, à rœil hardi, à la voix rauque, qui, parmi la populace de nos villes, tiennent tête aux hommes, soit l'injure à la bouche, soit le verre à la main. C'est un troisième sexe. (Yofe de V Auteur,)

eOi MÉLANGES DE MORALE.

Le pouvoir des sens et l*indigence sont, pour les femmes, les deux principales causes du libertinage. Quant k la première, une bonne législation relative au mariage et au divorce en diminua par degrés Tactiviré k Olbie. Les goûts Turent consultés ; les différences de fortune opposèrent peu d'obtacles aux unions légitimes; et celles-ci purent subir tous les cbangements compatibles avec le maintien de Tordre social. Rendons facile le cbemin de la vertu, et n'imitons pas ces moralistes législateurs qui ont placé son temple au sommet d'un mont escarpé, où Ton n'arrive que par un étroit sentier. Cest faire do monde entier un abîme !

La seconde cause de dépravation chez les femmes, rindigence, mérite toute l'attention de ceux qui veulent fonder les mœurs sur les institutions sociales. L'indigence, fléau cruel pour tous, est affreux pour U plus intéressante moitié du genre humain. Elle ne prive pas seulemeot les femmes des communes douceurs de la vie, elle les pousse dans la corruption la plus honteuse, la plus dépourvue de Tattrait qui déguise quelquefois la laideur du vice. Il faut avoir faim pour trafiquer de ses (iveurs 1 Quel autre motif que ce besoin impérieux pourrait faire surmonter à tant d'infortunées les dégoûts de la prostitution ? Les malheureuses! sans choix, sans désirs, souvent attaquées de maux douloureux, presque toujours le chagrin dans l'àme, elles s'ent vont provoquer d'un sourire gracieux des êtres rebutants ? Quel sort ne préféreraient-elles pas à celui-là? Chez les Olbiens, on eut soin de leur en offrir un plus désirable : elles l'embrassèrent avec enthousiasme.

Un jour, me promenant dans les rues d*01bie, je fus heurté et renversé par un fardeau que je n'apercevais pas. On s'empressa autour de moi, et comme un peu de sang coulait sur ma figure, on me fit entrer dans la maison la plus proche. Je me trouvai bientôt seul avec trois femmes proprement vêtues, quoiqu'avec simplicité, et qui paraissaient être les maîtresses de la maison. Elles m'avaient donné les premiers secours; elles voulurent que je m'arrêtasse un moment pour me laisser le temps de reprendre mes forces.

Leur habitation n'avait point l'air d'une maison particulière; elle excita ma curiosité. On s'en aperçut, et, voyant que j'étais étranger, on répondit à mes questions à peu près en ces termes :

« Nous sommes une nombreuse société de femmes. Cette maison nous » aétédonnée par l'Etat, et l'Etat continue à nous protéger de même que » beaucoup de sociétés semblables; mais nous ne lui sommes nulle-

Ol.RIE. 605

mrnt à charge. l.e travail qui se Tait dans la maison sullU pour payer nos dépenses (qui sont réglées avec beaucoup d'économie), et pour accorder une légère rétribution k celles d'entre nous qui font plus d*ouvrage que n*en exigent nos règlements. Nous avons trois gouvernantes et trois économes que nous renouvelons par tiers tous les mois. Il ne nous est permis de recevoir des étrangers que dans cette salle commune, et nous ne pouvons voir personne à moins d*étre trois ensemble. Ce n*est qu*au môme nombre et avec la permission de deux au moins des gouvernantes que nous pouvons sortir.

• Notre nombre est fixé par l'étendue de la maison. Nous choisissons DOS compagne> ; mais tant qu'il se présente des aspirantes, nous sommes obligées de tenir notre nombre complet. En entrant ici on ne prononce aucun vœu, et Ton ne contracte d'autre engagement que celui de se soumettre k la rôgle établie. Il y a parmi nous des personnes qui ont été maritVs, et d'autres qui ne le sont pas encore. Toutes ont la faculté de quitter la maison et de s'établir si elles en IrouTCnl l'occasion. Alors elles emportent leur épargne particulière , mais l'épargne de la communauté reste. La seule charge que nous iro|«05e l'Etat, est d'instruire un certain nombre d'élèves dans les ouvrages des Temmes, et de soigner un certain nombre de vétérantes.

• Lorsqu'une élève, une vétérante, ou même une sœur, mérite de graves reproches, nous avons recours k l'administration qui, ordinairement, prononce sa sortie : c'est presque le seul acte d'autorité directe (|ue le gouvernement exerce sur nous.

• Notre vie est fort douce : nous ji)uissons de la Torce morale attachée à toute espèce de corporation, et d'une liberté suflisante pour connaître les a(:réments de la société. (Mi nous aime, on nous consisidère ; et la plupart d'entre nous quittent la mai^m plutôt pour passer dans les bras d'un é(>oux que pour entrer dans le sein de rFiemel. •

rappris ensuite que |>our mériter d'entriT dans une de ces communautés civiles, les tilles et les Temmes sans fortune tenaient une conduite extrêmement régulière. 11 ne faut pas en être surpris ; qu'étaient, au prii du sort dont elles jouissaient dans la communauté, les plaisirs du libertinage, si tant est t|iril y en «iit?

iATci me «ionna l'envie de connaître quelques autres points de la législation des tMbiens relativement aux fenunrs. On leur résenre

606 MÉLANf.ES DE MORALE.

toutes les occupations qui peuvent convenir exclusivement k leur seie. il n*est permis à aucun homme de s'occuper de tout ce qui tient i rhabillement des femmes ou bien & leur coiffure; et, parmi les arts et métiers, il en est qu'elles seules peuvent exercer, comme Fart da passementier, de la gravure en musique, de la cuisine, et beaucoup d'autres; de façon que les plus pauvres trouvent des moyens de gagner honnêtement leur vie. Ne reste-t-il pas assez de professions à exercer par les hommes qui ont toute la terre pour théâtre de leur indostrie, et qui, dans tous les cas, ont des moyens de subsister bonoraUemeot en servant l'Etat sur ses flottes ou dans ses armées?

On a regardé avec raison comme une très-grande diiBciiIté de déterminer jusqu'à quel point l'autorité publique peut porter ses r^anb dans les détails de la vie privée sans violer la liberté naturelle, sus gêner le développement des facultés de l'esprit. Hors ravilissant espionnage, il n'en existe peut-être qu'un seul moyen. L'autorité ne saurait, sans tyrannie, scruter les motifs : qu'elle s'empare des résultats. À Lacédémone, deux frères eurent un procès : les éphores coodamaèrent le père à l'amende, et le punirent ainsi de n'avoir pas inspiré i ses Qls plus de désintéressement, plus d'amour mutuel.

Mais pour exercer une telle juridiction, est-ce assez de nos tribunaux modernes, qui connaissent des délits que les lois défendent, et non des vertus que la morale prescrit, et qui ne prennent jamais aucune décision que sur des preuves juridiques? Ne pourrait-on imiter, au moins dans quelques points, la censure des anciens?

On est trop porté à croire que certaines institutions, mises en pratique chez les peuples de Tantiquité, ne conviennent plus à nos mœurs. Il semble que les hommes de ces temps-là fussent autres que nos contemporains. Hélas ! il sulTit de parcourir Thistoire pour s'apercevoir que nous ne faisons que recommencer les sottises et les crimes de nos devanciers. Si telle institution produisit quelque bien pendant un lemps, pourquoi ne serait-elle pas capable de le produire encore? Croit-on qu'elle fut dans ce temps-là sans inconvénients et sans antagoniste? Aristote se plaint amèrement des éphores de Lacédémone : il dit qu'on trouve parmi eux des gens peu éclairés, d'autant plus sévères pour les autres, qu'ils sont plus indulgents pour eux-mêmes '. A Rome, peu d'années après l'établissement des censeurs, c'est-à-dire,

' De Rep. llb. Il, p. %

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dans toute la frrvrur de «vite bello iiislittition, ne vit-on (>as ces magi»- Irats. qu*on sr rpprésento si intègres, se livrer à tout leur ressenlimonl contre le dictateur Mamercu$ EmiliuSy personnage illustre dans la paix et dans la guerre, |)arcc qu*il avait fait réduire la durée de Ieur< fonctions de cinq ans a un an et demi? Aussitôt que le tein;)sdesa dictature fut passé, ils privèrent, en vertu du pouvoir de leur charge, ce respectable citoyen du dn)it de sutTrage, et le chargèrent d*un tnbut huit fois plus fort que celui qu'il avait coutume de payer.

Certes, si les frondeurs d'alors se fussent autoris4*s de ces abus, comme ils le firent indubitablement, pour décrier Téphorat et la censure, et qu*ils eussent réussi, ils nVn auraient pas moins écarté des institutions qui maintinrent la pureté des nueiirs à Sparte, et à qui Ton dut peut-être les trois cents années que la République romaine dura encore.

Qii'on se boni*» «Imic à corriger ce que rexpérience prouva que ces mstitutions avaient de vicieux; (|u*on Aie à Tune et à Tautreles pn'rogatives politiques qui Ifs rendirent >i redoutables' ; mais qu'on ne les {•rnscrive pas, seulement parce qu'elles ont pris naissance à Romo et a Sparte.

r'e9t sous ce point de vue t|uV!les furent considérées par les Olbiens. Lesci^nseurs, chez eux, eurent rins|M*ction des mceurset rien de plus; et c'est |)our cette rais4in tpron se liorna à les nomnier Gardiens des wurmrs. Leur tribunal fut composé de neuf vieillards, choisis parmi des citoyens qui avaient exercé toute leur vie avec honneur «les fonctions soit publiques, soit privées, mais qui alors étaient totalement retirt^s des affaires, et par consi'tpient |h*u accessibles à lesperaiice ou à la crainte. (>s vieillanls ne |>ouvaienl prononcer qu'une amende modique, égale, tout au plus, au montant des contributions du condamné; et, dans les cas tn»s-graves, une censure publique.

Aucun emploi dans l'Ktal, quelipie émineni qu'il fût. n'était à l'abri des décrets de ce tribunal, et nui citoyen n'rtail assez ol»scur pour se •ouslraire à ses applautlis<enients. si ties vertus rnns les avaii*nt mérités. S«-s jucements. rrimme celui d'un jur\, éiai«*nt le n^sultat de sa conviclion intime, et cette cnnvicliMU s<* furmait par tous les moyens

■ |,ri rj.*i'-t> ;i 1 1:11.1111.1 .1 Im.i 11 l'iin ■ h- • i\ ; •• nii I-iM'H' { • ! t-iiiic tu •> i 'i • ili . |.ii « •]b I t rt<tiii«|u.iiriil 11 •.<.->< II. t< ••> 1:11 («i !•'•', M .• \. • t !• * :iiiiti.i*'>,i % ii' > '• 1 • « t-i t* ••ii'i. J hiHiii', |h 'i^-iir: I faiii I !■>*'• I Mil I iliiM II ij iii ( t: I 11 «l.iii* i.i-i :iiitri-. !• «n'r^.i'.i 1 Ur runinbuliiMi». I II . \i'fe ,h .'.4mi*ui j

possibles : dépositions ouvertes, informations secrètes, cri public Iors> qu'il acquérait une sorte d'intensité, interrogatoires volontaires, franches explications, tout servait k l*éclairer.

Ce tribunal n'énonçait jamais positivement le fait qu'il voulait reprendre ; car il aurait fallu rétablir sur des preuves juridiques, et il n'en avait souvent que de morales. Par la même raison, il ne donnait jamais le motif de ses décisions, et n'était soumis à aucune responsabilité; ses membres étaient inviolables. Voici le prononcé d'un jugement qu'il rendit une fois en public contre un juge prévaricateur :

«LE PEUPLE D'OLBIE

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