‹ Œuvres diversChapitre 121 sur 128 · I. AMI. ~ Taiivre Momlor f · texte numérisé non relu

I. AMI. ~ Taiivre Momlor f

i.-a. SAT. — IV. V.%

706 MÉLANGES DE MOUALE.

MoNDOR. — Pauvre! Cette épithète m'est nouvelle.

L'ami. —Vous êtes passif en tout cela.

IIONDOR. — Qu*appelezvous passif?

L'ami. — Vous attendez les impressions; vous ne les faites pu naître.

MoNDOR. ^ Sans doute ; mais n*est-ce donc pas en recevant des impressions agréables qu*on est heureux?

L*ami. — Cest tout le contraire : le musicien qui vous joue un lir, fauteur qui fait le roman que vous devez lire, ne s*ennuieiit pa:», eux, parce que leurs facultés sont exercées. Le désir du succès les tient eD haleine; leur amour-propre, leur bien-être, sont intéressés à l'issue de leurs efforts. Faites, au lieu de vous laisser faire, et Tennui épouvanté se sauvera de chez vous.

Philosophe, soumets ton orgueil à flatter les préjugés de ta nation, comme Xénophon, qui termine son discours sur les revenus d'Athènes, en engageant les Athéniens à consulter Toracle de Delphes sur le pUD de finances qu'il leur propose, quoiqu'il sût parfaitement que l'oracJf de Delphes n*était pas si bon ûnancier que lui.

Quand on ne sait que ce qu'on a appris, on peut être un savant et

un sot, II faut de plus savoir ce qu'on a deviné.

Dn bon esprit vaut mieux qu'un bel esprit. Je voudrais que le premier de ces mots devint la désignation des hommes qui pos.sèdeiit la chose. On dirait : Celte dame rassemble chez elle une société de bm esprits. On se réunirait chez elle plus volontiers que si elle réunissait une société de beaux esprits.

En écrivant, ne portons pas de ces jugements que la postérité puisse infirmer. Plus on a de mérite, et plus il faut y prendre garde : si votrf nom doit rester, la tache restera. Boileau, du fond de la tombe, ne peut plus efTacer ce qu'il a dit de Quinault. H faut surtout se déGerde Tentrainement de Topinion dominante au moment qu*on écrit; elle exerce toujours plus ou moins d'influence sur notre manière de sentir; excepté chez les esprits très-élevés dont rhorizon s'étend au loin.

Quand on voit un aussi bon esprit que Montaigne affirmer que la poésie française ne peut aller au delà de ce qu'ont fait Ronsard et du Bellay, on peut pardonner à ces gens, qui vont prêchant que nos d^ vanciers ont tout fait en tout genre.

PETIT VOI.CME. 7t7

Les quililés de l'observateur ne i»nl pis les mômes que celles du ralculateur. Pour arriver à la vérité, l'essentiel est de voir les ehoses, fondement de tout calcul, non telles qu'on les souhaite, mais telles quelles sont, au moral comme au |ihysique. Calculez ensuite, ou raisonnez lâ-dcssus si cela vous amuse: vous pourrez encore vous tromper ; mais vous u'aurea pas commencé par là.

Il ne peut s'établir de solide amitié entre deux savants, deux homde lettres, qu'autant que Tun et l'autre cberchent la vérité de bonne Toi et avec quelque capacité. La vérité est un point unique qui les rapproche sans cessi». L'erreur est multiple ; et, courant après elle, lis tirent cluicuu de leurcôlô.

Vous vous plaiiznez de ces auteurs qui n'ont qu a moitié raison , qui accordent au préjuge le» mt^mes égards (|u'au bon sens, mais dont les intentions sont |U)urLinl droites, et qui ont l'air de savoir à peu près tout ce qui a été dit de bon. Ayez patience, (grands génies. Ne vous fAchez p;is contre une es|H*ce non moins utile que la vùtre. (lest d'échos i*n tThos qut* In \éi-ite desivud sur le vulgaire. Vous est-il arrivé par hasard d'écouler un .sa\anl qui s»'ctrorçait de fairt* comprendre ses inlenlions ù des ouvriers? Avcz-vous observe ces fuiuvres gens, la l>ouc'be lM*anle, a\idesdi' saisir un sens qui leur échappait? Si l'un des leurs alors rs( \enn, et sVst mis à trailuire en leur langage Tesphcation du grand litunnie, lintorprête ignorant a fait entendre l'explication tout de suite. Vous é|M)u\anlez les gens à idvv» communes, tandis que les auteurs médiocres s'accommodent A leurs habitudes. Les vues faibles sont éblouies de vos lumières; elles tremblent d'en ^tre brûlées : elles aiment à ^tn* guidées par des falots.

La Roiheroucauld dit que l'h) pocrisie est un hommage que le vice rend k la vertu. >e pourrait-on pas de m^me dire de ces écrits, où Ton s'efforce de prouver (|ue les préjugés sont utiles, que ce sont des hominacos qu(* I vxfravagance rend au Imn sens '

tne horloge allait mal, et son aiguille, tant«M retenue par la rouille, tantôt acrélf'rre par dt*s rouagi^sdeft'Ctueut, montrait au hasard toutes les heurrs. lior> l.i \rntahU\ Néanmoins, lière de son assurance, elle !ie motpiait d'une autre horloge sa voisine, vieille machine usée qui ne valait pas miru\, mais qui, du moins, ne marquait rien du tout. « Considère mon im|K>rt^nce, disait la première : tout le monde me con-

• tulle: on a recours à m(»i dans loultss les eirconalaiiees critiques de

• la Journée. L'un r^e whi aiguille sur le mleane: l'eutrp court eu

» rendez* vous que je lui indique; tous me rendent grÀce. Mais pour » toi, après qu'on a jeté sur ton cadran un regard dédaigneux, on passe » son chemin* » — L'autre horloge répondit : « On peut me dédaigner, » ma Yoisine, mais du moins je ne trompe personne. »

Un Indien rencontre un bramine, et lui demande : Qu'est-ce donc qui supporte le monde? — Ignorant, d'où sortez- vous? C'est un éléphant. L'orgueilleuse philosophie vous laissait dans Tîncertitude, et moi je vous dis la vérité du premier coup. — Et l'autre de remercier comme s'il y avait de quoi.

Un moucheron voltigeait autour d'une bougie; il était attiré par sa douce chaleur, par sa brillante clarté; il finit par y brûler ses ailes, et, se débattant à terre, il se plaignait à Jupiter. — Le maître des dieux lui répondit : Pourquoi cette plainte insolente? N*avais-tu pas le monde entier pour prendre tes ébats ? Pourquoi le précipiter dans b flamme? — Pourquoi? répondit l'infortuné, pourquoi, grand Jupiter! m'en donnas- tu l'envie?

La vérité a ses amants; mais c'est une maîtresse fiére qui leur accorde rarement ses faveurs, et les compromet souvent sans se compromettre jamais. Il faudrait pour ainsi dire la posséder et n*en rien dire. Mais alors à quoi l'homme serait-il bon ?

Une louange sans délicatesse répugne môme à celui qui en est Tobjet, pour peu qu'il ait de goût et d^élévation. Faut-il s*étonner qu'elle déplaise au lecteur indifférent? Le public s'intéresse si peu à ceux qu'on loue, que la louange, à ses yeux, n*a de prix que par un extrême mérite dans l'exécution. On approuve alors le talent de fauteur, la manière dont il s*e$t tiré d'un pas diflicile, dont il a relevé par la forme Tinsipidilé du fond.

Je (lirais volontiers de la plaisanterie comme de la musique : un peu fait plaisir quand elle est bonne; davantage fatigue: et ces deux divertissements trop prolongés excèdent.

La musique dépourvue de chant n'est que du bruit qu'on fait en mesure. Mais la musique la plus chantante, la plus belle, la mieux exécutée, fatigue toujours au bout de quelque temps.... du moins ceux qui récoutent. A une soirée où Ton faisait d'excellente musique, osais un peu trop prolongée, quelqu'un s'adressant k une femme connue

PETIT VOIXMK. 7W

par M)n esprit^ lui dit : N*ètes-YOUs pas ravie?.... — Non, pas» predaemenl, répondit^elle, mais je prends mou plaisir en patience.

>e commencez pas un discours public avec trop d'assurance ; cela indispose. Il ne faut pas non plus le commencer avec trop de modeslie : cela vous Terait mépriser. Montez à la tribune, si tribune il y a» avec la noble assurance d*un homme sûr de ses propres intentions et ne se permettant pas de suspecter celles des autres; incertain du succès, mais certain, quoi qu'il arrive, d'avoir obéi k ses devoirs et de n'avoir rien dit contre sa conscience. Knsuite, lorsque la matière vous y convie, soyez insinuant, sévère^ animé, lier; soyez tout ce qu'il vous plaira d*étre. On n'attribuera plus le sentiment qui vous anime qu'à rînfluence de votre sujet qui vous maîtrise, et Ton ne vous saura plus mauvais gré de rien.

Dans la conversation, pour convaincre, ce qu'il faut, ce n'est pomt de coordonner ses idées, ni d'en faire un système lié et gradué qui e>l le clier-tlonivre de Téloquence écrite. Dans les livres qu'on écrit, il s'agit de rain* valoir ses propres idées; dans la conversation, il faut faire valoir les idées des au(rt*s. 1^ raison en e5t toute simple : ceux qui vous lisent cherchent à s'instruire ou à s'amuser; leur vanité n'a point a souCfrir du nMe qu'ils jouent. Ceux qui jasent dans un cercle, au contraire, rherchent à briller; et leur vainté soufTre à jouer le rVVIe d'un disciple ou d'un étudiant. Pour leur plaire; il faut savoir songer moins au sujet dont on parle qu'aux |)ersonnes à qui l'on parle; tirer SCS arguments des opinions de son interlocuteur, et lui montrer, fûtce par de.H sophismes, que ce qu'on veut lui persuader est la conséquence de sa manière de voir. La conversation exige de la ruse, parce qu'on n y a pres4|ue jamais affaire qu'à des esprits étroits, personnels et prévenus, hans les iVrits, au contrain*, il faut dire de son mieux, Hn* riair et franc, parce qu'on a |H>nr juge le public impartial, et la piwlérilé qui l'est encore plus.

L'exagération dans les discours n^vèle la faiblesse» comme le charlataiiisnie dérèle l'ignorance. Celui qui fait parade de ses forces s'en méfie.

> a\ez-vous \H>i\\{ de bonnes raisons à donner contre votre antagoniste? tirez-vous d'alTaire |>ar un Irai: d'esprit v si vous |M)uvez '. Avez- %iKis tort ? donnez-lui un ridicule. — Voilà un précepte abominable. — J'en conviens. — iHMirquoi le dfHinez-vou^? — l»arcc qu'il n'ap-

710 MELANGES DK MORALE.

prendra rien aux écrivains sans consciencef et qu'il émouase Ifm armes.

Tout auteur (j'entends de ceux qui écrivent d*après le monde et non d'après les livres ), s'il est évidemment de bonne foi, et s'il a eu rai^oo dans deux ou trois occasions, a le droit de n'être jamais jugé sans extmen; car on n*a pas raison trois Fois uniquement par hasard.

Ce ne sont pas les prédicateurs seulement qui prôchcat d*uoe façoo et qui agissent d'une autre : ce sont les philosophes, ce soot les litt^teurs. Pourquoi? Us sont hommes avant d*ôlre apOtres, penseurs oq gens de lettres. Que de belles poétiques précèdent de mauvais ouvrages I Piderol n*a-t-il pas dit que plus la vérité eit impérieuse par «Ufméme, plus elle doit se montrer réservée* ? Et quel écrivain a poussé plus loin le cynisme de l'expression ?

On demandait en ma présence à un publiciste célèbre : De quel ouvrage vous occupez-vous eu ce moment ? — D*un iivre sur la vk future. Et vous, que faites-vous ? — Je vais au plus pressé, je cherche i retutre la vie présente plus supportable»

En lisant, on veut que le langage soit harmonieux, môme lorsqu ou lit seul dans son cabinet. L'harmonie de Racine enchante sans qu on prononce les mots. On se représente, je crois, le plaisir qu on aurait à les prononcer. Un style dur, rocailleux, au contraire, fait peur de la peine qu'on éprouverait à parler de ce qu'on a sous les yeux.

On entend dire quelquefois que le talent du style n*est que celui du verbiage; que ressenllel est le fond des idées. Cela parait vrai , cela parait incontestable, et cela est faux: un événement est tout auUe, selon qu'il vous* est transmis par un homme d'esprit ou par un sot, par un égoïste ou par une âme sensible : ils en ont eux-mêmes été di ver* sèment affectés; ils ont vu, dans le môme fait, deux choses différentes. C'est pour cela qu'avec le môme fond tel auteur parait ridicule, ou bienfait bâiller, ou bien révolte ; et que tel autre intéresse» charme, attire. C'est Pradon, c'est Racine.

Qu'un écrivain vulgaire vous dise : « Aux yeux des courtisans une » grande fortune compense la bassesse de l'extraction, Tabsence de « toute éducation et de toute délicatesse. » Cest fort bien ; voili une

* CsMi rar les règim ^e Claade et de Néron.

PETIT W)LUMl!.. 711

commune revêtue d'une livrée commune. Iletlex-*lft entre les mains d'un fsrand t^srivain : il en fera re^^rlir la vérité, la gravera dans votre mémoire, Tera sourire votre malice, et couvrira de honte reui qui seraient tentés dVnconsertropelTroniêment la fortune; enfln il vous dira : • Si le litiancier manque son coup , les courtisans disent • de lui : C'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru; s*U ' n*us!«it, ils lui di*niiindonl sa (illcK"

I.C st\Ic est à la pcnseï* iv que la physionomie est à la figure. Il n'cmtM>llit pas uut* piMiséc fausse; mais il rend plus vive, plus attrayante une iM'lk* pcnstV. Les traits communs du visage peuvent être relevés par une physionomie heureuse; de même une pensée vulgaire reçoit du lustre iW l'expression. 1^ bonne fortune par excellence est de |K)uvoir prêter de la vie a ce qui est beau, rendre piquant ce qui e5l estimable, et donner du charme à ce qui est neuf.

Si c est un grand secret de savoir sacrilier k propos les idées qui ont le moins d'im|¥irtance, c'en est un non moins précieux de savoir sacrilirr dans l'expression tout ce qui n'est pas indispensable pour le sens. Hien ne donne au langage plus de liardiesse et de rapidité. L'esprit du lei^leur \i*ul être entraîne par un guide dont le char vole et franchit en peu d'instants une vasie étendue de pays. L'auteur qui veut tout ex|»rimer, se traîne; on s'impatiente à ses eûtes, on bAille, OQ l'abandonne.

L'est un triste avantage que la correction, toutes les fois qu'elle Aie au stylo l'aisance, l'originalité, la conci»ion. Les langue» sont r*-uip!ie^ U'iiicorrt*t'tioiisconsacret*s. i/est au\ i;rands écrivains à faire U langue et aux grammairiens à lenir registre. Mais ptiur qu'une hardiesse soit enregistrée, elle doit être heureuse et nécessaire.

Il vaut mieux lire deux fois un bon ouvrage, qu'une fois un mau- %ais.

Il me semble qu'il y a quelque chose d'un peu niais à faire k tout propos l'clogi* de la nature, de rette belle natun», si rivon.le,si variée, si maj»*stueuHi*... |^ nature est ce q>iî est : c'est ce qu'il y a de mal comme ce qu'il y a de bien : en faire l'éloge, c'est faire l'éloge delà bruyère comme dune verte prairie, de la pluie comme du beau temps.

71â MÉLANGES DE MORALE.

de la petite vérole comme d*une belle femme. Que ces auteurs donc qui, d'un parti pris, veulent vanter les ouvrages de la nature par opposition à ceux de l'art, ne disent pas : La nature fait bien, et l'art ne sait que la gâter; mais qu'ils disent illya de belles et bonnes chaset dans Us ouvrages de la nature; et qu'ils me laissent penser si cela m*amuse, qu'il y en a aussi de belles et bonnes dans Touvrage deTart.

Je conçois que les araignées peuvent nommer Providence le pouvoir qui leur amène des mouches à dévorer ; mais je ne sais pas comment les mouches doivent rappeler.

Quelle charmante imagination que le jardin d'Eden, et qu*il est préférable à TElysée des Grecs. Celui-ci choquait toutes les vraisemblances : il faisait partie des enfers, des lieux inférieurs; on n*y pénétrait qu'en s'enfonçant sous terre ; et pourtant (conception baroque) on y retrouvait un air pur, un ciel clair et serein I point d'autres habitants que des ombres, des vapeurs. Les honnêtes gens y goûtaient le repos; nuis qu'est-ce que le repos sans la fatigue? C'est l'oisiveté, c'est l'ennui, un supplice. Le bonheur est de posséder des facultés, et de les exercer avec succès. L'Eden des Hébreux était bien plus séduisant : tout ce que la terre présente de variété et de beautés s'y trouvait réuni. Les animaux que nous sommes obligés de regarder à travers des grilles, venaient s'y faire caresser. Bienveillance universelle, félicité égile, soit qu'on la sente, ou bien qu'on l'inspire ! travail modéré de rassembler des fruits, de traire les troupeaux, suffisant pour se nourrir avec volupté, pour se reposer avec délices î Tous les biens s'y trouvaient, jusqu'à Tamour qui les vaut tous. Milton, en homme habile, a deviné le parti qu'on pouvait tirer de tout cela.

La plus belle ode touche peu, n'apprend rien et n*amuse guère. C'est la sonate de la littérature.. ..Qu'est-ce donc quand elle est mauvaise?

Les Crées copiaient la nature; les Latins copiaient les Grecs; et Ton veut, dans nos études, que nous imitions les uns et les autres. Celte méthode a eu son utilité, sans doute. Nous avons chez les Anciens de beaux modèles : ils nous ont enseigné de bons procédés; nos études en ont été rendues plus faciles. Un jeune dessinateur peut avec proGt copier un bon dessin, une bonne statue; mais, après avoir été écoliers, il faut devenir maîtres; après avoir été imitateurs, il faut craindre de manquer d'originalité, et ne plus copier que la nature, notre maîtresse' à tous. Il faut qu'on parle de nous dans les mêmes termes que nos modèles ont fait parler d'eux.

PETIT VOLL'ME. 71)

Sujet de prix |)Our une aradomic : Par quel moyen pourrail-on empêcher un mauvais traducteur de gâter uu bel ouvrage, et un méchant écrivain de dêllorer un sujet heun*ux .'

Ku littérature, pour Taire choix de certains sujets, il Taut nécessairement être un sot; pour faire choix de queli|iies autres, il Tant être un plat.

J'ai eu lieu de connaître un auteur de roman qui ne se piquait pas d*avnir un style correct, ni nu'^me élcfianl, ni de peindre avec vérité les mœurs et les caractères des homnii*s, ni dv corriger leurs vices, leurs travers: toutes qualités dont il Taisait peu de cas : mais il se pi* quait d'9i\o'\T braucoup d'imagination, car il disait qii on en trouvait mm peu dans ses ouvrages. Aussi ètail-co la qualité qu'il prisait par-dessus loule> les autres. Mais y avait-il réellement de riiiin;:inulion dans ses rom.uis? i>h non! l/imagination ne consiste p;is à pnniuîre une Toule de persoimages et d'événements; il faut encore, quant aux événements, avfiir tmuvé, sans longueurs, le moyen de les nnii*ner, de les n*ntire vraiM'mblahles : il faut qu'ils soient naturels sans «Mrf communs, inté* re>s.ints sans déclamation, neuTs sans Iti/arrerie, et tellement lies au sujet, qu'ils en Tassent ressortir l'elTet. Kt, quant nu\ personnagi s, il ne hullit pas que leurs caractèns soient alrcMvs nn divinement |>arriils, ou qu'ils aient des goûts et des travers mmme on n'en a {mint; mais ils doi\ent Trapper par leur ressen.Manee a\er ta n:il!<t<\ rtre utiles à lar* lion, valoir la peine d't^tn* peints, a::ir et |<:irliT ' «i:il'orménienl aux hiees de leur tenqis, à leur earaelère. .1 leur >'\ •. ;i 1 iir iv^w a leur profe>sion. Quand il y a de tout cela tlaiis un roni.in. les evenemenLs fu»ent-ils siniples. il s'y trou\e de riniagiii.ilion, et i-t'lle-là seule est une qiiahte rare et précieuse.

!>ans un auteur Teennd. chaque situation, chaque Tait rappelle une Toule d'iiiees et de S4Mitimeiits. et lorsipien nuMne temps cet auteur a du goul et de l'urt, ces id(*es, ces sentiments Tortitieiit rimpressit>ii («rinrtp.ile. \insi, lorsque (!amoens.dans la LusimU, peint le départ de Vaseo de i.aina «'t de s«*s ei)mpa;:pons pour une nav:;:ati«in h.'isardeuse, il le?» repre-i nie préparant leurs Ame> a la mort |i;ir d«*s prières, et arroin- !•••:: in-> par de longues pnHvs>ion> ili» n»li;:li'U\ qui t-ml des vieux i^iur eux. II |H*int la Toule qui eotivre le rivaux; on > voit des mères, des è|iouM*s, des Sieurs. Il ré|H*»e W discours d'uin' mèn» a son fils qui part : d'une e|ou<e à >on é|>oux : d un sage vieillanl qui liemé^le les causes et les Mûtes d'une si vaste entreprise*, la vanité de la gloire, les i|t'*sastres qui accompagnent les conqu^ti*s. <!Vm plus que «le raeontfr un emban|uement.

714 MËLANGKS DE MORALE.

Dans la peinture que Virgile fait du sac de Troyea, lonqu'Énée se rend au palais de Priam pour le défendre contre les Grecs qui Tassiè* gent, il y pénètre par une porte dérobée. Combien celle circonstance, qui n'est qu*exp!icative de la narration, se trouve relevée par l'observation qu'il fait que c'était par ce chemin que, dans des temps plus heureux, Andromaque avait coutume de conduire Astyanax auprès de Priam. A l'instant le lecteur fait un rapprochement de ces moments de tranquillité et de bonheur, avec les horreurs du massacre qu'il décrit; et cette pensée a quelque chose d'attendrissant comme tout ce qui tient aux regrets.

On prétend qu'il est de mauvais ton de démasquer la fourberie et II méchanceté. — La bonne compagnie protège donc les fourbes et les méchants? — Je ne dis pas cela; mais c'est comme si elle les proté^ geait.

Dans les pièces de théâtre, dans les romans, qui sont enfants de même lignage, on ne veut aucune scène, aucun trait qui ne serve à Taclion. Les plus belles situations, les plus beaux vers, les plus magnifiques tirades, s'ils n'avancent pas vers le but, sont une tache» glacent le spe^ tateur. Ainsi parlent Horace, Boileau et la raison. — La raison! El comment, s'il vous plaît? Dans la nature que l'art se propose d'imiter, combien n'y a-t-il pas de paroles perdues? L'imitation n'est pas parfaite, s*il n'y en a point de telles dans Timitation. —Un instant : eatendons-nous., Le spectateur veut bien de l'imitation; mais il ne veut pas que tout y entre. 11 n'est pas curieux de tout ce qui s'est fait, de tout ce qui s'est dit; non pas mOme de tout ce qui s'est fait de beau et s'est dit de bien; mais stnilement des choses qu'il dôsire savoir. Or, quelles sont-elles, ces choses? Celles qui intéressent le personnage auquel il s'intéresse; celles qui influent sur son sort : voilà ce qu'il souhaite pour le moment, et non l'esprit de Fauteur; ses conceptions, ses descriptions, ni même sa scru[>uleuse exactitude. Que si vous n'avez pas su rendre vos personnages intéressants, c'est encore pis.

Un bon roman n'est autre chose qu'une bonne comédie, où plusieurs actions se succèdent et s'enchaînent. Du reste, la fable, les situations, les caractères, le langage, y suivent les mêmes lois. D'où vient donc que les femmes réussissent, en général, dans les romans, tandis qu'elles échouent quand elles veulent faire des comédies? Pourquoi les Anglais font-ils de bons romans et de mauvaises comédies, tandis que les Français font de mauvais romans et de bonnes comédies?

PETIT VOLUMh. 715

Oo a dtl bien souvent que chaque inivrage de lillêralure, une cunièdie, un conte, un roman, doit porter avec soi aa moralité. Cela est Tort déairable, en eOet, quoique le bulprinci|»al des beaux-aris paraisse ^tre d'émouvoir |M)ur plaire. Si c'est un mérite d'amuser, de plaire aui hommes en réveillant on eux le sentiment de leur existence^ c est un mérite encore plus ^rand que de rorrip*r en amusant. Je voudrais seulement savoir si l'on se fait une juste itiêe de la moralité qui convient à un ouvrage de littérature.

Lorsque je demande ce qu'on entend |)ar un ouvrage moral, on me répond que c'est un ouvrage où le vice fuiit par Nn* puni, et uu la vertu reçoit sa récompeuM*. Ola parait tout simple. Si p lurtant cela ne corrigeait i^ersonne, où serait la moralité? Voyex, observez, rénérhisset. l.e méchant qui est dans le monde, que )»ense t-tl en voyant punir son ountrère le méchant du théâtre? Selon lui, c'est un sot que l'auleur a fait tomber dans un piegc pour complaire à la bonhomie du public. S'il gagne quelque chose à cet exemple, c'est un peu plus d'adresse pour éviter de devenir luimOme la fable des honnêtes gens. Quant aux personnes vertueuses, lorsqu'elles voient k la tin d'un cinquième acte la vertu récompensée et le vice eonlondu, elles disent en soupirant : C'e^i bon pour ie thniirr^ ou èmm pour h* roman*: maù ce neti jMi* là rhistuire du mondf. Kt le monde va comme devant.

Il e^l salisrai>anl, j'en c*onviens, de voir, niêiue en tirtiuii, les méchants punis : cela rejouit I Aine; et j'amie l'auteur qui me procure cette |tetite satisfaction, à défaut d'une plus réelle; mai:» un llllérateur habile, |HHir êlre vraiment moral, sait employtT d'autres inoyeiH.

Vojez Molière! s'il a ^iW le métier tirs larlufes. |i!Mise/ -vous que ct^ toit en faisant iiilerv«*iiir, au dènoueineiit, le ^vawA nmiiarque, qui vient, comme un dieu dans une niachiiie, reliriT la famille il'Dr^on du dt*saMreoù l'a plonp'e I inibrciiite de son rlirf ?si l'echiifaud n'elfraie |ias les voleurs, (lense-t-on que les lettres tlt* cachet feront trembiCr les Iiypf»cnle2i' Ils savent que cette foudre ne va pas mieux que l'autre, choisir de pn*fenMice les meehanis. Qui |ietil ae vanter d'avoir rencontré dfs h>|M)rrites corrigés? th'i Irouvepins-iious donc la moralile, l'utiIiteM.a voici : on ne corrige |»as les tartufes, mais on diminue le nombre des t irgoiis. Les fourbes diii|iaraisM'nt comme toute es|ièce de vermine, laule d'aliments. Cniyez-vous qu'il y eut moins de tartufes qu'autri'fots, si nous avions autant d'inik^eilrs fKiur U*s écouler?

Or, c'est une utilité morale bien réelle qui resuite du chef-d'œuvre dt* Molien>. ht renian|ui'K «pie l'utilité morali* in ne vient point lie ce que le nieehanl est puni; au rontiaire : il ne le serait pas, que la moralité serait bien plus foi le. gui peut nier que si Tartufe en venait a ses fini», Vil reus^is^aIt à de|N>uiiler la famille d'drgon, a le mettre luim^mc hors de sa propre maison , et à les faire tous |iasser pour de2%

calomniateurs, ou ne sentit bien autrement encore le danger de Ui&ser 8*impalroniser un directeur dans sa famille? Holière n*a pas préféré ce dénouement, non qu'il le jugeât immoral, mais probablement parce qu'il craignait que tout cela ne sortit du genre de la comédie; etli preuve, c'est qu*il a fait un dénouement de cette espèce, dans une autre comédie où TofTense n'a pas un caractère aussi grave. 11 a humilié le bon sens et le bon droit; il a fait triompher le vice et Timposture : Georges Dandin demande pardon à sa femme infidèle de l'avoir soupçonnée, quand ce ne sont plus seulement des soupçons qu*il a, mais une certitude. Aussi les dévots crièrent-ils à l'immoralité, et Ton ne fit pas attention que si Molière eût confondu la femme au lieu du mari, sa pièce ne montrait plus les inconvénients des mariages disproportionnés et n'avait plus aucune moralité.

Le même reproche fut fait à Voltaire au sujet de Mahomet. Les fanatiquesavaient de bonnes raisons pour vouloir que Mahomet fût puni. Ix)rsqu'un filou est pris sur le fait et parvient è s'échapper, les autres ont soin de crier: Au voleur!

Bien fou donc qui simagine» par des livres, corriger les hypocrites, les femmes galantes, les conquérants, les usurpateurs, les fourbes, qui travaillent en petit, ou ceux qui travaillent en grand. Mais par des livres, ce dont on peut se flatter, c'est de corriger leurs dupes.

Tel peuple est pillé, foulé par un potentat qui se dit tantôt son prolecteur, lanlùt son empereur, lantôt son roi, ou son père, ou loul ce qu'il vous plaira. Irez- vous corriger ce despote? On fait vraiment grand cas d'un prédicateur à la cour! Mais si vous dépouillez le charlatan |iolitique de son oripeau; si vous montrez qu'au lieu d'honorer la nalion, il la déshonore; qu'au lieu de la servir, il l'écrase, vous lui retirez ses points d'appui, vous brisez ses leviers. Or, qu'est-ce qu'un tyran réduit à lui-même et à ses complices? un tartufe démasque.

Voilà pourquoi tout ouvrage de littérature, quelles que soient sa forme ou sa couleur, qu'on Tait fait pour la scène ou pour la méditalion, est utile du moment qu'il fait bien connaître l'homme et la société, du moment qu'il arrache les masques sous lesquels se déguisent le mauvais sens et les mauvaises intentions, du moment, en un mot, qu'il donne de la sagacité à la droiture. La résignation est une vertu de brebis. La vertu des hommes doit être telle qu'il convient a une créature intelligente. Je me la représente, comme faisaient les Anciens, .sous les traits de Minerve: noble, sereine, douce, mais armée.

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