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CE QUE C'EST QU'UNE NATION ÉCLAIRÉE

(Inédit).

Bien des questions semblent difliciles à résoudre qui ne le sont réellement pas lorsqu'on veut les juger d'après la seule règle que la raison puisse admettre : la nature des choses. D'autres questions paraissent fort simples, et cependant deviennent compliquées lorsqu'on veut des choses et non des mots pour réponse. Telle est celle qui se montre au titre de ce chapitre.

On a souvent parlé de l'enfance, de l'âge mûr et de la vieillesse des nations :c*est comparer les nations à l'homme individuel; c'est juger d'une chose (de la société] selon les règles que la naturea établies pour une autre chose (l'homme privé); c'est juger par analogie. Mais pour n'Otrc pas égaré par l'analogie, il faut qu'elle soit complète. Une analogie vague fondée sur un aperçu léger n'est qu'une lueur qui égare ceux qui s'y laissent conduire. Les fausses similitudes ont trompé aussi souvent que les mauvais raisonnements, et peut-être que les mauvais raisonnements ne sont que de fausses similitudes.

Est-ce par la faiblesse qu'une nation jeune ressemble à un enfant? Voyez la Suisse qui dès ses premiers pas résiste à l'Autriche au faite de sa puissance ; voyez les gueux de la Hollande braver le roi d'Espagne et des Indes.

Kst-cc pur innocence des mœurs et la simplicité des arts? Mais les colonies qui sont des États jeunes emportent communément les vices ot les arts de la métropole, bien différentes des enfants de l'homme le

* J. D. Say avait le. projet de consacrer à la morale et à la polUiquc des traités analogaes h reux que lui doit la srience économique. Il avait réuni, dans ce but, denombreui matériaux, tracé divers plans de ces ouvrages, et jeté mCme sur le papier le sommaire d'une partie de.s chapitres qu'il destinait à entrer dans leur composition. L'écrit ci-de8susest on de ces chapitres qu'un hasard heureux nous a légué complet.

VoycM, sur le même sujet, la Un du chapitre premier de la quatrième partie de son Cwrt complet ^ et quelques-unes des pensées du Petit volume. {Note dei éditeurs.)

CE QUE C'EST QITUNE NATION ËCLAIHÊE. 181

plu» inilruii qui ne peuvent jamais commencer que par la plus complexe ignorance.

Hun aulre côté, les peuples vieux comme les Egyptiens et les Grecs, n'ont rien conservé de leurs lumières, pas même rexpérience qui f»i du moins pour les individus le fhiit coûteux de l'âge et du malheur.

C'est avec aussi peu de fondement qu'on a prétendu que dans Ten* fance des sociétés les peuples étaient d*abord chatzeurt^ devenaient CTisuitepojfeiirj, puis agrieuileurs et enlin commerçants. Vn peuple est a perpétuité ce que son sol, sa position et sou climat, lui ordonnent J*iHre. |jes pasteurs arabes sont plus vieux que les commerçants hollandais. Ils étaient vieux avant l'existence des Romains que nous qualifions d'anciens, et qui, par parenthèse, n'ont jamais été un peuple rkmssemr ni un peu^tie /Hucfeur, mais dès l'origine un peuple agriculteur, c'est-à-dire a l'un des degrés qu'on prétend iHre des plus avancés dans rivhelle de la civilisation, quoiqu*ils fussent encore bien grossiers.

Il ne parait donc pas que Toocupation habituelle d'un |)euple soit un indice suffisant de l'avancement de ses connaissances. Quelle que ffut SCO industrie, elle dépend des circonstances qui lui sont propres, fl forme des arts d'autant plus perfectionnés que la nation est plus msCniite. Quoique nous ne soyons pas un peuple chasseur comme les Iroquois, nous avons des moyens d'attraper les animaux plus perfectionnés que les leurs. Un peuple navigateur comme les llollanilais,ensait plus de nos jours en agriculture que les anciens Romains qui n'étaient qu'agriculteurs. Les Arabes seront toujours pasteurs, taol qu'il y aura des Arabes, par la raison que l'on ne peui être chas- Miir là où il n'y a |K>int de biHes sauvages, ni cultiver là où il n'y a point d'eau. Les Hollandais seront toujours |H>cheurs et négociant, nu bMi iiscesseront d'exister. D'autres seront négociants dès le moment où ils jouiront de quelque sûreté pour les |>ersonnes et les propriétés, romme les habitants d'Alexandrie et de Conslantinople.

Pourquoi chercher le degréd'avancement di*s peuples dans la natun* de leuri arts?|jes degrêssont dans l'avanoMnent de ces arts en eux- Mèmes. Quand peut-on dire qu'on est avanci* dans les arts? (In l'est d autant plus qu'on connaît plus complètement et plus exactement la naïun* des choses relativement à chacun des arts. Le verrier est avance . son art lorsqu'il en raisonne juste, qu'il sait faire le verre de la I la plus parfaite, la plus expéditive et la plus simple. On peut

être de même plus ou moins expert dans Tart de bâtir, dans la menuiserie, les étofTes, la teinture, et si Ton veut étendre plus loin l'obaN^ vation, dans les beaux-arts, dans les sciences, dans Tart social lui-même, lorsqu'on sait plus ou moins exactement le but et les moyens de chacun d*eux. On est au contraire dans la barbarie par rapport aux arta qu'on ignore. La barbarie est complète si on les ignore tous, ou si Ton ne s*en forme que des idées fausses, des Idées contraires à la vraie nature de chaque chose.

On voit que la civilisation et les lumières se confondent et qu'il est impossible de se faire une idée d'un État civilisé sans lumières, ou d'un Ëtat éclairé sans civilisation.

Mais faut-il, pour être parfaitement civilisé, que chaque homme soit instruit de tout, qu'il devienne une encyclopédie ambulante? oh I non. Ce degré d'instruction qui rendrait chimérique la parfaite civilisation, est heureusement inutile. Le développement de la nation serait complet du moment quo chaque individu n'aurait que de justes idées des choses dont il est appelé à s'occuper. Un chapelier n'a nul besoùi de savoir l'astronomie ; mais il ne faut pas qu'il ait des notions fausses, des préjugés dans les arts et les sciences qui se rattachent à la cbapellerie.

On n'imagine pas ce point excessivement difficile à atteindre; mais a-t-on donné une attention suffisante à cette expression : If avoir que de jmles idées des choses dont il est appelé à s'occuper? A-t-on réfléchi qu'il y a des arts dont tout le monde, ou presque tout le monde dans une nation, est appelé à s'occuper? 11 n'est personne, du moins dans nos climats, qui, dans plusieurs occasions de sa vie, ne soit dans le cas d'allumer ou d'entretenir du feu. Or est-on bien sûr que parmi les peuples les plus policés, l'art de faire du feu soit généralement entendu, et qu'on suive sur ce point les procédés approuvés par les personnes les plus versées dans les connaissances relatives à la marche du calorique?

Quant à moi, si, en voyageant, j'entre dans une auberge, 'et que j'observe que l'on pourrait préparer la môme quantité d'aliments et me chauffer toul aussi bien en ne brûlant que la dixième partie de ce qu'on y brûle de combustible, j'en tire l'induction que le pays, ou du moins la province ou je voyage, est loin d'être avancée, ou , si l'on veut éclairée, ou si Ton veut civilisée, dans ce quia rapport à l'art de faire du feu. Elle est encore barbare sur ce point.

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