‹ Œuvres diversChapitre 54 sur 128 · ERREURS · texte numérisé non relu

ERREURS

OU PEUVENT TOMBER LES BONS AUTEURS QUI NE SAVENT PAS L'ÉCONOMIE POLITIQUE.

On a remarqué que les grands poètes avaient toute l'instruction que comportait leur époque. Homère et Virgile n'avaient pas autant de connaissances géographiques que Danville; mais ils en savaioit autant qu'aucun géographe ancien. Quand on lit dans Racine le beau discours où Mitbridate confle à ses fils le projet qu'il a conçu d'aller en Italie attaquer les Romains, on peut croire que Mitbridate se fait illO' sion sur le succès de son entreprise; mais son plan de campagne est très-plausible. Voltaire, instruit par Copernic et Newton, fait dans la Henriade une description du mécanisme de l'univers, dont on admire l'exactitude autant que les beaux vers. Il semble qu'un sentiment secret avertit les grands génies que des écrits destinés à vivre longtemps ne doivent pas porter à la postérité des témoignages de leur ignorance.

Quel motif n'est-ce pas pour les écrivains dont les ouvrages doivent durer longtemps de n*y consigner aucune erreur dont r«feoir puisse leur demander compte, et dont, môme de leur tem|)8, on pouvait se garantir? J'ai eu plusieurs fois occasion de remarquer que Voltaire et Montesquieu s'étaient gravement mépris dans des questions d'économie politique; j'aurais pu cent fois relever de semblables erreurs. Je ne l'ai pas fait, non de peur d'être accusé d'une jalousie ou d'une malveillance qui auraient été bien ridicules de ma part, mais parce qu'il ne fallait pas employer à des controverses les pages que je voulais consacrer à l'instruction. En relevant un certain nombre d'erreurs dans les grands écrivains, j'avais pour but de rectifier des illusions dangereuses et encore subsistantes, ou bien de rendre plus claires des démonstrations fondées sur une analyse exacte, c'est-à-dire sur une description fidèle de la nature même de chaque chose. Le tort de ces grands hommes n'est pas de s'être trompés, mais d'avoir donné comme des vérités ce qu'ils étaient hors d'état de démontrer.

Lorsqu'une fois cette démonstration existe, une fois que tout esprit juste et diligent peut se convaincre qu'une certaine assertion n'est qu'un préjugé sans fondement, ou que tel fait inexplicable jusqu'à lui

eftt fhssormais complètement éclairci, nul auteur jaloux de parler à la postérité ne peut plus, sans se compromettrei consigner dans ses écrits des preuves de son ignorance ou de la CaïUBelé de ses jugements. Dans le siècle qui suivra le nôtre, il ne sera pas moins honteux pour un publîciste de s*appuyer sur le système de la balance du commerce, qu'il ne serait honteux pour un physicien de nos jours de s*étayer des tourbillons de Descartes.

Et qu'on ne s*imagine pas que Ton puisse impunément se montrer ignorant sur des faits étrangers aux sujets qu*on traite. Quoiqu*un auteur dramatique ne soit pas absolument obligé de savoir l'astronomie, on s*est beaucoup égayé de notre temps aux dépens d'un héros de tragédie qui disait :

Et du pôle brûlant Jusqu'au p6le glacé....

tn auteur ru5se iKakemsisie, dans sa JuHoy) faisant le portrait d'une berolne de roman, et désirant donner une haute idée de ses perfections, nous assure qu'elle brillait sans tache comme le soleil. Or, il est permis de trouver que ce soleil sans taches est une fort grande tache même dans un roman, car ce n'est que par le moyen des taches du soleil que Ton a découvert la rotation de cet astre sur lui-même.

Ou la littérature est une science de mots qui ne signiflent rien, et alors elle n'est qu'un pur bavardage; ou bien il faut que ces mots exprinent des idées, et alors il convient que ce soient des idées justes. Mais comment peut-on exprimer des idées justes sur quoi que ce soit, sans un peu d étude? Il faut connaître au moins les plus simples éléments des choses dont on parle.

im peut, dira4-on. ne pas parler du tout, notamment de ce qu'on ne uit pas. Alors il faudrait ne parler de rien, car toute la nature physique et morale est le sujet de la littérature.

L'économie politique, à plus forte raison, tient à tout, puisqu'elle s'occupe de nos biens, des agents et des lois de la nature, aussi bien que des produib combinés de la nature et de l'art. Comment éviter de parier des choses qui nous entourent de toutes parts, de nos facultés inlellectuellos et de nos facultés corporelles, de nos besoins et de nos désirs, c'est-à-dire de nos passions; de l'entretien de notre famille, rVslâ-dire de ce que nous avons de plus cher?

Si Boileau avait eu quelques notions d'économie politique, il n'aurait {«s, en bt*aux vers, loue lx)uis \IV de ses

l*iiiii|M-u\ UiCimcnu,

Un luiMra iluii lirn^ nobif» amucroirnl».

3U OKUVRES DIVERSES.

Il n'aurait pas, en parlant de nos voisins^ déploré

Ces tributs senriles

Que payait à leur art le luxe de nos villes.

Nous ne sommes pas tributaires pour les choses que nous achetons^ quand ce que nous recevons vaut ce que nous donnons en échange. On peut s'en fier à l'intérêt personnel du soin qu'ont les nations de ne pas donner plus pour recevoir moins.

La Fontaine reproduit avec sa grâce accoutumée, dans sa fable des Membres et V Estomac, l'apologue dont se servit Ménénius pour ramener le peuple de Rome ; et il ajoute, en parlant de Tautorité royale :

Elle reçoit et donne, et la chose est égale. Tout travaille pour elle ; et réciproquement

Tout tire d'elle raliment.

Eile fait subsister l'artisan de ses peines, Enrichit le marchand, gage le magistrat, Maintient le laboureur, donne paie au soldat. Distribue en tous lieux ses grâces souveraines,

Entretient seule tout TÉlat, etc.

Bien loin que tout tire son aliment de la grandeur royale, la vérité est que c'est le peuple qui l'alimente et la soutient. C'est une image aoai fausse que celle qui représente TÉtat sous l'emblème de la famille dont le prince est le père.

Et qu'on ne dise pas que des expressions plus exactes seraient sans grâce. La fable du Laboureur et ses enfants^ de ce même La Fontaine, a plusde charmes encore que celle-là, et elle est, d'un bout à l'autre, conforme aux plus exactes vérités que nous découvre l'économie de» nations :

Travaillez, prenez de la peine :

C'est le fonds qui manque le moins.

Le père mort, les fils vous retournent le champ De çà de là, si bien qu'au bout de l'an

II en rapporta davantage.

D'argent point de caché; mais le père fut sage

De leur montrer avaut sa mort

Que le travail e^t un trésor.

Non-seulement le travail est un trésor, mais ce trésor est un fonds. Cent cinquante ans après , on ne se serait pas exprimé avec plus de justesse; il vaudrait mieux que ce ne fût pas par hasard.

Goldsmitli a fait un morceau de poésie intitulé : le Village abandonné; morceau célèbre par la sensibilité exquise et la teinte de mélancolie qui

s*y trouyent répandues. En voici un passage fidèlement traduit. Ce que je dis porte sur la pensée ; ce ne sont point des chicanes de mots : « Malheur au pays où les richesses s'accumulent et où la population » décline! U est assez indifférent que les princes, que les grands fleu- • rifisent ou disparaissent : un souflSe les a faits et peut en faire d'au- > ires. Mais une race rigoureuse de paysans, Forgueil des campagnes, » une fois détruite, ne renaît plus. » Ainsi parle le poète anglais.

JUen n'est beau que le vrai. Or, il n'est pas vrai que la population décline là où les richesses s'accumulent Si le grand seigneur dont parle Goldsmith avait accumulé des richesses, il aurait enrichi le pays au lieu de l'appauvrir; il en aurait accru la population au lieu de la détraire : car des capitaux favorisent toujours la population. 11 a fait un château et un parc de luxe ... Ce n'est point accumuler, cela : c'est dissiper, il « changé des capitaux productifs en choses qui ne rendent rien. Il est très-vrai qu'il n'y a rien de si facile à faire qu'un grand; mais on ne peut pas dire qu'une race de paysans vigoureux une fois détruite ne renaît plus. Partout où l'influence des bonnes lois et de la liberté 8'est fait sentir, il s'est formé des hommes vigoureux de corps et d'esprit. Bcdron parlant d'histoire naturelle n'en aurait que plus de mérite, s'il n'y avait pas mêlé des erreurs sur la population. Voici son passage :

« A prendre la terre entière et l'espèce humaine en général, la quan- * tité des hommes doit, comme celle des animaux, être en tout temps, •àtrès>peu près, la même, puisqu'elle dépend de l'équilibre des causses physiques ; équilibre auquel tout est parvenu depuis longtemps,

- et que les -efforts des hommes, non plus que toutes les circonstances 'morales, ne peuvent rompre, ces circonstances dépendant elles-

* mêmes de ces causes physiques dont elles ne sont* que des effets par-

- ticuliers. Quelque soin que l'homme puisse prendre de son espèce, ' il ne la rendra jamais plus abondante en un lieu, que pour la détruire

* ou la diminuer dans un autre. Lorsqu'une portion de la terre est ■ surchargée d'hommes, ils se dispersent, ils se répandent, ils se dé- 'tniisent; etil s'établit en même temps des lois et des usages qui

* souvent ne préviennent que trop cet excès de multiplication^ » Quand on admettrait la réalité de cet équilibre des causes physiques,

<^mment les circonstances morales ne peuvent-elles le rompre? Une pro-

' ^roN, sur les animaux carnascicrs.

vince bien cultivée, sous une administration sage, ne produit-elle pas plus de blé que sous un pacha despotique? Et n'en résulte-tril pas une population plus nombreuse? Est-il vrai que la race des hommes ne devient pas plus nombreuse dans un lieu sans; diminuer dans un autre? Les millions qu'a enfantés rAmérique ont-ils dépeuplé l'Europe? Avouons-le, ces assertions, dépourvues de vérité, sont des ombres qui déparent un bel ouvrage.

Si la poésie, si l'histoire naturelle sont susceptibles de recevoir de nouveaux attraits d'une connaissance plus exacte de l'économie politique, combien ces observations n'acquerront-elles pas plus de force, quand des ouvrages qui ont pour objet la morale et la politique seront soumis aux mêmes épreuves ?

Fénelon devait-il établir à Salente des magistrats auxquels tous les négociants devaient rendre compte de leurs affaires de commerce, de leurs entreprises, des magistrats qui leur auraient défendu de hasarder plus de la moitié de leurs biens? N'est-ce pas préconiser une atteinte à la propriété, un outragi* à in liborlé d'industrie? Et sans la propriété, sans l'industrie, que serait devenue la prospérité de Salente? Louis XIY, et son despotisme, et ses guerres n'ont jamais fait le mal qui serait résulté des conseils de ce bon Fénélon, l'apôtre et le martyr de la vertu et du bien des hommes, il pense être le défenseur de la liberté du commerce, et il prohibe les marchandises étrangères; il règle Us habits, la nourriture^ les meubles, la grandeur et t ornement des maisons^ pour toutes les conditions différentes.

Ce qui est complètement innocent*, ou même complètement indifférent, n'est du ressort d'aucun gouvernement qui a la prétention de n'être pas une tyrannie. Mais ce principe qui tient aux progrès qu'a faits la science des choses morales et politiques n'était pas à Tusage des publicistes de l'antiquité, que les modernes ont trop longtemps pris pour modèles.

Plusieurs des admirables préceptes de morale que nous ont laissés Socrate, Épictète, et quelques autres moralistes anciens, ne sont pas applicables, faute par eux d'avoir assez bien connu la nature de l'homme et des choses. Il est arrivé même que des préceptes incompatibles atec la nature des choses sociales, et qui se sont glissés dans les saintes Écritures, ont prêté des armes aux incrédules. Il est constant, par exemple, que nulle société civile ne pourrait subsister sans l'accumulation des capitaux, qui sont les fruits du travail et les instruments de

riodiislrie; c'est pr^her la dissolution, que de dire : « Voyez les » oiseaux du ciel, ils ne sèment point, ils ne moissonnent point, ils n a-

• massent rien dans des greniers; mais votre Père céleste les nourrit...

- Pourquoi aussi vous inquiétez* vous pour le vêtement? Ck>nsidérez les

- lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent; et cependant Salomon,

- dans toute sa gloire, n*a jamais été vêtu comme Tun d'eux. Ne vous

• inquiétez donc point, en disant : Que mangerons-nous, que boirons-

- nous, de quoi serons-nous viHus, comme font les païens, qui recher-

- rhent toutes ces choses >?• Une telle incurie ne saurait avoir pour multats que la paresse, la misère et tous les vices.

On est également fAché de trouver dans un livre, vénéré des chrétiens, qu'une pièce de monnaie, parce qu'elle porte Teffigie de César, appartient à César >. Même sous la domination romaine, les pièces de Doouaie n'étaient pas la propriété du prince ; elles ne sont point telles sous les plus absurdes tyrannies '.

Même dans les temps modernes, môme au xviii* siècle, les sciences morales et politiques étaient trop |»eu avancées pour qu^les moralistes ne courussent pas le risque de tomber dans de grossières erreurs. J'ouvre les Ccmkiérùiions sur les mœurs^ de Duclos; et je lis : •• i.es négo-

• rianis ne font aucune entreprise, il ne leur arrive aucun avantage

• que le public ne le partage avec eux. Tout les autorise à estimer leur

- professioo. Les commerçants sont le premier ressort de l'abondance.

- Les linanciersnesont que des canaux propres à la circulation de l'ar-

- gent, et qui trop souvent s'engorgent, etc. »

Il y a dans ce |»eu de lignes quatre propositions qui s'éloignent de la vente, parce qu'elles reposent sur une complète iunorance de la nature des choses éi^onnmiques. Il n'est pas vrai que les né^zociants n'aient aocuu avantage que le public ne le partage avec eux. Tous les profits fondés sur un mono|>ole quelconque enrichissent au contraire le spérulaleur aux dépens du public.

Tout ne les autorise pas k s'en faire accroire sur la dignité de leur profession : s'ils font du Inen i TËtat par leur industrie , ce n'est point

* «. M«îT«irr. rhap. \i. t. 2A, 3S. ?0. 3t, 37.

* S. MAftHii.r, rhap. \\u,

* i^ri nnu* montre |i* «Uniri^r tli« fan."»!*» matiinr». L'e^t sur rrtit^l:i qu'ttait fumlr l'arctam'nt du |4*rf 1.4'trllirr, |M)ur |i*T«ii.it)<*r A h»iii« \1V qu'il pDii^.!!! mii» fcriipnl^ d^paaillrr tmi» *f% friijfU. (.'cft le rttmpfUr inirnrf qui a tetw a jn»lifl«T \*»i\e^ Sm nirurnr.* 4ê I llMluti-lfin. \filr •/.- /'duff itr.

348 (DUVRES DIVERSES.

par générosité, c*est pour leur propre intérêt, et quelquefois une avidité peu louable devient funeste aux consommateurs à qui leurs produits sont nécessaires; un commis-voyageur, qui va de maison en maison offrir sa marchandise, n'est pas tenté d'être fier.

Il est loin d'être prouvé que le commerce soit le premier ressort de l'abondance; beaucoup de gens, et à leur tête Adam Smith, sont d'avis que l'industrie agricole y influe davantage.

Enfin les financiers (et par ce mot Duclos veut parler des traitants, des hommes qui traitent avec le gouvernement ) ne sont point des agents de circulation : ce sont des canaux qui pompent les richesses pour être consommées et non pour les faire circuler. Ils s'engraissent avec une partie des richesses publiques, et font détruire le reste par le gouvernement. Il n'y a que les personnes étrangères au phénomène delà consommation qui s'imaginent encore que les valeurs payées par le peuple retournent au peuple par le moyen de la consommation^.

Si Blackstone eût entendu l'économie politique» il n'aurait pas dit les sottises suivantes :

• Le monnayage est par tout pays un acte du souverain pouvoir. M Comme la monnaie est l'intermédiaire général du commerce, le roi, • comme arbitre du commerce intérieur, a seul le droit de lui donner » autorité et de la rendre courante. »

Un billet au porteur, une lettre de change, un virement de partie, remplissent tout à fait l'odice de monnaie, et ne sont point un acte de raulorilé souveraine.

Le roi arbitre du commerce intérieur ! donner autorité à la monnaie! La monnaie n'a pas l'autorité d'acheter, puisquechacun peut lui refuser sa marchandise.

La connaissance de l'économie sociale est surtout nécessaire & l'historien ; elle l'arme de cet esprit de critique qui l'empêche d'être dupe des témoignages d'autrui. Montesquieu soutient que le monde contenait anciennement cinquante fois plus d'habitants qu*iln'en a de nos jours; et il ne manque pas de récits merveilleux pour appuyer son opinion, à commencer par 1rs cent portes de Thèbes, de chacune desquelles il pouvait sortir à la fois dix mille combattants : ce qui fait un million de combattants et une population de dix à douze millions d Ames |»our une seule ville.

* Voy. parlir \ii, t'nurs complet d'Umnomic poUtique.

La Syrie, TAsie-MiDeure^ au dire des anciens, n'étaient pas moins ien habitées. Mais si l'on rejette les faits miraculeux, on reconnaît impossibilité de ces populations exagérées. Avec quoi auraient vécu es myriades d'habitants? avec des produits, sans doute. Or, comment eut-on se procurer la masse immense de produits variés nécessaire our nourrir, vêtir, loger cette multitude d'êtres humains? L'industrie eule peut y pourvoir, soit qu'elle s'applique à l'agriculture ou aux oanufactures, au commerce, aux arts quels qu'ils soient. Mais nous Avons que pour que l'industrie ait son développement, il faut des ca- ^ux et la paix. Or, la paix n'était guère connue des Anciens, dont les États, avant la conquête des Romains, avaient peu d'étendue et de nombreuses querelles avec des voisins inquiets; on était toujours proche des frontières les uns des autres. On ne faisait cas que des talents militaires. La force, et non le droit, dominait en toute occasion i. De grands capitaux ne peuvent être que le fruit de longues épargnes etd'înstitutionsy sinon bonnes, du moins tolérables,et fort contraires à ce que nous connaissions de la politique, des habitudes et des préjugés les Anciens. Un arbitraire capricieux et l'esclavage domestique suffisent pour interdire à l'industrie tout développement majeur. Chez les anciens, la sécurité des populations parait avoir tenu à des accidents leureux et peu communs, tels que la vie d'un bon prince. Les arts étaient Qéprisés et abandonnés aux esclaves, c'est-à-dire & des hommes dépourvus de cette intelligence étendue propre à concevoir de vastes entreprises et de l'intérêt personnel qui les fait exécuter. L*art le mieux niltivé était celui de la guerre, qui fait fuir tous les autres. Les seuls béoements qui se présentent dans les histoires de l'antiquité doivent nous faire penser que des bâtiments d'exploitation , des ateliers pourvus d*outils, et tout ce qui suppose des occupations suivies, devaient y tee perpétuellement menacés. Un pareil ordre de choses est incomptti- Ue avec une vaste production, et sans une vaste production , point de nombreuse population.

On sait l'état de dépérissement où la France était tombée vers la fin ^ règne de Louis XIV. Il faut à ce sujet consulter les ouvrages du Vttréchal de Vauban, esprit juste et consciencieux : il dit qu'après >voir, durant quarante ans , visité , en sa qualité d'ingénieur , la plus

' Huiuea résola la question dans le même sens que J.-B. Say. — Voir la Dissertation mrittpopuïorton de VAntiquittf (i. xiv de la CoUecI, des princip. h^conom,) (E. D.)

grande partie des provinces du royaume, il avait été effrayé des progrès de ce dénûment.

11 partage le peuple de France en dix parts, et il atteste qu'une de ces parts est réduite à la mendicité et tnendie effectivement. Les cinq parties qui viennent après, ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là, parce qu'elles-mêmes sont réduites, à très-peu de chose prèSj à cette malheureuse condition.

« Des quatre autres parties qui restent, ajoute Vauban, trois sont » fort mal aisées et embarrassées de dettes et de procès. Enfin, dans la » dixième, où je mets tous les gens d*épée, de robe, ecclésiastiques et j» laïques, toute la haute noblesse et les gens en charges militaires et » civiles, les bons marchands, les bourgeois rentes et les mieux accom- » modes, on ne peut pas compter sur cent mille familles. Et je ne croi- <^ rais pas mentir, quand je dirais, poursuit Vauban, qu'il n'y en a pas » dix mille^ petites ou grandes^ qu'on puisse dire fort à l'aise ^ •

Tels furent les résultats d'un règne de 64 ans et qu'on dit glorieux! Cest l'économie politique seule qui permet à l'historien de remonter d'un effet connu à une cause inconnue, ou bien de descendre d'une cause connue à un effet que les annales des peuples ont négligé de rapporter.

Mais c'est surtout pour les chefs des nations, qu'il est honteux de ne pas savoir ce qui fait vivre les nations, ce qui leur donne la force et la santé. L'empereur Napoléon simaginait que la force brutale gouvernait le monde : il ne se fiait qu'à elle seule; et il a vu ainsi s'évanouir entre ses mains les alliances, l'agriculture, le commerce, le territoire même de la France, lorsqu'il dépendait de lui de tirer parti de ces avantages, de les accroître et d'être le prince le plus puissant da pays le plus prospère du monde : tellement que ce pays déchu par sa faute a joui, sous ses imbéciles successeurs, d'une prospérité bien supérieure à celle qu'il avait connue sous son règne. Il en a joui par le seul effet de la paix et d'un gouvernement trop faible pour être oppressif; l'industrie a fait des progrès; les arts, le commerce, It population, ont pris de grands développements. Napoléon pouvait recueillir le fruit de tous ces avantages et de beaucoup d'autres. Il poa-vait devenir grand et puissant; il donnait son nom à son siècle, sins sortir de sa maison de campagne.

* Dîme royale. — Voir Êconom, financ, du xviii siècle, tom. 1<' de la CoUectioo Gaillaumin.

ERRKI lis KN KrOMlMlK IMMJTIQliK. 151

Il Miflit de connaître les idées peu justes qu'il avait en économie politique^ pour comprendre" |MMiri|uoi tout cela n*a pas eu lieu. Per- Miadê que le numéraire est la principale richesse d'un pays, il ne croyait pas appauvrir le sien en enlevant à la population des sommes qu'il devait reverser dans la circulation par ses dé|)enses; il croyait favoriser les manufactures en excitant ses courtisans au faste et à la dissipation; il t'imaginait favoriser la multiplication des hommes, en décimant la population*.

lorsque ses fantes ont eu consommé sa chute, il a cherché^ sous le nom de ses secrétaires, à justifier son système ; mais l'examen de son systèiM n'en justifie pas l'auteur, et seK à expliquer les désastres qui en oot été les résultais. Il suffit de lire le Mémorial de Sainie-Hèlène^ par Las Cases^

« Je n'ai garde, disait l'empereur, de tomber dans la faute des hom-

- mes à systèmes modernes, de me croire par moi seul la sagesse des

- nations. •

Quel homme plus que Bonaparte s'est jamais cru au-dessus de la sêgef» des nations? N'est-ce pas lui, plus que tout autre personnage hi94orique, qui a mis son inflexible volonté à la place de la volonté des autres? Or» cette volonté se fondait sur les idées les plus systcmatjquet qui furent jamais, c'est-à-dire sur une nature des choses qu'il s'était figurée, plutAt que sur une nature des choses observée et conrtatée par l'analyse. Lorsqu'on lui disait une vérité «]ui le contrariait, il répondait : Vous t*ous trompez. Lorsqu'on lui n*pri'Son(ai( une chose rooune impossible, il prétendait que ce mot- là n'était pas français. • La vraie sagesse des nations est l'expérience. Voyez comme rai-

• sonnent les économistes •

Qui le sait mieux que les économistes, dont tout le travail consiste ft oieCtre en ordre des expériences, k rendre cfimpte des faits, à étute comment arrivent leurs co!isi'*quences? Kl c'est précis('*ment conlr« rinlleiibilité de ces principes, que se révoltent ceux qui mettent tav volonté i la place de la nature des choses, lies variations de la

* ^oja In tliicour» qu'il (jimiI trnir par hmtann au Srnal lnrH]u'il pro(«>Mit If» ^'**« dr contenu. J'ai moi-m^mr fiitriulu >ap(»'i-«iti trn.r If iii^iiir l.-ii»L'a::i'. 11 ne r '"^frrnait p** qu'un eoofrrit rrmplacr |iar un niariiNil, ru nii*nir trnipn qu'il pri-x'iil.iit

1^ mfmt vambtt d'hominr*. lalisait un capital d« aïoins. Xoif i/r / auteur.

température de l^atmosphëre disloquent ou font crouler un pont de fer y est-ce la trahison qui lui vaut cet échec?

« Voyez comme raisonnent les économistes ' : ils nous vantent sans » cesse la prospérité de TAngleterre, et nous la montrent constamment » pour modèle : mais c'est elle dont le système de douanes est le plus » lourd, le plus absolu ; et ils déclament sans cesse contre les douanes. » Ils proscrivent aussi les prohibitions ; et c'est rAngleterre qui a donné ^ Texemple des prohibitions. »

C'est comme si Ton disait : Vous prétendez que les impôts iq^pauvrissent les peuples : l'expérience est contre vous : les hommes qui paient le plus (Vimpôts, sont les plus riches; vous voyez bien que les iwpùts enrichissent les contribuables. L'argument dont se sert ici Bonaparte a été cent fois réfuté. On paie des impôts quand on est riche ; mais on n'est pas riche parce qu'on paie des impôts. Adam Smith fait ressortir pour rAngleterre dix causes de prospérité pour une de déclin. 11 n'y a pas de prospérité mieux expliquée que celle-là, malgré les maux trte-positifs que supporte l'Angleterre, bien expliqués aussi, et qu'elle peut mieux supporter qu'une autre nation, parce qu'elle est plus riche.

A Les prohibitions sont en efTet nécessaires pour certains objets. » Elles ne sauraient être suppléées par la force des droits d'entrée: la » contrebande et la fantaisie feraient manquer le but du législa- » teur. »

La question n'est p<is ici de savoir quels sont les moyens d'atteindre le but du législateur, mais de savoir quel est le but qu'on doit se proposer. Ce n'est jamais le point de vue sous lequel les questions sont envisagées par les despotes. Leur volonté est le but qu'il faut attdodre, et ils n'estiment les gens qu'à proportion de l'habileté et de It promptitude avec lesquelles ils y parviennent.

(« Les douanes que les économistes blâment, ne doivent point être » un objet de flsc, il est vrai ; mais elles doivent être la garantie et » les soutiens d'un peuple. Elles doivent suivre la nature et l'objet do » commerce. La Hollande sans productions, sans manufactures, n'ayant »» qu'un commerce d'entrepôt et de commission, ne devait connaître » ni entraves, ni barrières. La France, au contraire, riche en produc-

* La suite fait voir que par le mot économistes, Bonaparte n'entendait pas uniquement les s-eclatcurs de Qucsnay, niais ceux qui suivent la méthode d'Adam Smith, oenx qu'on appelle «inelqiiefuis vconoinistcs politiques, {Note de rj4uteur.)

THÉORIE DE M. FEKRIEK

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