A M. JOHN COWELL JUN
tlClÉTAIll Dl LA SOCIÉTÉ POLlTXCO-iCOMOMXQOI M LOHUBft.
(Inédite.)
Parif, 12 avrtl i9XL
Monsieur,
fa! reçu la lettre que vous m*avez Tait l'honneur de m'écrire le 7 du mois de mars au nom de la Société politico-économique de Londres qui a eu la bonté de m'ad mettre comme associé étranger. Je tous prie de transmettre à la société l'expression de ma vive reconnaissance. Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour concourir à l'honorable but qu'elle se propose, et pour rendre mon nom digne de paraître i côté de ceux des membres que j'ai le bonheur de connaître.
Tous les amis de l'humanité doivent s'applaudir de la Formation d'une telle société. Elle sera éminemment propre à discerner les vérités qui méritent d'être défendues et propagées. Elle parviendra à les faire adopter par Topinion ; et c'est alors seulement que ces vérités deviendront influentes dans la pratique.
Je conviens qu'au point où sont parvenues plusieurs nations une vérité trouvée ou démontrée, flnira toujours par foire son chemin et par obtenir l'ascendant qu'elle mérite. Mais ses progrès peuvent être lents. La partie la plus nombreuse des nations est incapable de porter par elle-même un jugement qui exige et des études préalables et unegrande capacité de réflexion. Elle n'adopte une opinion, qUe lorsque la réputation de son auteur est consacrée par le temps et oonflrmée par Tassentiment de plusieurs écrivains successifs, qui eux-mêmes a'a^ quièrent de Tautorité qu'avec le temps. Plusieurs générations peuvent ainsi s'écouler avant qu'une vérité soit reconnue et consacrée ; tandis que Tassentiment d'une société éminente en intentions, en jugeoneat,
AVKC M. MALTIIUi>. kS5
lencer SCS o|)cratioiis. Kt uù sont, ililes-\ou2i, les profits des pnKluceuis? {j: capital tout entier a servi â les pajer ' ; et e'esl le prix qui o a rtê |Mi\e, qui a ruriné les revenus de tous les protlucteurs. Si le iToduit qui lu e^ rêsuUê vînit seuleinenl eent mille trancs, voilà le Dèoii} capital relalili, et tous les producteurs >oiil pa\es '.
Je n'ai donc pas |H.*ur de rendre votre (iljjeclion plus forte que vous M! lavez faite, en l'exprinianl ainsi : " Uuoi<|ue chacune des marctinndiaes puisse avoir c*oùtê pour sa production la ni^nie quantité de travail rt de oapital, et qu'elles puissent équivaloir l'une à l'autre, ce- • (HTiiddiit «'Iles |>euvenl toutes les deux tHre ubondaiiles au point de ne |>ouvoir acheter plus de travail qu*elles n'en ont coûté. Dans Ce cas Id pr(Mlucli<in |>ourrail-elle >e continuer? Induhilablenieut
.Ni»n '.' Kl iM.iunpHii, je \uu.s prie? Pourquoi des rerniiers et des manu- 'actunors i|Ui feraknt ensemhle |HMir soixante Ir. de valeurs en l'ro- ■entet en ètolTes, qui, je l'ai demtuitre, M'iaient en«.'lal d'acheter tout CDUere cette quaniité de marchal1dl^e^, sulli>aiile pour leurs lie^oins, le |H)urraient*ils pas recomineiicer aftres l'avoir achetée et consoni* Br« ? Ils auraient les nuMnes terres, les mOmes capilaux, la nii^ine industrie qu auparavant ; ils seraieiil prcciseiiiinl au im^ine point où ils Halenten commeni^ant ; et ils auraient vécu, et ils se seraii-nt eiilrete- ■us lit* leurs revenus, tle la vente de leurs SiTvicc^ produclils. Une tautll ik plus |K)ur la conservation dt* la socieh^'M^c f:rand phenonaMie et la production, analyse, «'XpoM* mius si'S vêntahles traits, explique tout.
Apri>s la crainte que vous inanil'e!»le/, Mon>ieur, «pie les priuiuits de h société ne dépassent en quantité ce qu'elle peut et veut en coiisom-
' y -1 ,4j« * I" r»t,|ii r« fi'ini:u If ' ' 'I •'. n ■...<».■ I m, ir r j- ! i -1 n* "J" •■ i iilii j'i •••■
^ ^ ::••'. «It i«- r;i|iil<il i[t I r»l t iii| l..\i'i i i . «Ii.il m * iii.il •■ i * , it iii>i ■• • li'i .»( |i.i*iiu- Ph-irt « 1 .,r!ijl lU -• nii • " ('toillit l.!* t.*-î (ilii M. II.!, l .1 ;ii.il.ri ,>iitli.< l I'. i'*lltl-itif •î . . y-*.i. • .,1.1 II .1 il .iii'ii \.\\> m 'J II II ..I i,t. l'ii 1 1 'Il iliiiji 1.: a 1 .1 fi-iiail'h.i- jMf li'3 *«n.r^ ^ r*-i>.r'.i(», i}iii i-ii ••ni liil iiii [•(•••li.:l. m • xm ui. OimikI I.i mi ..h-h- |>r« ihh'h- 4^l ^LuiiL- «4iiut,t||i- u iii)|tiiiif .1(11 iiiii p.iilir au I .i|i.UI . i|ii.iiiil 11 (.iiil la |id>ir,('i- {•:iif.—
^^•1 a 1^1 *\^i if- Il llliNiljl-t ilii m ili « •» M.it % {•KNlUt.lll's i^iil ihl mIiIiIkIiM- iJi 1.1 \.l.f UT.
' l'i (•'■■lii* '\n* f.i.l liii I t>li> l't* III iir tlaii- M*ii t util \>\i'> miiI W r.ii.nrr iiu ti.n.i I 1 1 ^ U «-fil» 1(11 u j lin» il.iii!» Miii :ilTitrt'. Il ih' ('niiliiiur l.i un iin' « iitiepnv- <]u .iii^.-i 1>-iij- ^'^l- •; .< ri «U..11I1 l'.-l l'I. i|u'il liVli jH<iiri:itl |i;i'> <>lM-tir un un linni il.ii.- iim .>ii:[>- "•^rrjr - . 1, .tt wii il. 3 )>riHlut:Uura ut:ix«aairca, cl m** |>rolJl£ fu!it,)<<iiii .i. . f - inf.--
* 1*. III. nâil.OuilUuaUB. ,.\i)|(ft il^ l'ÀUUUt.t
i.-i. UT. — * nr. 30
Vous n*étes point de ces auteurs qui adressent la parole au public sans avoir rien à lui apprendre ; et, lorsqu'à la célébrité de l'écrivain se joint l'importance du sujet, lorsqu'il ne s*agit de rien moins pour les hommes en société que de savoir où sont leurs moyens d'exister et jouir, od conçoit que la curiosité des lecteurs doit être doublement excitée.
Je n'entreprendrai point, Monsieur, de joindre mon suffrage à ceux du public, en faisant remarquer tout ce qu'il y a d'ingénieux à la fois et de juste dans votre livre : j'aurais trop à faire. Je n'entreprendrai pas non plus d'entrer en discussion avec vous sur quelques points auxquels vous me semblez attacher une importance qu'ils ne méritent guère : je ne veux ennuyer ici ni le public» ni vous, Monsieur, par de lourdes controverses. Mais, je le dis avec douleur, il se rencontre dans votre doctrine quelques principes fondamentaux, qui, s'ils étaient admis sur une autorité aussi imposante que la vôtre, pourraient faire rétrograder une science dont vous êtes si digne d'aider les progrès par vos vastes connaissances et par vos talents.
Et d'abord, ce qui Hxe mon attention, parce que tous les intérêts du moment y sont attachés, d'où vient cet encombrement général de toos les marchés de l'univers, où l'on porte incessamment des marchaih dises qui se vendent à perte ? D'où vient que dans l'intérieur de chaque État, avec un besoin d'action propre à tous les développements de l'industrie, d'où vient, dis-je, cette difficulté universelle qu'on éprou?e à trouver des occupations lucratives ? Et, la cause de cette maladie chronique une fois connue, quels moyens de la faire cesser? Voila des questions d'où dépendent le repos et le bonheur des nations. Je n'ai donc pu croire indigne de votre attention et de celle du public éclairé, une discussion qui tend à les éclaircir.
Tous ceux qui depuis Adam Smilh se sont occupés d'économie poli-
La production est-elle favorisée par un corps nombreux de consommateurs improductib? Les dettes publiques sont-elles un avantage? Comment doit être apprécié TefTet des machines ? —Telles sont les graves questions agitées dans ces I^ettres, qui ont fait dire à M. Rutfi» traitant, en particulier, celle de savoir s'il est à craindre que Texcès de la production amèiie jamais sur tous les marchés de l'univers un encombrement funeste aux producteur! : « Quoi qu'il en soit, toujours est-il que mon prédécesseur a rendu» par sa théorie ( des d^ bouchés), un service important à la science, et qu'il faisait preuve à la foia de sagacité et de fermeté, en soutenant hardiment ses principes au milieu des crises commerciales les ploi Tiolentes, et lorsque le vulgaire se trouvait secondé dans ses pr^ngés et ses erreurs par des économistes aussi illustres que les MalUius.et les Sismondi [Cours d^ÉconomiiVPHi' tome II, 9* leçon. ) » (E- D.)
AVF.C M. MALTllITS. 441
tiqiio conviiMHient qiiP nous n'achetons pas, dans la réalitt*. les objets Ar notre consommation avec le nun)rrain% avec Targent de la circulation, au moyen duquel nous les payons. Il Taul qu'auparavant nous a>ons acheté ce numéraire lui-môme par la vente de nos produits. K>ur un entrepreneur de mines. Tardent est un produit dont il achète ce qui lui est nécesssaire; pour tous ceux entre les mains de qui cet argent passe ensuite, il n'est que le prix des produits qu'ils ont créés eux-nii^mes par le moyen de leurs Tonds de terres, tle leurs capitaux, «le leur industrie. Kn les vendant ils échangent d'atiord leurs pro luits contre de l'argent; ils échangent ensuite cet argent contn* des objets de consommation. Cest donc bien réellement avec leurs produits qu'ils font leurs achats ; il leur est donc impossible d'acheter, de quelque objet que ce puisse* ôtre, pour une valeur plus considérable que celle qu'ils ont produite, soit par eux-mômes, soit par le moyen de leurs capitaux et de leurs tern*s.
Ile CCS pn^misses j'avais tiré une conclusion qui me semble évidente, mais dont les cons«H]uences paraissent vous avoir eCTrayé. J*avais dit : Puisque chacun de nous ne peut acheter les pnnluits des autres t|u'avec ses propres produits; puisque la valeur que nous |>ouvoiis acheter est égale à la valeur que nous pouvons produire, les hommes achèteront d'autant plus f|u*ils produiront davantage. I>t* là cette autn^ conclu* sion que vous n^fusez tl'admettn*, que si certaines marchandises ne se \endent pas, c'est parce que d'autres ne s<* pnHluiseiit |ms; et que c'est la protluclioii stude qui ouvre des del)ouchês aux pnxiuils.
Je sais que cette pro[N)sition a une physionomie panidoxale qui pré- %it-iil contn' elle; jt* sais qu'on tloit beaucnu)i plutôt s'attendre à ^tre MMilenu |wir les préjuges vulgaires, loisipron niaintii*nt qu'il n'y a frofi de produits que parn* que tout le mondi* se mi^le li'en faire ; qu'au li«-ude produire toujours. ontl*^vrail multiplier le< consommations stcrile«, et manger ses anciens capitaux au lieu d'en accumuler île nouveaux. CrtIe tloclrine, en effet, a pour elle l'apparence: elle peut être appii%ee ftar drs i aiMiiinenients; elle |h*uI interpréter les faits en sa faveur. Mais, Monsieur, quand (jipeniic et, lialilee enseignèrent |)our la première fors ipie le s«)leil. qiif^iipit* nous le voyons chaque matin se 1r«er à l'Orient, monter pnnipi'Uaement au^iessus tle nos tètes â midi, et se |»fecipiler le soir vers l'CNridenl, ne Nuige cependant pas de place. lU avaient aussi contre eux le préjugé universel, l'opinion de l'anuquité, le témoignage des sens : durent* ils néanmoins renoncer aux
démonstrations tirées d'une saine physique? Je vous ferais injure de douter de votre réponse.
Au surplus, quand j'avance que ce sont les produits qui ouvrent un écoulement aux produits; que les moyens de l'industrie, quels qu'ils soient, abandonnés à eux-mêmes, se portent toujours vers les objets les plus nécessaires aux nations, et que ces objets nécessaires créent i la fois, et de nouvelles populations, et de nouvelles jouissances pour ces populations, toutes les apparences ne sont pas contre moi. Repo^ tons-nous seulement à deux cents ans en arrière, et supposons qu'un négociant eût conduit, sur l'emplacement où s'élèvent maintenant les villes de New-York et de Philadelphie, une riche cargaison : raurait-il vendue? Supposons que, sans tomber victime des naturels, il fUit parvenu à y fonder un établissement d'agriculture ou de manufacture: y aurait- il vendu un seul de ses produits? Non, sans doute. Il aurait fallu qu'il les consommât tous lui-même. Pourquoi voyons-nous le contraire aujourd'hui? Pourquoi lorsqu'on porte, lorsqu'on fabrique une marchandise à Philadelphie, à New- York, est-on assuré de la vendre au cours? Il me parait évident que c'est parce que les cultivateurs, les négociants, et même k présent les manufacturiers de New -York, de Philadelphie, et des provinces environnantes, y font naître, y font arriver des produits au moyen desquels ils acquièrent ceux qu'on leur offre d'un autre côté.
Ce qui est vrai d'un État nouveau, dira-t-on, ne l'est pas d*un État ancien. Il y avait an Amérique de la place pour de nouveaux producteurs et de nouveaux consommateurs; mais dans un pays où il y a déjà plus de producteurs qu'il n'en faut, ce sont des consommateurs seuls qui sont nécessaires. Permettez-moi de répondre que les seub vrais consommateurs sont ceux qui produisent de leur côté, parce que seuls ils peuvent acheter les produits des autres ; et que les consommateurs stériles ne peuvent rien acheter, si ce n'est au moyen des valeurs créées par les producteurs.
il est probable que, dès le temps de la reine Elisabeth, où l'Angle» terre n'avait pas la moitié de la population qu'elle renferme aujourd'hui, on trouvait déjà qu'elle avait plus de bras que d'ouvrage; je n'en veux pour preuve que cette loi même, faite alors en faveur des pauvres^ et dont les suites sont une des plaies de TAngleterre. Son principal objet est de fournir de l'ouvrage aux malheureux qui ne trouvent pas d'emploi. Ils n'avaient pas d'emploi dans un pays qui depuis a pu en
AVEC M. MALTHIIS. U3
fournir k une quantité d'ouvriers double ou triple I D'où vient, Monsieur, d'oii vient, quelque râchcuse que soit la position de la (Grande- Bretagne, qu on y vend maintenant beaucoup plus d'objets divers qu'au temps d'Klisabeth ? A quoi cela peut-il tenir, si ce n*est à ce qu*on y produit davantage ? L'un produit une chose qu'il échange avec une autre produite par son voisin. Ayant plus de quoi s'entretenir, la population l'est accrue; et, malgré cela, tout le monde a été mieux pourvu. C'est la faculté de produire qui Tait la dirTérence d'un pays à un désert, et 00 pays est d'autant plus avancé, d'autant plus peuplé, d'autant mieux approvisionné, qu*il produit davantage.
Cette observation, qui saute aux yeux, n*est probablement pas rérusée par vous ; mais vous blâmez les conséquences que j'en tire. J'ai avancé que, s*il y a un engorgement, une surabondance de plusieurs sortes de marchandises, c'est parce que d'autres marchandises ne sont pas produites en quantité suffisante pour pouvoir être échangées avec les premières; que si leurs producteurs pouvaient en faire davantage, pouvaient en faire d'autres, les premières alors trouveraient l'écoulement qui leur manque ; en un mot, qu'il n'y a trop de produits en certains genres que parce qu'il n'y en a pas assez dans d'autres; et vous prétendez qu'il peut y avoir une quantité surabondante dans tous les genres à la fois; et vous citez aussi des faits en votre faveur. Déjà M. de Sismondi s'était olevé contre ma doctrine; et je suis bien aise de rapporter ici ses plus fortes expressions, afin de ne vous privor, Mon- Heur, d'aucuns de vos avantages, et pour que mes réponses servent a tous deux.
• L'Kurope, dit cet ingénieux auteur, est arrivée au point d'avoir, dans toutes ses parties, une industrie et une fabrication supérieures
• se» besoins • Il ajoute ju' l'encombrement qui en n*sulte c«)m-
menre a gagner le reste tlii monde. - Que Ton parcoure les rap|>orts du commerce, les journaux, les nVits des voyageurs: partout ou verra H» preuves de cette surabondance de production qui |iasse la consom- Butjon. de cette faliriratiou qui se pro|iortionne, non point à la demande, mais aux capitaux qu'on veut employer ; fl«^ cette activité des inarrhaiids qui les porte à se ji-ter en foule dans chaqm* nouveau défiche, fi qui le> e\|»o?»e Iniir <i Imir n »les parles niineusi'S «lans chaque commerce dont ils altrihiaieiit ili*s prolits. .Nous avons vu les Q^^rrhaiidises de tout geiiiv, mais .surtout ci'lles de l'Aiifilelcrre, la gran- ^^ puissance manufacturière, abonder sur tous les marchés de lllalie.
dans une proportion tellement supérieure aux demandes, que les ma^ chands, pour rentrer dans une partie de leurs fonds, ont été obligés de les céder avec un quart ou un tiers de perte, au lieu de bénéfice. Le torrent du commerce, repoussé de l'Italie, s'est jeté sur l'Allemagne, sur la Russie, sur le Brésil, et y a bientôt rencontré les mêmes obstacles.
' » Les derniers journaux nous annoncent des pertes semblables dans de nouveaux pays. Au mois d'août 1818, on se plaignait, au cap de Bonne-Espérance, que tous les magasins étaient remplis de marchandises européennes, qu*on offrait à plus bas prix qu'en Europe, sans pouvoir les vendre. Au mois de juin, à Calcutta, les plaintes du commerce étaient de même nature. On avait vu d'abord un phénomène étrange, l'Angleterre envoyant dansl'Indedes tissus de coton, et réussissant par conséquent à travailler à meilleur marché que les habitants demi-nus de Flndoustan, en réduisant ses ouvriers à une existence plus misérable encore ! Mais cette direction bizarre donnée au commerce n'a pas duré longtemps ; aujourd'hui, les produits anglais scat à meilleur marché aux Indes qu'en Angleterre même. Au mois de mai, on était obligé de réexporter de la Nouvelle-Hollande les marchandises européennes qu'on y avait portées en trop grande abondance. Buénos- Ayres, la nouvelle-Grenade, le Chili, regorgent de même déjà de marchandises.
» Le voyage de M. Fearon dans les États-Unis, terminé seulement au printemps de 1818, présente d'une manière plus frappante encore ce spectacle. n*une extrémité à l'autre de ce vaste continent si prospérant, il n'y a pas une ville, pas une bourgade, où la quantité de marchandises oHertes en vente ne soit infiniment supérieure aux moyens des acheteurs, quoique les marchands s'efTorcent de les séduire par de très-longs crédits et des facilités de tous genres pour les paiements, qu'ils reçoivent à terme et en denrées de toute espèce.
» Aucun fait ne se présente à nous, en plus de lieux, sous plus de faces, que la disproportion des moyens de consommation avec ceux de production, que l'impossibilité où sont les producteurs de renoncer à une industrie parce qu'elle décline, et que la certitude que leurs rangs ne sont jamais éclaircis que par des faillites. Comment se fait-il que des philosophes ne veuillent pas voir ce qui de toutes parts saute aux yeux du vulgaire ?
» 'L'erreur dans laquelle ils sont tombés tient tout entière à ce faux
printipet c'est que la production est la m^me chose que le revenu. M. Récardoj d'après M. Say, le répète et Tanimie : « M. Say a prouvé de
- la manière la plus satisfaisante, dit-il, qu'il n*y a |K>int de capital, quel-
• que considérable qu1l soit, (|ui ne puisse <^tre employé, parce que la
• demande des produits n'est borntV c|ue par la production. Personne
• ne pnMiuil que dans l'intention de consommer ou de vendre la chose
• produite; et l'on ne vend jamais que pour racheter quelqu'autre pro-
• duit qui puisse ôtn* d'une utilité immédiate, ou contribuer à la pro-
• durtion à venir. I.e producteur devient donc consommateur de ses
- propres produits, ou acheteur et consommateur des produits de quel-
• que autre personne. « Avec ce principe, continue M. de SiiMondi^ il devient abs^ilument ini|N)ssil>le de comprendre ou d'expliquer le Tait le plus démontré de tous dans l'histoire du commerce, c'est l'engorgement des marches I. -
Je ferai d'alionl ol>S4Tver aux personnes sli qui les faits dont M. de Samandi s'alllige avec raison paraîtraient concluants, qu'ils sont concluants en elTet, mais t|u'ils le sont contre lui-niOme. Il y a tmp di* marchandises anglaises otl'iTtes en Italie et ailleurs, pan*e qu'il n'y a pas assez de marcliandist*s italiennes qui puissent convenir à TAnglclerre. 1 0 pajs n'achète que ce qu'il peut pa\er; car, s'il ne payait ps, on se Ustferait bien vite de lui vendre, t^r, avect|uoi les Italiens paient-ils les Anglais? Avec des huiles, avec des soies, avec des raisins secs; et, passi* ces articles là et quel(|ues autres, s'ils v«»ulaient acquérir plus de pnnluits anglais, avec quoi les paieraient-ils? Avec de l'argent? .Mais il faudrait acquérir l'argent lui-mi^me dont ils paieraient les pmduits anglais. Vous voyez bien. Monsieur, que pour acquérir des produits, il faut qu'une natMjn, comme un particulier, ail recours :i Si\s propres productions.
<Hi dit que les Anglais vendent à perte dans les lieux f|u*ils inondent de leurs niarchandis4*s. Je W crms bien : ils multiplient la marchandise (jflVrte, et* qui l'avilit; et ils ne demandent, autant qu'ils |H*uvent, que de l'argent, ce qui le rend plus rare, plus précieux par cons('*quent. Ih*v«-nu plus pri*rieux, on le donne en moins grande quantité dans chaque échange ; voilà puun|uoi l'on est oblige de vendre à perte. Mais supposez |»our un nislant «pie les Italiens eussent plus de capitaux, qu'ils tirass4*nt un meilleur parti <le leurs terres et de leurs facultés industrielles, quMs produhi^^tnl da\antage, en un mot; et supposa*/, en
SvmtfUM Frinttptt J'^convinir fiolili^nr, de Sitmondi, lom. i, pag. 337 tl iuiv.
même temps que les lois anglaises, au lieu d'avoir été modelées d'après les absurdités de la balance du commerce, eussent admis à des conditions modérées tout ce que les italiens auraient été capables de fournir en paiement des produits anglais, pouvez-vous douter qu'alors les marchandises anglaises qui encombrent les ports d*ltalie, et bien d'autres marchandises encore, ne trouvassent facilement à se placer?
Le Brésil, pays vaste et favorisé de la nature, pourrait absorber ceol fois les marchandises anglaises qui s'y engorgent et ne s'y vendent pas; mais il faudrait que le Brésil produisit tout ce qu'il peut produire; et comment ce pauvre Brésil y réussirait-il ? Tous les efiTorta des citoyens y sont paralysés par Tadministration. Une branche d'industrie promet-elle des bénéfices, le pouvoir s'en empare et la tue. Quelqu'un trouve- t-il une pierre précieuse, on la lui prend. Le bel encouragement pour en chercher d'autres, et s'en senùr à acheter les marchandises d'Europe M
De son côté, le gouvernement anglais repousse, par le moyen de ses douanes et de ses droits d'entrée, les produits que les Anglais pourraient rapporter de leurs échanges avec l'étranger, môme les denrées alimentaires dont leurs fabriques ont tant de besoin ; et cela, parce qu'il faut que les fermiers anglais puissent vendre leurs blés au-dessus de quatre-vingts shillings le quarier, aiin d'ôlre en état d'acquitter des contributions eiLagérées. Toutes ces nations se plaignent d'un état de souffrance où elles se sont mises par leur propre faute. Je crois voir des malades qui se fâchent contre leurs maux, et qui ne veulent pas se corriger des excès qui en sont la première cause.
Je sais qu'on ne déracine pas un chône aussi facilement qu'on arrache une mauvaise herbe; je sais qu'on ne renverse pas de vieilles barrières, toutes pourries qu'elles sont, lorsqu'elles se trouvent appuyées par les immondices qui se sont amoncelées sous leur abri ; je sais que certains gouvernements, corrompus et corrupteurs, ont besoin des monopoles et de l'argent des douanes pour payer le vote des honorables majorités qui prétendent représenter les nations; je no suis point asso injuste pour vouloir que Ton gouverne dans le sens de l'intérêt général, afin d'obtenir toutes les voix sans les payer Mais en môme temps
* Cela fait voir combien c'est une fausse et étroite poliUque que ceUe du cabinet aogliis» lorsqu'il va protégeant partout le despotisme et les préjugés qui nuisent aux déretopp^ ments des nations. 11 emploie l'argent du peuple anglais à mettre les autres peuples bon d*état de devenir d'utiles praUques pour r Angleterre. (J.-B. SJ
AVFX M. MALTHUS. 447
pourquoi ser»is-je surpris que tant de systèmos vicieux aient des suites déploraUes?
Vous conviendrez aisiêment avec moi, Monsieur, du moins je le présume, du mal que sl* font mutuellement les nations par leurs Jalousies, par rinlér^l sordide ou par rimpéritie de ceui qui se tlonnent pour leurs organes; mais vous soutenez que, môme on leur sup|iosant de plus litMTalfh inslituhons, les marchandises produites peuvent excéder les boiouis des consommateurs. Kli Lien, Monsieur, je consens à me défendre sur ce terrain, laissons de cùlé la (suerre que les nations se Ibnt avec leui-s douaniers; considérons cliaque peuple dans s<*s relations avec lui-m«^me; e( sachons, une Tois pour toutes, si l'on est hors d'état de consommer ce qu*on est en état de produire.
• M. Say, M. Mill et M. Hicardo^ dites- vous, les principaux auteurs de
• la nouvelle doctrine des prolits, me paraissent être tombés dans des - erreura fondamentales à ce sujet, tn premier lieu, ils ont considéré
• les marchaïuiises comme si elles étaient des signes algébriques au
• lieu d>tre des articles «te consommation, qui nécessairement doivent
• se rapporter au nombre des consommateurs et à la uature de leurs
• besoins'. •
ie ne sais, Monsieur, au moins |K>ur ce qui me couceriie, sur quoi vous fondez cette accusation. J'ai reproduit sous toutes les formes cette idée, que la valeur des choses .siMile t|ualite qui en fasse des richesses) est fondée sur leur utilité, sur l'aptitude qu'elles ont (K>ur satisfaire nos hes<iiris. • l.e liesoin qu'on a des choses, ai-je dit ', dépend de la nature pb\ftique et morale de Tliomme, du climat qu*il habite, des mœurs et de U législation de son pays. Il a des k'soins du cor|is, des besoins de Tespnt et de l'iàine, des besoins pour lui-m^nie, d'autres pour sa fa* miiW. d'autres encore comme membre de la société. L'nc peau d'ours et u renne sunl des objets de première nécessite pour un La|ion; tandis que le nom même en e!»t inconnu au lazzarune de «Naples. Celui-ci, de ion c6té, |ieut se passer de tout pourvu qu'il ail du macaroni. Ile même kê cours de judicature, en Luropc, sont considérées comme un des plus forts liens du corps social i tandis que les indigènes de rAmérique, les Arabes, les iartares, s'en imsscnt fort bien
* f rmnpfi d'ifunvmtt pu/ifi^ur, de Mallhu». p. 3à4 de l'ediliun auglaiiti 2ëo de la mauclicfi (ranraiM* djria la Collfct. dn /Tinriji. £ii/iiiim. v1. \iii. y
* frsiu dTktoAvmte pohii^uf, tm Mniplf r\|iu»il)on de la iiian:«rc dont m fornieot, M [ «I M cooMHniueiit \m ricin-Mai, 4" ediboo, pag. &.
» De ces besoins les uns sont satisfaits par l'usage que nous faisons de certaines choses que la nature nous fournit gratuitement, telles que Tair, Peau, la lumière du soleil. Nous pouvons nommer ces choses des richesses naturelles, parce que la nature seule en fait les frais. Comme elle les donne inditréremment à ^otis, personne n'est obligé de les acquérir au prix d'un sacrifice quelconque. Elles n'ont donc point de valeur échangeable.
» D*autres besoins ne peuvent être satisfaits que par l'usage que nous faisons de certaines choses auxquelles on n'a pu donner Futilité qu'elles ont, sans leur avoir fait subir une modification ; sans avoir opéré ud changement dans leur état; sans avoir, pour cet effet, surmonté une difficulté quelconque. Tels sont les biens que nous n'obtenons que par les procédés de l'agriculture, du commerce ou des arts. Ce sont les seuls qui aient une valeur échangeable. La raison en est évidente : ib sont par le fait seul de leur production le résultat d'un échange dans lequel le producteur a donné ses services productifs pour recevoir ce produit. Ou ne peut dès lors les obtenir de lui qu'en vertu d*un autre échange, en lui donnant un autre produit qu'il puisse estimer autant que le sien.
» Ces choses peuvent être nommées richesses sociales^ parce qu'aucuD échange n'est possible sans qu'il y ait une relation sociale, et parce que c'est seulement dans l'état de société que le droit de posséder exclusivement ce qu'on a obtenu par la production ou par l'échange peut être garanti. »
J'ajoute : > Observons en même temps que les richesses sociales sont, en tant que richesses, les seules qui puissent devenir l'objet d'une étude scientifique, i^ parce que ce sont les seules qui soient appréciables, ou du moins les seules dont l'appréciation ne soit pas arbitraire; ifi parce qu'elles seules se forment , se distribuent, et se détruisent suivant des loisque nous puissions assigner. »
Est-ce là considérer les produits comme des signes algébriques^ en faisant abstraction du nombre des consommateurs et de la nature de leurs besoins? Cette doctrine n'établit-elle pas, au contraire, que nos besoins seuls nous engagent à faire les sacrifices au moyen desquels nous obtenons les produits? Ces sacrifices sont le prix que nous payons pour les avoir ; vous appelez, d'après Smith, ces sacrifices, du nom de travail (labour)^ expression insuffisante^ car ils comprennent le concours des terres et des capitaux. Je les nomme services productifs. Us
AVKC II. MAI.TIIUS. 449
onl partout un prix courant. Lorsque ce prix excède la valeur de U cho«e produite, il en multe un èclianf:e desavantaf^eux, dans lequel on a ronsommé plus de valeur qu*on n*en a créé. l/)rsqu'on a crêt* un produit qui vaut les services, les services sont payés par le produit, dont la Taleur, se distribuant entre les prcnlucteurs, rurnie leurs revenus. Vous voyez bien que ces revenus nVxistent qu'autant que le produit a une valeur échangeable, et qu'il ne |>eut avoir une telle valeur qu'en vertu du besoin qu on en a, dans l'état actuel de la société. Je ne fais donc pas abstraction de ce U^soin, et je ne lui donne pas une appréciation arbitraire : je le prends pour ce qu'il est, pour ce que les consommateurs veulent qu'il soit. J'aurais pu vous citer au liesoin la totalité de mon livre ni, qui détaille les dilTèrentes manières de consommer, leurs motifs et leurs résultats ; mais je ne veux point abuser de votre attention, ni de vos moments : avançons.
Vous dites: • lln'est nullement vrai, en fait, que les marcbandises
- s échangent toujours contre les marchandises. 1^ plus forte partie
• deïi marchandises est directement é(*hangée contre du travail, pro-
• ductif ou non productif; et il est évident que cette niasse de mar-
• chandises tout entière, compariv au travail contre lequel elle doit
- Hre érhangi'*e, peut tomlKT de valeur par su surabondance, tout aussi
- bM^n qu'une seule marchandise en particulier peut, par sa surabon-
- dance, tomber de valeur par rapport au travail ou à la monnaie '. •
Permeltej-moi de remarquer, en premier lien, que je n'ai pas dit que les marchandises [comMoflitie* s'êchangeass^Mit toujours contre des marchandises, mais bien Cjuc /« pnniuili nr s'nrhrtent yi/'«rfr (1rs praduiti,
En second lieu, que ceux m^mes qui admettraient cette expression de marrhandiset pourraient vous re|)ondre que. lorsqu'on donne des iDarrhandL<es pour payer du travail, on échange l'n réalité ces marchandises crintre d'autn's marrhandisi^s, c'est-à-dire contre celles qui n-sultent du travail qu'on a acheté. Mais cette réponse est insullisante pour ceux qui end)rassent d'une vue plus élemlue i>t plus comftiète le f*hfnomène de la firotluction de nos rirhesM\s. TiTUiel lez-moi île le rrmettn' sous vos yeux par une image* frappante. Le public qui nous ju,:?, \ trouvera, j'espère, de grandes fai-iljtcs ptiur bien saisir la \a- Inr dr vos objections et de nïe> repoiis«*s. h'ur voir agir l'hidublrie. tes capitaux et les terres tlans r«i*u\re de
* frmnfiff. de., de Mallboi, pas. 3d3, edit. aogl.; ?79, rdiUuu ^uiWaumiii.
j.-a. flâT. — iT. 39
450 CORRESPO^IDANCE
la production, je les personnifie; et je découvre que chacuu de ces personnages vend ses services^ que '\ api^eWe services produclif s, àun entre* preneur qui est un commerçant, un manuracturier^oubien un fermier. Cet entrepreneur, ayant acheté les services d'un fonds de terre, en payant un loyer à un propriétaire foncier; les services d*un capital, en payant un intérêt à un capitaliste , et ayant acheté des services indus» triels à des ouvriers, à des commis, à des agents quelconques» en leur payant un salaire, consomme tous ces services productifs, les anéaulit, et de cette consommation sort un produit qui a une valeur.
La valeur du produit, pourvu qu'elle soit égale aux frais de production, cest-à-dire au prix qu'il a fallu avancer pour tous les services productifs, suflit pour payer les profits de tous ceux qui ont concouru, directement ou indirectement, à cette production. Le profit de Tentrepreneur au compte duquel Topération a été faite, en faisant al)stri6 tion de l'intérêt du capital qu'il peut y avoir employé, représente le salaire de son temps et de son talent, c'est-à-dire ses propres senices productifs à lui-même. Si sa capacité a été grande et ses calculs bien faits, son profit est considérable. Si, au lieu de talent, il a mis de l'impéritie dans son affaire, il a pu ne rien gagner, il a pu perdre. Cest Tentrepreneur que tous les risques atteignent; mais c'est lui, par contre, qui profite île toutes les chances favorables.
Tous les produits qui frappent journellement nos yeux, tous ceui que notre imaginalion peut concevoir ont été formes par des opérations qui, toutes, rentrent dans celles que je viens d'indiquer, mais combinées d une infinité de manières diflerentes. Ce que des entrepreneurs font d un côté pour un produit, d'autres le font d'un autre côté pour d'autres produits. Or, ce sont ces divers produits qui, s'êchangeant entre eux, offrent réciproquement un débouché l'un à fautre. Le besoin plus ou moins grand qu'on a d'un de ces produits comparé aux autres, détermine à donner pour Tavoir un prix plus ou atoius grand, c'est-à-dire une quantité plus ou moins grande de tout autre produit. Le numéraire n'est là-dedans qu'un agent passager qui, une fois réchange complété, n'y est plus de rien, et court s'employen d'autres échanges.
C'est avec le fermage, les intérêts, les salaires, qui forment lespnh iits résultant de cette production, que les producteurs achètent lo objets de leur consommation. Les producteurs sont en même iemfi consommateurs; et la nature de leurs besoinSi influant à diflcrentj
degrés sur la demande desdifTérents produits, Tavorise toujours, quand la liberté eiiste, la production la plus nécessaire, parce qu*étant la plus demandée, c'est dès lors celle qui donne à ses entrepreneurs le plus de profits.
J'ai dit que pour mieux voir comment l'industrie, les capitaux et les terres agissent dans les opérations productives, je les personnifiais et les observais dans les services qu'ils rendent. Mais ce n*est point ici une fiction gratuite : ce sont des faits. L'industrie est représentée par les industrieuœ de tous les ordres; les capitaux, par les capitalistes ; et les terres, par leurs propriétaires. Ce sont ces trois ordres de personnes qui vendent Faction productive de leur instrument, et qui stipulent ses intérêts. On peut blâmer mes expressions; mais alors il faut en présenter de meilleures, car on ne peut nier que les choses se passent ainsi que je Tai dit. J*ai peint des faits. On peut critiquer la manière du peintre; mais qu'on ne se flatte pas d'ébranler les faits : ils sont là, et sauront se défendre.
Reprenons maintenant votre accusation. Vous dites. Monsieur, que beaucoup de marchandises doivent être achetées avec du travail ; et moi je vais plus loin que vous-même : je dis qu'elles doivent toutes être achetées ainsi, en étendant cette expression de travail au service que rendent les capitaux et les terres ^ Je dis qu'elles ne peuvent être achetées qu'ainsi ; que c'est toujours par de tels services qu'on donne de l'utilité et de la valeur aux choses ; et qu'ensuite deux partis se présentent à nous : celui de consommer nous-mêmes Futilité et, par conséquent, la valeur que nous avons produite; ou bien de nous en servir pour acheter Tutilité et la valeur produites par d'autres; que dans les deux cas nous achetons des marchandises avec des services productifs, et que nous pouvons en acheter d'autant plus que nous mettons dehors plus de services productifs.
Vous prétendez qu'il n'y a point de produits immatériels ^ : eh. Monsieur, originairement il n'y eit a point d'autres. Un champ lui-même ne fournit à la production que son service, qui est un produit immatériel. Il sert comme un creuset dans lequel vous mettez du minerai, et d'où il sort du métal et des scories. Y a-t-ii quelques parcelles du creuset dans
* Ce qui rend souvent obscurs les auteurs anglais, c'est qu'ils confondent, à l'exemple de Smith, sous le nom de travail (labour), les services rendus par les hommes, par les capitaux et par les terres.
s Pag. 49, édit. aogl. , 31-42, édit GuUlaumln.
452 CORKESPONDANCK
ces produiLs? Non ; le creuset ser( à une nouvelle opération productive. V a-t-il quelques portions du champ dans la moisson qui en est sortie? Je réponds de même, non ; car si un fonds de terre s'usait, il finirait, au bout cl*un certain nombre d années, par être consommé tout entier: un fonds de terre ne rend que ce qu'on y met, mais le rend après uue élaboration que j'appelh^ le service productif du champ. On pourra me chicaner sur le mot; je ne crains pas les chicanes que l'on pourrait me faire sur la chose, parce que la chose est, qu'elle sera, et que partout où Ton étudiera l'économie politique, on connaîtra le fait, quel que soit le nom qu'on juge à propos de lui donner.
Le service que rend un capital dans une entreprise quelconque, commerciale, agricole, ou manufacturière, est, de m^me, un produit immatériel. Celui qui consomme improductivement un capital, détruit le capital lui-même; celui qui le consomme reproductivement, consomme le capital matériel, et, de plus, le service de ce capital, qui est un produit immatériel. Lorsqu'un teinturier met 1000 fr. d'indigo dans sa chaudière, il consomme pour 1000 fr. d'indigo, produit matériel ; et, de plus, il consomme le temps de ce capital, son intérêt. La teinture qu'il en retire lui rend la valeur du capital matériel qu'il a employé, et, de plus, la valeur du service iminatériel de ce même capital.
Le service de l'ouvrier est encore un produit immatériel. L ouvrier sort de sa manufacture, le soir, avec ses dix doigts, comme il y est entré le matin. II n'a rien laissé de matériel dans ses ateliers. Cest donc un service immatériel qu'il a fourni à l'opération productive. Ce service est le produit journalier, annuel, d'un fonds que j'appelle ses facultés industrielles, et qui compose sa richesse : pauvre richesse! surtout en Angleterre ; et j'en sais la raison.
Tout cela forme des produits immatériels, que Ton appellera comme on voudra, et qui n'en seront pas moins de^ produits immatériels qui s'échangeront entre eux, qui s'échangeront contre des produits matériels, et qui, dans tous ces échanges, chercheront leurs prix courants, fondés, comme tous les prix courants du monde, sur la proportion entre l'oiTre et la demande.
Tous ces services de l'industrie, des capitaux et des terres, qui sont des produits indépendants de toute matière, forment les rrvmvi de tons tant que nous sommes... Quoi ! tous nos revenus sont immat •rio's ' ! : — Oui, Monsieur, TOUS: autrement il faudrait que la masse des Mtf^lierf'S qui composent le globe augmentât chaque année; IMt?
AVKC M. MALTIIUS. 465
cncer ses opérations, l-.l uù sont, dîic>s-\ous, ios prolU:» des producurs? Ia' capital tout entier a servi ù les» pajer > ; et c e$t le prix qui 1 a t*l«* |Ki\e, qui a roniiê les revenus de tous les proiiucteurs. Si lo noduil qui t ii est ri*suRê vaut seulenient cent niiile Irancs, voilà le témi} capital retahli, et tous les producteurs >oui |ia\i*s '. Je II ai donc pas peur de rendre \otre objection plus lorle que vous t l'avez faite, en l'exprimant ainsi : " Quoique chacune des niarchaniltocs pui!i6e avoir Cf»ùt«'* pour sa production la ni(^nie 4|uantitr de travail rt de capital, et qu'elles puissent équivaloir l'une a l'autre, ce- (K-ndaiit rlles (leuveiit toutes les deux tHre abondantes au point de ne iHiuvoir acheter plus de travail quVltes n'en ont coûté. lUuis ctr tas Id production |>ourrait-elle ^e continuer/ Indubitablenieut
Non .' Kl |'uun]nr<i, je \uus prie? l*our4|uoi des rermiers et des manu- •cluriars qui ferak:nt ensemble |M)ur soixante Ir. de valeurs en froirai et en êloires, qui, je l'ai démontre, >ei-aieiit en «*tat d'acheter Umi nUere cette quaniitè de inarchandi>es, sulhsunte pour leuis besoins, le pourraient-ils pas renmiinencer après lavuir aclielee et con^oin- Wtt ? Ils auraient les nu^ines terres, les nu^ines capilaux, la même inhistrie qu auparavant ; ils seraient prcciseini lit au iinMne |N)int où ils Aaftenten commen<;anl ; et ils auraient vi*cu, et ils >e .seraient eiilrelelos de leurs reveiius, de la vente de leurs ^iTvice^ prnduclils. Que taut- 1 de plu> |K)ur la conservation d<* la société '.M'.c ^rand pheiHMneiie k la production, analyse, eX|)OM* nius st*s vèritaliles traits, explique
Apn*s la crainte que vous maiiil'e>te/, MouMcur, que les proauits de hsocieti* ne dépassent en ijuantile ce qu'elle peut et veut en consom-
' y ■.,«!•• j- f*'ii' »'* •'jni.u 1" t 'i •■."-.■■ «• » lu, ;!■ ■■ II- '.• ■ • u!ii ;■; :•>•■
li(fi-r;i-- •!• K r.-i|>il>il iji I f-«I • ii,{ i>-\i-< • j . l'h.it lit • iii.il •- i «, i* ii>:i- •- li'< M |ii«iiiipki**^ I i .CSul ili- »• Mi> • - lii- tlin ;.;> !.•<; Ijm n.ii.i.t.i .ii.il.i!. jHiiii.i I. 1*. f «Uit .lit*
V* U'.. ^>^i. ' i;!.! Il .1 il .ili II \.i|i 11 •!■ • •,!. |<l> • • •:• Jliiii ..! l<-|ijlilt.i ji.if îi'9
*^1 rr-' I r<«t>.i-:if«. iiiii •'.. •■lit {.lit i.ii [ li.:l. m: • \ m .11 . n-i.ili<l l.i ■■■■.[•ii- pri lhii-;i- 1 >l
^ byii.- idirui,illt- Il I Ill|iîiHf .iiii iili< |i.ilti( tiu I .i|i.ïal , i|ii.illil il f.iiil l.i |ij\i r, l'r |> iii-- ^^1 a •«( •{.<• tv II iiiUiiir<i iiiiiit il' - >• i\.< • ^ |>iin1u(.:i1& i^ni Un mil iIkIim- ili i.i v.i.i ur.
' i'« l'r«*ij:« ijui f.i.l un I i.tii |>ii Ut lii ilaii" ^•■ll iiilupiix »'<nl !•- r.ii.iiri- lîiî tr.i\.i>l 1 1 ^U.tiiy i|>i'ii a mil «i.iii!> MMi :ilTiiit'. Il iif rniilniut' Li nu iiir iiili«{i7i>« iiu.ii(-.-i li'ii^- **■»!■•.} .. o -j,.,iri vr\ l- 1, iiu'il uni |Kiiirr.iil \m^ i>|«rir un liiii.nnr iLim- uih .lUiri *'f»-j: ^. I. ,%\ liii .{•> l'rtHlui itura iicacsiircs, cl m's |>ruUl£ fuiii.i'iih .. • f- -.- l■M■•^- ^frt i.i .j [ r<>ûni l --ii.
* H. :<li, riail.IjUliUUllUB. ,\otfi (K I AUlfHl.t
j.-a. ur. — nr. 30
II en est de même du service productif rendu par le capital. Le capitaliste qui le prête vend le service, le travail de son instrument; le prix journalier ou annuel qu'un entrepreneur lui en paie se nomme iniérêl. Les deux termes de réchange sont, d'une part, le service da capital, et d'autre part l'intérêt. L'entrepreneur, en même temps^ qu'il consomme reproductivement le c-apital, consomme reproductivement aussi le service du capital. De son côté le prêteur, qui a vendu le service du capital, en consomme improductivement Tintérét, qui est une valeur matérielle donnée en échange du service immatérierda capital. Faut-il s'étonner qu'il y ait double consommation, celle de Tentrepreneur pour faire ses produits, et celle du capitaliste pour satisfaire ses besoins, puisqu'il y a les deux termes d'un échange, deux valeurs sorties de deux fonds différents, troquées et consommables l'une et Fautref
Vous dites, Monsieur, que la distinction du travail productif et do travail improductif est la pierre angulaire de l'ouvrage à" Adam Smith; que c'est le renverser de fond en comble que de reconnaître, ainsi que je le fais, comme productifs, des travaux qui ne sont fîxés dans aucun objet matériel ^ Non, Monsieur, ce n'est point là la pierre angulaire de l'ouvrage de Smith, puisque, cette pierre ébranlée, l'édiGce est imparfait sans être moins solide; ce qui soutiendra éternellement cet excellent livre, c'est qu'on y proclame à toutes les pages que la valeur échangeable des choses est le fondement de toute richesse. C'est depuis lors que Téconomie politique est devenue une science positive ; car le prix courant de chaque chose est une quantité déterminée dont on
cela, comment M. Malthus a pu imprimer que « Ton ne peut expliquer les progrès que ITo- • rope a faits depuis les temps féodaux, si l'on considère les serrices personnels comme ■j> aussi productifs que le travail des marchands et des manufacturiers*. » U en est de cet services, comme du travail du jardinier qui a cultivé des salades ou des fraises. La richesfe de l'Europe ne vient certainement pas des fraises qui ont été produites, parce qu'elles ont dû, ainsi qu'on eervice personnel, être toutes consommées improductivement à mesarr qu'elles mûrissaient, quoique moins promptement que des services personnels.
Je nomme ici des fraises comme un produit fort peu durable; mais ce n'est pas parce qu'un produit est durable, qu'il facilite davantage les accumulations. C'est parce qnlleit consommé de manière à reproduire sa valeur dans un autre objet. Car, durable ou bob, tout produit est voué à la consommation, et ne sert à une fln quelconque que par m coosommation ( cette fin est, soit de satisfaire un besoin, soit de reproduire une nouvelle nleur). Lorsqu'on se mêle d'écrire sur l'économie politique], il faut préalablement birr sortir, de sa tête qu'un produit durable s'accumule mieux qu'un produit fugitif.
(Note de Tiuleiir.)
* Principes d'Économie politique, page 37, édit. ansl.;41, édit. Guillaumin.
• P. 35, ^dit. angf. • 40. 'tdit. GiiHlaumm.
AVEC M. MAI.THDS. i55
peut analysor les vloinciit^, assiKiier les causes, étudier les rapports^ el prévoir les vicissitudes. Kii «M'urtaiit de la d«'*liiiitiou des richesses ce caractère esseiitiel, |H.Tiiiettez-nu)i de vous le dire. Monsieur, on rvplonge la science dans le va^ne. on la Tait nruler.
Ijoin d'ébranler les crlèl)n*s /^r/r/rr/p#»s sur la richrsse des nations ^ je Ita ap|Miie dans ce qu'elles ont d'essentiel ; mais en mânie temps, je m>is qu'Adam Smith a meiMinnu des valeurs êcl]an;:eablcs três-réclles, eo niêcimnaissant ivlles (|ui si>iil attachées à des services productifs qui ne laisMMit aucune traei* parce <|u*on les consomme en totalité ; je crois qu'il a méconnu h*s services très-réels également, qui mt^mc laissent d«-s traces dans des (inNlints matériels: tels s«mt les services de?i capitaux, consommés inilependammenl de la consommation du capital lui-m«^me; jt* crois «|u'il s'est jeté dans des obscurités inlinics, faute d'avoir distingué, pendant la production, la ccmsommatirm des *er\ic«»5 in^iustriel^d'un entrepreneur, «les services de son capital; distinction tellement n*elle, cependant, qu'il n'est pres(|ue pas de société de commerce qui ne contienne des clauses tpril faut y rap|Kirtcr.
Jr révère \tiain SmUh : il est mon maître. Lorsque je lis les premiers pa^k dans l'economii* |Hilitique, et lorscpie. chancelant encore, poussé d'un Cl^tl* |iar les docteurs de la balance du commern*, et de Tautro |)ar le*« titioteurs du produit net, je bmnchais à chaque pas, il me montra la biHiT^e mnle. Appu\é sur sa liithrssr ih$ nations, k\\\\ nous découvre en mi^me temps la richesse* île son iiénjt*, j'appris à marcher simiI. Maintenant ji* n<> suis plus d'aurnm» tVnle, et je ne parla;;erai pas le ridicule ilt> révérends pères jesuit«*s qui traduisirent, avec des connnentaires, li> fti*mt*nt<» de .\rr/7fj;j. Ils sentaient que les lois de la physique ne cadraient pan très-bien avec cellts de Loyola: aussi eurent-ils soin de prévenir le public, dans un avertissement, que, qiioiqu en apparence ils euvM-nt démontré le nirtuvemi'iit de la tern» pour compléter ledéveloffM-ment lie la physiquu céleste, ils prévenaient quMIs n'en demcurai«>fit pa*» moins siHimis aux dirrets du pape qui n'admettait pas ce nifuivi'niiMil. Ji* ne suis soumis qu'aux dirrets de réternellc raison, et n«- crains |ias de le diri' : Vin m Smith n'a pas embrassé l'ensemble du ph«*nomèni* 'le la |)roductiiMi et de la consommation di>s richesses; mat« il a tant f.iil, que nous devons être pénètres pour lui de reconnais- «Miii-i'.f.raer .1 lui, \,\ pins \aL:nr, la plus obs«Mire t|t*s >cienci*s. devieii- •Ira birnliit la piii^ preriM*. *\ « i lie de ImuI-s i|in j.ii^^i-r i le hhmiis de 'jtf* in**xpliqui*s.
Représentons-nous donc les producteurs ( et par ce nom je désigne aussi bien les possesseurs des capitaux et des fonds de terre» que lespo»> sesseurs de facultés industrielles), représentons-nous-les s'avançant audevant les uns des autres avec leurs services productifs, ou Vutilitéqfi en est résultée ( qualité immatérielle). Cette utilité, c'est leur produiL Tantôt il est Gxé dans un objet matériel, qui se transmet avec le produit immatériel, mais qui, en lui-même, n*est d'aucune importance, Q*est rien en économie politiqufls; car de la matière dépourvue de la valeur n'est pas de la richesse. Tantôt il se transmet, se vend par l'un, et s'achète par l'autre, sans être fixé dans aucune matière : c'est le conseil du médecin, celui de l'avocat, le service du militaire, du fonctionnaire public. Tous échangent l'utilité qu'ils produisent contre celle qui est produite par d'autres ; et, dans tous ceux de ces échanges qui sont livrés à une libre concurrence, selon que l'utilité offerte par Paul est plus ou moins demandée que l'utilité offerte par Jacques^ elle se vend plus ou moins cher, c'est-à-dire qu'elle obtient en échange plus ou moins de l'utilité produite par ce dernier. C'est en ce sens qu'il faut entendre l'influence de la quantité demandée et de la quantité offerte^.
Ceci, Monsieur, n'est point une doctrine faite après coup pour la circonstance ; elle est consignée en différents endroits de mon Traité d'Économie politique^\ et au moyen de mon Epitome^ sa concordance avec tous les autres principes de la science et avec tous les faits qui lui servent de base est solidement établie. Elle est déjà professée dans plusieurs parties de l'Europe; mais je désire ardemment qu'elle entraîne votre conviction et vous paraisse mériter de s'introduire dans la chaire que vous remplissez avec tant d'éclat.
Après ces éclaircissements nécessaires, vous ne m'accuserez pas de vaines subtilités si je m'appuie sur des lois que j'ai montré être fondées sur la nature des choses et sur les faits qui en découlent.
Les marchandises, dites-vous, ne s'échangent pas seulement contre des marchandises : elles s'échangent aussi contre du travail. Si ce travail est un produit que les uns vendent, que les autres achètent, et que ces derniers consomment, il m'en coûtera peu de l'appeler une marchandise, et il ne vous en coûtera pas beaucoup plus d'assimiler les
' Ce que les Anglais appellent Wani and Supply,
• Quatrième édition, liv. I, ch. xv; liv. Il, chap. i, ii. m il v. Voyex aussi VEpitome pUeé à la lin du mcoie ouvrage, surtout an^ mots Services productifs, frais de production^ revenus, utilité, vait'ur.
AVEC M. MALTHllS. 457
autm marchandises a celle-Ii ; car elles sont des produits aussi. Les confondant alors les unes et les autres sous le nom générique de proéutts , TOUS pourrez convenir peut-être qu'on n*achëte des produits qu*avec des produits.