M. MALTHUS A J.-B. SAY
Monsieur ,
Votre obligeante et intéressante lettre, de même que le présent qui l'accompagnait S par la faute des libraires, ne me sont parvenus qu'à la
. elail l'artick' Kronomu' politique publi** en IKï« dans V Encyclopédie progres^irt.
AVF.r M. MAI.TlirS. M7
fin de mai. Jo parlais (II* rhrz mol, ri ili*Mtiis n* rnonicnl, ;i\:mi souvent changr de place et avHiii i*u bi*j«iirnti|i (riitVaircs, il m'a i*tè Impossihlo d'fcrire.
Je suis bien .«satisfait ilo voir (|ii(* vous approuvii»?. en gramlo partie m«)n d«*miiT ouvraj^e, et qii<* vous piMisie?. tpie j'iii riMissi à aplanir plu»itMirs lies iliflinilli*s ipii appiirlicnnent aux ilêfiiiitinns eu iH^onomie l<olitiqne.
Je serais bien fArliè d'avoir mal n»pn'SiMit«' quelqu'une de vos idées, et %ousme rendi*/.(*rrtainen)tMit l:i JuMire île eniire que iv n'a pns ête a dess(*iu. Je rnnviens. qtioiqiu* peut-i^ln» je ne rjiii* |ias exprime as- »? eiairenii'Ut dan^ mon livre, que vitus n':ittrihuf7 p;is ttt* la valeur .« toutes sortes irutilitès qui ut* siuit pas le rèsuilal d'un travail; que vous Taites une di>tuietiou non moins jusli' qu'importuiitt* entre les rirhi^^es soriales el les rielii*s<rs naturelles; et que vous eon>i(lére7. It^ pnMnières eomme ayant uiu» vali»ur d èelian^e que 1rs autres n'ont pas; mais je soimiels â voln» eandeurde derii|«T si ee qui» j'ai ilil, dans la«ltTniêri» parliedela phrast* eit«'*e dans voire liMIn». lie iloit pas ^tre cofi.Mdèr«> eomme une rNpIicalion di' re qui se trouvi' dans la première parlh*. et si la dernière partie n'est pas eompleli^ment jusliliee par la dorlnne nintenue dans ee passa::e iji* vr>tn* ilerniere éililinu '. que je vkMis de me proeurer;< La ehosi* la plus nnitile et mOme la plus
• itirommotle, eomme un manteau de rmir. a ee qu'on appelle iei son
• utilité, si l'usage dont elle est, quel qu'il soit, sunil pour qu'on y
• attache un prix, Te prix est fn mesure tlpTuiihtr ifurUf a nu jntjem^nt
• des hommes, de la saitisfaetion qu'ils retirent île sa eonsommallon. • J'avone que res|HN»e iVufilitt* earaetêrisèe par le t«'rme inuttfp est ort distincte de ruiililé à laquelle vous faites allusion, lorsipie \ous dites que le prix d'une chose «/ hi mesure tir riifthtr qurfirn.
Ile même, lorsque vous citez leeasdans lequel l'iililitê il'uii obiet nr ctmf fiOM ce qn^ife anUe^ le sens dans lequel le mol îiUiitv doit i^ln* pris e9t tout à fait difTêrenl d<' . ; lui qu'on lui donne communément. Dans le nouveau seps c; - vous lui donnez, vous seriez force d'avouer que la quantité de nourriIurt\ qui vaut, suivant le cours du jour, 1000 livres ateriinK, n'est pah plus utile qu'un diamant du nn^me prix, el partout, exeeplè dans le cas d'un ilmi .:ratuit de la natun\ la sipniticalion ile«i mot^ uhht^ el n./.'M. s«* trouverait iiientique.
tir. Cl' lanpap* me semble nim-seiili'inenl ecuitiaiie à l'usai:!' <•*»?«mun. mais tout à fait incommode. Si I on emplo\ail ainsi tes termes unir et M/i/r/^. comment |iourrait-on exprimer ee que nous avons sou\ eut orrasion d'exprimer, ji* \eu\ ihre la tlitl'erenee i*>senltelle qui exisii»
* &*édil. du rrailf. Uoii vol. in -A. I8?ti
eutre ce qui peut véritablement rendre un service à tous les hommes, et ce qui a simplement un prix élevé et ne peut satisfaire que les caprices d'un petit nombre d'hommes? Je conviens que tout ce qui peut passer pour une richesse, tout ce qui a du prix, a une sorte d'utilité, et qu'oD peut en tirer parti; et je n'aurais aucune objection contre cette proposition, que la production n*est qu'une production d utilité, si elle ne conduisait pas à cette conséquence, que le prix et là valeur sont la mesure de l'utilité. Mais comme vous en tirez cette conséquence, et comme l'application du mointiiité, dans ce sens, n'est pas n^essaire i l'explication de la production, je crains d'être obligé de soutenir l'opinion que ce mot doit conserver son acception ordinaire.
Je suis très-heureux de voir que vous jugiez que quelque limitation doit être admise dans votre doctrine des débouchés. Pour être assurés de nos progrès en économie politique, j'ai toujours été d'opinion qu'il Tallait fréquemment recourir à l'expérience, et vérifier si nos théories s'accommodent avec les faits qui nous entourent. Voilà pourquoi je ne pouvais admettre votre doctrine telle qu'elle était d'abord présentée. Il faut convenir que la question change entièrement quand vous dites que ce qui est produit par la terre, le travail et le capital, n'est pas un produit quand la vente qu'on en peut faire ne paie pas les services employés dans cette production suivant leur prix courant. 11 est évident qu'il ne saurait y avoir une superfétation de produits de cette espèce; car, ainsi que vous Tobservez judicieusement, la proposition ainsi conçue implique qu'il y a une demande effective pour le produit. Mais il est contraire à Tusage (et même à votre propre définition du mot produit : Inutilité créée constitue ie produit) de dire que lorsque, par suite d'une superfétation, les produits tombent au-dessous de leur;: frais de production, ils ne méritent plus le nom de produits. Vous devez convenir qu'à 1 égard de ceux qui avaient coutume de les acheter, ils satisfont les mi^mes besoins qu'auparavant, et que les portions qui forment Texcédant peuvent servir à d'autres personnes, et conservent une valeur quelconque, tout insuffisante qu'elle est pour rembourser les frais de production. Ëtant des résultats de l'industrie humaine, ayant de l'utilité et de la valeur, je ne vois pas comment nous pourrions leur refuser le nom de produits; or, ces produits, vous convenez vousmême que l'on ne peut en trop produire.
(i'est toujours un plaisir pour moi quand je vois que nous sommes d'accord, et je suis de votre opinion, en pensant que le profit du capital doit décidément être distingué du capital qui le fournit. Adam Smith fait cette distinction, quand il dit que le prix se compose des salaires du travail et de la rente du fonds de terre. 11 observe de plus que
AYKr M. MALTIIUS. 50»
te capital qui sert à la pro<liirtioii (*t iiidemiitst* son employeur par un profit à tant pour cent du capital avanci', est lui-môinc com|)08é des Oléines trois éléments, et, par cons<'M|ucnt, que It* tout se compose de trois éléments.
Vous me demandez |H)urquoi, lorsipie j*admets le profit du capital comme un desélémentade la valeur je refuse à la rente (au fermage) ce que j'accorde au profit. Je réponds (jue, dans le travail de la production, je suis bien loin de déprimer le service productif de la terre, ou de convenir que les hommes ne mettent pas un prix et souvent un trëahaut prix à ce mi>me stTvice; prix qui est payé au propriétaire sous la forme d'un fermage. Néanmoins, je pense <|ue le fermage n'a pas , sur les prix d'une grande quantité de produits, la même infiuence que les salaires K les prolits.
Adam Smith lui-même dit que le fermage entre dans le prix des marchandises d'une autre manière que les salaires et les prolits; c'està-dire non comme une cause, mais comme un elfet. Il est en elTet certam que tandis qu'il y a dans un district en particulier ce qu'il nomme un taux naturel et ordinaire de salaires et dt^ profits, il n'y a rien de pareil à un taux naturel et ordinaire des fermages, puisqu'il y a dans le même dl^trict dos terres de tliverses (jualités ; qu'il y en a qui se louent S, 3, i livres sterling Tacn*, et d'autres <(iii ne si* louent que 3, 4, Sahillings; et pourtant un hoisseau de hie pmvenant d'un terraui à 5 shillings l'acre se vendra aussi rher qu'un l)ois.seau de hlé égal en qualité, qui sera venu sur un terrain île 3 livres sterling l'acre. Kn ciinst*quence, hien qu'il M)it vrai que, en cherchant les éléments du pnx de la plupart des rhoses, on le tiouvi* roinposé en grande partie de (ennage m di\erses pru])ortions, neaniuoins, il n'est aucun pa\s à (itriiii* tii'i le pn\ iruii hoisseau de hl<* exeètle notahlement li*s trais de main-d œuvre et di* prolits des capitaux iiidispeiisahli\s pour le produire dans les circonstances les plus det'avorahles. Le fermage irintlue donc pas >ur le prix du hie au iniMne de;:ré (jue la main-ilnuivre et le capital.
M. Kicardoa tire df Irnp lar^fsiiidiictioiisdeia doctrine drs dtffrrrntet qualités du sot, v\ i>l lonihe par la ilaiis quelques erreurs; mais la dfA'triiie était origtiiaireinent la nnenne, comme il en convient luimême »;i't toutes li's lois i|u l'Ile srra hien »*xposei; i»l hien eomprisi\ je »iii> convaincu (pion la iiiiu\cra tout à la lois iin|Mirtante et vraie; ii-dl-a-dire qu'iMi tiMu\i*ra qu'elle rend parfaitement raison dequclque» phénomènes oliMTx es. iifilainment de la difiereiice qui se trmi\e ciitrv le monopole de*^ prnpiiri.iiri'> et un intiimptilr ordinaire; entre le
111 S, «lont la »ub«i;iiii:i- m* iiiiii\t n |iiih1uiIi' ilan« uioiifinia^t- |ilu.« luiisiilcial'U «ur i}urli été prioa^ do l'ecoiiuaiic puliUque. Malthui. '
monopole de la machine appelée terre et des machines de oonadvctioo humaine.
A l'égard de ces objets immatériels auxquels vous paraissez croire que je refuse trop obstinément le nom de produits ou de richesses, fti bien examiné la matière, sans aucun préjugé contre votre dootrioe. Je trouve bien quelques objections à opposer à U doctrine fflatérieUe d'Adam Smith ; mais je suis convaincu qu*il y a des objections enoore plus fortes à opposer à la doctrine immatérielle. Je dois donc, (Kwr obéir à mes propres règles, adhérer à la première.
Ce n'est pas ici une question de fait, comme le mouvement de la terre auquel la réponse de Galilée s'applique si bien ; mais c'est une question de définition et de classification. Si le sens et le langage ordinaire! sont de quelque poids, il faut convenir que lorsqu*il est question de richesses, et que nous comparons celles de différentes nations, notre attention est presque exclusivement fixée sur des objets matériels. Vous dites vous-même : " Une nation où il se trouverait une foule de n musiciens, de prêtres, d'employés, pourrait être une nation fort bien ' divertie, bien endoctrinée et admirablement bien administrée; mais * voilà tout. « Et si, en même temps elle était mal nourrie, mal vêtue et mal logée, je suis bien sûr que vous la trouveriez pauvre, quels que fussent les talents pour la musique, la prédication et TadministratioD, qu*on y rencontrerait. Il n y a pas longtemps que la pauvreté des savants, des auteurs, et notamment des poètes, était passée en proverbe. Cela ne montre-t-il pas que nous évaluons les biens de ces classes-li non par leurs talents, mais parles produits matériels dont leurs talents leur donnent le pouvoir de disposer? i:t s'ils ne peuvent disposer que de peu de produits matériels, nous les regardons comme pauvres. La nation à laquelle ils appartiennent est aussi regardée comme pauvre, si, par suite d'un goût exagéré pour leurs productions immatérielles, elle est obligée de se passer de produits matériels, et ne peut acheter que peu de marchandises au dehors.
En restreignant la signification des richesses aux objets matériels, je pense donc que nous employons ce mot dans son sens naturel et ordinaire; et lorsqu'il s'agit de l'estimation quelconque des richesses de diflérents pays et des causes de leur accroissement, je trouve un prodigieux avantage à n'appeler richesses que ce qui est susceptible d'augmentation et de diminution. Mais du moment que la ligne de démarcation entre les objets matériels et immatériels est ôtée, l'explication des causes qui déterminent la richesse des nations, et tout moyen de l'évaluer, deviennent extrêmement difficiles, sinon impossibles. .
Nul des deux écrivains qui ont adopté la doctrine des produits im-
AVF< M M\LTHIS. 5tl
Bttmels ne m sont aiTonlr» sur la manirn? «le les e^-aluer et do IfS mesurer. Oijelques-iiii> ti«'s MT>ices | iDiliirtirs que le marquis (anner regarde romme pn>tiuiMirs sont re|;»rdi*N p«ir vous comme rmpmdnolifs, parce qu'ils sont inutiles. Mais (*i>mmenl peut-on estimer des services pt*rsoMnels, si ce irest par li* salaire qu'on en retire ' et où peut ^tre la li^ne de démarcation entre ce i]ui est utile et ce qui ne l'est pas' Il st'rait mOme absurde de considérer une multq»lication de fervici^s inutiles, quoiqu'ils russ<*nt bien payes, comme une au{;meulation de ncliesses proportionnée à ces nu^mes salaires
LolijiTtion opiHisêe â la iloctrine immatérielle t]ui vient de la dilliculh' de mesurer l'utilité des services, est plus forte encore si on l'oppose à M. Storch et à l'auteur «le l'article qui a été mis sur la cinquième édition de votre ouvrajie, dans la iirrue mcuchpi^tliqHe.
M. Sîorrh dit nettement : \.v revenu d'une nation ne s apprécie
• pas, comme le revenu d'un individu. d'apnS^ sa valeur, mais d'après
• son utilité, ou dapn*s l«*s besoins qu'il |>eut satistaire. >• 1^ revue appuie beaucoup sur l'utilité et la ricbesse des qualili*s morales qui {leufent p'suller «l«\s service.- personnels cl de ceux dti (:«uivernement. IUi»comme:it luire une evalualion quelconque de cette espèce d'utilité rt de richesse ?
Si les besoins d'un«» >ocirlê avaient pour objet princifialement les qualités morales et iidellectuelles, et tort peu hs produits matériels, jamais elle ne passerait pour rich«*. Sans nu'ttre en doute les avantages que procurent un 1m}ii ^oiivei iiemenl et des ipialites morales, intime pour la production d'une rielit*sse mati*i ii*lli\ on est oblip* d'avouer qu'une nation peut être npinleet biiMi puivernee et ee|»i'ndaiit painre. Lne tHMiiie instruction, une bonne morale el un bon u<Hivernenient Tâl'jit initMiMpie la ri(*lit»e, niais ne sont p:is île la rie[ie.*>se. suivant la cumnniiie atce[iti<in de ce iiimI. Il c«tinine les pM»j:rès ili* ta rirliesse .' ddiis la coiniinine aeeeptinM de ce nittl supposent une l'valiialion e! line in«-sure, «'l que tandis qu'elli' si-rail sous une form»» innnaterH-lli\ elb* e<-liappr i\ l«Mite appreeialion. je iit» p<ui\qu*iMre tl'avis que nous a\ons plus à perdre «pi a ;:a^iii r. par ont* deliiulion il«' la richose différente de celle ipii a «•(•* saïutituinee t(»iit a la fois par l'usage «q par le principal tondalenr «le la science de leciMioinie |Militii|ut\
Viius m'accordere/ \nlonlieis, pour la li,mclii>i'i|e ini-sii|i.ser\atiiins. le nn^ine pardon ipie \nus réclame/ a\ec laiit de justice pour les Vl^tres. Je me persuaile tpn* niuis rlierelioiis l'un el l'autri' la viM'id* avec anxiété, et (|ue nul de muis «{eux no peut s'oIVcumt «l'une discussion libre et de lM)nne f<M «le nos «tpiiuons réeipinqiH's: c'est de la (pie la vente doit le plus vratM^mblableinent sortir.
KTiucttcz-mui do coïK'luie celle longue lettre, par laquelle j«* crains
6iS CORRESPONDANCE
de vous avoir ennuyé, en vous assurant de mon respect bien sincère et de mon estime.