UM JEUNE FILLE
D^an gein plus arrondi les globes achevés
D'un soufiSe égal et pur abaissés , élevés;
Et ses cheyeux flottans dont les tresses moins blondts
Jusque sur le gazon glissaient en larges ondes ,
Hais dont For brunissant de plus de feux/rappé
Ressemblait à Tépi que la faux a coupé :
Tout en elle annonçait ces saisons de tempête ,
Ce solstice éclatant où la beauté s'arrête.
Un Toile blanc, tissu du poil de ses brebis ,
Pressait ses chastes flancs, et glissant à longs plis,
Dessinait les contours de sa taille superbe ,
Et venait sur ses pieds se confondre avec l'herbe.
Aucun Tain ornement , aucun luxe emprunté
ITaltéraient la candeur de sa pure beauté ;
Dédaignant d'un faux art les trompeuses merreilles ,
L'opale ou le corail n'ornaient pas ses oreilles ,
Le rubis sur son front ne dardait pas ses feux ,
L'or autour de son cou n'enlaçait point ses nœuds ,
Et ces lourds bracelets , qu'un vain luxe idolâtre ,
De ses bras arrondis ne foulaient pas l'albâtre;
Mais sur sa blanche épaule un ramier favori
Était venu chercher un amoureux abri ,
Il ventilait son cou d'un frémissement d'aile ;
Et , broutant le gazon qui croissait autour d'elle ,
Deux agneaux , par sa voix sous ses yeux retenus ,
Folâtraient sur sa trace, et léchaient ses pieds nus :
Tels les plus doux objets qu'anima la nature
Suivaient Eve en Éden , et formaient sa parure.
Oui , parmi ces mortels dont les races pressées , Par la race nouvelle aussitôt remplacées , Traversent tour à tour ce séjour des vivans , Gomme ces tourbillons balayés par les vents j Toujours, partout^ depuis la naissance des hommes Jusqu'à répaisse nuit de Tépoque où nous sommes , Sur tous les horizons de ce vaste univers , Mes yeux ont vu régner deux sentimens -divers. Les uns en avançant dans cette obscure route Que le destin muet étend devant leur doute , Promenant autour d'eux un sinistre regard , Out dit : Qui sommes-nous?... les enfans du hasard ,
Des fruits nés d^un printemps et tombant à Fautomne , Que prodigue la ^ie et que la mort moissonne; Qui prenons pour Tesprit un instinct passager , Un accord de nos sens qu'un choc peut déranger , Et qui , pours^éleyer à cet honneur suprême , Emprunte tout du corps , tout , jusqu'à son nom même ! De nos propres désirs nous n'avons pas le choix , Nos sens font nos besoins , nos besoins font nos lois ; Et , poussés par les lois où leur force nous guide , Le crime et la vertu ne sont rien qu'un mot vide , Par l'espoir ou la peur une fois inventé , Et que l'écho des temps d'âge en âge a porté ; Sur son Dieu l'homme en vain interroge le monde , A sa voix suppliante il n'est rien qui réponde : Prières sans vertu, vain soupir, vain effort ! Et qu'importe s'il est? Ne vois-tu pas qu'il dort ,
Et que trop loin de toi pour qu'il puisse t'entendre ,
Son être à nos regards ne s'est point révélé ?
En vain des bruits lointains disent qu'il a parlé ,
Que du sommet des cieux ce f oi de la nature ,
D'un insecte rampant revêtant la figure.
Est descendu vers nous poi|r nous guider à lui :
S'il apparut jamais , pourquoi pas aujourd'hui ?
Sur ce globe lointain s'il eût daigné descendre ,
Par la voix du tonnerre il se fût fait entendre ,
L'éyidence eût frappé le doute confondu j
Si Dieu nous eût parlé , tou^ homme eût entendu.
Sous son doute écrasé l'esprit humain retombe ;
Sur notre sort futur interrogeons la ton^be ,
Un silence éternel nous répond : Ces débris ,
R^FLEXIOir. 86
Ce corps rongé des vers , ces ossemens flétris ,
Ces élémens éparç d^one vile matière,
Qae le temp^ décompose et réduit en poussière ,
Proclament-ils la vie et Timmortalité ?
Tout me dit que la terre un moment m'a prêté
De ce feu qui Tanime une faible étincelle ,
Que ma tombe lui rend ce que j^empruntai d'elle ,
Que ce souffle de vie, exhalé sans retour,
Dans des êtres sans fin circule tour à tour;
Que, sans pouvoir jamais se joindre et se connaître,
De ce moi qui n'est plus d'autres moi vont renaître ,
Qui , subissant ainsi l'unique loi du sort.
Passeront à jamais dii néant à la mort.
Profitons donc du jour , vivons donc si c'est vivre ,
Sans nous inquiéter de la nuit qui ^a suivre.
La nature ^ nos yeux voilant la vérité.
Dans nos sentiers du moiqs plaça la volupté ;
Sous mille aspects divers sa main nous la présente ,
Cueillons-la : tout notre être est (|ans l'heure présente.
Rien n'est meîl , rien n'est bien ; tout est peine ou plaisir,
Et la seule sagesse est de savoir choisir;
Sans remords, sans terreurs , buvons jusqu'^ la lie
Ce nectar mélangé que nous verse la vie ,
Et le soir , dans les bras de la sœur du sommeil ,
Endormons-nous enfin sans songe et sans réveil!
Les autres empruntant l'aile de l'espérance ,
D'un monde harmonieux contemplant l'ordonnance ,
Ces astres suspendus dans le vide des airs ,
Croisant, sans se heurter, leurs orbites divers,
Et , comme aux sons marqués d'une sainte harmonie ,
Dans tous leurs mouTemens réTélaut leur génie ;
Ces élémens , riraux dans leur contraire essor ,
Enfantant par leur lutte un raerTeiUeux accord ;
Les jours et les saisons revenant à leur heure
Éclairer , féconder notre errante demeure ,
Ordre , beauté , puissance , en tout temps , en tout lieu ,
Ont dit : Voici la Toix qui nous révèle un Dieu ;
Son nom, partout écrit pour le regard des sages ,
En vivant caractère éclate en ses ouvrages ;
Avec les yeux du corps on le lit dans les cieux ,
Avec les yeux do Famé on le voit encore mieux ;
Ses divins attributs, réfléchis dans notre ame,
Sont un sublime instinct dont Técho le proclame.
Cest lui qui dans nos cœurs parle et dicte ses lois ;
La juste conscience est sa seconde voix , '
Et le remords rongeur , dont Foffense est vengée ,
Est le cri qui trahit sa justice outragée ;
n parla dans Éden au père des mortels ;
Chaque siècle en passant lui dressa des autels ,
Où rhomme , le cherchant sous <ies formes sans nombre ,
Dans sa pieuse erreur Tadora dans son ombre.
La sagesse en son nom dicta ses saintes lois ,
Le prophète entendit et répéta sa voix ,
Le passé fut partout sillonné de miracles ,
L'avenir tout entier peuplé de ses oracles ;
Un vague et noble instinct en tout lieu l'attendit.
Que dis-je ? Au temps marqué son Verbe descendit ,
Et de l'orgueil humain confondant l'espérance ,
Vivant dans le travail, mourant dans la souffrance,
A l'univers déçu par son humilité
Enseigna la vertu plus que la vérité j
REFLEXION. 8f
Sa loi brille toujours sur Tocéan des^âgès.
Cependant ce fanal entouré de nuages ,
Ou d^un jour mêlé d^ombre éclairant Thorizon ,
N^empécha pas Terreur d'obscurcir la raison.
Il est Trai : mais si Dieu de torrens de Ittmiére
Eût de sa créature ébloui la paupière ,
A ses yeux sans bandeau s'il s'était réyélé ,
Atoc l'accent d'un Dieu s'il nous avait parlé ,
Détruisant de nos ccBurs l'admitable équilibre ,
L'homme cessant d'être homme eût cessé d'être libre ,
Notre ame avec nos sens n'aurait pas combattu -,
Et sans la liberté que serait la Tertn ?
Exilés d'un moment sur la terre étrangère ,
Pour combattre et mourir nous passons sur la terre.
Passons donc ^ yiyons donc comme ne Tirant pas ,
Dans la fange du jour n'enfonçons point nos pas ;
Que nos biens passagers , ^e nos courtes délices ,
Au Dieu qui nous les fit rendus en sacrifices ,
D'un parfum de vertus embaument son autel.
Homme , le temps ^est rien pour un être immortel !
Malheur à qui l'épargne , insensé qui le pleure ;
Le temps est ton nftvire et non pas ta demeure.
Vers le terme sans fin bâtuns-nous de courir ,
Foulons aux pieds ce monde, et vivons pour mourir \
La science , l'amour , la volupté , la vie ,
Ces ombres des vrais biens'que ton cœur sacrifie ,
Comme un germe divin derrière toi jeté ,
Refleuriront plus beaux , mais dans l'éternité !
Ainsi de siècle en siècle , ainsi parlent nos frères ,
La nature comme eux nous parle en sens contraires ;
L'espérance dit : Oui \ la nature dit : Non.
88 RÉFLEXIOIf.
Nous entendons deux Toix , mais laquelle a raison ?
Je ne prononce pas sur ce sacré mystère ;
Quelle bouche dirait ce que Dieu Toulut taire ?
L'esprit humain fendant la mer d'obscurité ,
Trompé par chaque écueil, crie en Tain : Vérité!
Sur ces bords ignorés plane une nuit diyine ;
Ce monde est une énigme : heureux qui la derine !...
L'énigme a-t-elle un mot? Pour moi, dussent mes yeot
N'en découvrir jamais le sens mystérieux,
Bussent après mes jours , la tombe et son silence ,
De ce rêye divin confondre l'espérance,
Et m'enlevant le prix pour qui j'ai combattu,
ITapprendre que j'étais dupe de la vertu ,
Pour ce Dieu que mon cœur se crée et qu'il adore,
Dans ma sublime erreur j'immolerais encore
Et ce monde , et du teipps la courte volupté
À ce rêve doré de l'immortalité I