‹ Œuvres diversesChapitre 21 sur 32 · UM JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

UM JEUNE FILLE

D^an gein plus arrondi les globes achevés

D'un soufiSe égal et pur abaissés , élevés;

Et ses cheyeux flottans dont les tresses moins blondts

Jusque sur le gazon glissaient en larges ondes ,

Hais dont For brunissant de plus de feux/rappé

Ressemblait à Tépi que la faux a coupé :

Tout en elle annonçait ces saisons de tempête ,

Ce solstice éclatant où la beauté s'arrête.

Un Toile blanc, tissu du poil de ses brebis ,

Pressait ses chastes flancs, et glissant à longs plis,

Dessinait les contours de sa taille superbe ,

Et venait sur ses pieds se confondre avec l'herbe.

Aucun Tain ornement , aucun luxe emprunté

ITaltéraient la candeur de sa pure beauté ;

Dédaignant d'un faux art les trompeuses merreilles ,

L'opale ou le corail n'ornaient pas ses oreilles ,

Le rubis sur son front ne dardait pas ses feux ,

L'or autour de son cou n'enlaçait point ses nœuds ,

Et ces lourds bracelets , qu'un vain luxe idolâtre ,

De ses bras arrondis ne foulaient pas l'albâtre;

Mais sur sa blanche épaule un ramier favori

Était venu chercher un amoureux abri ,

Il ventilait son cou d'un frémissement d'aile ;

Et , broutant le gazon qui croissait autour d'elle ,

Deux agneaux , par sa voix sous ses yeux retenus ,

Folâtraient sur sa trace, et léchaient ses pieds nus :

Tels les plus doux objets qu'anima la nature

Suivaient Eve en Éden , et formaient sa parure.

Oui , parmi ces mortels dont les races pressées , Par la race nouvelle aussitôt remplacées , Traversent tour à tour ce séjour des vivans , Gomme ces tourbillons balayés par les vents j Toujours, partout^ depuis la naissance des hommes Jusqu'à répaisse nuit de Tépoque où nous sommes , Sur tous les horizons de ce vaste univers , Mes yeux ont vu régner deux sentimens -divers. Les uns en avançant dans cette obscure route Que le destin muet étend devant leur doute , Promenant autour d'eux un sinistre regard , Out dit : Qui sommes-nous?... les enfans du hasard ,

Des fruits nés d^un printemps et tombant à Fautomne , Que prodigue la ^ie et que la mort moissonne; Qui prenons pour Tesprit un instinct passager , Un accord de nos sens qu'un choc peut déranger , Et qui , pours^éleyer à cet honneur suprême , Emprunte tout du corps , tout , jusqu'à son nom même ! De nos propres désirs nous n'avons pas le choix , Nos sens font nos besoins , nos besoins font nos lois ; Et , poussés par les lois où leur force nous guide , Le crime et la vertu ne sont rien qu'un mot vide , Par l'espoir ou la peur une fois inventé , Et que l'écho des temps d'âge en âge a porté ; Sur son Dieu l'homme en vain interroge le monde , A sa voix suppliante il n'est rien qui réponde : Prières sans vertu, vain soupir, vain effort ! Et qu'importe s'il est? Ne vois-tu pas qu'il dort ,

Et que trop loin de toi pour qu'il puisse t'entendre ,

Son être à nos regards ne s'est point révélé ?

En vain des bruits lointains disent qu'il a parlé ,

Que du sommet des cieux ce f oi de la nature ,

D'un insecte rampant revêtant la figure.

Est descendu vers nous poi|r nous guider à lui :

S'il apparut jamais , pourquoi pas aujourd'hui ?

Sur ce globe lointain s'il eût daigné descendre ,

Par la voix du tonnerre il se fût fait entendre ,

L'éyidence eût frappé le doute confondu j

Si Dieu nous eût parlé , tou^ homme eût entendu.

Sous son doute écrasé l'esprit humain retombe ;

Sur notre sort futur interrogeons la ton^be ,

Un silence éternel nous répond : Ces débris ,

R^FLEXIOir. 86

Ce corps rongé des vers , ces ossemens flétris ,

Ces élémens éparç d^one vile matière,

Qae le temp^ décompose et réduit en poussière ,

Proclament-ils la vie et Timmortalité ?

Tout me dit que la terre un moment m'a prêté

De ce feu qui Tanime une faible étincelle ,

Que ma tombe lui rend ce que j^empruntai d'elle ,

Que ce souffle de vie, exhalé sans retour,

Dans des êtres sans fin circule tour à tour;

Que, sans pouvoir jamais se joindre et se connaître,

De ce moi qui n'est plus d'autres moi vont renaître ,

Qui , subissant ainsi l'unique loi du sort.

Passeront à jamais dii néant à la mort.

Profitons donc du jour , vivons donc si c'est vivre ,

Sans nous inquiéter de la nuit qui ^a suivre.

La nature ^ nos yeux voilant la vérité.

Dans nos sentiers du moiqs plaça la volupté ;

Sous mille aspects divers sa main nous la présente ,

Cueillons-la : tout notre être est (|ans l'heure présente.

Rien n'est meîl , rien n'est bien ; tout est peine ou plaisir,

Et la seule sagesse est de savoir choisir;

Sans remords, sans terreurs , buvons jusqu'^ la lie

Ce nectar mélangé que nous verse la vie ,

Et le soir , dans les bras de la sœur du sommeil ,

Endormons-nous enfin sans songe et sans réveil!

Les autres empruntant l'aile de l'espérance ,

D'un monde harmonieux contemplant l'ordonnance ,

Ces astres suspendus dans le vide des airs ,

Croisant, sans se heurter, leurs orbites divers,

Et , comme aux sons marqués d'une sainte harmonie ,

Dans tous leurs mouTemens réTélaut leur génie ;

Ces élémens , riraux dans leur contraire essor ,

Enfantant par leur lutte un raerTeiUeux accord ;

Les jours et les saisons revenant à leur heure

Éclairer , féconder notre errante demeure ,

Ordre , beauté , puissance , en tout temps , en tout lieu ,

Ont dit : Voici la Toix qui nous révèle un Dieu ;

Son nom, partout écrit pour le regard des sages ,

En vivant caractère éclate en ses ouvrages ;

Avec les yeux du corps on le lit dans les cieux ,

Avec les yeux do Famé on le voit encore mieux ;

Ses divins attributs, réfléchis dans notre ame,

Sont un sublime instinct dont Técho le proclame.

Cest lui qui dans nos cœurs parle et dicte ses lois ;

La juste conscience est sa seconde voix , '

Et le remords rongeur , dont Foffense est vengée ,

Est le cri qui trahit sa justice outragée ;

n parla dans Éden au père des mortels ;

Chaque siècle en passant lui dressa des autels ,

Où rhomme , le cherchant sous <ies formes sans nombre ,

Dans sa pieuse erreur Tadora dans son ombre.

La sagesse en son nom dicta ses saintes lois ,

Le prophète entendit et répéta sa voix ,

Le passé fut partout sillonné de miracles ,

L'avenir tout entier peuplé de ses oracles ;

Un vague et noble instinct en tout lieu l'attendit.

Que dis-je ? Au temps marqué son Verbe descendit ,

Et de l'orgueil humain confondant l'espérance ,

Vivant dans le travail, mourant dans la souffrance,

A l'univers déçu par son humilité

Enseigna la vertu plus que la vérité j

REFLEXION. 8f

Sa loi brille toujours sur Tocéan des^âgès.

Cependant ce fanal entouré de nuages ,

Ou d^un jour mêlé d^ombre éclairant Thorizon ,

N^empécha pas Terreur d'obscurcir la raison.

Il est Trai : mais si Dieu de torrens de Ittmiére

Eût de sa créature ébloui la paupière ,

A ses yeux sans bandeau s'il s'était réyélé ,

Atoc l'accent d'un Dieu s'il nous avait parlé ,

Détruisant de nos ccBurs l'admitable équilibre ,

L'homme cessant d'être homme eût cessé d'être libre ,

Notre ame avec nos sens n'aurait pas combattu -,

Et sans la liberté que serait la Tertn ?

Exilés d'un moment sur la terre étrangère ,

Pour combattre et mourir nous passons sur la terre.

Passons donc ^ yiyons donc comme ne Tirant pas ,

Dans la fange du jour n'enfonçons point nos pas ;

Que nos biens passagers , ^e nos courtes délices ,

Au Dieu qui nous les fit rendus en sacrifices ,

D'un parfum de vertus embaument son autel.

Homme , le temps ^est rien pour un être immortel !

Malheur à qui l'épargne , insensé qui le pleure ;

Le temps est ton nftvire et non pas ta demeure.

Vers le terme sans fin bâtuns-nous de courir ,

Foulons aux pieds ce monde, et vivons pour mourir \

La science , l'amour , la volupté , la vie ,

Ces ombres des vrais biens'que ton cœur sacrifie ,

Comme un germe divin derrière toi jeté ,

Refleuriront plus beaux , mais dans l'éternité !

Ainsi de siècle en siècle , ainsi parlent nos frères ,

La nature comme eux nous parle en sens contraires ;

L'espérance dit : Oui \ la nature dit : Non.

88 RÉFLEXIOIf.

Nous entendons deux Toix , mais laquelle a raison ?

Je ne prononce pas sur ce sacré mystère ;

Quelle bouche dirait ce que Dieu Toulut taire ?

L'esprit humain fendant la mer d'obscurité ,

Trompé par chaque écueil, crie en Tain : Vérité!

Sur ces bords ignorés plane une nuit diyine ;

Ce monde est une énigme : heureux qui la derine !...

L'énigme a-t-elle un mot? Pour moi, dussent mes yeot

N'en découvrir jamais le sens mystérieux,

Bussent après mes jours , la tombe et son silence ,

De ce rêye divin confondre l'espérance,

Et m'enlevant le prix pour qui j'ai combattu,

ITapprendre que j'étais dupe de la vertu ,

Pour ce Dieu que mon cœur se crée et qu'il adore,

Dans ma sublime erreur j'immolerais encore

Et ce monde , et du teipps la courte volupté

À ce rêve doré de l'immortalité I

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