‹ Œuvres diversesChapitre 26 sur 32 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

La tentatÎTe du coup dMtat de juillet fut insensée et coupable. Il y eut erreur dans Tintention , et iriolation de la foi jurée dans Tacte (1) ; par conséquent ni raison ni morale dans le fait j la conscience impartiale le juge comme Féyénement Ta jugé : un coup dMtat n'est moral et juste que quand il est nécessaire, et toutes les fois

(1) Nom ne ptrlons ici que do ftit jugé par le raison et la conscience publiques | comme il est évident que la nation avait entendu le serment à la Charte d^une manière réelle et absolue, les ordonnances de juillet furent à ses yeux une violation manifeste de la foi jurée; mais l'art. 14» qui ne laisse pas d'ambiguïté devant la raison publique , pouvait en laisser dans la conscience royale, qui l'interprétait sans doute en faveur de sa prérogative. Ainsi le parjure n'aurait pas souillé les lèvres d'un roi , bien que son apparence ait soulevé légitimement l'indignation d'un peuple. La Charte avec l'art. 14, entendu conune il l'a été par les ordonnances de juillet , eût été un non-sens; mais les termes de l'art 14 sont une ambiguïté qui a pu motiver une erreur de lait, un parjure de bonne foi. Ici donc la conscience politique réprouve , la conscience privée peut excuser ou se taire.

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qu'il est nécessaire il réussit : c'est le premier axiome de haute politique.

La dynastie a été euTeloppée tout entière dans le châtiment infligé par le fait même ; la peine politique a frappé plus loin que la faute. Le feu du courroux populaire a consumé le bois sec et le bois Tert ; la résistance , dans son plein droit pendant deux jours , Ta dépassé le troisième; là commence la ^violation d'un autre droit : le droit dynastique. Son maintien seul eût été moral j était-il possible , sous Fémotion même de Faction , sous le feu de la lutte ? Fhistoire seule le sait et le dira. Nous Fignorons encore ; quel que soit le jugement porté par une révolution dans la chaleur du conflit , dans la partialité de la Tictoire, il y a toujours deux Toixpour protester plus haut qu'elle; une dans le ciel, la ôonscience j une sur la terre, Fhistoire ; mais il faut le confesser ici avec une douloureuse sincérité , lorsque deux droits ont été également violés et renversés dans une lutte privée ou sociale , la conscience comme Fhistoire infligent la plus forte culpibilité à Fagresseur , et trouvent dans la première violation, sinon Fexcuse, au moins la raison de la seconde. • Si , dans Fappréciation de ces deux fautes , nous sommes conduits à balancer le droit populaire et le droit dynastique , nous trouvons qu'ils ne sont qu'un seul et même droit , le droit du salut du peuple , le droit de la nécessité sociale j Fun dérive primordialement et éternellement d«

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l'autre ; si le peuple le TÎole , s'il le brise sans une invincible nécessité, il se frappe lui-même ^ il se viole luimême, et lui-même il se punit de son prdpre crime; mais Févénement une fois accompli , la société doit-elle irrémissiblement périr sous les ruines de ses dynasties ? les générations doivent-elles se transmettre comme un sanglant héritage la vengeance de ce droit , le redressement de ce tort? les hommes de raison, de lumière et de conscience doivenifils s'abstenir , en l'absence de ce droit , de leur droit plus imprescriptible à eux , de leurs devoirs de citoyens , d'enfans de la nation , du siècle , de l'humanité? et se retirer à jamais sous leur tente parce qu'un chef national aura été substitué à un autre? Non : là commencerait pour eux un délit plus grand que celui contre lequel leur inertie prétendrait protester et sévir. Leur stérile fidélité à nn homme , à un souvenir , à un nom, \k un devoir que le fait aurait rendus fictifs, deviendrait une infidélité plus réelle , et plus coupable à eux-mêmes, au pays, au peuple, à l'humanité tout entière ; pour honorer le passé , ils trahiraient le présent et Tavenir; les générations leur demanderaient compte de leur force quelconque , annulée volontairement par eux , dans l'éternelle lutte sociale , dans la marche progressive des idées et des choses. Quiconque ne combat pas dans cette lutte, quiconque n'avance pas dans cette route, est comptable et complice du mal qui triomphe ou de la so-

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ciéié qui s^arrête ; et d^ailleurs si chacun ayait le droit indépendant de la patrie de reconnaître dans les dynasties qui jonchent Thistoire celle qui lui parait ayoir le droit .primordial à son obéissance, le titre exclusif à son affection, où en serait le monde social? Nous reconnaîtrions autant de souverains quUl y a de noms dans nos fastes ; Ton servirait Clovis, Fautre croirait à Pépin; Tabsurdité des conséquences prouve Tabsurdité du dogme. Le bon sens comme la morale , comme Tinvincible nécessité de Texistence nationale , nous amènent donc à conclure que la légitimité, la meilleure des conventions sociales , n'est cependant qu'une convention sociale, une salutaire fiction de droit ; qu'elle n'a le droit que pendant qu'elle a le fait ou qu'il y a lutte pour le recouvrer; que les dynasties qui possèdent le présent ne possèdent pas l'avenir; que les races royales montent et descendent dans Fétemelle rotation des destinées humaines comme les autres races ; que le pouvoir , expression et propriété de la société tout entière , ne s'aliène pas à jamais , ne s'inféode pas à une famille immortelle , ne se transmet pas sans terme comme un fief de l'humanité ; que tout peut périr; que tout peut changer, hommes, races, dominations, noms et formes même des gouvememens et des empires; mais qu'une seule ôhose ne périt pas, ne change pas, ne se prescrit pas , le devoir pour chaque homme, pour chaque citoyen, de ne pas se séparer de la patrie, de ne pas s'annuler pour

la nation , de ne pas protester seul contre une nécessité sociale admise par le fait, car un fait social a aussi sa logique et ses consécjuences indépendantes de son droit ; mais de senrir la patrie, la nation, l'humanité, dans toutes les phases , dans toutes les conditions de son existence mobile et progressive j la morale la plus single deyient encore ici de la politique. Un seul cas est excepté, celui où la loi divine, où la conscience serait en opposition avec la loi humaine : c'est le cas qui fait les héros ou les martyrs } hommes plus grands que les citoyens !

Pour nous donc, royalistes constitutionnels, hommes de fidélité et de liberté à la fois , de morale et de progrès ! deux devoirs sont clairement écrits sous nos yeux : Fun de conscience , servir le pays et marcher avec la nation , penser , parler , écrire , agir et combattre avec elle j l'autre d'honneur, qu'une position spéciale, qu'une délicatesse exceptionnelle peuvent imposer à quelques-uns d'entre nous y rester en dehors de l'action immédiate et des faveurs du gouvernement , ne point soUiter ses grâces , ne point nous parer de ses dons , ne pas briguer sa confiance, ne pas adorer la victoire , ne pas nous glisser avec la fortune d'un palais dans un autre , ne pas renier notre premier culte, nos affections du berceau, ne pas porter aui genoux d'une race nouvelle , consacrée même à nos yeux par la nécessité, des cœurs encore chauds de notre dévouement d'hier à une race que l'exil abrite, et qua

Tinfortune consacre dans ce palais prophétique des Ticiasitudes du trône et des retours de l'adversité ! le deuil même sied bien aux douleurs sans espoir. Quoique la morale ne réprouve pas une conduite contraire , quand une nécessité politique la motive, cette conduite , après un dévouement de quinze ans , après des bienfaits reçus peut-être, ferait suspecter la vertu même ; le passé a ses dfoits, Thonneur et la reconnaissance peuvent avoir leurs scrupules. Il n'y a à cette règle qu'une seule exception qui la confirme, par sa rareté , par son improbabilité même; c'est le cas où le prinbe réclamerait de nous , au nom du pays , UB service qu'aucun autre ne pourrait lui rendre aussi bien que nous ; dans ce cas , l'honneur , sentiment tout personnel , devrait céder au patriotisme, sentiment social, et par conséquent au-dessus du premier. Quelquefois, dans les chances incalculables des révolutions, la prince lui-même peut se trouver le premier dans cett6 redoutable exception; roi par le fait de sa nécessité, innocent de son élévation, malheureux peut-être de sa propre grandeur!

tS» SCR LA POUTIQtE

La forme des gouverBemens modernes n^est plus soumise à la discussion, tous Tadmettent ou tous y tendent; elle est donnée pour nous par le fait même de notre civilisation : c'est la forme libre , c'est le gou- Temement critique de la discussion, du consentement commun ; c'est la république , comme nous TaTons TU plus haut, mais la république mixte, à plusieurs corps, à une seule tête, république à sa base, monarchie à son sommet. Le besoin d'unité d'action et d'une force régulatrice plus rapide et plus intense dans les castes états modernes, la nécessité d'éviter les commotions fréquentes que la conquête du pouvoir suprême produirait dans l'état , a fait consacrer, pour long- temps encore, ce pouvoir représentatif, cette royauté fictive et conventionnelle dans un chef héréditaire. Qu'on le nomme président ou roi , peu importe \ il n'est plus monarque , il n'a plus le pouvoir d'un seul , le pouvoir personnel ; il a

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mieux , il a le pouvoir social résumé en lui ; il est organe et agent ; il n^est plus , il ne peut plus être source et principe de Fautorité. Ses droits sur nous , nos devoirs envers lui changent ainsi de nature et de titres ; nous n'adorons plus le pouvoir comme sacré et diviu , nous le discutons comme logique , nous le respectons comme loi!

Cette forme acceptée , et il faut Faccepter ou sortir du monde , ou rétrograder dans les siècles , ou se révolter contre la civilisation même , et maudire son propre droit pour se réfugier dans le droit d'autrui , dans la servitude ! cette forme donc acceptée , tout ce qui tendra à la perfectionner et à retendre , tout ce qui sera plu^ conforme à sa nature de liberté , de discussion , de consentement commun, d'élection , d'égalité de droit social et privé , sera la vérité politique. C'est là qu'il faudra marcher avec confiance et courage , sûrs que plus nous aurons conquis de conséquences, d'un principe juste et vrai, plus ces conséquences en produiront d'autres , et plus ces vérités sociales fécondes porteront de fruits pour l'humanité. '

Appliquez cette règle intellectuelle aux questions flagrantes du jour , et confrontez !

La pairie ou le pouvoir aristocratique héréditaire ; triple impossibilité de cette époque, impossible à trouver, car le temps et le travail des siècles en ont miné, dispersé, moulu , nivelé les élémens j impossible à faire accepter aux mœurs, car l'esprit humain, comme le globe maté-

riel, tend par une loi évidente de sa nature, au nivellement , c^est-à-dire à l'égale répartition des droits et des devoirs politiques ; impossible à justifier devant la raison , car c'est une exclusion dans une forme de liberté , un privilège gratuit dans un siècle d'égalité, une constitution du pouvoir social dans quelques familles au profit de quelques-uns , au détriment de tous , et au mépris de la nature et du droit divin de l'humanité , qui en donnent à tous le droit et la capacité successive ; jugée par la justice et la morale , qui veulent étendre au lieu de restreindre l'usage de ce qui appartient à tous les hommes , le droit et le devoir ; jugée par la raison, puisque ce serait une impossibilité constituée, une création sans élémens; jugée par la conscience puisque ce serait ravir à tous ce que tous peuvent posséder et exercer , pour en investir un petit nombre! tyrannie posthume, qui ne pourrait ni servir , ni nuire ; qui ne pourrait se défendre elle-même dix ans devant la critique corrosive et rationnelle de la presse , ce jury nouveau de l'humanité , et qui ne se relèverait un moment de la poussière aride des siècles que pour effrayer le présent d'une oinbre sans corps , et servir de risée à l'avenir.

Ne voyez ici qu'une longue et profonde conviction dePim' possibilité de trouver ou de créer une pairie héréditaire , une aristocratie réelle , une noblesse de droitj quant à une aristocratie de fait, réelle, mais mobile, comme la puis-

sance, le mérite ou la Teria qui la produisent; quant & cette noblesse que Dieu écrit sur le front des descendans d^un grand homme, ou d'un bienfaiteur des hommes , et que les générations y lisent malgré elles, tant que cette noblesse ne s^y efface pas elle-même ; je la reconnais et je la respecte. Ce n'est pas Thomme qui a fait celle-là , c'est la nature j elle a sa raison dans la raison humaine , car nous sommes en réalité une partie, une émanation, une continuation de nos ancêtres; elle a aussi indépendamment de toutes les lois politiques son influence et son empire. Le nom d'un bomme Tcrtueux ou illustre , porté par ses descendans , conserré à sa famille , n'est-il pas aussi un privilège , me direK*T0us? — Oui, sans doute, et le plus indélébile et le plus incontestable des privilèges. — Pourquoi donc le respectez-Tous ? — Parce qu'il est un privilège de la nature et non pas de l'homme ; parce qu'il n'est exclusif de personne; parce qu'il peut successivement, ou à la fois , appartenir à tousl Soyez grands, vertueux, illustres, et ▼os fils seront respectés et influensJ Ils porteront le sceau de cette vertu^ de cette illustration que vous leur avez léguée; ils seront nobles de cette noblesse, qui n'est pas un droit , mais qui est uu fait ; estime , admiration , re» connaissance.

La presse ? Nécessairement libre , car elle est la voix de tous , dans un âge et dans une forme sociale où tous ont droit d'être eniendus ; elle est la parole même de la société

moderne ; son silence serait la mort de la liberté I Tonte tyrannie qui méditera le meurtre d^une idée , commencera par bâillonner la presse ; tous nos partis politiques ont triomphé par elle , et sont tombés par elle , après s^être retournés contre elle j tous Faccusent , et tous ont motif de s^en plaindre, car nul de ces partis n^a pris le seul moyen de la braver et de la vaincre , celui d^avoir toujours raison. La presse , après mille vicissitudes , après avoir passé comme une arme , tantôt meurtrière , tantôt défensive, des vainqueurs aux vaincus, des oppresseurs aux opprimés , finirai par rendre toute déception impossible , ' toute tyrannie d^un seul , ou de la multitude , impraticable dans le monde; et fondera ce que nous entre Toyons déjà dans le lointain , Tère rationnelle , ou le gouvernement de la raison publique. Que les vainqueurs Taccusent et la proscrivent ; que les vaincus la bénbsent et la réchauffent, c^est leur rôle aux uns et aux autres; car elle est la justice divine, manifestée par la parole humaine! Elle écrit sans cesse de son doigt invisible ces trois mots qui font pâlir toutes les iniquités , toutes les tyrannies, au milieu de leur gloire et de leurs satellites, sur les murailles de tous les Balthazars!

L^enseignement ? Libre et large, répandu, multiplié, prodigué partout ; gratuit surtout , quoi qu^en disent les économistes , ces matérialistes de la politique ; celui qui donne une vérité à l'esprit du peuple fait une aumône

étemelle aux générations à venir ; la ciTilisation n'est que de la lumière descendant des hauteurs dans les yallées , des sommités dans les masses ; un gouyernement de discussion, de critique, d'élection , présuppose l'instruction et la nécessité j si donc la liberté est un bien et si tous voulez rendre l'homme capable de liberté, qu'il soit instruit j qu'il soit instruit , non pas comme tous youlei qu'il le soit, vous, pouvoir systématique, borné, intolérant , arriéré souvent de votre époque ! mais comme il ▼eut l'être , comme il a besoin ou nécessité de l'être ! ne fermez point , n'altérez point les sources où les générations vont s'abreuver! laissez chacun boire à ses eaux , et il sa soif. Toute restriction à la liberté d'enseignement , hors celles de simple police , est un attentat à la liberté morale du genre humain dans un pays libre ; un crime envers la vérité progressive cpii se manifeste comme elle veut , quand elle veut , à son jour , à son heure , dans sa forme , dans sa langue , par ses organes et non par les vôtres. Si l'enseignement eût été libre avant cette époque du monde , le monde posséderait un trésor de vérité et de science , qui aurait augmenté en proportion égale son trésor de bonheur et de vertu , car toute vérité féconde une vertu de ses rayons! Le verbe divin lui-même, la vérité chrétienne , la plus sociale de toutes les vérités , n'a été enseignée que malgré les hommes , dans les catacombes , sur les croix ou sur les bûchers ^ s'il eût été

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Iftre , cet enseignement snHime eât parconni en quelques siècles latene quUln'« pas encore tniTersée en deux mille ans !

La séparation de Téglise et de Tétat? Heureuse et incontestable nécessité d^nne époque où le pouvoir appartient à teus et non à quelqnes-ims ; incontestable, car sous un gouYeinement unirersel et libre, un culte ne peut être exclusif et privilégié ; heureuse , car la religion n'a de force et de vertu que dans la conscience; elle n'est belle , elle n'est pure, elle n'est sainte qu'entre l'homme et son Dieu : il ne faut rien entre la foi et le prêtre , entre le prêtre et le fidèle j si l'état s'interpose entre lliomme et ce rayon divin qu'il ne doit chercher qu^au ciel , il l'obscurcit ou il l'altère ; la religion devient alors pour l'homme quelque chose de palpable et de matériel , qu'on lui jette ou qu'on lui retire , au caprice de toutes les tyrannies ; elles participent de l'amour ou de la haine que le pouvoir humain inspire , elle varie ou tombe avec lui; c'est le feu sacré de l'autel, alimenté avec les corruptions des cours et les immondices des places pubUques ; c'est la parole de vie dans une bouche morte ; c'est le trafic dans le temple ! Ce système fait des hypocrites quand l'état est chrétien , des incrédules quand il est sceptique , des athées ou des martyrs quand il est persécuteur, fflais c'est assez sur ce sujet. Une voix sortie du sanctuaire , nne voix qui a la double autorité du sacerdoce et du génie,

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profère tous les jours parmi nous ce symbole des hommes de foi et d'ayenir. M. de La Mennais a fondé son journal sur cette idée ; il a assez de confiance dans la mérité pour la mettre face à face avec la liberté ; il croit que Bien , qui nous a donné Tune et Fantre , fera grandir et triompher Tune par Fautre. On murmure contre quelques Tentés amères que Tillustre écrivain a jetées sans préparation à son parti et à son siècle : Pexagération et la rudesse ne sont jamais justifiées parla Térité qui n'est que mesure et qu'amour j mais cet âge veut une parole forte et dure; on n'implante pas l'arbre qui doit ombrager les siècles , sans fendre le sol avec le fer! on ne greffe pas le rameau sans déchirer l'écorce !

L'élection ? H n'y a de vérité dans le pouvoir social moderne ou représentatif qu'autant qu'il y a vérité dans l'élection ; et il n'y a de vérité dans l'élection qu'autant qu'elle est universelle. Cependant, si vous donnez l'élection à des classes qui ne la comprennent pas , ou qui ne peuvent l'exercer avec indépendance , vous la donnez fictive; c'est-à-dire vous la refusez réellement. Plusieurs opinions parties de points opposés , et voulant atteindre un but contraire, réclament de concert l'élection universelle; l'un des deux partis se trompe assurément , car tous les deux, en demandant le même moyen, ne veulent certes pas le même résultat. Y a-t-il lumière? y a-t-il bonne foi

dans Tune et l'autre de ces opinions ? Nécessairement

Tune ou Fautre s^égare.

Ceci est la plus grave question de Forganisation à la fois libre et vitale que doit fonder ce siècle. Nous la résoudrons ainsi : élection universelle pour être vraie , élection proportionnelle pour être juste. Nous avons vu plus haut qu^une pairie héréditaire ou une aristocratie modératrice n^existe pas et ne peut exister sur le sol nivelé de Fépoque et du p^ys; nous avons été plus loin, nous avons prouvé qu'elle ne devait exister ni en logique ni en morale. La société, toutefois, a en efiPet des intérêts conservateurs qu'on a cherché toujours k constituer ou à constater dans une seconde chamlire. Quand les élémcns de cette seconde chambre existent, c'est bien; mais aujourd'hui , mais en France , où ces élémens sont dissous , vous êtes invinciblement conduits à une seule représentation nationale, puisqu'un pouvoir politique doit être une vérité, et ne peut représenter et constater que ce qui est. Que vous la fassiez parler à deux tribunes ou à une seule, peu importe, votre représentation nationale , nécessairement une , devra représenter tout à la fois le mouvement et la, stabilité sociale ; la haute , la moyenne et la petite propriété j l'intérêt d'action et Fintérét de repos : elle doit les représenter dans leur réalité, dans leur proportion , dans leur combinaison sincères. Il n'y a , pour atteindre cette rigoureuse vérité , cette ri-

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gonreuse justice , qu'un moyen , Télection proportionnelle. Tant que tous n'arriverez pas à cette réalisation facile , la France ne marchera ni ne se reposera : elle s'agitera sans avancer, elle tombera, elle se relèvera pour tomber encore. L'élection proportionnelle et universelle, c'est-à-dire une élection qui, partant des degrés les plus inférieurs du droit de cité et de la propriété , seul moyen de constater l'existence , le droit et l'intérêt du citoyen, s'élèvera jusqu'aux plus élevés, et fera donner à chacun l'expression réelle de son importance politique réelle par un vote, dans la mesure vraie et dans la proportion exacte de son existence sociale. Vérité parfaite, justice rigoureuse, démocratie complète et cependant aristocratie de fait reconnue aussi : l'élection à plusieurs degrés résout seule ce problème. Toutes les unités politiques y ont leur élection, s'élevant, s'épurant, s'éclairaut successivement jusqu'à l'élection suprême , produit exact des forces , des lumières et des intérêts du pays et du temps. Il n'y a qu'une objection à ce système : le pays d'aujourd^hui y répugne parce qu'il en a fait une fois une ridicule épreuve , et aussi, disons-le, parce qu'il n'aime pas assez la vérité politique. Mais qu^est-ce qu'une répugnance face à face avec une vérité ? L'une tombe et s'efface, l'autre grandit et survit ^ nous eu viendrons là. Le pouvoir? C'est le fond de toute question sociale. Une fois les principes admis et le pouvoir trouvé , la forme

sociale s^organite, elle tH, elle marche, elle dure. RetrouTcr le pouToir dans les débris d'une convulsioii politique qui eu a tant créé et tant détruit depuis un demisiècle; devant une force nou-velle, immense, incalculable, sans cesse jeune, sans cesse agissante, la presse; devant des opinions divergentes, fougueuses, ombrageuses, irritées, souvent iniques, demandant justice et force, et refusant respect et concours ; devant les haines d'un parti qui ne veut aucunpouvoir, et les jalousies de deux autres partis qui ne le veulent qu'à condition de leur appartenir tout entier; prendre racine sans sol, au vent de tous les orages : insoluble problème !

Le pouvoir actuel, avec les apparences de ^usurpation, n'est cependant pas né de lui-même , mais de la faute et de la calamité d'autrui; on n'usurpe pas tout ce qu'on remplace. Sorti comme une dictature nécessaire plus contre l'insurrection que par elle, forteresse improvisée entre la république et le despotisme , entre la guerre civile et l'anarchie, entre le choc inévitable, sans lui, de l'Europe menaçante et de la France débordée ; il semble avoir en soi toutes les conditions d'une longue dictature plutôt que les conditions d'une existence propre et définitive ; instantanéité , nécessité , force empruntée et conventionnelle , abri commun dans la tempête, terrain neutre où tous partis se rencontrent, mais où nul ne s'établit que sous condition. Puisque la dictature est sa

nature, il n'a qu^uo moyen de TÎTre, d'agir, de se monvoir, c'est comme dictature, autrement il est condamné à la tyrannie ou à l'inaction; la tyrannie lui répugne , et l'inaction c'est la mort. Fléchissant , s'il ne s'appuie que sur lui-même, il tombe ; boiteux, s'il ne s'appuie que sur un parti , il ne peut marcher; sa mission fut de fonder et d'organiser un gouvernement libre, et il ne peut être gouyernement libre s'il n^appartient pas également à tous les partis , s'il se fait l'organe et l'agent de la tyrannie de l'un sur l'autre ; forcé donc de se faire sanctionner par la raison de tous, de se légitimer, au moins temporairement pour tous ; par la loi même qui l'a créé , par la nécessité de son existence dictatoriale , par la largeur et la siooérité des institutions futures auxquelles il est appelé à présider, par la confiance et la reconnaissance qu'il doit saToir inspirer à la nation ; il doit tous les jours, à toute heure , se remettre généreusement en question luimême ; nul alors ne lui refusera de la force , nul ne lui disputera le temps; il a des années devant lui ; la question de dynastie et de personne n'est rien devant l'avenir, devant l'immense question sociale! et quand son œuvre sera accomplie , quand les opinions et les faits auront prononcé le jugement de Dieu^ soit qu'il s'établisse pour des siècles, soit qu'il s'efface et se retire lui-même devant une autre nécessité morale , sa part sera grande encore dans la postérité ; type de l'ordre rationnel , dictature du

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siècle , s^il ne lègue pas un trône à une famille , il aura donné son nom aux institutions de F époque moderne;^ fonder une ère de liberté et de justice, organiser un prin, cipe social nouTeau , est plus beau aux yeux de Fayenir que d'hériter d'un trône et de fonder une dynastie !

Gouyernement ? Il n'a compris pleinement jusqu'ici ni sa base , ni sa mission , ni sa route. Trois minbtères se sont succédé ; le premier n'a vu dans la catastrophe de juillet qu'un accident dynastique , auquel l'esprit progressif de l'époque ne prendrait pas garde; il a cru qu'il n'y verrait que des hommes à changer, des chiffres à effacer , des écussons à refondre. Des hommes de mérite, de talent et de lumière pendant quinze ans d'opposition ont été pris au dépourvu par ce grand jour; leur système tout fait n'allait plus à la taille du siècle ; ils ont grandi depuis leur chute par de l'éloquence et de l'énergie. Le second a cherché la force dans la popularité , bête féroce qui ne vous caresse que tant que vous avez des hommes ou des principes à lui jeter; ce ministère est tombé d'impuissance devant cette popularité qui commençait à rugir; il eut un généreux mouvement contre elle le jour du procès des ministres de Charles X , il offrit sa vie pour la leur. Ce jour l'honore comme il honore la France.

Le troisième a merveilleusement compris la crise européenne , la question étrangère; en faisant respecter les traités, qui sont la morale écrite des nations , il a prévenu

la guerre universelle ; pour qui connaît Tétat actuel de raarope, la guerre universelle est le cataclysme final , européen. Celui* qui la jettera des plis de son manteau assumera la responsabilsté d'un siècle de chaos , de meurtres, de sang et de servitude; il fera ce que feraient la Belgique et la Hollande si elles renversaient leurs digues et ouvraient passage à leur océan ; nationalités et indi- "vidus, libertés et principes, amis et ennemis, tout serait englouti.

Or , il n^y avait point nécessité suffisante de se précipiter dans ces terribles hasards ; la Belgique a été constituée plus pour nous que contre nous ; c''est une frontière de l'Europe démantelée et affaiblie de moitié ; quant à la Pologne , sublime résurrection d'une nationalité qui ne peut s'éteindre , tardive mais héroïque protestation d'un droit sacrifié par l'Europe , la France , complice honteuse de son partage à une autre époque , la France qui n'a point de dépouilles , mais seulement du sang à lui rendre, avait sans doute le droit de reconnaître le fait de sa résurrection , car il est toujours permis de revivre , car la date d'un crime politique ne constitue pas un droit contre la victime, car il n^y a pas de prescription contre un peuple qui veut et qui peut sortir de son sépulcre ; mais si la France avait ce droit de reconnaissance et de secours , elle avait aussi le droit et le devoir de choisir son heure ! Sa sympathie nationale pour l'héroïsme polonais n'impo-

MÛtpaê à son gouverneme nt la nécessité peut-être mop- ^ portune de la précipiter en avengle dans les cliaoces d'une collision universelle ; les gouvememens sont les tuteurs des peuples, les tuteurs deTEurope; ils peuvent, en cette qualité, avoir à résister même aux plus généreuses des passions , Tenthousiasme et la pitié , tout en les partageant comme hommes. L'heure choisie par la Pologne convenait-elle à la France à peine réorganisée ? à son gouvernement tremblant de se mouvoir sur une base non affermi^ ? La question est là; nous ne pouvons la résoudre ; le gouvernement a seul les élémens de sa détermination , comme seul il en supportera la responsabilité future. Le droit est une grande force ; Fadmiration et la pitié sont de puissans auxiliaires; les guerres de sentiment sont les plus belles et les plus hârolques, témoin les croisades , là Vendée et l'Espagne. On a tu des peuples renaître d'une sympathie moins vive et de moins courageuses imprudences ; mais en se plaçant dam le point de vue de juillet, et dans l'hypothèse de son gouvernement actuel, la Pologne a peut-être mal choisi Bonjour; un an plus tôt, trois ans plus tard, elle était secourue par l'Europe, et triomphait. Les massacres de Varsovie et l'assassinat des généraux trahissent dans cette révolution même cette main hideuse de la démagogie aveugle et sanguinaire qui souille tout ce qu'elle touche : du jour où le crime se montre dans une cause

populaire y cette cause périt ; ce géuie infernal , ce Héphistophéiès de la liberté déshonore Théroîsme, et dé* courage de la liberté même.

Le ministère actuel a mis en scène un beau caractère , un homme de cœur, de conscience, de talent^ un homme qui sait braver la tempête , et tenir ferme à un principe ; mais il choisit les siens au hsfsard. La question étrangère , si bien saisie par lui , montre qu'il soit voir ce qui est palpable, ce qui est sous ses yeux ; la question intérieure , la qviestion aristocratique surtout, si mal analysée, si mal engagée , montre qu'il n'a pas assez d'horison dans Tesprit. On le plaint , mais on l'honore , et l'on regrette qu'un si beau courage , et une si ferme conTiction ne combattent pas à un pliis grand jour.

La législation? La législation criminelle surtout, à refaire en entier, non plus sur le principe des codes païens, principe de vengeance et de talion, mais sur la base érangélique, sur le principe chrétien, esprit de justice, mais de douceur, de charité, d'indulgence, de repentir, d'épuration, et non de vengeance et de mort ; la peine de mort surtout à effacer. Je ne pense point avec ceux qui la veulent bannir de nos codes , que la société n'a pas le droit de mort parce qu'elle ne peut rendre la vie ; l'existence de la société étant nécessaire , la société a tous les droits nécessaires à son existence ; mais cette loi brutale du talion , juste quand la société était faible

et imparfaitement constituée, quand il lui fallait une vengeance prompte , évidente , instantanée j a survécu à sa nécessité ; non seulement elle ne me semble plus nécessaire, mais elle nuit à la société moderne; elle ne rend pas moins fréquens , mais elle rend plus féroces le crime et le criminel ; une législation sanglante ensanglante les mœurs ; une législation douce les tempère et les adoucit. La peur n^est pas une vertu. La légblation chrétienne veut des vertus , et laisse la terreur au crime ; ayons le courage au moins de tenter cette suppression du sang dans nos lois , et de porter même imprudemment ce sublime et généreux défi à la Providence , à Thumanité , à Tavenir!

Mais , me direz-vous ici , quel sera le frein de votre logique? dans quelle proportion, dans quelle mesure le législateur, peuple lui-même , jettera- t-il à la génération les libertés et les institutions dont vous venez d^admettre la nécessité ou la convenance? Où s'arrêteront vos droits ou vos libertés de famille , de conunune , de province , de nation ? elles s'arrêteront où la raison et la conscience publiques en montreront Tabus ou l'excès j elles s'étendront dans la proportion et la mesure des mœurs du pays et du temps ; la raison et la conscience publiques ne peuvent long-temps s'y tromper ; elles n'ont qu'à les confronter avec les mœurs. Les mœurs, en effet, sont la seule base , l'indispensable condition des lois ; une proportion

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rigoureuse est nécessaire entre les unes et les autres ; dés que cette proportion est violée, dès que cette harmonie manque , la législation naît morte ; elle ne porte aucuns fruits , ou elle en porte de funestes. Ce contresens , cet antagonisme des lois et des mœurs , de la sévérité de Sparte et de la mollesse de Sybaris, tue un peuple. L'examen, la raison , Fexpérience et la conscience ont ici à prononcer de bonne foi sur ce qui est immédiatement possible parmi nous , ou ce qui ne peut être atteint qu'à Taide de l'habitude, des progrès et du temps ; la presse et la parole libres , sont là à leur place , portant sans cesse toutes ces questions devant le grand jury national, devant Fopinion qui prononce, mais non sans appel dans un régime de majorité. Quand une liberté de plus sera mûre, elle tombera nécessairement de Tarbre au souffle de ce vent populaire , sur un sol préparé à le recevoir.

Ici vous serez étonné peut-être de ne pas m'entendre flétrir davantage ce qu'on appelle centralisation, cet abus banal contre lequel tous les partis s'élèvent de concert , parce que tous cherchent à détruire , et aucun à fonder ; de ne pas me voir disloquer à mon tour quelque membre de l'unité nationale j Dieu et le sens commun me préservent d'acheter de la popularité à tel prix ! Demander la liberté politique, délibérative et élective pour toutes les opinions , pour tous les intérêts , pour toutes les loca-

IfiO SUR LA POLITIQUE

litës , c'est détruire en effet ce qui doit être détruit j la centralisation politique, Tinfluence c^pressÎTe d^une capitale, d'un parti, d^une classe, d'un homme; le monopole de la liberté, le despotisme enfin ; c^est là la juste tendance d'un esprit libre et éclairé ; c^est là FœuTre du jour et du siècle ; mais détruire la centralisation administrative et executive, refouler la vie et la pensée dans les membres au lieu de la placer forte et pleine dans la tête de Fétat, briser les liens nécessaires dupOMvoaî* et de V action , refaire de la France si forte parce qu^elleest «ne, une fédération provinciale , faible , boiteuse , disjointe et vacillante, après que le temps et le génie de la civilisation se sont épuisés à faire de ces parties incohérentes une grande et vigoureuse unité nationale, c'est le vœu de la folie , ou c^est le cri du désespoir.

La centralisation administrative, méditée par tous nos hommes d'état de la monarchie, opérée enfin par l'assemblée constituante , est le seul monument que la révolution ait fondé avec tous les débris qu^elle a faits ! Cette intensité de force dans cette uniformité d'action qui fait que la pensée sociale , une fois librement conçue et devenue loi, s'exécute à Tinstant même avec célérité, régularité^ contrôle et uniformité, dans toutes les sphères de Tadministration d'un vaste état , c'est l'unité de ces grands corps qu'on nomme nation! Si vous la détruises, ils périssent, ou cette unité se reconstruira malgré vous,

RATIOimiLLE. 161

car elle est leur vie , et la dissolution de cette unité ou de cette centralisation , c^est la mort !

Que Tame du corps social , c'est-à-dire la pensée et l'action politiques soient donc libres , expansi^es, constatées, parlant et agissant partout, qu'elles ne soient plus enchaînées comme elles Tont été jusqu'ici, au caprice d'une bureaucratie tyrannique, au délire d'une capitale ameutée , jouet d'un tribun ou d'une faction ; qu'elles aient leur force et leur point d'appui en ellesmêmes , et sur elles-mêmes, siu: les forces, les intérêts , les opinions de familles, de communes et de province! mais que l'administiation nationale soit une! une dans •a forme, une dans son action! que tous les ressorts de la machine gouTemementale aboutissent à un seul centre, d'où ils reçoivent l'impulsion , la force et la régularité ! La force relative des nations est tout entière dans le perfectionnement de ce système d'unité ou de cent|ralisation; le premier devoir ée^ nations, c'est de vivfe, c'est de rester indépendantef ^ et pour rester indépendantes, elles n'ont qu'un meyfm , être fortes ; centraliser Faction administrative, ce n'es$ donc pas progrès, c'est déclin.

ISS SUR LA POUTIQDE

CONCLUSION ET GONJKGTURKS.

Voilà, monsieur, les principaux délinéamens delà rout4 politique où je voudrais voir marcher nos amis ei nos ennemis, où je voudrais que la presse et la parole, le pouvoir et les chambres guidassent la France et TEurope ; c^est la seule route qui n'ait pas un abîme à son terme , et qui conduise à un avenir. Vous le savet; avant la ca^* tastrophe qui a affligé nos cœurs sans avoir étonné nos prévisions , car nous la pressentions prompte , certaine , inévitable , au bout de la voie fausse , étroite , rétrograde, où Taveuglement et Terreur poussaient ceux que nous aimions à avoir pour guides , et que nous suivions comme le soldat doit suivre son chef, jusqu'à la mort , mais non jusqu'au suicide , c'étaient là nos pensées et nos paroles j hélas! pensées et paroles stériles que le souffle de l'adu-

lation ou de Fintrigue ne laissait pas arriver jusqu'à Toreille des rois ; que le vent des passions populaires emportera peut-être de même aujourd'hui ! N'importe : elles tomberont sèches et froides sur le sable ou sur le rocher j mais elles n'y mourront pas pour toujours ; un^ idée Traie , une idée sociale descendue du ciel sur l'hu* inanité n^y retourne jamais à Tide^ une fois qu'elle a germé dans quelques cœurs droits , dans quelques esprits logiques et sains , elle porte en soi quelque chose de vital , de divin , d'immortel , qui ne périt plus tout en* tierj les passions , les vils intérêts, l'ignorance, l'habitude , les préjugés , la haine peuvent l'écraser sous leurs pieds, peuvent la mutiler sous le sabre ou sous la hache; ses fruits sont retardés d'un jour , d'un siècle ou deux peut-être; la Providence a la main pleine de siècles, et ne les compte pas dans son œuvre ; mais , au siècle marjpié, mais au jour fatal, et peut-être y sommes-nous) l'idée vivace dont la semence a été répandue et multipliée par les orages même, éclot dans tous les esprits à la fois ; tous les partis la revendiquent comme leur ; toutes les opinions l'avouent comme le fond de leur pensée commune ; prévu ou imprévu , un événement arrive, un accident peut-être, et le monde est renouvelé « L'idée de liberté a tous ces caractères ; si la France voulait, si le pouvoir savait, ce grand fait de rénovation sociale s'opérerait sous nos yeux : rien ne s'y oppose , rien

ne résiste dans les choses comme dans les esprits; llieure

a sonné.

Mais la France veut-^Ile? mais le poavoir sait-il? Ooi , la Irance Tondrait , niais elle Tent faiblement; ses longues oonyulsipns , son repos de quinze ans , sa position fausse sur un droit ipéconnu et sur un droit contesté, sa peur des nouveautés, sa lassitude des expériences, sa défiance de l'erreur, de la vérité même, son industrialisme, culte amollissant de Tor , son engouement prorapt, son d^oût rapide, ses éblouissemens de gloire militaire, sa secrëtefii* Teurpour un despotisme qui la flatte avec des conquêtes, qui Tétourdit avec des tambours, Tesprit de faction, de haine, de dénigrement mutuel qui use ses forces contre soi-même , et surtout , disons-le , son peu de foi dans la haute morale, raffaiblissement du sentiment religieux , sentiment qui vivifie tous les autres, héroïsme de la conscience, sans lequel Tfaumanité n'a pas asseï de foi en elle-Hnême , ne comprend pas asses sa propre dignité , ne place pas son but assez haut, n'a pas assez la confiance et le désir de l'atteindre ! tout cela a altéré en nous le principe des grandes choses , le mobile des résolutions généreuses et fortes, la base morale de toute institution libre , la vertu politique. C'est la vertu politique qui nous manque , et c'est ce qui me fait douter de nous et trembler sur nous! La vertu politique? je sais que la liberté la produit en l'exerçant , mais il en faut

RATIOIIIVEUE. 166

déjà pour supporter la liberté; quand Rome ne comptait plus qu'un Caton , César n'était pas loin.

Hais le pouvoir sait^il ? Non , s'il continue à chercher sa base dans un élément qui manque dés aujourd'hui , 4{ui manquera plus encore dans l'avenir, l'aristocratie; dans la restriction et non dans l'expansion du droit et de l'action politique ; s'il continue à resserrer la main au lieu de l'ouvrir tout entière, s'il veut régner et non guider, s'il veut dresser sa tente d'un jour et forcer l'esprit social à une halte précaire dans le défilé où le dix-neu- -vième siècle est arrivé, et où il étouffera, s'il ne le traverse pas avec un pouvoir hardi en tète de ses générations. Ainsi peut-être manque«t-il à la fois à cette époque deux choses sans lesquelles toute théorie tombe , toute espérance s'évanouit : un pays et un homme.

Faute d'un homme , d'un homme politique, d'un homme complet dans l'intelligence et la vertu , d'un homme , résumé sublime et vivant d'un siècle , fort de la force de sa conviction et de celle de son époque , Bonaparte de la parole, ayant l'instinct de la vie sociale et l'éclair de la tribune , comme le héros avait celui de la mort et du champ de bataille j palpitant de foi dans l'avenir, Christophe Colomb de la liberté , capable d'entrevoir l'autre monde politique, de nous convaincre de son existence, et de nous y conduire par la persuasion de son éloquence et la domination de son génie ; faute de cet homme ,

Tanarchie peut être là , vile, hideuse , rétrograde , démagogique, sanglante, mais impuissante et courte; car Tanarchie même suppose de la force. Le crime a aussi son parti en France, Féchafaud a aussi ses apôtres; mais le crime ne peut jamais être un élément politique; le crime est la plus anti-sociale des choses humaines , puisque la société n^est et ne peut être que de la morale et de la vertu ; ce parti est hors la loi du pays et de la civilisation; il est à la politique ce que les brigands sont à la société y ib tuent , mais ils ne comptent pas. La société n'a ni besoin ni appétit de sang ; elle n'a pas même à combattre , elle n'a rien à renverser devant elle , tout est nivelé sous ses pas ; cette admiration imitatrice pour les hommes et les œuvres de la terreur n'est que du sophisme qui accompagne quelquefois le bourreau , comme il le précède toujours , c'est un arrière goût du sang versé et bu dans notre époque de honte que quelques insensés prennent encore. pour de la soif, et qui n'est que le rêve du tigre. Faute de vertu politique dans le pays, au premier tremblement du pouvoir, à la première bourrasque sur la mer tempétueuse de la liberté , une clameur générale s'élèvera : Retournons en arrière , perdons plutôt tout l'espace déjà parcouru , plions les voiles , regagnons le passé , le port le plus précaire sera bon. Le plus obscur , le plus ignorant soldat , prendra le chapeau étriqué et la redingote grise , se croira un Bonaparte , sabrera la civi-

RATIONNELU. 157

lisation et la liberté des branches à la racine; et dira : Mon peuple, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que le héros n'est qu'un paillasse , et qu'on en cherche un autre qui porte moins mal la tyrannie et qui pare mieux la seryi* iude! Ce peuple libre n'aime pas assez la liberté; il croit toujours voir le temple de la gloire avec un héros sur lo seuil ouvert pour le recueillir et le venger d'une nouvelle anarchie; il se trompe, le héro^ n'est plus, et la liberté est son seul asile.

Cherchons donc la vertu politique , cherchons-la pour nous et pour les autres, le temps se chargera de l'exercer ; cherchons-la où elle est , dans une conviction forte , dans une foi sincère à la destinée progressive de l'humanité, dans un religieux respect pour notre dignité d'homme , dans une contemplation sévère du but divin que Dieu a placé devant la société comme devant la vio individuelle; ce but , c'est lui-même, c'est le perfectionnement de l'individu et le perfectionnement de l'être générique, l'humanité , qui doit rapprocher de Dieu l'homme vertueux et la société elle-même.

Cette pensée divine, appliquée enfin à la politique, fermente déjà dans la jeune génération qui nous presse; c^est dans cette génération, jeune, forte , morale , reli-* gieute , qu'est tout l'espoir de l'avenir. Le saint-simonisme lui-même est un heureux symptôme ; hardi plagiat qui sort de l'Évangile , et qui doit y revenir , il a déjà

168 SUR LA POUnQUE

arraché quelques esprits enthousiastes aux viles doctrines du matérialisme industriel et politique , pour leur ooTiir Tborizon indéfini du perfectionnement moral et du spiritualisme social ; c^est là en effet le terme à atteindre , mais par la route que le Christ a tracée , que sa doctrine progressive éclaire à mesure que Thomme avance , mais sur le terrain réel et solide de Thumanité , sur le respect de tous les droits, sur raccomplissement de tous les devoirs , sur la réforme et non sur la destruction de la seule base que Dieu ait donnée jusquUci à la faBÙlle et à la société, la propriété. Peut-être l'humanité découvrirat-elle un jour un autre principe social : on ne peut rien nier, rien affirmer de Tinconou. L'horiion de Thumanité recule et se renouvelle à proportion des pas qu'elle a fûis^ le verbe divin sait seul où il veut nous conduire; l'Évangile est plein de promesses sociales et encore obscures ; il se déroule avec les temps , mais il ne découvre à chaque époque que la partie de la route qu'elle doit atteindre. Le saint-simonisme trace une route parallèle, mais sur les nuages j c'est une religion moins un Dieu, c'est le christianisme moins la foi qui en est la vie, c'est l'Évangile moins la raison et la connaissance de l'homme. Tout ce qu'il y a en lui de sincère, d'élevé, d'aspiration à un ordre terrestre plus parfait et plus divin, s'apercevra bientôt qu'il ne peut marcher sans base, qu'il faut toucher au ciel par ses désirs , mais à la réalité humaine par les faits,

et reriendra au principe qui donne à la fois la Tërité spëcolaiiTe et la force pratiq[ue, Tespérance indéfinie du periectioanement des sociétés ciTÎles, et la règle, la morale et la mesure qui peuvent seules les y diriger ; ce principe, d^oùaous émanons tous,croyans où sceptiques, amis ou ennemis, c'est le christianisme ! Sa déduction logique est la perfection sociale; c'est lui qui a fait la liberté moderne , plus vraie que la liberté antique \ c'est lui qui noua prépare encore la cbarité politique et civile, plus vraie que le patriotisme étroit, exclusif et égoïste de Tantiquité; son règne ne sera autre chose que l'époque rationnelle, le règne de la raison, caria raison est divine aussi.

Un mot ici : par ce règne futur et parfait du christianisme rationnel, je n'entends point ce règne matériel du christianisme, cet empire palpable et universel du principe catholique , prédominant de fait sur tous les pouvoirs politiques, asservissant le monde même à la vérité religieuse, et donnant ainsi un démenti à la sublime parole de son auteur : Mon royaume n'est pas de ce monde. Cette doctrine de politique religieuse réalisée dans des formes sociales, doctrine que quelques hommes de foi et de talent réchauffent en vain aujourd'hui , n'a jamais eu l'assentiment de ma raison : c'est chercher dans un mysticisme couronné, dans une théocratie posthume, dans une aristocratie sacerdotale, un principe et une règle du

pouvoir humain, qui n'y existeraient pas plus que dans le despotisme ou l'aristocratie politique. La vérité même ne doit ni se manifester ni s'imposer par des formes de domination matérielle, car ses agens seraient toujours hommes ', les hommes altèrent ou corrompent tout ce qu'ils touchent avec leurs mains d^hommes, et nous feraient une tyrannie dégradante de la liberté même des enfans de Dieu. La seule forme de manifestation et d'empire de la vérité religieuse vis^à-vis la vérité sociale et politique, c'est la parole, c'est la liberté! Le seul joug des cœurs et des intelligences, c'est la conviction! Cest là le seul empire de la vérité chrétienne , le seul joug que nous porterons tous avec liberté et avec amour , quand le tronc immortel du christianisme, qui renouvelle ses rameaux et son feuillage selon les besoins et les temps , aura porté et multiplié pour nous ses derniers fruits.

Revenons au jour où nous sommes , et concluons.Yous le voyez , espérance et lumière à un horizon éloigné , sur l'avenir des générations qui nous suivent ; incertitude et ténèbres sur notre sort actuel , sur notre avenir immédiat. Cependant l'espérance prévaut , et si chacun de nous , sans acception de parti, d'opinions ou de désirs, se plaçait dans la vérité qui est immédiatement devant lui, y cherchait son devoir du jour, et employait sa force sans la calculer, le résultat ne permettrait pas un doute : le monde social aurait fait un pas immense , et ses chutes

RATIOIVIŒLLE. 161

mêmes l'auniient avancé de plusieurs siècles. Je ne suis pas prophète , mais la raison prophétise : mie loi étemelle, une loi morale que les anciens appelaient fatalité , que les c^urétiens nuamait ProTidence , et qui n^est autre chose queJa volonté dif ine , enchaînant les conséquences aux principes, les effets aux causes, travaille éternellement pomr ou contre nous, selon que nous partons du faux ou d« Trai. Dans la vie privée de Pindividu comme dans la vie^sociale des empires , cette loi se manifeste sans cesse par ses applications heureuses ou vengeresses, elle rétribue dès ce monde à chacun selon son œuvre , à chacun selon sa vérité et sa vertu ! Cest Tomhre de la justice divine que Ton aperçoit de la terre. Cette loi divine sous les yeux, on peut prédire et Ton prédit en effet tous les jours avec une pleine et infaillible assurance.

On peut donc prédire que si un droit a été omis ou violé volontairement dans un fait politique , son absence ou sa violation jettera long-temps le pouvoir et le pays dans une laborieuse expiation.

Que si le pouvoir, innocent lui-même de la nécessité politi<pie d'où il surgit , comprend cette dictature des événemens, cette mission d''une destinée sociale, et remploie tout entière sans retour sur lui-^mème, au salut d^ntéressé du pays, à la fondation sincère et large d'un ordre libre et rationnel, il triomphera de tous les obstacles, il créera ce qu'il a mission évidente de créer ,

TOHB II. i5

et durera de oe que doiTeat durer les èbMeiB néeessaîrea, le temps d^acheyer leur œuTre , transition elle^Bième à un autre ordre de choses , plus aTancé et plus parfait.

Que sMl ne se comprend pas lui-même , et s^il ne |»ofite pas, au bénéfice de la liberté et de Plnnnuiité tout entière, du moment fugitif qui lui attra été donné; s^il ne Toit pas qu^une route longue , large et droite est ott> ▼erte sans obstacles devant lui, et qu'il peut y porter les esprits , les lois et les faits jusqu'à un point d'où ils ne pourraient plus rétrograder j s''il se compte lui-même pour quelque chose, s'il s'arrête ou s'il se retourne, il périra , et plusieurs siècles peut-être périront avee lui.

Que si les royalistes constitutionnels , les hommes de fidélité , de religion , de monarchie , de liberté et de progrès, persistent à mettre leur répugnance d'esprit , leurs scrupules de souvenirs, leurs affections de parti , au-dessus de leurs droits et de leurs devoirs d'hommes et de citoyens ; que s'ils se retirent comme ils viennent de le faire de toute l'action politique moderne, l'élection; que s'ils regardent sans combattre la mêlée poUtique qui' se débat sous leurs yeux , et dont eux-mêmes ils sont- le prix sanglant ; que s'ils laissent vaincre l'anarchie contre eux { que s'ils laissent fonder sans eux la liberté qui n'est plus qu'oppression quand elle n'appartietat pas à tons ; que s'ils se refusent obstinément à entrer dans l'ère nouvelle , dans ce temple commun d'asile que les événemens

RAn(miW.L£. 168

et la proTi4ence sooiale leur oa^rent si «ou^ent j que s'ils laissent mettre hors la loi du siècle , hors de la protection et de la reconnaissance de Tayenir , enx , leurs principes, leur religion et leur cause, ils se suicident eux-mêmes j ils concourent aTouglément à la ruine du présent , au meurtre de TaTenir social, et ils préparent pour eux , pour leur patrie , pour leurs fils, un de ces châtimens déplorables que la Providence inflige quelquefois à Terreur aussi sévèrement qu'au crime. Pour nous , innocens de cette erreur , si nous, ne répudions pas notre part de la peine qui ne choisira pas , répudions du moins toute participation à la faute; nous aurons du moins protesté ; si notre voix ne doit pas être comprise, elle aura du moins retenti ! Qu'elle retentisse encore! Suivons cette lumière qui luit pour nous , cette lumière que tous peuvent voir, cette lumière qui éclaire la morale politique des mêmes clartés que la morale privée; faisons le mieux possible dans toutes les circonstances données; les événemens ne nous appartiennent pas, mais notre détermination nous appartient toujours tout entière, les événemena ne sont jamais neutres : nous n'avons donc jamais le droit de l'être nous-mêmes. y a toujours dans toutes les combinaisons des choses humaines un mal à éviter , un mieux à chercher, un choix à faire. Quelqu'un a dit que dans les temps de révolutions , il est souvent moins difficile de faire son devoir que de le connaître ; mais la

164 SUR LÀ POLTIIQU^

morale du christianisme a one tueur qui éclaire toujours suffisauunent chacun de nos pas , en nous montrant tour jours un but que Tinstabilité des événemens et le Tent orageux de la fortune ne peuvent voiler ni ébranler, le bien de Thumanité. Le choix , . que cette morale non» commande, faisons-le jour par jour, heure pai heure, selon la raison , la conscience et la vertu; n^en cédcMis rien à nos ennemis, rien à nos amis même; supportoes la haine et Finjure des uns, le sourire et la raillme des autres ; devant chaque homme , devant chaque époque , devant chaque fait , il y a un devoir ; dans chaque deToir il y a une vertu, à chaque vertu une rétribution présente ou future ; chacun de ces devoirs accomplis par nous est à notre insu de la haute politique , car la politique n'es^ que la morale appliquée à la vie civile.

Notre devoir à nous comme notre politique, c^ est de nous confondre avec le pays dont nous ne pouvons nous séparer sans Faffaiblir et par conséquent sans crime j le pays, qui n'eut jamais nécessité plus grande de secours, de lumière et d'énergie , ne nous pardonnerait pas de ne pas lui avoir offert ce que nous pouvons en posséder dans nos rangs. Ne nous constituons pas nous-mêmes les ilotes de la civilisation et de la France ; n'acceptons pas , ne justifions pas par une fausse attitude politique ce titre 4e vaincus que desennen^s habiles voudraient nous infliger pour se donner les droits odieux de la victoire , ce titre

RATIONIIELLS. 166

de vaincus dont quelqueé-nns de nous ont la faiblesse de •'honorer ! Il n^y a eu de yaincus en France dans la bataille de juillet , que ceux qui de fait ou de cœur ont voulu trahir la foi jurée , attaquer le pays dans son droit et dans son repos, renverser les institutions et remettre au hasard d^une mêlée de rue , une nation , un trône , TEurope et le siècle! Nous ne sommes pas de ces hommes ! nous les avons réprouvés avant , pendant et après ^ plaigisons leur aveuglement et leur peine, mais ne nous impesons pas à nous-mêmes la réprobation politique dont nous les frappâmes avant la défaite , avant la postérité ; ils ont commis la faute, et nous en portons la peine; nous ne sommes ni les vainqueurs , ni les vaincus , nous sommes les victimes de juillet! Connaissons notre véritable dénomination, et faisons-la reconnaître aux autres} .nous sommes français et dignes de la France. Unissons nos efforts aux siens pour la relever, la soutenir, la constituer et la défendre j si elle nous repousse, plaignons-la, mais ne lui laissons pas dire que nous Pavons abandonnée ! Pressons-nous dans les rangs de sa milice nationsde, présentons-nous partout où il y a un service désintéressé à lui rendre ! iTexaminons pas sous quelle couleur et sous quel signe, mais pour qui et pourquoi nous comiiattons! C'est la France et la patrie, c'est toujours l'humanité honorant tous les signes, toutes les

couleurs qu'elle déploie ! Votons dans les conseils muni-

166 Sun LÀ POUIIQUE

cipaux, notons dans les conseili de dépaitemeiisl Totons dans les collèges électoraux surtout! Ne nous laissons point Tolontairement fenner le seuU de Faction politique, de Télection , par une répugnance ou par une erreur.

Entrons , si on nous en ouvre la porte , dans rassemblée des représentans du pays; abordons la tribune avec une parole couTaincue , loyale et ferme j si la cbambre n^a pas d^échos pour nous , le pays en aura. Les paroles du mandataire du peuple portent plus loin et plus juste que la Toix de TécriTain; c'est toute une population , toute une proTince , toute une opinion , qui parlent par cette bouche; il a mission pour proférer un symbole politique, pour protester au nom d'une vérité ou d'un intérêt; la tribune est la chaire de vérité populaire ; les paroles qui en tombent ont la réalité et la vie. Montons-y donc! mootons-y , non pas pour parler plus haut à des passions qui nous demandent de les flatter , et qui nous paieront notre lâcheté en applaudissemens ; non pas pour caresser de vains regrets ni pour envenimer d'omères répugnances; non pas pour récriminer contre un passé qui n^appartient plus à personne; non pas pour semer des embûches dans la route embarrassée d'un pouvoir qui n'a que trop d'abîmes sous les pas ; non pas même pour disserter, comme les sophistes de Constantinople, surles arguties du dogme politique , le droit divin ou social , la source et la légitimité des pouvoirs , les droits d'une famille sur un peuple

tHi d'un peuple sur une famille. Laissons ces choses aux heures âe paix et de vaines di^utes , et leur solution au temps et aux faits , qui seuls les résolvent ; parlons-y du présent eidcTaYenir; établissons-y nos larges et fécondes théories de droit et de liberté; jetons notre sentiment religieux, moral, progressif, dans les lois; Tappelons-y à Thumanité ce qu^elle se doit à elle-même, ce qu^elle doit aux générations qu^elle enfante ; faisonslui comprendre Fépoque qui est sous ses yeux et qu^elie ne Toit pas ; montrons-lui ce siècle éclos pour de grandes choses , et prêt à se fondre en vaines querelles de mots et de personnes, en inanités politiques, en guerres stériles , en ruine nationale , en calamités européennes , si elle ne le saisit pas à son heure , si elle ne cueille pas le fruit qui est mûr aujourd'hui , qui sera corrompu demain! Descendons de là aux intérêts du jour : aidons la démocratie à s'organiser pour vivre ; donnons-lui des guides , faisons-lui des lois , créons-lui des mœurs , car elle est seule tout l'avenir du monde ; apprenons-lui surtout qu'elle ne peut vivre sans forme , que la forme de toute réalité politique c'est un gouvernement ; que la vie de tout gouvernement régulier c'est un pouvoir vrai et fort ; que ce pouvoir ne peut être l'expression mobile des factions inconstantes, l'œuvre perpétuel du caprice populaire , qu'il lui faut des racines dans le sol pour résister aux tempêtes j que ces racines ce sont les lois organiques

qui doWent Tattacher an pays, et communiquer à ses rameaux la sère qu^il y puisera sans cesse. Rappelons» lui que pour être un peuple libre , il ne suffit pas dUnscrire le mot liberté sur le frontispice de son gouvernement , mais quHl faut le sceller dans lesfondemens même, et depuis la base jusqu^au sommet ne faire de Tédifice social qu^un tout harmonieux de droits , de devoirs, de discussion, dMlection et de liberté. Avant tout , prouvonslui qu'il faut être juste , et que le droit de tous ne vit que du droit de chacun. Le despotisme peut subsister sur de fausses bases , parce qu'il s'appuie sur la force; la liberté ne le peut pas, parce qu'elle s'appuie sur la justice^ si le droit d'un seul manque à ses conditions , sa base fléchit tout entière, et elle croule.

Élevons souvent les regards des hommes , notre pensée et notre voix, vers cette puissance régulatrice d'où découlent, selon Platon comme selon notre évangile , la justice, les lois et la liberté ; qui seule sait tirer le bien du mal j qui tient dans ses mains les rênes des en^ires , et qui les secoue souvent avec violence et rudesse, pour réveiller l'humanité de son sommeil, et lui rappeler qu'il faut marcher dans la route de sa destinée divine vers la lumière et la vertu ; cet élan de l'humanité vers le ciel n'est pas stérile ; c'est une force intime , c'est la foi de l'humanité dans le progrès. Rappelons à nous cette force et cette foi des temps d'épreuve et de doute ; confions-

nous à cette Providence , dont Vœil n^oublie aucun siècle et aucun jour; faisons le bien , disQus le vrai , cherchons le juste , et attendons.

Adieu, monsieur j tandis quUnutile à mon pays , je Tais chercher les vestiges de Thistoiie , les monumens de la régénération chrétienne et les retentissemens lointains de la poésie profane ou sacrée dans la poussière de TÊgypte, sur les ruines de Palmyre ou sur le tombeau de David ; puissiez-vous ne pas assister à de nouvelles ruines j et ne pas préparer 2^ Thistoire les pages funèbres d'un peuple qui porte encore en soi des siècles de vie , de prospérité et de gloire ! Puissent les cœurs et les esprits généreux que cette terre produit à chaque génération sans s'épuiser jamais de. génie et de vertu , étouffer leurs passagères dissensions dans le sentiment de leur conunun devoir, et garder cette fortune de la France , que la France seule peut ternir ou éteindre! c'est là le vœu du plus dévoué de ses enfans , qui ne la quitte pour un jour que parce qu'elle ne ie réclame pas , qu'elle peut rappeler à toute heure , et qui ne se croira libre de ses pensées ou de ses pas que s'il ne peut les employer mieux pour elle , et la servir ou l'honorer autrement.

Alphossb SB LAMARTINl^,

SaÎDt-Pont , 25 septembre li51.

r.'.r) ij u

Il y a deux ciyilisatioos qui quelquefois marchent de concert , et quelquefois s^avancent séparées : Tune est la civilisation morale , c^est-à-dire Tensembledes croyances, des lois , des mœurs , des vertus d^un peuple ; Tautre est la civilisation matérielle, c^ est-à-dire le développement plus ou moins progressif des métiers et des arts purement manuels, ou de Findustrie. Quand on confond ces deux sortes de civilisations dans un seul mot, on ne s^entend plus et Ton combat dans les ténèbres. La civilisation morale ne peut être considérée que comme le but même de la durée des nations ; ceux qui la nient ou qui voudraient entraver sa marche méconnaissent Fbumanité dans son caractère distinctif , le perfectionnement , et outragent le ciel même dans son plus noble ouvrage,

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