TOME II
A NÉMÉSIS
Non ', sous quelque drapeau que le barde se range , La muse sert sa gloire et non ses passions !
Non , je n'ai pas coupé les ailes de cet ange Pour l'atteler hurlant au char des factions ! Non , je n'ai pas couTert du masque populaire Son front resplendissant des feux du saint parvis , Ni pour fouetter et mordre irritant sa colère Changé ma muse en Némésis!
D'implacables serpens je ne l'ai pas coiffée ! Je ne l'ai pas menée une Terge à la main ,
20 A NEMESIS.
Injuriant la gloire avec le luth d'Orphée , Jeter des noms en proie au vulgaire inhumain ; . Prostituant ses vers aux clameurs de la rue , Je n'ai pas arraché la prêtresse au saint lieu ! A ses profanateurs je ne l'ai pas vendue Comme Sion vendit son dieu !
Non , non : je l'ai conduite au fond des solitudes Comme un amant jaloux d'une chaste beauté; J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes Dont la terre eût blessé leur tendre nudité ! J'ai couronné son front d'étoiles immortelles , J'ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjpur , Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes Que la prière et que l'amour !
.L*or pur que sous mes pas semait sa main prospère N'a point payé la vigne ou le champ du potier ; Il n'a point engraissé les sillons de mon père y Ni les coffres jaloux d'un avide héritier :
Elle sait où du ciel ce divin denier tombe.
Tu peux sans le ternir me reprocher cet or !
D'autres bouches un jour te diront sur ma tombe Où fut enfoui mon trésor!
Je n'ai rien demandé que des chants à sa lyre , Des soupirs pour une ombre et des hymnes pour Dieu! Puis , quand l'âge est venu m'enlever son délire , J'ai dit à cette autre ame un trop précoce adieu : Quitte un cœur que le poids de la patrie accable !
A NÉMÉSIS. 21
Tuis nos villes de boue et notre âge de bruit ! Quand Teau pure des lacs se mêle avec le sable , Le cygne remonte et s'enfuit !
Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle ^ S'il n'al'ame et la lyre et les yeux de Néron! Pendant que l'incendie en fleuve ardent circule Des temples aux palais , du cirque au Panthéon ! Honte à qui peut chanter pendant que chaque femme Sur le front de ses fils voit la mort ondoyer , Que chaque citoyen regarde si la flamme Dévore déjà son foyer î
Honte à qui peut chanter pendant que les sicaires En secouant leur torche aiguisent leurs poignards , Jettent les dieux proscrits aux rires populaires , Ou traînent aux égouts les bustes des Césars! C'est l'heure de combattre avec l'arme qui reste ! C'est l'heure de paonter au Rostre ensanglanté , Et de défendre au moins de la voix et du geste Rome , les dieux , la liberté !
La liberté ? ce mot dans ma bouche t'outrage ? ^ Tu crois qu'un sang d'ilote est assez pur pour moi y Et que Dieu de ses dons fit un digne partage , L'esclavage pour nous , la liberté pour toi ? •iu crois que de Séjan le dédaigneux sourire Est un prix assez noble aux cœurs tels que le mien , Que le ciel m'a jeté la bassesse et la lyre , A toi l'ame du citoyen ?
2d  MMËSIS.
Tu crois que ce saint nom qui fait vibrer la terre , Cet éternel soupir des généreux mortels Entre Gaton et toi doit rester un mystère , Que la liberté monte à ses premiers autels?
Tu crois qu'elle rougit du chrétien qui Tépouse ? Et que nous adorons notre honte et nos fers Si nous n'adorons pas ta liberté jalouse Sur l'autel d'airain que tu sers ?
Détrompe-toi, poète ! et permets-nous d'être hommes ! Nos mères nous ont faits tous du même limon ! La terre qui tous porte est la terre où nous sommes , Les fibres de nos cœurs -vibrent au même son! Patrie et liberté, gloire , vertu, courage. Quel pacte de ces biens m'a donc déshérité!
Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage , Ésaû delà liberté?
Va ! n'attends pas de moi que je la sacrifie Si devant vos dédains ni devant le trépas !
Ton dieu n'est pas le mien , et je m'en glorifie ; J'en adore un plus grand qui ne te maudit pas î La liberté que j'aime est née avec notre ame Le jour où le plus juste a bravé le plus fort ; Le jour où Jéhova dit aux fils de la femme :
Choisis , des fers ou de la mort !
Que ces tyrans divers dont la vertu se joue
Selon l'heure et les lieux s'appellent peuple ou roi ,
Déshonorent la pourpre , ou salissent lu boue ,
A NÉMÉSIS. 2Q
La honte qui les flatte est la même pour moi ! QuUmporte sous quel pied se courbe un front d'esckiTe ! Le joug d'or ou de fer n'en est pas moins honteux! Des rois tu Faffrontas , des tribuns je le bra-ve ; Qui fut moins libre de nous deux ?
Fais-nous ton dieu plus beau si tu veux qu'on Tadore! Ouvre un plus large seuil à ses cultes divers ! Repousse du parvis que leur pied déshonore La vengeance et l'injure aux portes des enfers ! Écarte ces faux dieux de l'autel populaire , Pour que le suppliant n'y soit pas insulté !
Sois la lyre vivante et non pas le cerbère Du temple de la liberté!
Un jour de nobles pleurs laveront ce délire , Et ta main, étouffant le son qu'elle a tiré , Plus juste , arrachera des cordes de ta lyre La corde injurieuse où la haine a vibré !
Mais moi j'aurai vidé la coupe d'amertume Sans que ma lèvre même en garde un souvenir ; Car mon ame est im feu qui brûle et qui parfume Ce qu'on jette pour la ternir î