‹ Œuvres diverses de G. TridonChapitre 22 sur 25 · AUX ÉLECTEURS DE LA COTE-D'OR · texte numérisé non relu

AUX ÉLECTEURS DE LA COTE-D'OR

Ghers Concitoyens,

Honoré de vos suffrages, sans les avoir brigués, je vous dois des explications sur la manière dont j'ai compris mon mandat et sur les motifs qui m'ont forcé à le résilier.

Une démission est chose grave, je ne m'y suis pas résigné sans de sérieuses réflexions que je viens aujourd'hui vous soumettre.

Placé dans une situation exceptionnelle, j'ai été, un des premiers, témoin et victime de la trame infâme qui avait pour but de livrer la France aux Prussiens, en haine de la République, et qui a obtenu, dans ces derniers temps, un si glorieux succès.

M. Thiers, le dictateur du jour, le héros de la rue Transnonain, le principal fauteur de l'élection du prince Louis-Napoléon Bonaparte, — élection qui contenait en germe les désastres de Metz et de Sedan, — le diplomate brouillon, dont la moralité privée égale la moralité publique, était déjà l'âme du complot. Heureux privilège de la réaction ! Si un républicain avait le corps souillé de la moindre des taches dont se pare notre maître, il serait stygmatisé par la

vindicte publique et mis au ban des familles et des assemblées... Mais Thiers est l'enfant chéri des cours et des aristocraties.

J'ai partagé la proscription dont un pouvoir lâche et traître poursuivait tous les partisans de la défense à outrance de la patrie envahie. Arrêté après le 31 octobre, malgré les paroles jurées, par l'odieux Cresson, pour une affiche prophétique où nous dénoncions les agissements funestes du gouvernement de la trahison nationale, j'ai été, à Paris, prisonnier des Prussiens de rintérieur, comme à Châtillon, l'incendié des hordes du roi Guillaume. Paris m'en a récompensé par plus de soixante mille voix qui ont failli m'arrachcr à l'honneur de vous représenter.

Arrivé le 19 à l'assemblée de Bordeaux, j'ai trouvé triomphants les hommes que nous combattions comme l'avant-garde et le bouclier de la Prusse ; les hommes qui, depuis cinq mois, conspiraient de livrer la France, après Metz et Paris, à leurs frères et amis de Berlin, car ils voulaient étouffer la République sous les ruines de la patrie I Ils ne l'ignoraient pas, les traîtres ! La victoire c'était la République s'incarnant dans la nation, aussi n'avaient-ils qu'un souci : l'énervation des courages et l'organisation de la défaite.

L'idéal et le but de ces Zopyres était rassemblée élue sous les baïonnettes prussiennes, avec Paris bloqué par le double cordon de la police bonapartiste ei de l'armée de Guillaume. Pendant toute la période' électorale il ne sortit de Paris ni une lettre ni un candidat sans être marqué de l'estampille officielle.

Ce système de geôle, appliqué par deux frères en réaction, a produit les élections du 8 février.

Gloire aux départements courageux, qui, sous li' pied des uhlans, ont mieux aimé l'honneur que la honte, et voté malgré le sabre en faveur des intérêts cl de la dignité français I

Thiers, l'agent diplomatique des Prussiens depuis le 4 septembre, était Thomme-trahison, le croquemort prédestiné de nos funérailles. Son premier acte de politique abjecte, fut la nomination d'un ministère prussien, dont les membres soigneusement triés furent, de fait, les otages de l'ennemi, et, à ce titre, condamnés quand même à la paix, aux termes de la capitulation du 18 janvier, sous peine d'aller tendre leurs poignets et leur cou aux menottes et aux carcans do Bismarck. Les deux ministères importants, guerre et marine, furent spécialement livrés à deux captifs de guerre, Pothuau et Le Flô, qui, sans la ratification do l'Assemblée, devaient déposer leurs portefeuilles aux pieds de de Roon. — Tel est le premier échelon du crime qui nous égorge et nous déshonore aux yeux de TEurope et du monde.

Lors de mon arrivée à Bordeaux, la Chambre se prorogeait pour laisser le temps de bâcler le pacte odieux. On l'amusait avec des commissions qui ne commissionnaient rien du tout et des réunions creuses dans des bureaux déserts, tandis que Thiers et ses complices brocantaient notre chair et notre sang, l'honneur et l'intégrité de la France.

Tous ils acceptèrent, avec des larmes de crocodile ians la voix et la joie de l'enfer dans le cœur. — On s'était partagé la proie I Aux réacs la République, à Bismarck l'Alsace et la Lorraine. On lui livrait ces deux ûobles provinces, on lui livrait Metz, on lui livrait Strasbourg. On lui livrait une partie de la Meurthe, on lui livrait les Vosges. Le gendre de madame Dosne, ['amphitryon de Grand veaux, qui avait noyé dans le sang la République de 48, comme traîné à l'abîme la monarchie d'Orléans, poussait le cynisme jusqu'à proposer à une Assemblée française ce protocole inouï I i La France renonce en faveur de l'empire « allemand, à tous ses droits et titres sur les terri-

« toires situés à l'est de la frontière et ci-après dé- « signés... »

Et ce n'était rien encore que cette clause monstrueuse qui assimilait riiomme au bétail et nous ramenait au moyen âge. Ils donnèrent cinq milliards de prime aux ravageurs et assassins de nos campagnes, aux voleurs et aux bandits dont la corde devait être la seule récompense, et nos plus belles provinces furenl le gage de cet épouvantable marché.

Cinq milliards! chers concitoyens, vous mettezvous bien dans l'esprit ce que ces deux vocables représentent ? Cinq milliards! c'est pour cinquante ans la ruine et la misère, c'est notre pauvre France roulant sur la pente irrésistible de la décadence jusqu'au fin fond de l'abîme.

Permettez-moi de mettre encore plus vivementsous vos yeux cette formule de notre damnation nationale.

Les pièces de cinq francs composant les cinq milliards, juxtaposées à plat les unes à la suite des autres, occuperaient une longueur de 6,250 lieues, soit les trois quarts du tour du globe terrestre.

Empilées les unes sur les autres, elles formeraient une colonne de 2,700 kilomètres. Si cette colonne. ayant sa base à Paris, venait à se renverser dans !â direction de Berlin (pût-elle l'écraser !), la partie berlinoise serait à peine le tiers de la colonne, et les pièces iraient jusqu'à Saint-Pétersbourg. Inutile de répéter que depuis l'ère fabuleuse de Jésus-Christ jusqu'à nos jours, il ne s'est pas encore écoulé un milliard de minutes. Jusqu'en 1870, il n'y en avait encore que 994,872,000. — Et voilà ce que, d'un trait de plume, l'honnête M. Thiers vient d'octroyer à ses collaborateurs en destruction républicaine.

Et c'est au moment où Bonaparte et sa bande nous ont sucés jusqu'à la moelle, où le tiers de la France a été rongé par les hordes germaines, qui se sont abat-

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lies sur elle comme dfs nuées de sauterelles, — où la iette publique écrase la nation, où l'octroi, à la porte le toutes les villes el bourgs, pri*U''ve son impôt desrucleur sur les objets do prcmit-re consommation, ju'on nous jette sur la téie ce pavé meurtrier.

Nous le répétons: cinq milliards! cVst [a luinc le la France. C'est la lento agonie do l'ouvrier rrnpoi- i

:onné par la sophistication et le Iiaut prix des suIjlistanees ; c'est le coup de grâce du paysan drint Ira iroduiis hautement taxés, non-seulement ne lui [icrnotlront plus de suffire aus exigences du pinprii'aire, mais même de soutenir sa famille.

C'est le ravage du pays, cent fois plus destrticlour lue les dévastations teutonnes. ■

Oui, il valait mieux combaltre! — Mais, medira-l-on. a France était à bout? — N'avait-elle donc plus ni un -anon, ni un homme, ni un fusil pour signer le lrait<'' e plus honteux qu'on ait vu depuis Bretigny 7

Trahison et mensonge I En dépit des manœuvrrs de a forfaiture et de l'égoïsme, la France était debout 1 îlle avait sous les armes 650,OCM) mobilisés, 3EiÛ,000 soldats de la ligne et de la mobile, sans compter des roupes innombrables de francs-tireurs et autres volonaires, dont les Prussiens gardent le souvenir, Ine arillerie admirable, douze mille canons attelés, accompauiaientnos armées. Des marchés passés à Birmingham 'I en Amérique, nous réservaient toutes les armes à tir iipide fabriquées jusqu'à la fin de l'année. Avec une ÎOutte de patriotisme et de loyauté, pas un Prussien ne epassait le fleuve du Rhin et la République libiralrice ilait fondée pour des siècles !

C'était la crainte de l'honnête M, Thiers et de ses «mplices. Leur premier acte avait été, même avant oute négociation, de résilier les traités anglais et amé- ■icains pour l'achat des armes. Le second fut de 'épandre la pour dans les rangs de nos soldais, ainsi

que la démoralisation et le désespoir. On sema sur tous les tons que la résistance était impossible, — que nos jeunes recrues ne pouvaient pas tenir devant les vieilles bandes prussiennes. On exalta systématiquement l'ennemi au détriment des forces nationales. Bref, le gouvernement mit à désorganiser la résistance toute l'énergie qu'il eût dû employer à la soutenir, et il vint devant la Chambre se faire une arme de cette désorganisation, son chef-d'œuvre de trahison !...

Or, ce découragement, fruit factice chez nous du machiavélisme bourgeois, était réel chez les Allemands. Le citoyen Dubois, maire de Dijon, mon coUf-gueet votre élu, que ses fonctions mirent en rapports constants avec rétat-major ennemi, m'a bien des fois raconté l'abattement de nos prétendus vainqueurs, leurs jérémiades sur l'obstination de la France à lear tenir tête, et leur projet bien arrêté, en cas d'une prolongation de lutte, de se rabattre sur l'Alsace et la Lorraine et de s'y cantonner. Et voilà l'instant choisi par nos illustres diplomates pour donner la France aux Prussiens et leur livrer en gage des provinces qu'ils allaient abandonner.

Monstruosité que vous aurez peine à croire, sur les décombres de vos demeures et les débris de vos récoltes, cette paix, question si grave, ourdie comme un complot, a été votée sans discussion, sans contrôle, dans les ténèbres. Logiquement elle devait être précédée d'un examen sérieux de nos ressources et de nos forces militaires. On a enfoui avec soin tout renseigne ment et tout rapport. Thiers vint mentir à la tribune que la guerre était impossible et qu'aucun homme du métier ne pourrait le contredire. Ce qui n'empêcha point que sept généraux commandant nos armées, par leur vote et leur abstention, non moins significative, ont appliqué le soufflet le plus virulent sur cette faco de traître. Chanzy, Mazure, Billot, Loysel, Deligny,

Denfert, Charette luî-même ont démenti le glorieux et honnête M. Thiers. Retenus par la discipline et la réserve militaires, ils n'ont pas osé rompre en visitVe avec le chef de Texécutif . Au scrutin, ils ont manifesté les sentiments de leur âme. Quant à Charette, ne voulant pas marcher à rencontre de son parti, il donna sa démission, protestant ainsi contre une paix qu'il subit comme monarchiste, mais déplore comme patriote et comme soldat. — Charette s'est battu en héros dans les combats devant Orléans.

Ces gémissements et ces défis théâtraux de M. Thiers n'étaient que piperie et papelardise. On l'a entendu lui, l'avocat de notre impuissance et de notre infériorité fnilitaires, venir roucouler à ses réacteurs tremblants : « Messieurs, vous pouvez vous rendre en toute sécurité ï à Versailles, j'y rassemble un corps de cinquante ' mille hommes d'élite. Je puis détacher trente raille ' hommes de l'armée du Nord et faire venir du monde f à volonté de l'armée de la Loire. »

Désarmés devant l'étranger, ces aimables philanhropes trouvent des légions sans nombre pour l'égor- [ement populaire. Paris saigné et désarmé, on verra ortir de leur manche le plébiscite royaliste avec un ejeton de Louis-Philippe. Les vieux gobelets sont émis à neuf et chacun s'est distribué lés rôles.

J'avoue, citoyens, qu'en voyant une Assemblée, ►rétondue française, sanctionner de pareils crimes et oter le démembrement et la ruine du pays; qu'en ntendant ces hommes vendre à Bismarck nos frères 'Alsace et de Lorraine, et par leurs cinq milliards en- '^ger, pour un temps indéfini, la vie et le travail de os enfants, j'ai voulu, à tout prix, sortir de cette nceinte maudite. J'ai cru ne pas pouvoir rester une ninute do plus au milieu d'une députation qui venait le porter à la France un coup plus meurtrier que dix 'éfaites. Je ne me suis pas cru en droit dé laisser sortir

seuls les représentants de TAlsacé, de la Lorraine, de la Meurthe et des Vosges, chassés, sans un mot du cœur de la part du président et de la majorité.

Je ne siège pas dans une Chambre qui repousse Garibaldi I

Tels sont les motifs qui m'ont guidé, ainsi qu'un certain nombre de mes collègues, et que je vous soumets. Rappelez-vous, d'ailleurs, que la Prusse, depuis Frédéric, n'a jamais tenu un traité. Issu de la trahison et de la fourbe, cet Etat n'a grandi que par la trahison et la fourbe. Traiter avec lui, c'est traiter avec Cartouche doublé d'Escobar. Ils ont restitué le Sleswig au Danemark comme ils ont respecté le traité de Prague. Et voilà les honnêtes contractants auxquels on laisse en gage nos plus belles provinces, depuis Houfleur jusqu'à Dijon. Français, je ne puis conniver àces ignominies ; Bourguignon, je ne donnerai jamais la main à la remise de mon pays aux griffes des brigands prussiens. Retiré de ce cloaque, je m'insurgerai sans trêve contre un traité criminel, et ne cesserai ma revendication qu'au jour où la Révolution et votre patriotisme l'auront mis en pièces.

ETUDE CRITIQDE

SUH

JDLES SIMON ET SON ŒUTOE

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