INTRODUCTION
Pour m'cchapper du présent et revivre un peu par I
îmiDortcls souvenirs, je m'étais pris à batlre au J ard les buissons de ta grande République, loin desJ ières creusi^es par les fossoyeurs de la petite, ou par '
s eongént^res. Les tristes sires qui, teuaul les caries, lient perdu en crétins ou en traitros, me semblaient iapj^ciateurs suspects de la partie, presque semiblfl, jouée quelque cinquante ans plus tôt par leurs ruiciers.
Deoaneiers ! Pardon de la plaisanterie I Elle est mal I ■ place, car le grotesque ici fait pleurer. Disons! ilement que ma méfiance élait juste et que cesmau-l
i caricatures, fourvoyées en histoire comme enJ imque, n'ont pas su mieux comprendre la première^ roliition que diriger la seconde.
J'errais donc, sans guide, à travers cette tragique! itrée, avec un ressouvenir vague de ses paysages.;] Me fois décrits, lorsque voici se dérouler à mes U des horizons inconnus, des sites admirables et ribles. De ceux-là, nui géographe n'avait dit mot, î artiste n'avait retracé les aspects. Ils surgissaient
devant moi, dans leur grandeur sauvage, effaçant ie ma pensée les panoramas bâtards qui ont partout remplacé la réalité. Bientôt, le transformation fut complète.
Quand on revient de loin et qu'on a vu du neuf, se taire est difficile. Sans penser à mal, en pèlerin naïf, j'ai raconté tes découvertes et les émotions de mon odyssée. Grand scandale dans toutes les basses Brelagnesl Jésus, Marie 1 sauvez-moi de tant de Quimper- Corcntin 1 Des volées de pierres accueillent mes impressions de voyage. Quelle bonne àme n'éprouve pa.s le besoin de me lapider un peu? Mais les plus durs cailloux sont ceux que m'envoie un certain avocat, pour en décharger sa conselcnee. Cet illustre membrr d'une plus illustre famille est une providence d« mauvais jours, un des refaiseura de tordre avec le désordre. H insinue donc que ma course à travers cbamps endommage les baies et désordonné la propriété. N'est-ce point un petit cas de camisole?
Malheureux ceux qui sont poursuivis 1 Plus malheureux encore ceux qui sont défendus 1 Tandis que, par devant, une lourde massue leur défonce n^éthodi* quement le crftne, une griffe doucereuse les égratigne par derrière avec délices : et il faut sourire, remercier, sous peine d'ingratitude, surtout no point se plaindre à Orgon. Dieu garde ! Orgon prendrait parti en furieui pour Tartufe.
a Le pauvre homme 1 « s'esclame-t-il à chaque estafilade, « c'est pour votre bien. S'il vous vilipende, a c'est afin d'amoindrir votre faute, le pauvre homme! I elle est si grave 1 S'il vous aplatit, c'est en vue d'ob- B tenir les circonstances atténuantes, le pauvre homme '. • ce sera difficile. S'il vous soufflette sur les deui « joues, c'est afin qu'on verse un déluge de larmes sur « sou patient transformé en ecee komo. 11 fait de son ■ mieux, le pauvre homme I A genoux, malheureux:
« Baisez la main qui vous cbàtie pour vous sauver, «r et chassez de votre cœur ces affreux soupçons de c compérage que le diable vous souffle. »
Ainsi prêche Orgon, le bourgeois-type, et mons Basile^ du haut de sa grandeur, daigne enfin agréer les excuses du pauvre souffleté qui fait amende honorable, le cœur gros, Toreille basse, malcontent au fond... mais après? Basile est Torthodoxie incarnée, la loi et les prophètes. Il a un pied dans chaque camp, reçoit les salamalecs de tous les partis, et risque fort d'être canonisé tout vif. Il faut bien se soumettre.
Un jour, Tair assez penaud, un jeune homme s'en vient dire au vénérable Orgon : c Nous sommes là une « demi-douzaine de pauvres diables qui, sans le vou- « loir et bien par mégarde, je vous jure, avons mis les <c pieds dans une foule de plats d'achoppement : plat « catholique, — plat moral, — plat politique, — plat « économique, — plat social..., — enfin, un véritable c< désastre. La vaisselle n'est point cassée, mais on pré* a tend qu'elle est salie et que nous devons la récurer « à nos frais ; un récurage de plusieurs mois, s'il vous c plaît, corvée assez dure qu'il nous serait fort agréable « d'esquiver. Un bon conseil, je vous prie. »
« Méchante affaire ! » dit Orgon. « U faut toujours «( regarder où l'on marche. Comment ! toute une bande « de myopes ! Adressez-vous aux champions de la ce veuve et de l'orphelin. Hum ! hum ! c'est à voir.,... «c Si j'étais seul, passe encore. J'en serais quitte pour c être pas mal houspillé par mon avocat, à seule fin, c bien entendu, de secouer la poussière de mon habit. « Mais nous sommes six. Chaque défenseur, sous pré- « texte de blanchir son client, va noircir outrageuse- « ment tous les autres. — Eh quoi ! des blasphèmes ! a d'affreux blasphèmes I Sachez qu'un avocat est un « prêtre... — Je ne dis pas le contraire. — Oui, un « prêtre, pour qui le salut de l'accusé commis à sa
« garde est iâ mission sainte, la mission unique à rem- « plir. — Pas aux dépens des coaccusés. — Aux dé- « pens du monde entier. C'est un devoir! Mais il * devient aussi Tauxiliaire do l'accusation. — Non « point contre son client, cela suffit. Il lui doit le sa- « crifice de'toùt le reste. C'est une obligation de son « sacerdoce. — Nous sommes solidaires, mes €ompaa gnons et moi. — Solidaires! Un conseil ne saurait « admettre cette solidarité, qui aggrave le délit et corn- « promet l'acquittement. Il faut rompre avec les com- « pliees pour se concilier l'indulgence des juges. — « C'est cela ! nous entre-dévorer par un lâche calcul « d'égoïsme ! — Laissez faire les défenseurs. Vos inté- « rets sont dans leurs mains. — Nos intérêts ! Précisé- « ment, par cette belle tactique, chacun de nous sera « gratifié d'une justification et de cinq éreintements. « sans compter celui du ministère public, qui pourrait « se croiser les bras et s'en remettre de sa besogne à « messieurs les avocats, ses substituts. Oh ! la fine ins- « titution que la barreau, en fait de justice politique! >
Ce jeune criminel n'a peut-être piastort, mais Orgon a raison. Basile est omnipotent. Il règne et gouverne, fait et défait les réputations, dispense la gloire et l'opprobre. Oracle, bénédiction ou anathème, la parole qui tombe de sa bouche est un verdict social. Tout est à ses ordres. Veut-il de la Révolution? En avant! N'en veut-il plus? A bas! à mort! Quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, vite, qu'on se prosterne !
Eh bien, non ! fouailleurs sournois, on ne recevra pas indéfiniment vos étriviùres les mains jointes. Non! savants professeurs de passe-passe, on ne restera plus, bouche béante, en extase devant vos tours de gobelet: ils se payent trop cher. Longtemps, nous avons porté le bât de nos ânerieset pris bénévolement à notre charge une part de votre sinistre dossier. Assez de faiblesse. La résignation est un encouragement, l'impunité une
rime à la iralveillaaco. Chacun ses œuvres, ctiacun L responsabililé. Nous dirons dësormais au prolétaire: Dineerne eaunam meam de génie non sanela, et ab hoTfiine iniguo et doloso eme me. » C'esl-?i-dire ; Ne confonds pas notre innocente jeunesse avec les vieux floueurs de Révolution, et ne porte pas à notre complu leurs jongleries el leurs trahisons de 48. o ras ne jetterons plus le manteau de Scm sur la nudili' I ces patriarches tombés, le ventre à l'air, dans leur gie réactionnaire.
J'entends les cris désespérés de nos bons apôlrcs : Union ! Union I Concorde ! Concorde ! » Je les vois, Bs bras levés au ciel pour attester l'égaronieotde leurs rères. Oui dà ! A la premii^re petits piqûre, on s'amouacbe subitement da la concorde? On ne s'en inquié- Ût guère pour larder à discrétion les dissidents hors le combat. Ils devaient se souvenir de cette belle 'ertu, les brochuriers, alors que certaînos allusions au tassé formulaient de claires et odieuses dénonciations idans le présent ; les péroreurs, quand leurs agaceries devenaient un reproche d'inaction et une invile aux réquisitoires.
Songent-ils à l'union ceux qui ne perdent jamais l'occasion de traîner une fois de plus dans le ruisseau les vaincus de nos journées néfastes, et de réciter la coromérnoraliou de l'outrage sur les tombes où la liberté est descendue avec ces grandes victimes? On le sait, contre les hommes du parti populaire, l'injure est un droit. On ne la remarque môme pas, tant elle est dans l'ordre. Ils sont faits pour subir la calomnie, comme Jeurs adversaires pour la distiller. Aux uns le devoir >lu de la résignation, aux autres le monopoh do inveclive ; voilà ce qu'on appelle la concorde ; et si, impossible, un des parias sort de son rôle jusqu'à redresser contre l'insulte, un ouragan de maiéJic- 108 s'abat sur lui, pour le renfoncer dans le silence^
Nous connaissons le mobilier de volro saiicluam messieurs. Votre liherlùî — Un Tromago de Hoilanc où les rats leUri^s trouvent le vivre et le couvert. Yoti démocratie? — Un bureau de placement à l'usage d< jeunes gêna en quéle d'emplois, une espt^ce de mai^O de Foy politique et sociale. L'idéal de vos rêves eDCin — La suite au Moyen de parvenir. Monde charmaa où l'égaliti^, cette mal-apprise, ne doit pas sp pormettJ de faire esclandre. Aussi n'y est-elle reçue qu'en bab noir. On sourit à la Révolution, pourvu qu'elle pn sente respectueusement sur un plateau son mandat.! non impi'ratif. On raffole du peuple, à la conditio qu'il se tienne modestement debout, les yeux ba' roulant avec timidité son chapeau dans ses doigti
■ Allons! jeune homme, confiance 1 confiance! H( " mettez les pièces aux avoui^s dévoués, qui entendra
■ mieux que vous vos affaires, et surtout ne les taxe « pas, ces cliers avoués, vos tuteurs. C'est à eux^ K vous taxer... Bien I... Retournez à votre travail. ■
Certes, ce bon petit peuple doit être ravi, car il le beau rôle, celui de piédestal. Qu'est-ce donc i ces agitateurs avinés, ces échappés do Bicôtre, qti osent le proclamer majeur et prétendent le sevrer di biberon libéral, le vrai breuvage d'immortalité ï
Mais l'intelligent mineur repousse avee dédain prédications d'anarchie, trop heureux d'apporter san fin à d'illustres Bcrti'ands le marron législatif ou gou vernemental.
L'histoire qui hante ces salons demi-monde est ui bourgeoise outrecuidante et verbeuse, aux toilette criardes et mélodramatiques, amoureuse du clinqui rechignante à la blouse, La livrée de la misère lui Uà peur, honte et remords, parce qu'elle lui est à la ft
une nioiiacfl, un souveuii- el un r'-pioclic. Aussi cotliî parvenue, avec ses adeptes, ne se pbit-elle (|ii'aii défilé des oripeaux de théâtre, des panaches et des gileU conventionnels, au trainemtnt des grands sabres de parade, escortant des processions d'avocats intarissables, tes bniluates défroques des élals-majors et df s assombli^es, symboles du pouvoir et de ses enivrements, épanouissent la joie et l'orgucli sur tous les fronts.
Passez dans votre gloire, héritiers des étalages aristocratiques; passer, la tête haute, le regard surperbe, le sourire aux lèvres. Qui oserait troubler vos fêtes par des contrastes malveillants et froisser votre* sonsihilité par de lugubres évocations ? Non, il n'y a plus do df^nû- '■ ment dans les chaumirres. de détresse dans les ateliers, de travailleurs épuisés par la fatigue et les privations, de femmes et d'enfants demi-nus, sans pain, sur leurs grabats. Il n'y a plus ni bouges fétides, ni hangars glacés, ni froid, ni faim, ni douleur; il y a un peuple d'opéra qui évolue sur kts planches en costume de comparse, et qui salue avec grâcf, en criant aux rojalistes : < Allons, messieurs, tirez les premiers ! »
Hais, si du fond de ses taudis, avec un sourd rugissomcnt, sort le peuple de la famine et du désespoir, maigre, hâve, chancelant, les dents serrées, les veux caves et brillant d'un feu sombre, sa main crispée sur la pique ou le fusil, ses pieds trempant dans la boue sanglante du ruisseau, ob ! alors, regardez nos histrions de démocratie ; quelle soudaine pâleur sur ces visagi^ ! La dame aux couleurs voyantes, blême de rage et d'eîfroî, cherche de l'œil autour d'elle sa sœur de Saint-Barthélomy et do Vendée. D'un mouvement instînetir, les panaches tricolores se rapprochent des panaches blancs, les mains s'étreignent, et du groupe
confondu s'échappe ce murmure sinistre : Prairial?
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Quanl aux fanatiques sans galons ni plumel^ \e cœur saigne pour lo peuple trahi, ilonl TAma j souffre et gronde à l'unisson de son âme, voulus par privili'gc à l'exécralion. N'est-ce p tico! Ils n'ont qu'une seule passion, l'idée. Usé donnent anx masse^j sans réserve comme sans a et partagent le délire de leurs entraînements, ' travaillent point dans un but personnel, maisti triomplic d'un principe. La foi les guide, non lea En un mot, ce sont des scélérats et des fous, l nêtes gens de tous les partis se lèvent d'un bbnd'H ces monstres, et les traquent sans pitié coco bêles fauves, vivants el morts, sur la place pubUl dans l'histoire.
Rion do plus naturel. Tout individu qui nâ pour but à ses efforts ni lui ni las siens est I lion vivante de la propriété et de la famille ; son; tércssement est un péril pour la société ; et voilai quoi, dans tous les temps et dans tous les pays« là s'appellent les honnêtes gens qui ont pour il mobile l'intérêt, qu'il s'agisse de conserver ou d!fl| rir, et qui ne poursuivent jamais, en politique, i honneurs, la fortune et le pouvoir. Ils sereconns^ entre eux à l'égoïsme, leur vertu do fond, et, % accord sponLanéj ils excommunient les convicU(R mettent le dévouement hors la loi.
Cette race n'a jamais fait défaut, et ce n'est j elle qui menace de disparaître. £n suivant à latrao^ dans le courant des siècles, on no découvrirait pas uafti seule faille dans sa lignée. Le génie sème, le sacrifice 1 féconde, elle moissonne et emmagasine. L'universl entier la connaît et l'a toujours connue, puisqu'elle en I est la souveraine. Mais çà et là se détachent en relief J quelques règnes de cette immuable dynastie. Au qoa»'^ torzième siècle, quand surgissent les communeSt >1 Etienne Marcel est une de ses plus nobles victimes, et |
clic éteint dans le sang la première aurore de la liberté moderne. La voici de nouveau avec son cynisme, deux cents ans plus tard, aux temps de la Réforme et de la I^igue. C'est dans les grandes luttes de Tesprit humain qu'elle aime à montrer sa puissance d'asphyxie. Deux sarcasmes résument son rôle d'impudeur au seizième sircle : « Paris vaut bien une messe. — Le sage dit, selon les temps : Vive le Roi! vive la Ligue! »
Mais la Révolution éclate, et l'implacable dynastie se jette sur elle pour l'étouffer. Le roi, La Fayette, les Girondins, Robespierre, les Thermidoriens^ lui servent tour à tour de bélier dans cet assaut sans quartier. Elle rue contre son ennemie toutes les factions, tous les complots, tous les mauvais instincts, et, fidMe au plus méchant, la victoire lui reste.
Je ne redirai pas le dernier combat... 11 est d'hier, pous en saignons encore, et déjà cependant le souvenir en est presque effacé. La génération qui s'en va pourrait seule nous raconter le duel de 1848, ce traître duel do l'égoïsme contre la justice I le droit de la force sous ses vingt masques hypocrites, les mots les plus suaves, liberté, conciliation, modération, arrosés de torrents de sang ; l'amour du peuple finissant par la haine de la canaille, et les tendresses fraternelles par l'extermination ; tant de deuil et de morts et de ruines pour reconquérir quoi?... Votium eum dignitate du patriciat romain, le far niente des Italiens, la vie de loisir du propriétaire et du rentier I En veut-on un spécimen, de cette dignité patricienne ? Il date de loin et d'assez bon lieu. Quels sublimes enseignements 1 Lisons :
Cicèron à Attieus,
a Nous avons perdu non seulement la sève et la « substance de l'ancienne République, mais encore il « nous faut renoncer à son apparence et à son image. « Elle n'a plus rien qui nous soit sympathique, et vous
« devez être un homme au* désespoir. — Moi ? Pas If
« moins du monde. Adieu la République! Eh bien, j-
« m'en console au barreau. Avocat, je mène une vit
« active et paisible, honorée et brillante, et je n*
« m'inquiète guère de quelle hauteur je suis tombil
« quand je vois à quels abimes j'échappe enfin, et qur
« je me retrouve en ma belle maison de ville, au milieu
« de mes agréables maisons des champs. Pourvu que
« je philosophe à mon aise avec deux ou trois amis.
« tout peut se rompre autour do moi, tant me voila
« guéri de cette inquiète et maladive sensibilité, si
« funeste à mon repos. Frappez sur mon cœur, il est
« mort ! Ma sensibilité? Je n'en ai plus. Moi, ma famillt
« et mes amis, voilà tout. »
Ne dirait-on pas d'hier ce testament qui a dix-neuf siècles ? C'est bien le langage de ces avocats qui n'ont janfais vu .dans la chose publique qu'un débouché pour leur faconde et le placement de leurs harangues. Vides comme leurs paroles, ils n'en sont pas moim les héros du jour. Quel est donc le secret de ces granè hommes ? Se tenir derrière la toile, calmes et dignes sur leurs chaises curules et... attendre. Rien de plus. Par un phénomène bizarre, on arrive ainsi à se constituer martyr par excellence, victime des victimes ; et, un beau matin, la mouche bourdonnante se trouve l'héroïne et la conductrice du coche, sans même une tache sur ses ailes.
La boue et les coups reviennent aux simples qui font la besogne, et le profit est pour les discoureurs qui ne reçoivent pas une éclaboussure; la calomnie, cette fatalité des partis abattus, ne saurait atteindre de si hauts personnages. Qu'un malheureux, le pied sur la gorge, râle une impuissante menace, le vainqueur s'empare de ce prétexte pour légitimer ses violences Alors, par une de ces illusions d'optique que la force fait si aisément à la lâcheté, les persécutés deviennent
des persécuteurs, les bourreaux des martyrs, et c*est au crime que la foule accorde ses larmes. L'avocat, drapé dans sa toge, échappe à cette houle de colère et de pitié. 11 se console du grand désastre, en partie son œuvre, par le souvenir de sa belle conduite, de cette même conduite quia sauvé le naufrage. Il reçoit avec flegme les marques de la reconnaissance ironique des adversaires qu'il a remis en solle, et contemple d'un œil sec Vanarckie foudroyée et frémissante, qui s'était livrée à lui et qu'il a livrée, ne pouvant l'enchaîner à sa dormeuse.
Ah ! c'est le présent qui m'a révélé le passé. Lorsqu'on voit les prétendus hommes de 48 ligués avec la répression contre tout initiateur, garder leur tendresse pour les ennemis, leur hostilité pour les meilleurs soldats de la Révolution ; lorsque leur voix, la seule autorisée, ne vise qu'à mystifier les masses et à les endormir dans les byzantineries ; lorsque la médiocrité arrogante tient le haut du pavé, accaparant honneur, renom et vertu, et que les plus nobles, sous l'ardente calomnie, deviennent les plus noirs, oh! certes, on comprend 93, et la lueur du moment illumine l'horrible farce jouée par l'histoire,, les abîmes de l'ambition et de la tartuferie humaines.
il semble vraiment que le monde soit fait pour une poignée de privilégiés, dont la joie ou la douleur constitue toute la vie des nations. La dîme se paye à jour? Pas un geste contre la sainteté des castes, la suprématie de la noblesse, l'honorabilité de la bourgeoisie? — Du vin et de l'or dans les caves et les caisses de la Banque et du château? — Alors, peu importe que le manant mange de l'herbe, que son sang rougisse les chemins, que sa hutte soit devenue la tanière des loups ! Vous avez le grand siècle, le grand Roi : c'est le zénith humain.
Mais cette plèbe, tout à l'heure humble et muette,
vienl-elie à sortir de sa torpeur, à menacer dans l( domÎDation, dans 10111*8 revenus, ses nobles oppre seurs, à demander des raisons et des comptes au nO) de IVgalitf!'.' Ce temps de ri^veil où la liberté gazoail dans tous les cœur^, où riiumanlLé vent fleurir, où justice fermente comme la si've, ce temps porte sur k tables du Destin des noms de maliMiction et de i L'année mémorable où le peuple, ses fers brisA retourne l'épouvante contre ses tyrans, s'appellera 1 Terreur.
Celle-là du moins fut une délivrance. Elle eut pou but de combattre, avec ses propres armi-s, l'éteradl terreur appesantie sur l'humanité, celle qui au Timor Domini et qui est encore à l'ordre du jm par toute la terre. Le glaive de Dieu n'est-il plus s pendu sur notre globe comme l'épée do Damodù^ L'enfer n'ouvrc-t-il pas toujours sa gueule brùlant«l moribond? Et sur nos places, la machine de Guîlloti a-t-elle cessé d'incarner Némésis vengeresse ?
La terreur est le dogme du vieux monde. Qù'ade commun avec la fraternité, celui de l'avenirtl terreur catholique et royale était un principe, la b reur révolutionnaire fut une nécessité. L'une procèd de la négation de la justice, l'autre de sa revendication La première torture, la seconde supprime. Lo tranH leur englouti en veut-il au rocher qu'il brï l'air et le soleil? L'inquisiteur fait ses délices dé-^ souffrance humaine. Contre l'ennemi de Dieu il i tous les raffinements des supplices. Il tenaille, 1 rôtit à petit feu, arrache par lambeaux avec des ports de bonheur les os et les chairs palpitantes., savoui'e les convulsions, compte les spasmes, as^l les sanglots et les liurlemenis. 11 boit goutte à gontt le sang et les larmes du damné 1 Enfin, il maudit I mort qui lui vole sa proie.
Le grand révolté do 93 a le respect de rhomme.
^^^^^■n'cn légitime défense, pour ne poînl ^^^^flperté et la patrie. S'il frappe ies fanaliqi ^^BIKvootrc lui et contre eux-mêmes, c'est à regret, ^Hirtlgé entre la pitié pour d'aveugles iastrunients et ^^Biitriére des superstitions sans merci qui prétendent ^Bétenir toujours le genre humain sur le chevalet. 11 ^Kombat pour sauver de la servitude et des ténr'bres sa HoBBcendance et celle même de ses ennemis. Mais qu'im- ^nortsDt les raisons et les faits? L'autorité ot l'égoïsmc
■ triomphants ne votent dans la liberté qu'un désordre, ■dans l'égaliti' que l'anarchie, dans la justice qu'un Bchaos sanglant.
B 11 faut bien le dire, c'est la Victoire qui. dans un n>ti do sa robe, porte la gloire ou l'opprobre, la liberté Bâu l'esclavage, la barl)arie ou la civilisation. Nous ne Veroyons pas, nous, à la fatalité du progn'-s, celte doc- W trine de l'émasculation el de l'accroupissement. Vaincre I est uno nécessité absolue pour le droit, sous peine de I De plus être le droit, mais Satan qui se tord sous le Ualon de l'Archange.
■ ■ Vtecietis! Malheur aux vaincus! » vocifèrent Ktous les partis aux prises sur l'arène pour se disputer fia proie. « Vœcietis! » ricane le aicaire de plume, r qui rampe sur le champ de bataille, palpant les cadat vres pour clouer au pilori le plus déchiqueté. « Vœ I victis-' » lo cri lugubre des siècles, le cri d'hier, d'aurjourd'bui, de longtemps encore, peut-être. Un autre I parfois lui répond, à de longs intervalles, le hurlerment d'angoisse et de rage de l'humanité étendue sur lia roue et qui se redresse pour les représailles. Gom- I nent rendre le scandale et l'effroi que ce hurlement ttouléve? Pour le maudire, les langues épuisent le Erocabulaire de l'imprécation et de l'analhème. Tous ses ■noms deviennent synonymes de ce qu'il y a de plus Ifijtécrable.
K /fétertwme en est un. Héhertiste, c'est le supplicié
egret, ■
(pli, Réchappanl do la ((uestion, sf nie sur le b avec scB oii|j;los la si-s dents, le décliiru el lo T pièces. C'est If brigand qui arrête le dospotisme SI d/'tour de la roule ot lui crie le pistolet sur la jiorgefl • LVgnIité ou la mort! " C'est l'âme enfiévri-e c soir de la justice, ulcérée de haine contre la racedc immolaEeurs, se lançant au but presque en aveugtot | sans souci de l'obstacle ni du péril. Si elle a IVialla^ i qui fait vaincre, elle manque du sang-froid qui c» ( serve la victoire. Dans sa course furieuse, la téméiiU I l'emporte sous les coups des inti^réts coalisés qilt I l'écrasent, et, souillée de fiel et de fauge, hideuse, oU» peud, ruisselante d'horreur, au poteau des oalions.
Tandis que les faiseurs, attentifs à se recoudre dtf virginités, soignent leur figure pour en imposCT i l'avenir, l'homme d'action, toujours dans la mêlée, Ufr s'in([ui('-to guère de laisser une protestation suprême, fi abandonne sa mémoire à la calomnie. Son abnégaUofl fait sa perte. Que d'Hébertisles dans l'histoire I L» habiles les tueni, puis les déshonorent.
Que leur destinée tragique soit un enseignement- Us ont échoué el péri par l'excès do la passion. L(' dévouement ne doit pas être du délire. Mais s'il est btiSf d'éviter leurs défauts, leurs qualités doivent servît d'exemple. Ils furent héroïques, c'est bien le moins^k ne pas être ignobles. Soixante-quinze ans de viciïùludes ont singulièrement refroidi les premiers enthoii< aiasmesde la liberté. Ce n'est plus aujourd'hui le fami tisme, mais la spéculation qui est te danger. NoiH sommes en pleino ère scient il'iquc, ot de toutes IcB sciences, la plus riche en perfectionnements, c'est I coup SLir l'exploitation. Il a fallu trouver à ses raffinenients un nouveau nom, le Macairisme. A l'heure qn'ijl est, le Macairisme compte ses plus beaux trônes dans\ , cette contrée aux multipli
ilitiqui ÏCratie, l'un de ces Etats,
al elle
créé des I
écoles d'embauchage qui enseignent l'art d'escamoter les révolutions avant même leur naissance, des haras où l'on dresse des chevaux de courses pour les steeplechases de l'ambition ? Nous voici loin de l'Hébertisme, et le chemin de la lune serait moins difficile à remonter. Espérons que la jeunesse n'ira pas se corrompre dans ces tripots. Qu'elle écoute son cœur et se retrempe dans le peuple, source éternelle de vie. Qu'elle aime et souffre avec lui : l'union de ces ardeurs et de ces misères enfantera la liberté.
Le vieux protestant d'Aubigné, proscrit par les rois, auxquels il avait donné son sang, trahi de tous les siens, seul avec son espoir brisé et sa vie perdue, évo* que dans la plus splendide des ironies les vices et les crimes traînant à leur char les génies et les vertus de la terre. Et nous aussi, nous avons eu l'amer spectacle de l'imposture et de l'intrigue panthéonisées ; nous avons vu souffleter des mémoires, violer des tombeaux, traîner aux gémonies tout ce qui fut grand, juste et bon. Nous sera-t-il donné encore d'assister au triomphe le plus honteux, celui de l'hypocrisie révolutionnaire?
Sous les derniers des Césars, une coterie de patriciens frondeurs oublie dans ses villas de Tusculum les tristesses du présent et les craintes de l'avenir. Un festin somptueux réunit les plus harmonieux joueurs de lyre, les plus doux diseurs de phrases et les représentants dorés de la classe des ilotes, courtisée maintenant par l'ambition patricienne. Là, portes fermées, esclaves renvoyés, on médit hardiment du maître. L'espoir déborde. On bâtit des plans magnifiques sur la bonhomie de la plèbe, toujours dupée et toujours crédule aux grands mots. A quand les belles harangues qui doivent encore la séduire ? On porte des toasts attendris à ]a mémoire et à la résurrection de ce Sénat qui, avant César, bi*oyait le monde sous ses pieds. Et
les heureux couvives, couronnés de roses, drapés de toges flottantes, buvaient le falcrae dans les coupes d'or.
Soudain un cri terrible retentit. La foule éperdue traverse, on fuyant, la salle du festin. Le glaive en main, Vindex a paru sur le seuil.