‹ Œuvres diverses de G. TridonChapitre 7 sur 25 · LA FORCE · texte numérisé non relu

LA FORCE

Tous les désastres de la démocratie viennent de son mépris pour la Force ; sans la Force, rien ne se fonde et rien ne s'écoule, elle ne peut être vaincue que par elle-même. C'est la lance d'Achille et la massue d'Hercule.

Les démocrates haïssent en elle l'arme du despote. Mais ils ne haïssent pas seulement, ils méprisent, et la Force se retourne contre cette infatuation. Elle se venge d'un sot dédain en retombant plus lourde sur des fronts qu'elle eût couronnés.

Depuis 89, il n'est plus possible de croire ni à un maître ni à un Dieu : la démocratie est athée et matérialiste, en dépit des inconséquences et des subtiles distinctions. Qu'elle étudie la Nature. La Force et la Matière s'y étreignent d'un éternel amour. La création de chaque jour déroule son cycle infini, tandis que les choses et les êtres poursuivent, sous des formes multiples, leurs brillantes métamorphoses, il/a^er, materia! c'est la mère et l'immortelle, la grande nourrice aux mamelles fécondes que pressent, hélas I en les meurtrissant, les lèvres ardentes de l'humanité. Vis, vita ! le mouvement créateur, l'élan irrésistible, l'haleine qui embrase les moissons et les montagnes, les hom-

mes et les océans, souffle de vie, souffle de mort, souffle d'éternelle reviviscence.

Comment ces deux principes, fatalement unis, se trouvent-ils divisés dans les concepts philosophiques 1 D'où ce divorce entre Teffet et la cause, l'âme et le corps, le but et le moyen, l'arme et le guerrier ? Pourquoi l'idée, ce reflet des objets extérieurs réunis et coordonnés dans le cerveau de l'homme, va-t-elle adresser à l'action, le chrétien neseio te! Parce qu'elle est hautaine et féodale. Le temps n'a pas encore enlevé sur ses vêtements les couleurs voyantes des aristocraties, il lui faut toujours des cristaux et des fêtes, des courtisanes et des patriciennes. Mazaniello, le rude pêcheur, ne se tient plus d'honneur et de joie, d'Arcos lui a promis sa fille. Barnave baise avec délices la pâle main de Marie-Antoinette. Aux genoux d'un prêtre réfraclaire, Danton demande l'absolution du crime d'avoir sauvé la patrie. Donnez quelques millions à Mirabeau...

Car l'idée est artiste. Elle se plaît aux grandes lignes, aux horizons lointains, aux grands paysages. Elle est platonique dans ses affections et n'éprouve pas moins d'horreur que Bélise pour cette fureur féconde, cette matrice de l'humanité qui la poursuit. L'Antiquité a chanté les vengeances de Vénus. La Force méprisée broie sa rivale et la traîne au bagne du tyran ou au confessionnal du prêtre. L'occasion est une chauve, et, depuis mille ans, le monde pâtit de vos sensibleries, poètes et bellâtres déguisés en tribuns.

Ils aiment de loin, dans les âges, le geste des Grac-

ques, la pose de Spartacus, les mystérieux Bagaudes.

— Jean Huss, Luther, passe encore 1 — Mais à mesure

^u'on avance vers la réalité, la tendresse s'émousse.

Qthousiasme s'attiédit. 93 a sonné et la gamme

ange. Les héros ne sont plus que des bandits, les

armateurs des communistes. Voici 48. L'historien

radical^ Técônoiniste subversif prennent le fusil pouir casser la tête aux poudreux champions de leurs idées.

La Science a vengé Galilée. Elle a réduit en poudre la Providence, cet oreiller des faibles, des paresseux et des lâches ; aujourd'hui il faut choisir entre l'avenir et le passé. Tout homme est tenu de se déclarer pour ou contre ses frères, il faut se lever et combattre.

Penser, c'est agir ; écrire, c'est lutter. Si vous ne vous défendez pas avec l'épée, platoniques écrivains, le cachot et les balles vous puniront des coups portés par votre plume. Certes, il serait plus commode de s'en tenir à l'escrime de la plume et de l'écritoire.

Ce n'est qu'à l'esprit seul que vont tous ces transports. Et l'on ne s'aperçoit jamais qu'on ait un corps.

Malheureusement, les idées se métamorphosent en batailles et en exécutions. Les arguments sont des villes en cendres ; le syllogisme parle par la bouche du canon. Qu'est^e que ces hurlements, ces flammes, cette odeur de viande rôtie ? C'est l'idée divine qui exulte. Rome est en train de triompher des hérétiques. Et ces cadavres, ces décombres, ces pontons I Tout simplement la sagesse malthusienne qui arraisonne le socialisme. Et ces cris, ces gémissements ? Rien, mon Dieu ! quelque athée en voie de conversion.

Si du moins le progrùs savait profiter des leçons que lui donnent ses ennemis ! mais, chose étrange ! tandis que ce matérialiste sans avenir, cet athée sans paradis, mettent dans l'idée et le droit une confiance poussée jusqu'à Fimbécillité, le bon apôtre tout confit en Dieu et en extases célestes, l'angélique spiritualiste est la personnification la plus sauvage de la violence. Ecelesia ahhorret a sanguine! L'Eglise abhorre le sang^ dit le prêtre, et il se baigne dans le sang. — Pax cobiscum ! La paix soit avec vous, et il prêche la discorde et l'assassinat. — Caro peceatum est! L œuvre

-loé-

ëç chair f»t un pichf, et U » viiKn.» dans les valDpté«. LVM-roi|ytTk- ctirL-licnni' a pour devise el (tour enst-ÎKne : • Mon royaume n'est pas de co mooile. ■

Aiasi, L-olle forcir donl la ptiilosophio croit poamf se passer, le ranalîsme la saisît à deux maÎDs, la brandit eonime la roudiv de son Dieu el eo puhérise, hdd nK seiilenient le rt-Tormateur el 1<* sectaire, mais la justm etia civilisalioa. Jéhoval) met & sac les nlles Horissantés de Ctiaiioan. Alluli Toule aux pieds de ses c siers, l'Asie, l'Afrique, l'EuroiJC. Le Christ, plus ter-. rittlo encore, les dt'passc^ de bien loin sur la route dn carnage: il fauche les générations, extermine Alb; et Béziers, écrase les ilussiles, boit le sang des Yaudois, sp repait de la graisse des suppliciés, briile à petit feu les volontaires républicains, mutile les vaincus de Hartigny, enfin, refréné à grand'peine par le des temps, ce démon condamne, emprisonne, souille, calomnie, vole et lance encore un ricanement de triomptio à la foule dupée et prosternée.

Lo crime en est à vous, ô philosophes, poâte%: hommes de rêve et d'éluile, qui déchaineu le penpb pour lo vendre aussitôt; Pénélopes modernes quipa* sez la nuit à défaire le travail du jour. Seulement. votre trame, c'est notre chair. (Juand vous coupez, les nations saignent.

Le peuple serait libre depuis longtemps si l 'on n'av^ pris à tftche de lui prêcher l'impuissance des effort* el dfl l'égarer dans les déserts de la métaphysique. Ces disciples do Comte, de Proudhon ou de Hegel ciientî « Guerre à l'absolu I • Ils renouvellent lo dualisBtq arbitraire de l'âme et du corps dans les choses po tiques, et sur les ruines même des dieux, rééditent ui Providence plus fausse et plus fatale que la ProvidetU» détrônée. Le christianisme, après Voltaire, Diderot etl« cullede la Raison, étend ses longs bras de spectre jusque sur l'enfant endormi, jusque sur l'épouse couchée à vos

— loi —

côtc^s, et vous nîez la Force ! On vous anathémise quand on ne vous tue pas ; les femmes vous me^prisent ; les petits enfants rient de vous. En prison, sous le fouet, sous la meule, stoïciens burlesques, vous répétez : t La douleur n'est pas un mal, la Force ne peut rien contre le Droit I » Mais quel pouvoir, quelle idée n*a pas été édifié ou détruit par la Force ? Citez un seul exemple de culte ou de système abattu par la discussion ou par l'indifférence. L'histoire n'est que le long et monotone martyrologe du Droit, victime de la trahison ou de la sottise.

Etait-ce, oui ou non, le Droit, ces tribuns dont le sang mouille le forum, et qui réclamaient pour le peuple una part des terres conquises au prix de son sang? L'aristocratie les assassine, et plutôt que de rendre justice à la pltîba, précipite la patrie aux pieds de César que va suivre le Christ. Le chacal suit le lion.

N'était-ce pas le Droit et la vie, ce paisible Polythéisme, dernier asile des sciences et des arts, contre lequel se rue la horde des chr^Hiens ? En vain, il oppose à la barbarie cinq siècles do civilisation et de gloire; Compelle intrare, hurle la voix de bronze. Us temples sont rasés, les statues détruites, les livres brûlés. Etre philosophe ou penser aux dieux d^Eschyle Bt de Phidias, est le plus grand des crimes : le dernier supplice pour quiconque approche à plus de cent mètres des temples abattus. Le Christ ou la mort ! Une 2cume d'esclaves ou d'ilotes, née du césarisme, comme la vermine de la corruption, se rallie à Constantin, je plus exécrable dos empereur^, parce qu'elle trouve ians le baptême la rémission de tous les crimes. Morale, dignité, devoir, affection, patrie, tout est imttiolé au leurre abrutissant des béatitudes célestes. Alors la nuit, la nuit partout éclairée de la lueur des bûchers, qui permet de lire au fronton des cathédrales ie dantesque: Laseiate ogni speranza, voi cK entrate !

L'Humanité crut périr. Elle se ranime pourtant après le fiasco de Tan mil. Pour la dixième fois, le Christ est convaincu de mensonge. Les yeux s'ouvreûl, le doute fécond lève la tête. De toutes les "parties de l'Europe s'élève un long murmure qu'on peut appeler le réveil des intelligences. Le libre examen est né.

De hardis réformateurs apportent la lumière dans le sombre Pandémonium, discutent^ enseignent, mettent en question dogmes, canons et mystères. C'en était fait de l'Eglise si, prenant pour sa part le glaive de Pierre et jetant en pâture à ses victimes l'ironique: « Heureux ceux qui pleurent et ceux qui souffrent », elle n'eût anéanti le mouvement trop ignoré des douzième et treizième siècles.

D'abord la calomnie, afin de tourner contre ses adversaires leurs qualités même et leurs vertus. « Ce « sont, disent les homélies papales, des loups qui « prennent la peau de la brebis pour entrer dans la « bergerie ; des anges de scélératesse, des fils de per- « versité travestis en couleuvres séduisantes par le « père du mensonge, etc., etc. i Après la colomnie, la répression : « Tout hérétique est brûlé. S'il se repent, « condamné à une prison perpétuelle, ses biens con- « fisqués, sa maison rasée et passée au soc de la char- « rue ; ses fauteurs et adhérents, ceux mêmes qui ne « l'ont pas dénoncé, condamnés comme complices, ses « descendants et parents déclarf'.s inhabiles aux offices « publics jusqu'à la troisième génération, i

Les incapacités modernes, qui accompagnent les condamnations pour athéisme, n'ont pas d'autre source. La société européenne n'a jamais cessé d'être sous le joug de l'Inquisition. Elle y est encore; mais passons. Avec la calomnie et les supplices, vient l'appel à la cupidité, à la délation, à tous les instincts pervers : Quiconque prend part à la croisade, acquiert le butin fait sur l'hérésie. Ses péchés sont pardonnes,, ses dettes

remises. Tout prince, tout marquis doit, en acccptanC un bénéfice, prêter le serment d'exterminer Thérésie. S'il ne le prête pas ou s'il ne le tient pas, sa terre ou son bénéfice appartient de droit — de droit, entendez-vous ! — au prince chrétien plus obéissant. Toutefois, comme TEglise est clémente, elle excepte de l'incapacité civile et de la confiscation, le fils qui dé* noncera son père.

Eh bien, abstracteurs de quintessence, cherchez maintenant le Droit, votre chère entité, dans la pourriture des in-paee, sous le masque du san-benito ou dans les cendres des bûchers. Où est-il le Droit pour l'histoire, je veux dire pour l'histoire officielle et doctrinaire? Il siège dans la chaire de l'inquisiteur, il instrumente par le glaive de ce pieux croisé qui viole, pille et tue, en gagnant son paradis. Soumise à ce traitement énergique, l'hérésie amène son pavillon. Douze cent mille hommes sont immolés au Christ, et la barque de Saint-Pierre, un moment battue par la tempête, flotte triomphante sur une mer de sang.

A quoi bon poursuivre cette douloureuse promenade à travers les sit clés ? cet interminable défilé des idées noyées dans le meurtre ; cette lutte, sans pitié et sans merci où la Force est juge du camp. Qu'est-ce donc que ce Droit si fier et si éreinté? Qu'importent ses victoires morales et ses triomphes métaphysiques, s'il n'apparaît que pour être proscrit, torturé, égorgé, flétri, si vous le faites parler en matamore et agir en matassin ?

Force, lui aussi, mais force de vérité et de conscience, le Droit ne s'impose qu'à un petit nombre d'âmes fortes et désintéressées. C'est le lent et indispensable travail de propagande qui précède la lutte à main armée. Venir, poitrine découverte, sommer l'aristocratie et l'égoïsme, ou bien démontrer à des fétichistes les hontes de leurs mystères, c'est courir à la mort

avec plus de folie que d'héroïsme. Ce suicide n'a ^é comparable que la foi des masses victorieuses à la parole toujours faussée de leurs ennemis. De la part des héros de Machiavel, tout serment est un parjure, toute transaction un guet-apens. Les aristocraties ne se croient pas plus liées envers les vilains que les chrétiens envers les hérétiques.

Le peuple ne doit pas déposer les armes avant que les castes oppressives ne soient anéanties et assimilées; toute hésitation en pareil cas est un désastre. LesJaC' ques avaient un chef, Charles le Mauvais l'appelle à une entrevue, le fait saisir et jeter au supplice couronné d'un diadème de fer rougi. Le chef détruit, on eut facilement raison des soldats. Les deux cent mille paysans de Munster, levés pour la liberté de conscience et l'égalité, étaient maîtres de l'Allemagne. Tout à coup des idées de conciliation prévalent dans leur conseil. On écarte les violents et les compromis, dans Tespoir de se rallier la petite noblesse. Le commandement en est confié à un traître, Gœtz de Berlichingen à la main de fer, si malencontreusement chanté par Gœthe. Aussitôt, protestants, catholiques, évéques et landgraves, Luther et Guise, s'unissent contre la prcmiîre entrée en scène de la Révolution. Surpris, livrés, en proie au désespoir, les paysans essuient défaites sur défaites et, comme la besogne ne marchait pas assez vite, un de ces Guise, artiste en Saint-Barthélcmy, propose une trêve. On la jure, on dépose les armes ; et les Lorrains massacrent à leur aise une multitude sans défense. Dix mille hommes sont égorgés à Saverne, vingt mille ailleurs. L'Alsace fut baignée de sang.

Venons à des blessures plus récontes. La Révolution avait trouvé sa formule : « Guerre à Dieu », lorsque If Comité de Salut public se fit le champion du passé. Refoulés dans leur philosophie et dans leur politique, entamés par l'incarcération de Clootz, les Hébortistes

oitent d'uft crêpe le tabloau des lois et se mettent en isurrection. L'affaire était grave. Contrarié par cette icartade soudaine, le Comité de Salut public offre le aiser de paix aux Gordeliers et enlève ce voile d'alarme jté à rencontre de ses entreprises. Deux jours après, ts têtes d'Hébert, de Clootz, de Ronsin tombent sur échafaud, Chaumette les suit de près, et Pache, arité, ne sort de prison qu'après Thermidor. La Révoition décapitée et repentante fait son acte de contrion au Père Eternel et recule bientôt jusqu'à César.

Mêmes péripéties en 1848. Trompé par des traîtres, I peuple de Février se livre à la sentimentalité et à la Désie, abandonne la proie pour l'ombre I II offre trois lois de misère, s'amuse avec un ministère du progrès \ abolit pompeusement la peine de mort. Quatre mois 3rès la fusillade le secoue dans son rêve. Les vainueurs de Février deviennent les vaincus de Juin. La 3urgeoisie se venge de ses terreurs sur un prolétariat abécile et Constantin reparait avec ses hordes jésuiques.

Et qu'on ne s'en prenne pas ici à la réaction ; elle a lit son métier. Je n'accuse que la sottise et l'impéritie 3s Révolutionnaires.

Qu'ils le sachent bien, la défaite n'est pas seulement

souffrance, l'arrêt du progrès^ le recul de la civili-

tion ; c'est encore l'avilissement et l'opprobre, la

oquerie et l'outrage. Puisse le Vœ Vietis retentir sans

;sse à leurs oreilles !

Le Droit ne peut vaincre qu'à deux conditions : Jre appel à la Force et ne jamais traiter avec les ariscrates.

Il est bien étrange qu'on soit obligé de démontrer 3S vérités aussi palpables, imprimées à coups de halbarde et de poignard dans les chairs de l'Humanité, est que le despotisme vainqueur règne parmi nous, [>n seulement par ses prétoriens et ses cours prévô-

-• lùo — -

tkles, niais par ses sophismcs et ses sycophanli's « Persuadez, dit-il d'une voix mielleuse, par la pui^- « sancedes arguments. Vous êtes le Droit, vous avez « foi dans vos idées : eh bien, tâchez de nous con- « vaincre. » — Oui, persuadez avec le bâillon aai dents, avec la plume brisée, avec les poings enchainfs. Persuadez au lion de lâcher la gazelle pantelante, à répervier d'ouvrir ses serres au passereau, à Tlnquisi tion de rendre sa proie. Trêve de dérision et de mensonges I Les pétitions de la liberté ne se portent quai^ bout de cent mille baïonnettes.

« Le progrès, répètent les Sénèques officiels, est « une force lente et irrésistible qui marche seule. « vient à son heure et ne peut qu'être compromise par « l'impatience des tentatives prématurées. » Oui<l;i votre râtelier est fourni, messieurs. Lente^ nous D"* le savons que trop, irrésistible, quand nous le voudrons. Nous repoussons avec l'histoire votre dégradaûl fatalisme débité par des fourbes pour l'encouragemefl! des lâches.

[iC progrès, dont vous faites une sorte de petit i<^ phyr continu, nous le sentons dans nos veines, daaj nos esprits, dans les conquêtes de nos pères ; il mardi' par bonds comme le lion du désert. Il suffit que if peuple ait la formule de ses aspirations et la conscieDC'' de sa force. Derrière la digue élevée par l'aristocraii' monte le flot des misères, des souffrances, jusqu» moment oii la mer déborde dans une convulsion >") prême, et entraîne palais et casernes, églises etcbiteaux.

« Mais, objecte Pangloss, vos révolutions sont si « vies de réactions épouvantables, tandis que ni*^ « progrès est lent et irrésistible... » — Oui, o\\i,^^ petit clystère bénin, bénin... Pangloss confond les W mes. Ce qu'on appelle la Réaction a été jusqu'ici ril normal. C'est la Révolution qui réagit et qui réagit]

qu'à victoire définitive. Elle ne peut périr, elle Ta prouvé à ses bourreaux. Le privilège perd chaque jour du terrain, et Finstant où il disparaîtra, dépend de nous.

Tel n'est pas, je le sais, l'avis de certaines sectes qui côtoient toutes les opinions, comme les chevaliers d'industrie côtoient le code, et qui voudraient renouveler en politique, la morale de Thuître et des plaideurs. La perversité native de ces libéraux, comme ils s'intitulent, les tourne toujours à un moment donné contre le parti populaire, le parti de la sincérité. Leur fausse impartialité n'est pas même du scepticisme. Ils souhaitent bonne nuit à Coligny, le soir de la Sainl- Barthélemy, du même ton dont ils crient confiance I au peuple, la veille des journées de Juin,

Je le répète, il n'existe que deux camps entre lesquels se répartit la somme des idées et des forces de l'humanité. Le passé et l'avenir sont en présence, et quiconque n'est pas pour la Révolution, sera contre elle demain. La nouvelle Sainte des aristocraties, cette liberté qu'encensent avec ostentation la sacristie et la doctrine, n'est qu'une madone postiche. Pour les catholiques, c'est tout simplement le droit de brûler à discrétion leurs adversaires : pour les bourgeois, la licence d'exploiter le peuple.

Qu'ils cessent d'extropier le mot qui n'est pas de leur langue. La liberté digne de ce nom, la liberté égalitaire et fraternelle, nous la fonderons malgré eux par la ruine des castes et l'extirpation des dogmes. Depuis que l'humanité existe, il y a lutte entre la science et la foi, la liberté et l'autorité, l'homme et Dieu.

Deux principes trop souvent souillés par l'intérêt, s'étreignent depuis la naissance des sociétés, et cette lutte, qui est toute l'histoire, ne peut se clore que par la défaite définitive de l'aristocratie et do la religion ; tout atermoiement est un désastre.

Il faut donc que le droit use de la force, non pu seulement pour obtenir, mais aussi pour consolidt'r son triomphe ; surtout qu'il n'aille pas se perdre sut recueil des justes et des forts : la générosité. Au lendemain d'une victoire durement achetée, il faut que l'athéisme déracine les cultes, sous peine de reloinbff lui-même en proscription ; il faut que la science to de tout homme un champion, si elle ne veut l'aioir pour adversaire ; il faut que le Prolétariat atiolisse l'exploitation bourgeoise pour sortir du servage el en délivrer ses enfants ; il faut, en un mot, que la H^volution soit à Cayenne ou à l'Hôtel de Tille, au Capilo^ ou au bas de la roche Tarpéienne : tel est l'arrêt du sens commun.

[1 y a moins de courage et de difficulté à subir l'oppression qu'à la détruire, et malheureusement 1» démocratie n'a ni l'expérience, ni le tempérament de b force. Elle ne s'en sert résolument que contre ell^ même. L'avortcment de 93 et de 48 en est la preuve. Les idées mêmes que les Montagnards croient combattre les possèdent à leur insu, leur mettent ['armeJ la main contre des compagnons plus logiques, et l<^ précipitent dans l'abîme. La Convention, tant vanlce< n'est qu'une assemblée de brutes tremblantes, q»' frappent à droite et à gauche sur un signe des plu* forts, Royalistes et Révolutionnaires, et cherchiul refuge dans le plus abject servilisme. Son déisiw aveugle la met bien au-dessous de certaines Diètes qiU' du moins, ont aboli le catholicisme. Après avoir condamné Louis XVI et la Gironde, elle décrète la tyrannif du Comité de Salut public et le supplice des apoti^ de la Raison. Elle n'avait qu'un mot à dire pour rornp^ sans retour avec le passé ; sa pusillanimité nous a li'^"' tous les maux qui nous accablent encore, cl son œuvr* est à refaire. Le Comité, brutale expression de ceiif triste assemblée, sacrifia aux menées ambitieuses !■

spontanéité même de la Révolution, offrit aux rois la tête de Clootz, et ne sut que frayer la route à Bonaparte et au Christianisme. C'est ainsi que la force, maniée avec maladresse, se tourna contre la Révolution et la poignarda, apros l'avoir souillée pour longtemps.

11 y a loin toutefois des deux mille exécutions parisiennes aux millions d'hommes moissonnés par Bonaparte dans les supplices stratégiques, et des journées de Septembre aux boucheries monarchiques et religieuses. La Révolution n'a pas la science profonde des aristocraties dans l'art de l'extermination, elle ne possède pas l'instinct carnassier des hommes et des castes de proie. Les nécessités do la lutte contrastent avec le fond des principes, de là ses tâtonnements et son manque de mesure et de suite, tantôt faible jusqu'à l'aveuglement, tantôt furieuse jusqu'à la frénésie: l'excès en tout.

L'Inquisition, Philippe II, les Chouans, les hommes Je Juin, tous les maîtres procèdent, par masses, à froid, sans jugement, sans écho, avec le soin de déshonorer les victimes, de tuer non seulement leur vie, mais leur honneur et jusqu'à la pitié. Les rois ont des )ubUettes et des bourreaux muets. Le chef-d'œuvre, X)mme toujours, fut l'Inquisition avec ses bûchers souerrains afin de rôtir à huis-clos les victimes. Ce sys- ^me n'exclut pas à l'occasion les cérémonies à grand ipectacle ; il réunit l'esprit de suite et l'implacable ogique. Le progrès des idées empêche seul les chrétiens le brûler aujourd'hui les libres penseurs. Qu'ils re- )rennent un seul jour la puissance et on verra. Tuer ((•bâillonner est la plus aisée des politiques; elle a infante des miracles.

C'est ainsi que l'Espagne s'est catholicisée. Le Midi ibjure la doctrine albigeoise, le Poitou, ce nid d'héréiques, devient la Vendée ; la Bohême des Hussites, latéchiséc par Sîgismond, est aujourd'hui un lieu

d'élection chrétienne, le catholicisme belge est fils du duc d'Albe et de l'Inquisition. Glorieux ancêtres! Partout le fer a implanté la foi.

Autre est le procédé révolutionnaire. Dès l'abord, le dogme do l'inviolabilité de la personne humaine, puis des jugements réguliers, une publicité qui va jusqu'à la bravade. Plus de ce hérissement de roues, de gibets, de brodequins de fer, de chevalets, appareil de Tancien régime ; une seule machine de mort, celle qui tranche avec le moins de douleur la vie d'an ennemi. La République élève-t-elle un échafaud, c'est sur une vaste place où le royaliste peut mourir comme sur un piédestal et confesser sa foi à la face de l'Europe. Autre faute : la Révolution ne sait ni déshonorer ni calomnier froidement ses victimes, elle les insulte, les poursuit de ses colères dont la brutalité révolte encore aujourd'hui notre délicatesse, elle finit le plus souvent par rendre hommage à leur courage et à leur fermeté. Comment s'étonner qu'elle leur ait concilié la pitié des générations ?

Jamais l'Aristocratie et le Christianisme n'ont châtié le zèle de leurs satellites, jamais ils n'ont demandé compte à leurs Torquemadas et à leurs Louvois. La Révolution a tué presque tous ceux qui l'ont servie, elle n'a profité qu'aux contre-révolutionnaires.

En dépit de la plus tiagique des mises on scène, lo couteau tremble dans les mains de la Révolution, ell« hésite et s'égare à chaque instant, l'ignorance de sa mission et de ses origines la fait trébucher contre tou5 les obstacles, son apathie primitive lui crée un avcni de cruautés. Fille du dix-huitième siècle, elle laisse 1 prêtres lui préparer une guerre civile qu'elle ne pour étouffer, même dans des flots de sang. Descendan des Jacques, elle vend aux bandes noires main-morte qu'elle eût dû donner au peuple. Ai des Lollards et des hérétiques, Némésis des Servet «

des Galilée, elle couvre de son égîde les autels où Ton a tant de fois sacrifié sa pensée. Patronne des grandes communes du treizième siècle, elle brise ses plus fidèJes amants, les municipaux de Paris. La fière n^voltée, Témule des Spartacus et des Munzer, s'attelle au char du Comité de Salut public, s'enchaine au sophisme sanglant de Robespierre. C'était reculer au-delà de Louis XIV et des Parlements.

Aussitôt changement à vue. L'esprit antique de l'Extermination reparaît avec le triomphe du spiritualisme et la dictature des comités. Une boucherie froide et correcte, à faire tressaillir les Granvelle et les Grillandus, entraîne pêle-mêle Hébert et Danton, Clootz et Desmoulins, les exagérés et les indulgents, les royalistes et les exaltés. La loi de Prairial, ce plagiat du manuel des Inquisiteurs, est un hymne à rÉternel. Plus de jugements, plus de défenseurs, une seule peine égale pour tous les délits, fatale comme un arrêt de Rhadamantc ou de Dracon : la mort. Us ne voyaient pas, les misérables, que frapper l'avenir après avoir frappé le passé, c'était parquer la Révolution entre deux échafauds, la pousser dans une impasse au lx)ut ^^ laquelle était le suicide. Le pontife Robespierre continua jusqu'au bout à dire la messe rouge, son Rousseau dans la main ; il répandit le sang de ses enne- Wiis et de ses compagnons, jusqu'à ce que cette marée pourpre montât jusqu'à lui et l'engloutit. Non ! ces effroyables massacres ne figurent pas au passif de la Révolution : tout supplice postérieur au 4 Germinal appartient à Dieu ; que le Christ et l'Etre suprême rt*'glent leur compte. A cette heure, la Révolution tt'avait qu'un choix : la guillotine ou la potence, Robespierre ou les compagnies du Soleil.

Ainsi la Révolution, après avoir inauguré vigoureusement sa force contre le passé, le laissa debout pour tourner contre elle-même sa propre énergie, et souilla

par une effusion de sang impolitique et immorale, la grand idée de la revendication. Elle n'est point tombée sous le coup de la Réaction, comme le répètent les fatalistes soldés par les Providences d'Etat, mais de ses propres mains. Elle était invincible, et on ne lui tient pas même compte de s'être déchiré les entrailles.

Puissent les malheurs de nos pères et un si noble sang ne pas être inutiles. Il faut que la Force soit juste et humaine ; il faut qu'elle soit rapide; il faut qu'elle soit transitoire.

Du temps où le redressement des torts était fixé à la vallée de Josaphat, on pouvait attendre ces Calendes grecques de la Rédemption. Lazare ramassait les miettes du festin en ruminant sa félicité fantastique; Job attendait sur son fumier^ à la grande joie des satisfaits. Aujourd'hui, il n'y a d'Enfer que pour les lâches, de Paradis que pour les forts. C'est à nous, déshérités et esclaves, d'établir le règne de la justice, le châtiment suprême des immoralités et des crimes. Le jugement dernier des aristocraties sera le plus digne et le plus majestueux des arrêts du monde ; les considérants sont dictés par les souffrances les plus intimes de l'humanité. Rendu au grand jour, avec les garanties conquises par le peuple, il sauvegarde les nécessités de la situation comme le respect de la nature humaine, et s'impose non seulement à la personne, mais à la conscience du criminel. Les 40,000 communes de France et le monde entier, groupés autour de la Commune de Paris, applaudissent à sa proclamation suprême et s'en font les exécuteurs dévoués. Rapide, l'arrêt n'a pas le temps de se tourner contre lui-même, de devenir l'instrument des inimitiés et des amours-propres. Transitoire, il brise les obstacles, les entraves, et rend l'humanité à sa spontanéité naturelle étouffée depuis des siècles.

Si la Force, au service des passions despotiques et religieuses, a produit des miracles, que ne fera-t-elle pas unie avec Tldée, lorsque le penseur sera soldat, lorsque la philosophie ne fera qu'un avec la misère, et que ces deux sœurs, séparées par un malentendu fatal, marcheront au dernier combat la main dans la main? Car la Force unie au Droit, c'est la justice, c'est la victoire.

11 a suffi d'un rescrit d'Henri VIII, d'une déclaration des Etats de Hollande ou des Diètes de Danemark et do Suède pour extirper une religion ; le culte de la Raison ne dura que 26 jours, et il mit la Foi dans une détresse telle, que pour l'en relever, il ne fallut rien moins que les foudres de l'Etre suprême, les saignées de Bonaparte et l'Éxtrême-Onction de Louis XVIII. L'insouciance moderne a fait le reste.

L'Esprit Saint poussait le bras de Ravaillac. Tous ces scélérats, ces brûleurs avaient foi dans le honteux salaire du Ciel. La démocratie, avec le plus sublime idéal que jamais prophète ait rêvé, avec le Paradis de l'Avenir, la foi dans l'Humanité, les témoignages do l'histoire et de la science, la Démocratie hésite et doute. Elle ergote.

N'a-t-elle donc pas assez de confesseurs et de martyrs? En vain, du fond des siècles et des cachots, ils vous tendent les mains, ils vous supplient de vaincre, de les venger, de leur rendre l'honneur, et vous laissez à l'infini grossir leur nombre I La main tremble, le cœur bat, la victime a pitié de l'Impitoyable. Que les souffrances des générations à venir, que le sort de vos fils et de vos filles retombent sur vos fronts maudits ! Mettez donc à pleines mains les doigts dans la plaie saignante, tàtez les trous des clous et de la lance. Vide pedes^ vide manus, 6 hommes de peu de foi, sceptiques de la justice I

L'humanité est en état de légitime défense contre

ses oppresseurs. Son devoir est de repousser la force par la force, de courir sus aux meurtriers qui la luenl par la faim, par la guerre et par rexploitation, aux détrousseurs et aux Dieux qui Tout dépouillée de ses droits impérissables.

C'est une croisade autrement sainte que celle dii Sépulcre apocryphe : elle a pour but, non la conquête d'un tas de pierres, mais la délivrance des serfs de la misrrc et de l'ignorance, l'émancipation des noirs de Loyola et do Shylock, plus à plaindre que ceux des planteurs, la rédemption d'une Pologne trop réelle qui râle à votre porte, dans votre maison, à votre foyer. Eunuques et femmelettes, vous n'osez I

Holà, compagnons ! les ténèbres fuient devant les lueurs de l'aube. Le noir vaisseau du Ciel, ce lugubre Argo, qui devait nous conduire à la conquête de la Toison d'or, fume à l'horizon. A ses vergues brisées. pendent balancés par le vent, les dieux de ces forbans qui nous ont si longtemps trompés et pillés. Devant nous s'étendent des champs fertiles et de vastes plaines couvertes de moissons, dont nos pères nous ont montré la route. Nous sommes forts, nous sommes jeunes, nous avons faim de pain et d'idée, de justice et de science, et la poitrine du plus faible se gonfle au nom de liberté. Assez longtemps, notre misère a bâti de^ palais, notre plume construit des renommées, noln' sang fondé des dynasties et des dogmes. Pourquoi attendre encore? N'avons-nous pas une foi, rAtliéisine; un but, la Justice ; un moyen^ la Révolution ?

Force I reine des barricades, espoir des potentat et des peuples, tranchant de la parole et do l'acier, toi qui brilles dans l'éclair et dans l'émeute, toi qui fai? pousser la sève au cœur des arbres et des peuples, s«v profond qui retournes les champs du monde, c'est ve:^ toi que les prisonniers tendent leurs mains enchaînées. à toi qu'en appelle l'opprimé. Déité souveraine, f\^

puissante que les Christ, les Jupiter et les Jéhovah, lave des foules et des volcans,

.... Arme, soutiens nos bras vengeurs,

Vois nos bâillons et nos entraves

Kntends nos cris et nos sanglots, Rédemptrice I

.... Souris à tes défenseurs.

Fais do chaque homme un guerrier, de chaque femme une h('roïne, arme le vieillard et l'enfant, donne Félan qui brise les murailles, la furie qui tord les canons, le désespoir qui s'ensevelit sous les décombres. Nous ne te renions pas, nous ne t'abandonnons pas aux tyrans comme une brute inutile, mère des hommes et des cités. Nous nous souvenons. C'est toi dont la bouche convulsée appelle les quatorze armées de la République, dont le geste impérieux disperse les bataillons devant des pâtres désarmés, c'est toi qui arrêtais cent mille hommes devant les pavés de Juin. Ton poing irrésistible écrase les Bastilles et les Eglises, et tu sais le chemin des Tuileries. Viens! nous ne serons plus ingrats, car nous avons trop souffert de nos mépris, et tu es assez vengée. Viens guérir les blessures que tu as faites, délivrer ceux que tu as asservis. Viens à nous pour jamais, bénie plus de fois que tu n'as été maudite, et fais oublier à force de bienfaits, les rigueurs d'autrefois. La civilisation et la science sont des champs de ton génie, force de vie et de progrc'S, comme tu as été jusqu'ici force de mort et de ruine; il y a des monstres à détruire, et ta massue n'est pas de trop. Viens, grande calomniée, et mets au service de l'avenir toute l'énergie que tu as dépensée à le combattre. N'es-tu pas la source de toute ardeur et de toute pensée? Car l'Idée, cette arrogante ébauche, c'est encore toi; la Justice, c'est toi. Ton triomphe sera celui de l'Humanité.

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