‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy: augmentées de l'essai sur la vie de BarthélémyChapitre 23 sur 53 · DES PARENTS · texte numérisé non relu

DES PARENTS

J E sais jusqu'à quel point vous portez la tendresse et le respect pour des parents dignes à tous égards de vous inspirer ces deux sentiments : je ne viens donc pas ici vous rappeler à votre devoir, mais vous féliciter de votre bonheur, et . l'augmenter , s'il est possible , en vous en retraçant l'image. Vous vous entretiendrez avec plaisir de ce que vous aimez; et vous pardonnerez à la faiblesse, de mes expressions, en faveur du motif qui. m'anime.

La nature a fortement imprimé dans le cœur de tous les hommes un amour vif pour ceux qui leur doivent le jour, et ce sentiment st^yit à tous les autres. Son principal caractère est la tendressç,^ c'est-à-dire, ce qu'il y a de plus consolant et de plus délicat dans un attachement. Aussi , lorsqpe le Dieu que nous adorons a voulu exciter notre Confiance , il s'est offert à nous , tantôt sous l'image d'un père toujours prêt à écouter le récit de nos besoins , et tantôt sous celle d'une mère qui serre étroitement son fils entre ses bras. Ce n'est pas toujours par la peinture des passions effrénées et illéitimes que les tragiques grecs ont excité la terreur

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et la pitié ; ils n'offraient souvent aux yeux des spectateurs que des combats de tendresse entre des parents que le malheur opprimait, et ces tableaux faisaient couler les larmes du peuple le plus capable d'entendre et d'interpréter la voix de la nature. Dans une tragédie d'Euripide , les Grecs ont résolu de sacrifier Polyxène , fille d'Hécube , sur le tombeau d'Achille; après luie scène touchante entre ces princesses , Polyxène prie Ulysse de la conduire au trépas et de la soustraire aux yeux d'une mère dont la douleur augmente la sienne. Hécube s'écrie alors: « Infortunée que je suis! je succombe, «mes genoux se dérobent sous moi : G ma fille, « approchez de votre mère ; tendez - moi la main ; ce donnez : pourquoi me laissez-vous sans enfants ? «6 mes compagnons! je me meurs....»

Si l'amour des parents est infiniment tendre , il n'est pas moins inépuisable : voyez comme , dans une nombreuse famille, il se partage sans s'a0aiblir ; tous les enfants y sont l'objet des complaisances d'un père et d'une mère attentifs à leur conservation; et lorsque la mort vient leur en enlever quelqu'un , en vain trouveraient-ils des motifs de consolation sur ceux qu'elle a épargnés. La nature parle plus haut que la raison et l'intérêt ; elle ré^ clame avec force des droits que le temps peut k peine éteindre : jugez par là quelle doit être l'étendue et la vivacité de ce sentiment , lorsque , réunissant toutes ses forces, il se concentre dans un seul objet.

Mais d'où vient que, pour rordinaûre, on i^

trouve pas dans les enfants la même sensibilité à l'égard de leurs parents ? lia nature , dont le système général est d'unir tous les êtres par des chaînes d'amour, aurait -elle pris de fausses mesures en refusant aux premiers un penchant qu'elle donnait aux seconds? Non, sans doute; mais sa voix est étouffée par des défauts et des passions qui naissent avec la raison, et qui se dévelojppent plus vite quelle. Dans l'enfance, où tout est vrai parce que tout est simple , l'amour pour les parents s'exprime par des élancements et des transports. Quand on commence à réfléchir, et que Famé est, pour ainsi dire, plus composée, ou devient timide , on craint les corrections, oft cherche Findépendance. .

Ces défauts, dont le premier tire quelquefois sa source de la crainte excessive de déplaire, le second , de la fierté du cœur, et le dernier, de l'amour (Je la liberté trop naturel à Fhommé , peuvent avoir des suites funestes , et malheureusement ils se'manifestent dans un temps où Fon n'a pas assez d'expérience pour les attaquer avec avantage. v t

U faudrait penser qu'en fait de sentiments, la timidité qui n'est pas fondée sur des raisons légitimes donné lieu à des soupçons., et peut devenir une offense; qu'on déplaît eii effet, lorsqu'on craint toujours de déplaire ; enfin que le cœur doit se déployer toutes les fois que les personnes qu'on est obligé de respecter veulent bien remplir par leurs bontés l'intervalle qui les sépare de nous. £t qu'on ne; . demande {MMnt quels sont dans ces occasions I 3

ties moyens de témoigner ses sentiments; il vaudrait autant demander quels sont les moyens de sentir. Quand, le cœm:* est, vivement af&cté , il se peint dans les actions , dans^les y«ux, dans un mot; mais tout est perdu quand , au lieu de suivre les impressions de la nature , on a recours aux ressources de Tart.

A l'égard des corrections, il faudrait juger de leur nécessité sur les motifs qui les inspirent, et sur les avantages qu'on en peut retirer. Les {>lus injustes même peuvent être utiles , parce qu'elles nous accoutument à la patience et à la docilité, qualk'éB plus essentielles qu'on ne pense dans les différents états de la vil , «et qu'il est impossible d'acquérir lorsque l'ame a pris toute sa consistance^ £ti géiié^ rai , les. caractères honnêtes et bons aiment à être corrigés, parce qu'ils veulent devenir meilleurs; les^mauvai$ craignent de l'être , parce qails^ ne veu*lent pas devenir bons.

On n'est pas mieux fondé à désirer dans un: cer«taîn âge une indépendance prématurée. Ëstnl temps de devemr tout«à-£»t libre , l^>rsqu'avéc u»e raison tjue l'expérience n'a point éclairée , on n^ouvré les yeux que sur le raioment présent, en les tenant fermés sur l'avenir ? Quels reproches n'aurait'K)!! pas à faire un jour à des parents qui, en nous rendant de trop bonne heure maîtres de nous-mêmes, nous auraient asservis à nos passions ou |i des défauts pires encore ? Mais, quel est après toM cette autorité dont on voudrait adoucir le joug? elle se bonie à exiger une obéissance <l4mt il est hon^

teux qixon ait été obligé de fetre un devoir. Il est si doux de dépendre de deux que l'on aime, de se laisser ihener par leur>olonté, et de leur sacrifia jusqu'à ses moindres goûts. Non, je liè crains pas de le dire : Malheur à ceux qui n'ont pas fait dé pareils sacrifice; lent* ame ne connut jamais la' reconnaissance et l'amitié; elle était le triste séjour de l'indifférence ou la proie.de ces passions* qui né trouvent d'aliment que dans là licence et rim"* punité«

Ne soyons donc plus assez injustes pour regarder ceux ai qui nous devons le jour comme des^ juges sévères ou> des maltreis impérieux; ce sont pour l'ordinaire des amis tendres:, compatissante , rbaîs incorruptibles, et par là même infiniment préfé^ rdïles aux autres axais. Et en e£Eet , en trouverait^ en jamais parmi ces derniers -qu'on put comparer à Eucharis, cette, mère tendre. qu'un, philosophe grec proposait pour tatodèle à tbiitès^les femme^^ de la Grèce? Il dit lui-même' qu'il avait voulu faire soiî portrait, mais que ses travaux n^avaient abouti <^'à ulie esquisse légère; Qu'allez-vous donie pèo* sér d'ube traduction où , sans avoir pu conserver l'éhergie de l'original, je me suis donné la liberté de opprimer beaucoup de' traits remarquables:.

La' naissance d'Eucbâris , dit l'auteur, lui donnait uà; rang distingué dans Athènes j et ses qualités personnelles lui en auraieàt procuré lia semblable parmi toutes les* femmes de l'univers. Dans un àgce communément consacré à des amusements faf« v<de$, ^e n'était flattée ni de l'opulence qui l'en^

tourait, ni des plaîsiif^ que ses grâces touchantes appelaient aupï*ès délie. Son cœur^ aussi vertueux que sensible, ne se nourrissait que d'un seul objet; c'était un fils qui, avec une figure intéressante, avait reçu de la nature les plus heureuses dispositions pour être un grand homme , et le plus dan-^ gereux penchant à n'être qu'un homme médiocre. Ëucharis voulut se charger d'une éducation qui devait décider cette cruelle alternative. Son époux, un des plus dignes sénateurs d'Athènes, approuva ce dessein, et ne douta plus du succès. Elle mit alors auprès de son fils des maîtres qui lui don* naient les principes du goût, et des sbiences; elle guidait leur zèle par ses lumières ; elle animait leurs leçons par sa présence; elle voulait qu'ils l'accou* tionassent à voir toutes les choses en grand, à pen^ ser de suite et d'après lui-même , à être moins satisfait dès succès^^pcf^ des efforts.

Elle se réservait plus particulièrement le soin de sa conduite^ et celui de former son cœur; mais ce n'était point par la sécheresse et la multitude des préceptes; elle n'employait qu'un petit nombre de principes lumineux et féconds, qu'elle lui laissait le soin de développer. Elle corrigeait les fautes légères par uji mot, un regard, un exemple cité à propos , et les fautes ' essentielles par des rigueurs qui retombaient sur elle-même ; car c'est alors qu'elle était le plus à plaindre. Souvent elle avait cru de-^ voir refuser à son fils des marques trop évidentes de sa tendresse, au risque de porter en elle-même le poids d'un sentiment dont il pouvait abuser, et

qui était toujours prêt à s'échapper; maintenant il fallait que sa douleur, déguisée sous les apparences de l'indignation, fît douter à ce fils coupable s'il n'avait pas tari dans leurs sources les bontés qu'il avait éprouvées. Eticharflpfaisait des efForts inouïs pour le confirmer dansxe Ibupçon; mais bientôt se dérobant aux regards importutis, elle alkit se dévouer en secret à ses peines. Dans ces momente où il ne lui était plus libre de penser qu'à Fobjet de son affliction , où toutes ses pensées se changeaient en sentiments, elle ne voyait autour d'elle •que des motifs de crainte que sa tendresse exagérait. C'était donc en vain qu'elle avait pris jusqu'ici un intérêt si vif aux jours de son fils; c'était en vain qu'elle lui sacrifiait son repos, ses plaisirs, ^a santé. Le passé, le présent îie présenteraient donc jamais à ses yeux qu\in mélange confus de bien et de mal ; et que deviendra-t-il si le mal prévaut dans la suite; si, loin des consolations qu'ielle attend, l'avenir doit hii procurer mille sujets de douleur. Ah ! dit-elle un jour, plutôt que de lui voir abandonner le sentier de la vertu, puisse-t-il... Elle allait achever, lorsqu'elle entendit cette voix secrète : Choisisse?., Eucharis, consentez qu'il. vive dans le mépris, ou le vœu que vou« •alliez former va s'accomplir sur-le-champ. Arrêtez , dieux jaloux , s'écria-t-eîle: qu'il vive, qu'il soit vertuçux ; et si vous YQulçz^ du sang, prenez sa mèw pour victime !

Les dieux furent touchés, d'im si noble désintéressement. Tout l'esprit d'Eucharis avait passé dans son fils ; elle aurait voulu lui transmettre toute sën

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ame , mais il l'avait reçue en naissant v et U fallait que le texnps put la dépouiller tout-à-fait des imperfections de l'enfance , et la dégager 4es ;lien<s de Ja crainte et d'une ,paresse involontaire. , Les dieux hâtèrent: ce moment ; çiÊÊ^ ame s'ouvrit avec fprce , et, se répandant au dilidis, dle.parqt telle qu'elle était y sensible , fprte , agis^pte : on y vit la gran* deur des idées jointe à la J:)eauté dejs sentiments , «l'amour de la vertu étroit^meit^t uni avec celui.de ia vérité. Ëucharis recuejJiUjt f^vec ^plaisir h prix de ses sqiqs; son époux s'appUudit 4^ la confiance qu'il lui avait témoignée, et Jeur fiU, .pénétré de plus en plus de respect et /d-amour, ac pouvait suffire à sa reconnaissance (i).

L'auteur ajoute qu'il dfyint un.fihs prjijncipaux ornements d'Athjènes; qu'il était sans cesse Qccupé à faire rejaillir 3ur ses parents la gloire qui l'environnait ; qu'il ^ t^rouyait encore plus flatté de leur apprçbation quç des suffrages de tpute la Grèce. La plupart des jeunes igens ^e^^aient surpris d'entendre. ce l^qgage. Ils voient de loin un temps où ceux qui ipous ont .dpi^^é }fi jpur, témoins insen*-

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(i) <t Daignez le recevoir comme les *pFèmiees'd-un esprit et .•(d'un çœyr ^e vous ayC» vous-mémie pris Jâ ipeine de forcir mer , etc. >» Ainsi s'exprimait le jeune d'Auriac , en adressant à sa mère un très-bon discours sur la logique, qu'il avait composé par son ordre, en 1754. — « Je n'écris que pour satisfaire « à un tribut que la tendresse , la reconnaissance et le respect « exigent de moi, etc. », disait-il encore au commencement de ce, traité élémienlaire, qui était resté manuscrit entre les mains de Barthélémy. Note de l'éditeur.

sibles de nos peines et de nos plaisirs , n'exigent de notre part que des marques froides et stériles d'un respect souvent dicté par la bienséance; mais ce n'est pas là l'intention de la nature : elle veut que dans un &ge tbéme: avancé une personne bien née ne se croie beur-eu^^qu'en faisant le bonheur d'un père et d'une mère qui ont fait le sien ; qu'elle ne cherche qu'à resserrer les liens qui l'unissent à l'un et à l'autTi^, et qu'enfin, lorsque ces liens sont boisés, elle relipiite , au mîKeu des hosneurs et deè distinctions, la lËoulewrde ne pouvoir plus les par« tager aveci^ au teurs* «^ ^i^ naissance.

EHiBsseat ces vérités précieuses, et mille fois pré^ f érables aux vaines sublimités des sciences, germet dans tousies cosut*^, ne faire qu'une amé de chaque &mille , et qu'une famille de fout l'univers ! '

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