‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy: augmentées de l'essai sur la vie de BarthélémyChapitre 24 sur 53 · DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

DE LA PATRIE

vJn prétend que l'amour. de la pam^ domine plus dans une république, et Vlûnneur dans une monarchie; mais l'on n'a jamajshiiiijque dfMrçe dernier gouvernement il ne fut très -avantageuse d'inspirer à la jeunesse un esprit de patriotisme éclairé. Cet esprit joint à l'honneur opérerait de plus grandes choses, et les opérerait de la manière la plus noble et la plus efficace. Il pourrait même arriver que ces deux principes, en se balançant mutuellement, se perfectionneraient l'un et l'autre : que l'honneur se dépouillerait de ses préjugés, qui sont quelquefois si nuisibles à l'état ; et l'amour de la patrie , d'une obstination féroce qui n'est pas moins nuisible.

Dans une monarchie, on ne parle presque jamais du patriotisme ; on a craint sans doute que ce mot ne blessât l'autorité du prince, comme si ses intérêts étaient différents de ceux de la patrie , et que son plus beau privilège ne fût pas d'en être le père et le soutien.

On aime sa patrie quand on désire qu'elle soit respectée au-dehors par des victoires et des traités

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avantageux ; qu'elle soit tranquille au-dedans par le maintien des lois, et par un esprit d'humanité qu'il serait très-nécessaire de répandre dans la société. Ainsi on doit opposer aux ennemis des généraux expérimentés et des négociateurs habiles. Il faut en même temps que les citoyens revêtus des pouvoirs intermédiaires entre le trône et le peuple, connaissent les intérêts de l'un et de l'autre; que des citoyens intègres veillent à la sûreté publique et particulière; enfin, que les citoyens de chaque ordre et fie chaque état concourent au bonheur général en travaillant à leur propre bonheur. Dé là résultent différentes suites de devoirs relatifs aUx diverses professions de la vie ; de là résulte encore, si je ne me trompe, l'amour de la patrie, qui n'est autre chose que l'amour de ses devoirs; mais un amour noble , désintéressé qui , loin de se nourrir de l'opinion des autres hommes, saura dans le besoin se suffire à lui-même.

O vous qui êtes l'objet de ces réflexions, vous qui me faites regretter en ce moment de n'avoir pas une éloquence assez forte poiir parler digne-' ment des vérités qui mé pénètrent; vous enfin q^e je voudrais embraser de tous les amours honnêtes, parce que vous n'en seriez que plus heureux! daignez vous rappeler sans cessé que la patrie à des droits sur vos talents et sur vos vertus; que vous avez une carrière peut-être immense à parcourir, et que, de quelque côté que vous portiez vos pas, vous aurez des devoirs à remplir et du bien à faire. Laissez à de petites âmes le funeste privilège de

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s'^i^dopipir dws le sein de l'opuleppe et de roî«îveté ; laiasezr^les se courber pe^amunei^t vefs la teiro , et traîner jusqu'au tombeau la honte d'uoe éûstence inutile et matérielle. Je ne (^ains pas de tous appeler à de plus dignes destinées ; mais tow ne les remplirez jamais si vous ne vous y préparez de bonn« heure. Le temps, qui fiiit avec la napidîté d'un éclair, mettra bientôt vos parents dans la isiécessîté de vous choisir un état. Ce cboi^ <sera l'ouvrage de la sagesse , mais c'est à vous à le jutfifier d'avance. Permettez donc que, sans chox^her à les prévenir , je vous propose pudiques observi^ions relatives à votre situation présente..

Il me semble qu'il faudrait commencer par se faire un système, de vie. Il consiste à diriger vers un but unique ses vues et ses actions : par oè nKMj^en l'esprit est moins distrait, ^ jouit de toiîites ses forces. Il se plie insensiblement à H règle, el; se soumet sans peine à cet ordre qui met tant de &* cilîté dans nos travaux, et jette tani: de lumières sur 90s opérations. Par rapport k chaque homme eu particulier, le système dont je parle est l'analyse pu l'abrégé de sa vie. Vous analyserez aisément la conduite d'un homme chçz qui tout va de Mite et de concert; mais vous ne comprendresis jamais rien dans celle d'un homme qui n'a point de système , parce que toutes ses actions paraissent isolées ou contraires les unes aux autres. Ceux ejn q^i l'imagination domine sont communémeat sujets ace défaut : cette faculté, la plus impérieuse de toutes^ force la règle que l'ame voudrait s'imposer , et

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^'accable elle-même sous le nombre des projets qu'elle enfante. Par là on devient léger, on ne fait aucun usage de ses talents, on se trouve dans l'impossibilité de mener les autres , ou dans la nécessité d'être mené soi-même.

Voulez-vous une idée plu* précise du système dont je parle, faites avec ardeur tout ce que vous deveiÈ faire , et abstenez-vous avec courage, de tout èe que vous qe deyez pas faire.

•Quand on est dans cette disposition, il reste à connaître les devoirs qui nous sont propres. Les sciences dont vous êtes entouré , sont destinées à vous IbrQAer Te^prît et le cœur. La géométrie doit mettre Tordre et la justesse dans vos pensées; la physique^ dévoiler à vos yeux les merveilles de la nafture, et vous élever à leur auteur; l'histoire, vous instruire par le passé de ce que vous devez ^sure à présent , et de ee que vous pouvez attendre de l'avenir; la lecture des bçns écrivains de l'antiquité, vous fournir des modèles de cette éloquence so^ lide qui est de tou$ les temps et de tous les lieux ; les arts de pur agrément , vous orner de ces grâôes qui , sans être nécessaires à tous les genres de mérite, donnent tant d'avantages à celui qui les pos-^ sède. Tout ne résonne pas dans une lyre, mais tout y concourt à la formation , au soutien , au développement du soii. Si vous avez l'ambition de faire les délices des sociétés, et l'ambition plus noble encore de servir votre patrie , vous ne trouverez rien que d'essentiel dans les détails de votre éducation, et au milieu des dégoûts qui «'jf^lisse-

ront quelquefois, vous vous rappellerez ce vers d'Horace (i) :

Condo et compono quœ rnox depromére possitn.

Les préjugés assignent aux talents des places que la raison désavoue bien souvent. Elle n'accorde que rbommage de l'esprit à ceux qui n'ont que l'esprit pour objet , et réserve celui du cœur aux talents qui s'occupent de l'utilité publique. Supposez un homme qui, par des ouvrages d'amusement,où régnent le génie et le goût , force l'admiration de son siècle, et acquiert des droits sur celle de la postérité; opposez-lui un magistrat qui, par son application et ses lumières, entraîne l'estime générale, devient réellement utile aux citoyens, et fa,it souhaiter à une compagnie dont il est le chef, d'être à jamais soumise à une autorité si douce et si respectable ; et , sans consulter votre cœur , jugez lequel des deux sert mieux^sa patrie et se rend plus digne de l'amour des peuples.

Les talents utiles sont donc préférables aux talents purement agréables ; mais ces derniers , loin d'être négligés , doivent donner de l'éclat aux premiers, à-peu-près comme un beau jour fait briller un beau tableau. C'est dans cette vue qu'on leur consacre les prémices du travail. Il faut s'en défier , parce qu'ils sont bien séducteurs ; mais il faut les cultiver , parce qu'ils sont bien nécessaires. Souvenez-vous que, suivant les anciens, les Grâces dis-

(i) Ëpist.^ liv. I, ep. I , V. 12.

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pensaient aux hommesL, non-seulement les plaisirs, Taménité et la douceur çki caractère , mais encore la sagesse et Téloquence; que Maton exhortait sans cesse son disciple Xénocratè à. leur offrir des sacrifices. Souvenez-vous que, parmi les Grecs et les Romains , les orateurs ne négligeaient aucune de ces qualités extérieures qui préparent à la persuasion; que Démosthène se soumit à des épreuves laborieuses pour corriger un vice léger de prononciation , et que Cicéron apprit à déclamer du célèbre acteur Boscius.

Les belles-lettres font partie des talents agréables. C'est en les réunissant à une profonde connaissance des lois que, dans le siècle dernier, plusieurs magistrats se sont acquis une réputation immortelle. Tels furent les Bignon, les Talon, les de Thou , et surtout les Lamoignon. Qu'il m'est doux d'avoir si souvent des exemples domestiques à vous citer , et de n'être embarrassé que du choix. M. le premier président donnait son temps à l'étude de la jurisprudence , et ses soins à celle des belles-lettres : après avoir prononcé dans le sanctuaire de la justice des oracles que l'on y respecte encore, il allait s'entretenir de tous les genres de littérature avec ceux qui s'y étaient le plus distingués. L'esprit sans la probité ne donnait point d'accès auprès de lui, mais les Bourdaloue et les Despréaux partageaient son estime et sa confiance. Il reçut beaucoup d'éloges pendant sa vie; et comnie il fut loué par des hommes vertueux, il l'a encore été après sa mort, et il le sera toujours. La vertu,

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,1a justice et les Muses ont mis son portrait dans {e temple de mémoire , et ont ménagé tout auprès^ une place que l'espérance entoure dé fleurs.

C'est peu de çpnnaitre ses devoirs, si l'on ne s'applique fortement à les remplir. A votre âge les moments sont précieux ; ceux que vous perdez le seront pour le reste de votre vie. Il viendra un temps où , livré à des occupations sérieuses, vous regretterez d'avoir négligé celles qui vous lé paraissaient le moins. Si ce temps n'arrivait pad, vous seriez le seul qui n'eût pas à se reprocher le début de travail dans sa jeunesse. .

Il serait à souhaiter que l'application tdt le fruit du penchant , et non du conseil. Détrompons-nous: oév n'est que l'enthousiasme qui fait les grands bdmmes; c'eét cette passion, dette ardecûr bru^ tante et continuelle qui les élève et les soùtieul} dans leur essor; c'est elle qui leur montra san^ cesse un point de perfection qui i^mble s'^oigner à nheisure qufils en approchent; c^est par elle qù'eii eafere^hrenant quelquefois des choses au^^dessus de leurs fdrees, ils font usage de tontes oelteà qu'ils ont. Cette ardenr s'empare de toute l'aitie ; elle étincelle dans les discours et dans les ^eux d'un homme supérieur, toutes les fois qu'il s'occUpe o^ s'entretient de l'objeÉ de ses travaux. Quand ellel H6 se manifeste pas du^ dehors, elle n'en est qàe plus active au-dedans^ M. de Tureiïne^ si froid eti apparence, la ressentait au fond de son cœtin Sai^ cela il n aurait pas été homme' de' génie , pulisque le génie suppose toujouré cdtte chaleur, et qu'it

n'est lui-même qu'un sentiment vif qui répand la iumière dans l'esprit;

Quelle différence eïrtre xm homme qui , plein de feu , s'élance de bon gré dans la carrière et renverse tous les obstacles^ et celui qui, s'y laisisant mollement entraîÉier, s'arrête à chaque difficulté. Je ne pavle point de cette indolence hontecese que rien ne peut tire^ de l'engourdissement, et qu^on doit abandonner au mépris général ,' mais d'une paresse plus douce et plus dangereuse qui suspend quelquefois lès fonctions de l'âme, et la jette dans des rêveries où elle n'a plus que des lueurs de pensées:. J^n s'y livrant on s'accoutume à ne plus lier ses idées ^ et l'on voit arriver avec peine l'heuriè d'un travail ou d'un devoir qui exige de la con-*tentioné £n vain cherche-i-t-on à se déguiser son état par des efforts intermittents, et par le téffîoi«gnage extérieur de sa facilité; les efforts soiit éé peu dé dàrée, la facilité ne produit rien qiie d'iil^ forme, et le défaut, souvent combattu el toujours renaissant t relient dans un rang subalterne un e8pii*it> fait pour rempUr les premières pl^es.

On ne fait pas tout ce qu'on doit, lorsque l'on ne fait pasi tout ce qo'oti peut. Dimx jeunes athlètes eixtrent à la fois dans le chemin des hon^netâ^s. L'un abeawcoup de talents^ l'autre en a moins, mais il y siipfAée par un travail opiniâtre ; le public les suit de&yeux et mesure leurs progrès. Le pt*emier lui paraît coupable, s'il ne" va pa» pln^ léin qliè le second; il lui parait méprisables^ s'i( ne va pas aussi loin.

Cependant il ne faut pas substituer à Tapplication dont je parle, cette promptitude qui fait tout par saillies et par éclair$ : un torrent qui se précipite dans un vallon ne le fertilise point; il n'y porte que le ravage et la confusion. On doit ap*^ prendre à travailler difficilement et constamment, et ne pas abandonner un objet d'étude sans l'avoir épuisé. Auguste , qui recommandait sans cesse de se hâter lentement, est un des princes qui a fait le plus de choses, et qui en a fait de plus grandes.

Yoilà des vues très-gébérales sur la manière de remplir ses devoirs. Mais je. ne dois pas finir sans vous parler de cet esprit d'humanité que j'ai regardé . plus haut comme . un autre moyen d'être utile à sa patrie. Cet, esprit, est déjà dans la nature, et l'on devrait le restituer à la société, d'où nos préjugés et nos passions l'ont banni. Il apprendrait aux hommes à n'être pas toujours en guerre les uns avec les autres , k ne pas se tivrer si facilement aux méfiances qui troublent leur repos, à ne pas confondre les défauts de l'esprit avec ceux du cœur. Je sais qu'il est des caractères faux et odieux : loin de les excuser, je voudrais que tous les honnêtes gens s'unissent ensemble pour, leur arracher publiquement le masque. Mais, en général, les hommes ont moins de méchanceté que de faiblesse et d'inconstance ; et ce qui le prouve bien, c'est l'hommage sincère que , dans tous les siècles , ils ont été forcés de rendre à la vertu.

La bienfaisance ou l'humanité , suivant Cicéron , fait partie de cet honnête , dont Platon disait que

les hommes deviendraient éperdument amoureux, s'ils le pouvaient distinguer des yeux du corps. Pour donner )M6ek plus avantageus<Me oet axnour, <m pourrait' ajoèter qu'il rie finirait point; car le goût des arts , des sciences et des plaisins s'use insensiblement ;^ràais celui de l'honnête ne s'éteint jamais. k-

Titus ,' dont la jeunesse n'annonçait que des malheurs à l'empire ^ et qui partit à peine sur le tràne, fut appelé les délices du genre humain, parce qa-il voulait que tous ses jours fussent roarqaés par tles bienfaits.

n n'est point de particulier i{và ne puisse devenir un Titus dans la sphère qui limite son pouvoir. La bienfiûAarice ne ^'annonce pas toujours par des libéralités éclatantes ou par des marques d'une protectkMi distinguée; elle se diversifie à l'in^^ fini suivant les besoins des hoixmies. Un mot de consolation , tm^ avis donné avec bouté ^ un air afÊ^le vis-à^vis d'un inférieur, la plus légère dé« marche, tot^ devient Fexpressioa de cette vertu lorsqu'elle possède une âme. Soyez obstiné à ren« dre service aux autres, quelquefois malgré eux, et le plus que vous pourrez à leur insu (i) ; et sou venez- vous qu'en quelque état que l'on soit, on est dans l'obligation de faire du bien, tant

(i) Bardiélemy mit lui-même en pratique ces deux maximes, surtout la dernière , toujours méconnue par la vanité , qui prive si fréquemment notre cœur des plus douces jouissances. Note de Véditeur,

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qu'il re^te un malheureux, dont on peut adoucir les peines. ' v - ,

Mais cette obligation devient pltt$^[Mirticulière à ceux qui occupent des places distinguée^ Mettezvous dans une pareille circonstance , et lisez dans l'avenir. Voyez ces familles tranquiHlsée^ par vos soins, ces hommes vertueux que vous avez tirés de l'oppression , ces citoyens dont vos libéralités ont racheté la vie, ces malheureux qui n'avaient besoin que d'un cœur qui pût se pénétrer de leurs maux ^ et que vous avez été leur offrir. Voyez autour de vous une .multitude empressée dont les âmes cherchent à se joindre à la vôtre , et. dont les yeux ne vous renvoient que des regards de reconnaissance et d'amour. Quel spectacle! Non la présence des ingrats ne le troublera point. Us fuiront la vôtre; ou s'ils osent l'affironter^ vous serez vengé par la douleur intérieure qu'ils éprouveront; car on a beau s'armer d'impudence, rien n'efFace dans une âme le souvenir d'un bienfait reçu, et il faut qu'elle se livre nécessairement aux douceurs de la reconnaissance ou aux horreurs de la haine.

D£ BIORi^LE. 5f

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