DES AMIS
- JJajsts un des plus beaux cantons de la Grèce s'élevait un temple d'une architecture simple, majestueuse et solide. Il était consacré à Taihitié, et fumait jour et nuit d'un encens qui, loin d'être agréable à la Divinité, irritait sa jalousie. Sans cesse entourée d'adorateurs mercenaires, elle ne voyait dans leur cœur que des liaisons mal assorties et presque toutes corrompues dans leur principe. Un jour elle dit à un ami de Crésus : « Porte <c ailleurs tes offrandes magnifiques ; ce n'est pas à (c moi qu'elles s'adressent, c'est à la fortune. »'£lle répondit à un Athénien, qui se disait ami de So« Ion : u Tes vœux sont l'ouvrage de ta vanité; en « te liant avec un homme sage tu n'as cherché « qu'à partager sa gloire , et à &ire oublier tes oc vices. » Elle dit à deux femmes qui s'embrassaient étroitement aux pieds de sa statue : « Le « goût des plaisirs vous unit en apparence , mais <c vos cœurs sont déchirés par la jalousie , et le a seront bientôt par la haine. » Enfin , deux Syracusains, Damon et Phintias (i), vinrent eiî'pré-
(i) Ce trait d'histoire est rapporté par Valère Maxime , 1. IV, ch. 4 ; et dans le Voyage d'Anacharsis , t. VII, ch. LXXVIII; p. ia5. Note de l'éditeur.
5a TRAITÉ
sence de la déesse exprimer des sentiments tendres et sincères par des sons mal articulés : « Je reçois a votre horomage, leur dit-elle, et je le reçois des « mains de la vertu. Je fais plus : j'abandonne un €t temple trop long-temps souillé par des sacrifices a impies, et je n'en veux plus d'autres que vos f( cœurs. Allez , vivez heureux , vous aurez bientôt « besoin de mou secours. . Allez montrer au tyran tf de Syracuse, à l'univers, à la postérité, ce que « peut l'amitié dans des âmes comme les vôtres. »
A leur retour en Sicile , le tyran Denys , auprès de qui les accusations étaieiit des crimes, condamna Phintias à la mort. Celui-ci demanda qu'il lui fut permis d'aller régler des afiEùres importantes qui l'appelaient dans une ville voisine. Il promit de se pirésepter à un jour marqué , et partit^ après qtie Daïnon se fut offert pour être le garant de cette promesse au péril de sa propre vie«
Cependant les affaires de Phintias traînent en longueur. Le jour' destiné à son trépas arrive ; le peiiple s'assemble. On blâme, on plaint Datnon, qui marche tranquillement à la lûort , trop certain que son ami allait revenir, trop heureux s'il ne revenait pas. Déjà le moment fatal approchait ^ lorsque mille cris tumultueux annoncent' l'arrivée de Phintias. Il court, il vole au lieu du supplice, il voit le glaive suspendu sur la tête de son ami, et au milieu des embrassements et des larmes , ils se disputent la gloire de mourir l'un pour l'autre. Les spectateurs sont émus , et le tyran ^ attendri pour la première fois de sa vie , se précipite du trône , et
leur demande instamment de partager avec eux une si belle amitié.
C'est avec des traits de £âu que j'aurais dû peindre à vos yeux l'histoire de ces deux illustres Mus« Néanmoins , avec quekjiiie £ûbles couleurs qfue je l'aie rendue, elle su£6ira pour vous prouver la force deFamitié^ les prodiges qu'elU sait opérer. Puissent les réflexions suivantes vous donner une idée de sa nature' et de ses douceurs.
Tous les hommes parlent de l'amitié , et presque tous profanent ce nom , en le prodiguant* à des liaisons qui sont le ^:liit du hasard et Fouvrage d'un jour. La moindre conformité de goàt et dHnclination rapproche des caractères opposés; i)ans la ferveur de ces- unions naissantes on voit dans ces amis tout ce qu^on voudrait qu^ils fussent; mais bientôt l'illusion se dissipe ^ et on fes voit td^ qu'ils sont «n effet. D'autres choix ne sont pas plus heureux, et l'on prend le parti de renonce à l'amitié; ou, ce qui est à peu près la même ^ose , d'en changer à tout moment ]fob|etv
Comme presque tous les hommes passent la plus grande partie de leur vie à ne point; réfléchir ^ ^ la plus petite à réfléchir sur les autres plutôt que sur eux-^mémes, ils ne connaissenit guère Iftjiature des liaisons qu'ils contractent S'ila osaient s'inter* roger sur cette foule d'amis dont ils sie croient quelquefois environnés, ils frémiraient de voir qu'ils ne tiennent à eux que par des apparence» trompeuses. Cette vue les afiOigerait , car rien n'eàt si humiliant quç de s'avouer à aoi-même qu'on pfa
point d'amis; mais elle les engagerait à faire un choix dont ils n'eussent pas à rougir dans la suite. Il serait très-utile d'avoir des règles certaines point se guider dans un pareil choix : peut - être que les observations suivantes pourraient en tenir heu.
PREMIÈRE ORSERVATIÔir.
L'esprit ne saurait être l'unique lien de l'amitié. Comme il ne cherche qu'à briller, et qu'il ne peut soufïrir aucun rang ni au-<lessus ni à côté du sien , il est naturellement destructeur de cette égalité si nécessaire dans un commerce de sentiments. Parmi les différentes sortes d'esprit , celui de saillie et de légèreté est le plus opposé à l'amitié, parce qu'il se nourrit grossièrement de son amour-propre , et qu'il sacrifie sans peine celui des- autres. Elle s'accommoderait mieux de cet esprit fin et délicat qui semble ne s^exprimer que pour plaire, et qui laisse entrevoir plus qu'il n'exprime. Mais observez qu'il ne plait en effet qu'en prenant la teinture du sentiment , et qu'il reste toujours à savoir si ces grâces ' séduisantes ne sont pas le fi:xiit de l'usage du monde ou de l'hypocrisie du cœur. Il faut dire à peu près la même chose de cet esprit de sagesse et de réflexion , dont le suf&age est d'autant plus flatteur qu'ir parait être l'effet d'une méditation profonde. Ces deux sortes d'esprit, ainsi que le goût des arts et des talents, sont très - agréables dans le commerce de l'amitié; ils doivent l'embellir et non la former.
DEUXIÈME OBSERVATIOir.
Le cœur doit être Tunique lien de Tamitié; mais comme , par son im|)ëtuosité naturelle , il cherche toujours à s'unir, il ferait un choix funeste si Ton ne réglait ses mouvements.