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fait y c'est alors que Ton commence à Tivre dans un autre soi-même. •'
Dès ce moment la différence de la naissance , des rangs , de Tesprit et de la fortune , tout disparaît ; ou ne se montre que pour prêter de nouveaux charmes à l'union. £h! qu'importe qu'un ami ait reçu plus d'avantages qu^ l'autre ! tout n'est-il pas commun entre eux? Ah! qil*on rappelle avec plaisir à une personne' que Ion aime une supériorité qu'elle oublie.
Nos amis y plus éclairés que nous dans nos intérêts 9 aus^ jaloux de notre gloire , entrent dans nos projets ou les rectifient. S'agit-il de lès faire réussir, leur zèle ne connaîtra plus de bornes et s'irritera par les obstacles ; ils s'exposeront à des démarches qui seraient humiliantes, si elles n'étaient ennoblies par le principe. Que ces sacrifices parais* sent doux quand ils les font! quikiont doux quand ils sont faits !
La haine , la jalousie et l'indifférence cherchent des défauts en nous; la flatterie n'en trouve point. L'amitié n'en cherché point , en trouve, et s'en af-^ flige. Elle fait plus : elle s'empresse à les dérober au public, à les corriger eu secret. Blafs ces avis ne sont point amers et rebutants. Comme ils sont dictés par l'estime et par le sentiment ^ ils sont accompagnés d'une circonspection qui , eo^ous faisant conjsâître ces défauts , nous laisse la gloire d'en triompher^
Deux vrais amis croiraient presque se faire un larcin que de goûter des plaisirs à l'insu l'un de
l'autre^ et quand ils se trouvent dans cette obligatidÉ, le premier cri de Târae est de regretter la présence d*un objet, qui, en les partageant avec elle , lui en procurerait une impression plus vive et plus profonde. Il en est ainsi des honneurs^ et de toutes ces distinctions, qui ne doivent nous flatter qu^autant qu'elles justifient Testime que nos amis ont pour nous.
Si d'un côté Tamitié augmente les biens et les plaisirs 9 d'un autre côté elle diminue les peines et les maux ; et c'est là un de ses plus beaux privilèges. Voyez un homme dans TafËliction ; voyez ces consolateurs que la bienséance entraîne malgré eux à ses côtés. Quel embarras! quelle contrainte! Doiton s'étonner qu'ils aigrissent sa douleur? L'ennui est peint sur leur visage et la fausseté dans leurs discours.
Un véritable Jupf s'explique bien autrement. Pénétré des maux dont il est témoin, ses larmes, son ex[Nressiôn, son silence même, tout devient éloquent; et son âme côUée , pour ainsi dire, sur celle qui est dans la souffrance, loi redonne un esprit de courage et de vie.
Dans les peines les plus légères, et surtout dans celles que nous nous faisons à nous-mêmes , le secours d'un ami n'est pas moins nécessaire. Sa présence suffit quelquefois pour le > dissiper. C'est ainsi qu'où voit briller après une ten^pête qu'ils ont calùiée, ces astres bien&isants que la. fable avait consacrés à Castor et à PoUux ; comme si, p^r ce symbole, elle avait voulu nous faire entendre
DE MORALE. Sq
qne^ jusqu'au plus fougueux des éléments , tout doit se -ressentir dans la nature du pouvoir de laroitié.
Je cours au-devant d'une objection qui se présente ici. L'amitié, dit-on, portée si loin, devient un supplice. N'est-ce pas assez des maux qui nous sont personnels, sans nous occuper de ceux des autres? Mais dépend-il de nous d'être indiflférents ? Si nous avions été destinés à vivre abandonnés à nous-méme sur le mont Caucase , ou dans les déserts de l'Afrique, peut-être que la nature nous aurait refusé un cœur sensible; mais si elle nous l'avait donné,, plutôt que de ne rien aimer, ce cœur aurait apprivoisé les tigres et animé les pierres. La sensibilité est une grande dette que nous contractons en naissant, et qui augmente à mesure que nous nous en acquittons. L'essentiçl est d'en diriger les mouvements vers un objet honnête. Il est vrai qu'elle entraîne des chagrins ; mais toutes les passions n'ont-elles pas leurs martyrs ? et qu'il V. est bçau de l'être quand on l'est à-la-fois de la nature et de la vertu. Ce qu'on souffre dans ces occasions ne ressemble pas à une douleur somljire accompagnée de trouble et de remords : c'est uo€ impression tendre qui nous rend nos amis plus chers , et dont on se félicite en secret. L'âme y trouve un attrait qui l'attache, et tout ce qui l'attache est un bien pour elle.
Ce qui l'afflige sans adoucissement et sans réserve , c'est la perte d'un véritable aipi : c'est alors que , connaissaiit daijus toute son étendue le bien
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dont elle jouissait, elle éprouve un vide qui l'épouvante nuit et jour. Mais écartons des images si tristes, ou plutôt profitons-en pour avoir de nos amis, pendant leur vie, les mêmes idées que nous en aurions après leur mort; consacrons à Famitié les moments dont les autres devoirs nous permettent de disposer; moments délicieux qui arrivent si lentement , et qui s'écoulent si vite, où tout ce qu'on dit est sincère , et tout ce qu'on promet est durable : moments où les cœurs , à découvert et libres de contrainte , savent donner tant d'importance aux plus petites choses, et se confient sans peine des secrets qui resserrent leurs liens : moments enfin , où le silence même prouve que les âmes peuvent être heureuses par la seule présence l'une de Fautre ; car ce silence n'opère ni le dégoût ni l'ennuie On ne dit rien , mais on est ensemble.
Dans cet étal, l'union de deux amis est comme un beau jour depuis son lever jusqu'à son midi. En effet, la véritable amitié ne doit point avoir de déclin , et encore moins de bornes qui la terminent.
Si l'on demandait des règles podr l'enlretenir, pour en connaître les devoirs , pour savoir jusqu'à quel point il faut lui sacrifier ses intérêts, je répondrais : Faites un bon choix y et reposez - vous ensuite sur vos sentiments et sur ceux de vos amis ; car la décision du cœur est bien plus claire et plus prompte que celle de l'esprit.
Si un jeune homme trouvait dans les auteurs de sa naissance les qualités les plus propres à l'a-
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mitié, né devrait-il pas enqployer toutes ses forces pour leur appartenir encore par ce sentiment, et ne serait - il pas trop heureux ^'aimer par cbonc ceux qu'il doit aimer par reconnaissance? Dans^M^ cas , la peinture que j'ai tâché de faire de la véi^ table amitié ne p^ràîtrait^-elle pas bien iaible ?
Il est d'antres liaisons moins étroites qufoii eët obligé de contracter dans la société, et qu'il est bon d'y multiplier : on peut les regarder comme des écoulements de la yraie amitié , lorsqu'elles sont fondées sur l'estime^ et qu'elles supposebt la ressembfonce- plutôt que la conformité des caractères. Mais, comnte elles n'otit plas les mêmes /droits , et n'ins{»rent )pa$ la même liberté que l'iimitié,4l &ut des attentions pour les rendre utilet» et durables. Ces attention^, si je ne me trompe, doivent se réduire à une règle très - simple : c'est de ménager autant qu'il est possible l'amour-propre des autres jusque dans les moindres choses, et cela, sans qu'ils s'en aperçoivent; parce que des égards affectés prouvent que l'amour-propre a été deviné.
Parmi les Romains , un jeune homme , à peine sorti de l'enfance, s'attachait à des sénateurs respectables par leur âge, leurs lumières et leurs emplois. Il puisait dans leurs conversations les principes de la Sagesse et le goût du travail; il s'àp^ propriait leur expérience , et donnait à son esprit une maturité qui le rendait bientôt utile à sa patrie. U serait à souhaiter que cet excellent usage s'établît parmi nous, et qu'au lieu de ces liaisons
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frivoles qui n'ont qu'un terme court', les jèùnes gens fussent liés de bonne heure avec ceux qui se sont distingués dans leur état. Ils commenceraient par admirer leurs modèles , et finiraient bien souvent par les surpasser.
Je ne voudrais pas néanmoins qu'ils préférassent les entretiens graves et sérieux aux amusements de leur âge. Toute affectation est un ridicule, et la sagesse n'est vraie , aimable et solide que par l'heureux mélange des plaisirs qu'eUe se permet, et des devoirs qu'elle s'impose.
Mais c'en est déjà trop , et je finis en vous priant de ne reigarder les réflexions précédentes que comme le développement de celle-ci: C'est dans le cœur que tout l'homme réside, et c'est-là imiquement qu'il doit chercher son repos, sa gloire et son bonheur.