LIVRE IV
JL/ès que \lji^iip^le Carit^e eut achevé son récit, Polydore avait commencii^iifijiien : son amante Técoûtait avec avidité. Tailtôt jelle remerciait à haute voix le vertueux Nausicratès, et tantôt elle reprochait, en souriant, à Polydore les soupçons qu'il avait conçus.
L'attention qu'ils donnaient l'un et l'autre à leurs aventures, les empêcha de voir que le vieux Menthes s'était évanoui près d'eux : affaibli par l'âge, et trop vivement ému par un spectacle si touchant, il se trouvait près de perdre la vie. Carite l'aperçut la première : « Que vois-jeî.s'écria-t-elle, c( un instant si plein de charmes pourrait -il être « empoisonné par de nouveaux malheurs ? Je ref connais les dieux ; ils sont toujours cruels : oui , « les bienfaits que j'en ai reçus n'ont jamais été «que les avant -coureurs de leurs coups. O mon « père , ô Menthes , n^entendez-vous plus les cris «de votre fille!... » Polydore s'empressait cependant à le secourir ; il retrouva 1 usage de ses sens ; ipais il aurait vainement essayé de gagner sa mai-
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son , si Polydore et Garite elle-même ne l'avaient soulagé dans sa marche.
La&giille du vieillard, inquiète de son absence, s'était mspersée dans la campagne : on le cherchait avec impatience; mais l'inquiétude redoubla bientôt en le voyant paraître. On répandait des pleurs, on se jetait à ses genoux, on boisait ses mains tremblantes, on levait les mains au ciel, on accusait sa rigueur. Menthes arrêta des plaiates qui outrageaient la majesté des dieux : il fit approcher ses enfants, et les embrassa tous avec tendresse.
Cependant la trame du vieillard allait être coupée , tous les secours étaient vains , lorsque Carite dit au tendre Polydore : a Le dieu qu'on révère a dans ces contrées est le fils d'Apollon et de Co- « rouis. Esculape, élevé par le sage Chiron, apprit c( de ce centaure la connaissance des plantes, et la « Grèce l'adore aujourd'hui comme le dieu de la « médecine ; c'est à lui que nous devons nous <r adresser pour obtenir de sa bonté propice la « guérison du sage Menthes : courons dans son « temple embrasser sa statue, et lui porter l'homa mage de deux cœurs purs , seule offrande vraice ment digne des dieux. ».
« Puisse le dieu d'Épidaure écouter notre prière, ce lui répondit Polydore ! allons rendre à Menthes ce un devoir que sa piété mérite , et qu'il doit a tcc tendre de notre reconnaissance. » Ils se mirent en marche en disant ses mots , et ils se rendirent au temple d'Esculape.
Ce temple est ui> des plus fameux de la Grèce;
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le concours des peuples le rend aussi célèbre que le temple d'Apollon à Delphes, et celui de Jupiter à Olympie. Un chœur alternatif d'hoinme:s.get de femmes y récite continuellemeiît des hymnes en l'honneur de la divinité; vm nombre infini de prêtres et de prétresses demeure dans l'intérieur du temple; et l'enceinte» en est si vaste qu'elle sert encore d'asyle à ceux qui viennent y chercher un refuge : car les temples de nos dieux sont des retraites assurées dans toute la Grèce; et ceux que le crime ou l'injustice exile de leur patrie, retrouvent dans ces lieux sacrés le repoà que l'univers leur refuse.
Lorsque les deux amants furent arrivés au temple, on les conduisit au grand prêtre , et ils lu4 ex|K)sèrent l'objet de leurs vœux. «Ce n'est pas, disait « Carite , pour un ennemi des dieux que nous im- «plorons leur justice; hélas! les dieux et la vertu « n'ont point d'adorateur plus fidèle; la sagesse de « Menthes est connue dans Épidaure : c'est pour i( lui que nous offrons nos prières au dieu de ces « contrées. »
Pendant ce discours , le grand prétrè considérait Carite , et déjà le poison de l'amour pénétrait dans son cœur.
Le grand prêtre d'Esculape est le citoyen le plus puissant d'Epîdaure : il commande en roi dans l'intérieur du temple, et le grand nombre de ceux qui l'habitent forme dans l'état un parti considérable dont il dispose. Celui-ci était vain et fier de son pouvoir : son âme était sans cesse en proie
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aux passions les plus violentes; et loin que rapproche d'un dieu la rendit plus compatissante, elle ne respirait que l'oi^eil tt la fureur.
L'amour ne l'adoucit pas ; il ne se peignit dans son cœur qu'avec férocité. A peine eut-il vu Carite, que Polydore l'enflamma de courroux; il résolut de le perdre : mais comme sa dissimulation égalait sa cruauté, il sut aisément contenir ses transports.
Le sacrifice commençèB^^Polydore et Carite en larmes se prosternaient *att pied ée la statue, et demandaient avec ardeur au dieuHî||M l'on révère ta guérison du vertueux Menthes. En ce moment, la statue s'ébratile; un serpent sort du milieu de Tautel) et s'approche ées libations offertes; ensuite il s'arrête devant les sacrificateurs t et bientôt après il rentre dans sa retraite. Le peuple s'écrie avec transport , que c'est le dieu lui-même qui vient de paraître sous cette forme : on s'empresse de lui rendre grâces des bienfaits que sa protection assure. Cependant la statue s'ébranle de nouveau : la ^terre s'entr'ouvre , et du sein de ses entrailles s'élève une voix redoutable qui profère ces paroles :
a Loin d'ici tout mortel profane : c'est un dieu « qui va parler. Peuples d'Épidaure qu'Esculape « protège , prêtez une oreille attentive ; et vous , ce amis généreux que la reconnaissance et l'espoir t< ont conduit dans ce temple, vous recevrez le prix a de votre piété : Menthes conservera le jour : les « dieux s'intéressent à son tort , et protègent sa a vie. Mais les destins , en vous accordant cette « grâce, exigent que la jeune Carite se consacre
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<c au service des autels ; Esculape la choisit pour « une de ses prêtresses. Polydore , tu iras seul re- « trouver le vieux Menthes. Carite n'est plus à toi : « les dieux même rompent les nœuds qui vous « avaient unis. »
« Perfides ! s'écria Polydore , sans respecter da- « vantage la majesté du temple, par cet indigne a artifice croyez-vous m'arracher à ce que j'aime ! « Non , quand tous les dieux ensemble viendraient a me donner eux-mêmes un ordre si barbare , je c( mourrais néUe fois plutôt que d'y satisfaire. » A ces mots , les peuples indignés entraînent Polydore en détestant son crime : on retient Carite qui s'efforce de le suivre , et le grand prêtre fait aussitôt fermer les portes du temple.
Qui pourrait exprimer la situation, la rage de Polydore en ce moment affreux ! sa raison ne lui sert plus de guide; il parcourt en furieux l'enceinte extérieure du temple : il pousse des cris insensés; il appelle à haute voix le grand prêtre et ses ministres. Quelquefois, terrassé par sa douleur, il se roule sur la terre avec violence, et quelquefois, couché sur les marches du temple, il se contente d'attester la justice du ciel.
Après ces premiers accès de fureur, il se lève, et court de tous côtés dans les rues d'Épidaure en exposant ses malheurs à tous les citoyens qui se présentent à lui. Les ennemis secrets du grand prêtre le favorisent, et bientôt, soit par compassion , soit par un intérêt caché , on lui promet de ménager un parti puissant dans la prochaine assemblée du peuple.
Le temps n'en était pas encore fixé; Polydore au désespoir, abandonné des dieux et des hommes, et poursuivi tout -à- tour par les uns et par les autres, en butte aux traits du sort, à l'injustice, à la férocité , ne voyait plus de ressource , il n'en trouvait plus, il n'éii voulait plus; la mort était le seul bien qu'il désirait; mais la mort ne vient jamais au secours^4^BS' malheureux lorsque les malheureux l'appellenl;. ' >.
Polydore avait pâs.së plusieurs jours dans cette situation, lorsqu'un événement imprévu vint lui rendre un rayon d'espérance : un bruit confus frappe ses oreilles, il apprend que la ville est en rumeur; il s'avance, il s'informe, tout paraît en alarmes : les femmes , les enfants , les vieillards , chacun à l'envi sort de sa maison. Polydore , qui croit que le peuple est prêt de s'assembler, espère qu'à la fin il pourra se faire entendre ; mais lorsqu'il se présente dans la place publique, ses cris sont étouffés par ceux de la multitu^ft une importante affaire ne permet pas de l'écouter. L'ennemi approche de la ville, et jamais Épidaure n'en eut à craindre de plus foraiidable. Les Athéniens, toujours poursuivis par Minos, avaient envoyé vai-i nement cette année leurs présents ordinaires au temple d'Esculape : le roi de Crète avait exigé qu'on leur fermât l'entrée du port, et les Athéniens, indignés de cet affront, venaient pour en tirer vengeance avec une flotte considérable.
Polydore ne doit plus rien attendre de l'équité ni de la compassion des peuples d'Épidaure; \eut
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intérêt personnel les occupe trop en ce moment : mais le ciel lui offre une ressource dans l'armée de ses compatriotes : peut-être Feffort de son courage délivrera Carite? peut-être il tirera vengeance de cette ville perfide qui l'a privé de son amante? mais du moins la gloire de ses armes le rendra digne d'elle; il part. Il sort de la ville, et il s'engage par des serments redoutables à ne plus s'en approcher que lés armes à la main.
Son premier soin fut d'aller retrouver le^fidèle Menthes: le vieillard, en le voyant paraître, accourut pour l'embrasser; ses enfants tombent aux pieds de Polydore, comme aux pieds de leur bieiifaiteur : mais lorsque Menthes étonné l'interiipgë sur le sort de Carite , ce malheureux amant ne lui répond que par des pleurs. Il apprend enfin au vieillard les malheurs qu'il vient d'éprouver, la perfidie du grand prêtre^ le dessein qu'il a pris d'en tirer veng«iice, «t les moyens qu'il a résolu d'employer. Mlnthès le confirme dans ce projet, -et lui promet de chercher à l'instant une barque qui puisse le conduire à l'armée navale des Athéniens.
Ils marchèrent long -temps sur le bord de la mer sans pouvoir en trouver : les pêcheurs qui se tiennent ordinairement sur ses côtes , intimidés par la présence des ennemis , s'étaient retirés dans des anses inconnues, et craignaient de s'exposer au courroux des Athéniens. Cependant les prières de Menthes, dont la sagesse et la vertu se faisaient respecter parmi les habitants grossiers de ces bords, déterminèrent un d'entre eux à transporter Polydore dans la flotte ennemie.
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A Taspect des premiers bâtiments , Polydore sentit une émotion secrète; l'idée de se trouver au milieu de ses compatriotes le remplissait de joie : il s'étonnait lui-même de goûter un bonheur dont Carite n'était pas témoin; mais l'espérance de la voir bientôt le partager à son tour le consolait ensuite, et le rassurait lui-même sur ses propres sentiments.
Dès qu'il put faire enteiulre sa voix, il s'écria qu'il était Athénien et relégué sur ces bords par un enchaînement d€ malheurs; qu'il demandait à servir dans l'armée, et que la connaissance qu'il avait du pays rendrait peut-être ses conseib utiles. Comme il finissait ces mots, les Athéaiens déta-^ chèrent un esquif qui vint le prendre sur son bord; et le pécheur regagna la côte.
La singularité de cette aventure surprit les Athéniens : Polydore leur devint suspect. Persuadés que ce n'était, qu'un espion envoyé nar les ennemis, ils résolurent à Finstant de le conduire à leur chef: en attendant , Polydore est chargé de chaînes , et cet infortuné retrouve parmi ses compatriotes les mêmes traitements qu'il avait essuyés au lïûUeu des pirates.
Le général de l'armée des Athéniens était sur son bord, entouré des principaux officiers de la flotte y lorsqu'on amena devant lui le jeune Polydore. Abattu par ce dernier coup, le malheureux se couvrit la tête de son écharpe, il ne voulait plus regarder la lumière , le jour lui devenait odieux. <c Réponds -moi, lui dit le chef des Athéniens, si
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« notre patrie t'a vu naître , quel est le père à qui « tu dois la naissance?.,.. » — « Qu'entends-je! s'éa cria Polydore, quel son de voix!.... C'est vous, , « c'est vous sans doute , c'est mon père que je re- « connais, et je tombe à ses genoux. »
« Mon fils , s'écria Pisistrate ! . . . . Eh quoi Pote lydore!.... Le monstre de la Crète?.... Il serait « échappé! Oui, c'est lui, c'est mon fils. Athéniens, « partagez mon bonheur; c'est mon fils, c'est mon « fils; les dieux me l'ont rendu.» — «Les voilà donc « justifiés, disait Polydore, ces mouvements secrets «c de mon cœur; j'ai retrouvé mon père sous un « ciel étranger : mes maux vont finir, je n'ai plus « rien à redouter. »
Leurs transports furent interrompus par les sanglots de tous les assistants : cette nouvelle se répandit bientôt dans toute la flotte; les officiers, les matelots , les soldats , tous venaient à l'envi partager la joie d'un chef qu'ils aimaient.
Apres ces premiers moments, Pisistrate se retira avec son fils, et lui demanda en l'embrassant le récit de ses malheurs. «Oh! mon fils, lui dit -il, « après l'avoir entendu, quels que soient les coups « dont les dieux vous aient frappé, gardez-vous ce de désespérer jamais de leur bonté ; les maux « qu'ils répandent sur les hommes ne sortent de « leurs mains qu'à regret , mais leur clémence et « leurs bienfaits sont des trésors inépuisables , le « repentir les touche, le malheur les désarme, le « désespoir les aigrit : en butte comme vous à tous ^ les traits du destin , j'éprouve les caprices de la
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(c fortune; elle m'avait élevé jusqu'au faîte des hon- « neurs : j'ai vu sans m'en éblouir les biens dont « elle me comblait ; j'essuyai sa disgrâce , et je « soutins alors l'adversité. Le choix de ma patrie « m'a remis ensuite à la tête de mes concitoyens. Egée était mort; Thésée, son fils, jaloux de la « gloire des héros , abandonne le sceptre pour « suivre les traces d'Hercule. La guerre s'allumait ; (( les -peuples sont venus m'arracher aux douceurs « de la retraite, et je leur ai sacrifié mon repos. « Voilà ma vie : elle est prête à finir, et le destin en <c a marqué tous les moments par une suite de vi- « cissitudes : inébranlable au milieu des orages, j'ai « toujours eu pour moi la vertu, et le secours des « dieux, dont le devoir est de la protéger.»
« Mon père, lui répondit Polydore, vous ne me a parlez point de la tendre Stérope : quel est son K sort en votre absence ? Dieux ! que votre départ 4c a dû lui coûter de larmes!» — «Ah! mon fils, <^ reprit alors Pisistrate, quel triste souvenir vous «rappelez à mon cœur! Stérope n'est plus....» — «Elle n'est plus!... interrompit Polydore en « pleurs. » — « Hélas, continua Pisistrate, pensez- « vous qu'elle ait pu survivre aux atteintes qui « l'ont frappée? Le jour qui vit enlever Carite de « ses bras fut le dernier de ses jours : son ombre « plus heureuse a rejoint aux enfers l'ombre de « Ghérephonte, et leurs cendres entremêlées re- « posent dans le même tombeau : ne plaignons « plus sa destinée ; la mort a été pour elle le plus « grand de tous les biens, puisque la vie, quand
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« on a perdu ce qu'on aime , est le plus grand de a tous les maux. »
« Hélas! s'écria Polydore, jugez des tourments qui a déchirent mon cœur! Jai perdu Carite, et peut- « être un barbare lui a ravi le jour. » — «Je partage « vos craintes , lui dit Pisistrate : il ne tiendra pas c( à moi* de les finir ; je servirai votre . amour en « servant ma patrie. J'ai différé jusqu'à ce moment « à ordonner le débarquement des troupes; j'at- <c tendais encore quelques bâtiments que la tempête fc avait écartés des autres; tous sont enfin rassem- « blés : demain, à la pointe du jour, on donnera le <6c signal de l'attaque; vous commanderez les troupes «qui doivent assiéger la ville par terre, pendant <f qu'avec la flotte j'essayerai de forcer le port. »
La nuit n'avait pas encore replié ses voiles , lorsque Polydore , plein d'impatience , vint prier son père de donner Tordre du débarquement.
Pisistrate, en l'accordant à sa prière, applaudit à son courage; mais en même temps il lui donna pour conseils deux officiers sages et connus dans l'armée : Cléobule et Démocède partirent avec Polydore. Le débarquement se fit sans obstacle ; et à la pointe du jour, les troupes se présentèrent en bon ordre devant les murs d'Épidaure.
A cet aspect, les citoyens effrayés volent sur les remparts : une longue paix les avait retenus dans l'indolence et dans l'oisiveté ; peu accoutumés aux travaux de la guerre, ils en craignaient d'avance les dangers et les fatigues. Polydore profite de leur consternation pour donner l'assaut; mais à peine
s'avance-t-il aux pieds des murs, que ces peuples abattus viennent déposer leurs armes à ses [neds ; on lui ouvre les portes; on implore sa clémence, et Polydore entre en vainqueur dans cette ville où il avait essuyé l'injustice et l'opprobre.
Cependant le g^rand prêtre, renfermé dans l'intérieur du temple , refuse d'en ouvrir l'enceinte , et se prépare à le défendre : c'était lui que Minos avait employé pour engager les peuples d'Épidaure à outrager les 4tbéniéns; il redoutait à présent leur colère , et il vaâl|ît se soustraire à leur vengeance.
Polydore y vole; il emmène Gléobule avec lui^ pendant que Démocède va soumettre le reste de la ville et faire ouvrir l'entrée du port à la flotte de Pisistrate.
Le jeune amant arrive aux portes du temple :
en vain le grand prêtre veut résister à ses efforts : Polydore s'avance et renverse tout ce qui s'oppose à son passage ; Gléobule avec les Athéniens le seconde, et massacre tous ceux qui veulent combattre encore ; le grand prêtre succombe enfin lui-même; il se rend à Cléobiile, et bientôt on le met dans les fers.
Cependant Polydore avait disparu : seis soldats le cherchaient en vain dans l'enceinte du temple, et Cléobule inquiet commençait à craindre pour lui des embûches secrètes, lorsqu'enfin on le vit reparaître les armes à la main : éperdu , furieux , il lève son épée sur le grand prêtre: «Rends-la « moi , disait-il , rends-moi Carite , ou ce fer va t€ ce punir à l'instant de toutes tes perfidies. »
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« Arrête , dit le grand prêtre ; je te jure par le « dieu de ces lieux que le sort de Carite m'est in- « connu : elle me fut enlevée le jour même où je a te l'avais ravie ; depuis ce moment j'ignore sa « destinée : qu'Esculape me punisse si la vérité a n'est pas dans ma bouche.» — « Parjure! lui ré- « pondit Polydore , tu abuses toujours du nom ce respectable des dieux : reçois le prix de tes force faits. » A ces mots , il lève une seconde fois son épée ; mais dans le même instant un de ceux qui s'était trouvés dans le temple , et qiie les Athéniens avaient chargés de fers , élève sa voix , et s'écrie : « O mon ami, ô mon cher Polydore! est-ce vous ce que je retrouve?» Polydore s'arrête, et reconnaît Straton , ce généreux Cretois qui lui fit revoir Carite lorsqu'il en avait perdu l'espérance. Il court à son ami, il l'embrasse et détache ses chaînes. ce Ne craignez rien pour Carite , lui disait Straton ; (c c'est moi qui Tai dérobée aux transports du grand ic prêtre.» — «Ah! mon ami, répondit Polydore, ce quels bienfaits , quels services*, et comment pource rai-je les reconnaître? Mais où est-elle? que faitce elle ? Allons la voir , courons ; vous allez donc ec me la rendre une seconde fois. »
En disant ces mots , ils s'avancent ensemble : Straton avait confié le sort de Carite à une femme pauvre retirée dans un bâtiment- intérieur du temple , et inconnu au grand prêtre. Carite y était renfermée depuis le jour malheureux où son amant fut encore réparé d'elle. Cependant elle entend la voix de Polydore. ce C'est lui, disait-elle! — Cher
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a époux !....» Mais déjà Polydore était dans ses bras. « C'en est fait, s'écriait-il, les dieux se sont lassés « de nous persécuter; le sort nous a réunis pour « jamais. »
Polydore raconte à son amante tout ce qui s'est passé depuis leur séparation : la perte de Stérope replongea Carite dans les larmes; mais Polydore les essuyait, et la présence d'un amant si tendre adoucit au moins sa douleur : ils sortirent tous du temple pour aller rejoindre Pisistrate. Dans le chemin, Polydore demandait à Straton quel événement ou quel malheur l'avait éloigné de son pays. « La pitié que votre sort m'inspira , lui réa pondit Straton , fut la seule cause de mon exil : « mes compatriotes l'apprirent, ils m'en firent un « crime; poursuivi par eux, je suis venu dans ce « temple pour me mettre à l'abri de leur ressen- « timent : j'y demeure depuis deux ans. Dans le « tumulte qu'excitèrent l'autre jour les artifices du « grand prêtre , et votre juste colère , je reconnus « Carite , et je vous vis arracher de ses bras : heu- « reux , puisque j'ai pu par mon secours vous la a conserver une seconde fois. »
Lorsqu'il eut fini ces paroles , les deux amants firent éclater toute la reconnaissance qu'ils devaient à cet ami généreux. Cependant Pisistrate était descendu dans la ville, et il s'avançait au milieu des acclamations du peuple et des soldats. Carite court ati devant de lui , et se jette à ses pieds ; il la relève , et la serre entre ses bras en la nommant sa fille, ensuite il dit à Polydore , qui embrassait aussi
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ses genoux : « Assez et trop long-temps les destins « ont retardé votre bonheur; ne différons plus un « hymen que les dieux béniront sans doute. » Les acclamations redoublent ; tout applaudit à l'union prochaine des deux amants. Cependant Pisislrate entre dans le temple ; il dépose le grand prêtre , et nomme pour lui succéder un citoyen respecté dans Épidaure. Les deux amante s'approchent de l'autel; les feux s'allument ; les victimes sont égorgées, et le grand prêtre que Pisistrate vient de nommer reçoit au nom des dieux les serments des deux époux»
Les Athéniens ne restèrent dans la ville que le temps nécessaire pour célébrer les fêtes de l'hymen. Pisistrate , après avoir exigé des peuples d'Épidaure une satisfaction proportionnée à i'injiire qu'Athènes avait reçue, disposa tout pour retourner dans sa patrie.
Avant de partir, les deux amants allèrent chez le vieux Menthes, qu'ils comblèrent de présents, et le même jour, suivis d'un cortège nombreux, ils offrirent un sacrifice sur le tombeau de Corèbe. Dès qu'ils eurent rempli ces devoirs, ils montèrent av€C le fidèle Straton sur le vaisseau de Pisistrate, et la flotte mit à la voile.
Pisistrate fiit reçu dans Athènes comme le vengeur de la patrie; mais ce généreux citoyen retourna dans sa retraite, moins jaloux des applaudissements de ses compatriotes que des douceurs d'une vie obscure et privée : ses enfants le suivirent. Carite, en arrivant, visita le tombeau de Stéropc
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et (leCliérephonte; elle répandit encore des larmes sur ce monument, et rendit à leurs cendres les hoiHieurs que sa tendresse et sa piété lui dictèrent.
Quelque temps après, Straton, à la prière de Polydore, alla trouver Nausicratès et Thémisto pour les engager à s'établir dans l'Attique.. Il arriva bientôt ; les deux vieillards arrivèrent avec lui : ils avaient tout abandonné pour le suivre : Thémisto portait seulement Furne qui contenait les cendres de son fils.
Polydore les reçut avec tous les transports de la tendresse. Depuis ce moment, ils ne firent plus qu'une même famille ; et la mort seule les sépara. Carite et Polydore vécurent jusqu'à un âge avancé : le ciel favorisa leur union ; ils eurent im grand nombre d'enfants qui se distinguèrent par leurs talents et par leurs vertus : et lorsque dans la suite, après la mort héroïque de Codrus, les Athéniens changèrent la forme de leur gouvernement, et confièrent l'administration de leur république à des archontes, on choisit le premier de ces magistrats parmi les descendants de cette famille respectable.