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soutenu par des colonnes de marbre qui occupaient en longueur une étendue de quatre mille pieds. Sur la plupart de ces colonnes étaient des statues et des inscriptions pour ceux qui avaient rendu des services à leur patrie , et sur-tout ceux qui avaient favorisé son commerce. Quel motif d'émulation pour les citoyens ! quel spectacle pour les étrangers! Rapprochons les temps et les circonstances, et supposons pour un moment que la ville de Palmyre eût accordé de pareilles distinctions à tous les genres de mérite , quelle place aurait-elle destinée à des hommes qui, sacrifiant leur loisir, leurs richesses et leur santé, auraient été dans des pays éloignés chercher des principes et des modèles du bon goût pour les communiquer à ses artistes , et établir dans son sein l'empire des beaux arts? Nous osons assurer que la mémoire de M. Bouveric aurait été consacrée par un de ces mausolées dont nous avons parlé , et celle de M. Dawkins sur une des principales colonnes du grand portique.
Après les détails où nous sommes entrés, il est inutile d'avertir qu'en publiant ce livre , on n'a rien oublié pour que la beauté du papier et l'élégance des gravures répondissent à la grandeur d'une entreprise qui honore la nation anglaise, et qui doit intéresser toutes les autres.
202 LES RUIIVES
J Jans notre journal du mois ^'avril de raïuiée 1754, nous avons rendu compte du voyage que MM. Dawkins, Bouveric et Rober Wood avaient fait en Grèce, en Egypte et dans l'Asie : nous avons observé qu'au retour de cette expédition, M. Wood, s'étant proposé de publier les dessins de tous les monuments anciens qui s'étaient offerts à leurs regards , avait commencé par ceux de Palmyre , comme pour justifier son entreprise et pressentir le goût du public. Les suffrages éclatants accordés à ce premier ouvrage ont produit celui qui va nous occuper aujourd'hui , et ce que des circonstances particulières ne nous ont pas permis de faire connaître plutôt.
Il est formé sur le même plan que celui des ruines de Palmyre, et le discours préliminaire est
(1) AiiU'cnieiit dite Héliopolia dans la Cœlcayrie. A Londres, 1757, in-folio. JournaLdes Savants, juin 1760, page 3o3.
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divisé en trois parties. Dans la première, on trouve la description de la route que nos voyageurs avaient suivie pour aller de Palmyre*à Balbec, la seconde comprend l'état ancien de cette dernière ville, et la troisième, l'explication détaillée des planches qui en représentent Ips monuments.
Nos voyageurs quittèrent Palmyre le 27 mars lySj, prirent leur route vers l'ouest, ne virent pendant plusieurs jours que des sables arides , des campagnes dévastées, des villages à demi ruinés, et des habitants sans cesse exposés aux incursions des brigands et à l'avarice des gouverneurs. Le souvenir de ces tableaux odieux fut bientôt effacé par l'aspect riant de la plaine de Bocat, dans laquelle ils entrèrent le premier avril. Cette plaine, plus fertile encore que la fameuse vallée de Damas, a sa direction du nord -nord-est au sud-sud-ouest; sa longueur est d'environ vingt lieues, et sa largeur de quatre ou de deux lieues , suivant que les montagnes du Liban et de l'Anti- Liban se rapprochent plus ou moins. Elle est arrosée par la Litane et le Bardouni , dont les eaux , considérablement augmentées par celles d'une belle fontaine qui coule sous les ruines de Balbec, et par divers ruisseaux que forment en se fondant les neiges des montagnes voisines, s'unissent ensuite et vont se jeter dans la mer près des rivages où était l'ancienne ville de Tyr. La proximité des lieux rendait cette vallée utile au commerce des Tyriens ; mais , sous le gouvernement des Turcs , elle est presque totalement négligée , et l'art n'y ajoute rien à la nature.
La ville de Balbec, connue autrefois sous le nom d'Héliopolis, est située vers l'extrémité de la plaine, sur une hauteur, au *pied de l' Anti-Liban , à une distance d'environ seize lieues de Damas, dans un éloignement à peu près pareil de Tripoli en Syrie. Ses habitants, dont le nombre peut être fixé à cinq mille, sont pauvres, ne connaissent ni commerce , ni manufactures , et vivent dans l'obscurité au milieu des monuments qui rappellent leur ancienne grandeur ; ils en ignorent eux-mêmes l'origine. Quelques auteurs orientaux les attribuent à Salomon; et, comme ces ouvrages leur paraissent au-dessus des forces humaines , ils ajoutent que ce prince eut recours pour l'exécution à l'assistance de quelques esprits' empressés à seconder ses vues; Des voyageurs modernes ont rapporté sérieusement ces fables ; M. Wood les cite en passant et leur substitue bientôt des idées plus saines. Nous en rendrons compte après avoir présenté au lecteur la description des monuments qui en sont l'objet. Ce sont trois temples qui, par le goût du travail, paraissent avoir été construits dans le même siècle.
Le premier et le plus petit de tous se trouve placé au milieu de la ville; le plan en est circulaire, et il est du genre des temples ronds auxquels Vitruve donne le nom de périptère. Les murs qui en forment l'enceinte sont décorés extérieurement par des pilastres entremêlés de niches, qui, suivant les apparences, contenaient autrefois des statues. 11 règne dans le pourtour un péristyle , si Ton peut caractériser ainsi huit colonnes isolées d'ordre
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corinthien, qui d'un coté accompagnent l'entrée du temple et le perron par où l'cfii y arrivait, et ([iii dans les autres parties font face à chaque pilastre e.t sont posées sur un stylobate continu. Ce stylobate, qui rentre en dedans dans tous les entre - colonnements , y forme autant de tours creuses , dont Tentablement servant de couronnement à tout l'édifice, est obligé de se replier et de suivre le même contour; exemple unique dans l'architecture ancienne , et qui mérite d'être remarqué. Lorsque ce temple était entier, il était couvert d'une voûte en calotte, dont on voit encore des arrachements , et qu'on ne peut mieux comparer qu'à celle de la Rotonde de Rome. Des colonnes ioniques appliquées contre les murs à des distances égales , en ornaient et en ornenî encore l'intérieur et le rez-de-chaussée, et aifdessus était un second rang de colonnes corinthiennes, formant des manières de tabernacles. Cette décoration intérieure était terminée par un grand et magnifique entablement , semblable à celui de l'extérieur. C'était sur cet entablement que la voûte prenait naissance. Ce temple, aujourd'hui fort dégradé , sert d'église aux chrétiens grecs.
Les deux autres temples, placés dans la partie occidentale de la ville, et voisins l'un de l'autre, sont dirigés tous deux sur la même ligne vers l'orient. Nous commencerons par celui que le temps a le plus épargné. Il a la forme d'un carré long. On y montait par un escalier qui ne subsiste
plus. Un péristyle de huit colonnes de front et de quinze sur' les côtés, en comptant deux fois celles des encoignures , forme tout au tour une galerie d'environ neuf pieds et demi de large (r), et dont le plafond , enrichi d'un compartiment d'ornements de sculpture , offre dans les renfoncements de diverses- caisses la représentation de quantité de tètes et' de figures en bas-relief, que leur extrême élévation, jointe à la poussière dont elles sont couvertes, permet à peine de discerner. Les colonnes du péristyle sont d'ordre corinthien , ainsi que toutes celles qu'on voit dans ce temple et dans le temple suivant. Elles ont soixante pieds de haut, y compris la base et le chapiteau, et sont composées de plusieurs blocs de pierre si étroitement liés par des crampons de fer , qu'ils se brisent plutôt que de se désunir. La Cella , ou le temple proprement dit, était précédée par un vestibule dont les colonnes devaient être cannelées, sans doute afin qu'elles se pussent mieux distinguer de celles du péristyle, qui sont lisses : on en juge ainsi par quelques-unes de ces colonnes sur lesquelles on avait commencé d'appliquer cet ornement; et, ce qui ne mérite pas moins d'attention, c'est qu'elles sont d'une moindre proportion que celles du péristyle ; singularité qu'on ne remarque dans aucun autre édifice ancien , et que nous
(i) On a réduit les mesures anglaises en pied de roi, en évaluant le pied anglais à onze pouces quatre lignes et demie , qui est la mesure donnée par Davila.
croyons devoir relever , parce que ces diverses colonnes étant posées sur le même plain-pied et en face les unes des autres, il a fallu de la part de l'architecte bien des ressources et du génie pour en raccorder les corniches. La porte, qui se dislingue par la justesse et l'élégance de ses proportions, a environ vingt pieds d'ouverture de baie, et quarante pieds et demi de haut , ce qui est le double de sa largeur. Le chambranle en est extrêmement orné et chargé de feuillages travaillés dans le marbre avec la plus grande délicatesse; jusqu'au soffite sous le linteau , est appliqué un bas-relief où l'on voit exprimé un aigle tenant dans ses serres un caducée, et dans son bec les extrémités de deux guirlandes soutenues par deux génies placés à ses côtés. Du temps de la Roque , voyageur français qui nous a donné une description de Balbec dans son voyage en Syrie et du mont Liban, imprimé à Paris en 1722, l'intérieur du temple était partagé en trois nefs par deux rangs de colonnns, qui, suivant M. Wood, avaient été ajoutées lorsque les chrétiens convertirent ce temple en une église. Il prétend qu'elles sont tombées depuis , et que leur chùie a mis à découvert l'ancienne et belle ordonnance de cet édifice, qui était vdùté en plein ceintre. On voit encore des vestiges de cette voûte, qui prenait naissance au-dessus de l'entablement que soutiennent des colonnes corinthiennes cannelées et engagées de la moitié de leur diamètre dans le mur. Dans les entre-colonnements sont de grandes arcades ou niches surmontées par des ni-
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ches plus petites, carrées et couronnées d'un fronton triangulaire. Les unes et les autres paraissent avoir été destinées à des statues. Le sanctuaire , séparé du reste du temple, en occupe le fond. On y montait par un degré de plusieurs marches qui ne subsistent plus; mais, au milieu de leurs ruines, on distingue à droite et à gauche deux autres escaliers qui conduisent à des voûtes souterraines pratiquées sous le sanctuaire. La voûte , l'entablement, les niches, les arcades, la porte, toutes les parties qui, au- dedans et au -dehors, se sont trouvées susceptibles d'ornements , en ont été enrichies avec autant de profusion que de variété. Ajoutons que tout l'édifice porte, ainsi que le précédent, sur un soubassement dont les pierres sont taillées et appareillées avec soin ; que sa longueur totale est d'environ deux cent dix neuf pieds anglais , et sa largeur de cent seize ; enfin , que , suivant la Roque, dans un des escaliers qui mènent au comble de l'édifice, on compte vingt -neuf marches taillées dans une seule et même pierre.
Cependant ces traits de grandeur et de beauté cessent d'étonner le voyageur, lorsqu'il jette les yeux sur les restes d'un temple voisin „ (J»ie les habitants ont nommé le château de Balbec, depuis les ouvrages qui ont été ajoutés en différents temps pour en faire un lieu de défense. Il est assis sur une terrasse qui domine le temple dont nous venons de parler ; et polir y arriver , l'on montait du côté de l'orient par un grand degré , dont les marches ont été arrachées et dont il ne reste aucun
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vestige. On trouvait d'abord un porche ou portique ouvert sur le devant, formé par douze colonnes de front et terminé à droite et à gauche par deux pavUlons carrés , contenant chacun une chambre dont les murs sont décorés à l'extérieur de pilastres correspondants aux colonnes du portique. Trois portes , dont celles du milieu est fort élevée , communiquent du portique à une cour irrégulièrement hexagone; sa plus grande largeur depuis un angle jusqu'à l'angle opposé est d'environ cent quatre- vingt dix pieds de roi. De cette cour on entre dans une seconde, beaucoup plus spacieuse, qui n'a guère moins de trois cent soixante pieds en carré. Elles étaient l'une et l'autre entourées de bâtiments semblables , pour le goût et la disposition , à ceux qui environnaient les cours des Thermes de Dioclétien à Rome. M. Wood est persuadé qu'ils étaient destinés, soit à-des écoles publiques ^ soit au logement des ministres du temple. L'architecture et la sculpture avaient travaillé de concert à les embellir. La plupart des colonnes qu'on y voyait étaient d'un seul bloc de granit , les murs étaient couverts de statues, et l'attique au-dessus de l'entablement paraît ei» avoir été couronné.
Le temple se présentait au fond de la cour. Il était du genre de ceux que les Grecs appelaient périptères et dicastyles. Il occupait un espace de deux cent soixante-seize pieds de long sur cent cinquante-deux de large , et son enceinte était formée par un rang de colonnes immenses, dix sur chaque front et vingt -une sur les côtés, en 1 M
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comptant deux fois celles des encoignures. Il n'en est demeuré que neuf sur pied, qui depuis plus de quinze siècles soutiennent encore leur entablement. Toutes les autres se trouvent renversées, ainsi que les murs qui servent de clôture à la partie du temple dans laquelle on révérait le dieu. Mais comme presque toutes les bases des colonnes, dans ce bouleversement presque général , sont demeurées à leur place, on peut juger aisément de la forme qu'avait l'édifice lorsqu'il subsistait en son entier ; comme on peut connaître la grandeur des colonnes et en apprécier la hauteur à soixantetrois pieds environ , en établissant le calcul sur leur diamètre, qui est d'un peu plus de six pieds et demi.
Au-des§ous du portique et des bâtiments qui environnent les/;ours du temple sont des souterrains tellement reqnplis de décombres qu'il. est impossible d'y pénétrer. Enfin, tout l'édifice porte sur un soubassement revêtu, dans les deux faces qui regardent l'ouest et le nord , de trois rangs ou assises de pierres énormes. Celles de la couche inférieure ont douze pieds et demi de hauteur, près de dix pieds de largeur, non compris la faillie des moulures d'un socle ménagé dans la même pierre , et depuis vingt-neuf pieds et demi jusqu'à trentetrois pieds et demi de longueur. Sur cette première assise on en voit une seconde, qui, dans le côté de l'ouest, présente l'objet du plus grand étonnement : ce sont trois pierres, qui, prises ensemble, portent cent quatre-vingt-un pieds de longueur.
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La face qui regarde le midi n'a point de revêtement ; dans les deux autres faces il est fprt dégradé. M. Wood en infère que le soubassement n'a jamais été fini, et, que pour l'achever, on avait taillé dans une carrière voisine des blocs de pierre qu'on y voit encore, et qui sont d'une grandeur excessive. On en peut juger par l'exemple suivant : un de ces blocs a soixante-six pieds de long sur environ treize pieds tant en hauteur qu'en largeur.
Ce récit ne saurait être soupçonné d'exagération ; il est confirmé par le témoignage de tous les voyageurs , et sur-tout par celui des sieurs Giraud et Sautel , deux Français qui visitèrent , en 1705, les ruines de Balbec. Dans leur relation manuscrite que nous avons sous les yeux, ils parlent non-seulement des trois grandes pierres qui sont dans la patrie occidentale du soubassement, mais ils ajoutent encore une singularité que nous rapportons sans oser la garantir : c'est que la pierre qui fait un des angles dans cette partie du soubassement a vingt-deux pas de longueur sur un des côtés et autant sur le retour.
Les trois édifices que nous venons de décrire ne sont pas entiers , mais il en reste d'assez grandes parties pour qu'on soit en état d'en former les plans et les élévations, pour qu'on désire d'en connaître l'époque et les auteurs; et, en effet, à l'aspect de ces travaux prodigieux, il n'est personne qui ne se dise à soi-même : « Quel est donc le peu. rt pie qui, dans un canton obscur de la Phénicie, « osa élever des monuments comparables à ceux
a de rÉgypte? sont- ce les Phéniciens? sont-ce les « Grecs ?» — « Non , répond M. Wood ; l'histoire « des derniers garde un profond silence à cet égard, « et celle des premiers nous apprend seulement « que dans les temps les plus anciens le culte du « Soleil ou de Jupiter Héliopolitain ( car ces deux « divinités n'étaient pas distinguées) était établi « dans la ville d'Héliopolis , que sa statue y avait « été transportée d'une ville du même nom en « Egypte; enfin, que le temple était célèbre par « un oracle que Trajan consulta sur son expédition (' contre les Parthes. » Ces détails, empruntés de Macrobe , prouvent l'ancienneté du culte que les Héliopolitains rendaient à Jupiter, mais ne fournissent aucunes lumières sur les édifices dont nous recherchons l'origine ; c'est à l'histoire romaine qu'il faut avoir recours pour la démêler : l'auteur en parcourt les diverses époques, et produit un passage qui sert à résoudre le problême; il est de Jean d'Antioche , surnommé Malala. « Après la « mort d'Hadrien , dit ce chroniqueur ( Hist. chr.^ « lib. XI) ^ Antonin-le-Pieux monta sur le trône, « et bâtit dans la ville d'Héliopolis , près du mont « Liban en Phénicie, un temple qui passait pour « une des merveilles du monde, et qui était con- « sacré à Jupiter. » Ce témoignage acquiert de nouvelles forces par les réflexions suivantes :
1° Les édifices de Balbec sont d'un goût d'architecture qui annonce le siècle des Antonins. 2° I^es écrivains antérieurs à ce prince , ces écrivains qui parlent avec tant d'admiration de plusieurs édifices
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moins considérables, qui se sont récriés sur le temple d'Éphèse , et sur la grande partie de l'architrave qui allait d'un entre-colonnement à l'autre dans le milieu de la façade, n'ont point lait la moindre mention des monuments d'Héliopolis, qui néanmoins contiennent des merveilles si supérieures à celles qui les étonnaient. 3« Ce silence profond de l'histoire cesse d'abord après les règnes des Antonins; et le temple de Balbec, qu'on ne voit jamais sur les médailles des premiers empereurs , commence à se montrer sur celles de Septime Sévère, et de quelques-uns de ses successeurs.
Nous ignorons à quelle occasion Antonin lit élever le temple de Balbec. Nous savons seulement que, dans la suite, l'empereur Théodose le convertit en une église. Ce fait est attesté par la Chronique Paschale, dans un passage où se trouvent deux expressions qui ont embarrassé les critiques. Elle dit que cet édifice était consacré à Balanius, et parmi les épithètes dont elfe le désigne, elle lui donne celle de rpiliOo?. A l'égard de la première de ces expressions, M. Wood pense , avec Holstenius, qu'elle désigne Baal , qui, parmi les Orientaux, signifiait souvent la même chose que Jupiter. Quant à la seconde, il la regarde comme une indication des trois pierres immenses du soubassement. « II « n'est nullement surprenant, ajoute-t-il, que dans « la décadence du goût, où le grand fut plus ad- « miré que le beau, ce temple ait principalement " attiré l'attention par les trois p>lus énormes pitr-
2l4 LES RUINES
« res qui jamais aient été mises en œuvre dans « quelque bâtiment que ce soit. »
Mais auquel des deux grands édifices dont on trouve les ruines à Balbec, faut-il appliquer les témoignages qu'a recueillis M. Wood , et qui ne font mention que d'un seul temple ? C'est une question qu'il propose ; et pour mettre sur la voie ceux qui voudraient l'éclaircir, il observe qu'on ne peut tirer aucun avantage des médailles qui représentent le temple de Jupiter Héliopolitain , parce que leurs types offrent trop de variétés. Il remarque aussi que son explication du mot Tpi>.i6oç prouverait que le temple dont Théodose fit une église chrétienne, est le plus grand des édifices que nous venons de décrire. Il ajoute enfin que ces deux édifices ont été , suivant les apparences, construits vers le même temps , et que l'un paraît être une imitation de l'autre.
C'est pour entrer dans les vues de l'auteur que nous hasarderons ici quelques légères observations. Sur les piédestaux des deux colonnes qui soutenaient autrefois le portique du plus grand des temples sont deux inscriptions fort dégradées, et que M. Wood a trouvé le moyen de lire en grande partie; elles exprimaient toutes deux la même chose, et commençaient l'une et l'autre par cette formule de consécration,
M. DUS HELIVPOL
que l'auteur explique de cette manière : A/agnis diis Heliupolitanis. Plusieurs voyageurs ont rap-
jdj: balbec. 2i5
porté ces mots avec (|uelques différences , et La Roque , entre autres , les a fait précéder dans sa copie par deux lettres initiales, de façon qu'il lit : M. V. M. DUS HELIVPOL. Son autorité ne nous arrêterait pas , si nous ne trouvions la même leçon dans la relation manuscrite des deux Français qui visitèrent, en 1706, les ruines de Balbec. Si ces leltres ont jamais existé, elles ont pu désigner les noms des divinités adorées dans ce temple, ou le nom du particulier pour qui l'on avait fait ces inscriptions. Quoiqu'il en soit , ces deux mots DUS HELIVPOLITANIS suffisent, ainsi que l'a pensé Poco^ke , pour prouver que le grand temple de Balbef était consacré aux anciennes divinités du pays, c'est-à-dire, au Soleil et à la Lune.
L'autre temple était sans doute destiné au culte de Jupiter. Nous ne citerons pas l'aigle qu'on voit au soffite de la porte, parce qu'il pourrait désigner la puissance des Romains; mais les figures de Diane, de Ganymède , de Léda, représentées dans le plafond de la galerie qui environne l'édifice, peuvent être prises pour des attributs propres à caractéri*er cette divinité. Ajoutons qu'on célébrait dans la ^lle d'Héliopolis des jeux nommés, sur les médailles, capitolins, et qu'ils étaient institués en l'honneur de Jupiter Capitolin. Ce n'est pas que les Syriens eussent de ce dieu la même idée que les Romains : les premiers le confondaient avec le Soleil, qu'ils regardaient comme le premier des dieux; les seconds, du temps des Antonins, favorisaient d'autant plus cette opinion, qu'on était
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alors fort attentif à concilier les divers systèmes de mythologie; car de cette conciliation naissaient des divinités panlhées, dont les symboles désignaient tous les genres de pouvoir qu'elles exerçaient sur chaque peuple en particulier, et dont le culte s'exprimait en divers pays par différentes cérémonies , quoiqu'il fut le même partout quant au fond du dogme.
On voyait donc à Héliopolis deux temples superbes , l'un consacré au Soleil et à la Lune , l'autre construit en l'honneur de Jupiter, adoré sous des traits qui lui étaient communs avec le ^Soleil. Le premier servait aux habitants du pays,^t le second aux Romains établis en Syrie : les anciens auteurs les ont confondus, parce que l'un et l'autre avaient, en quelque façon, le même objet. Mais en les distinguant , on répandra peut - être quelque clarté sur les textes de ces écrivains. Le culte du dieu d'Héliopolis était, suivant Macrobe, d'origine égyptienne; et voilà pourquoi on voit dans le plus grand temple , ainsi que dans ceux d'Egypte, de si vastes logements pour les prêtres; tandis que le second, semblable à la plupart des temples des Grecs et des Romains, n'axait point de bâtiments dans son enceinte. Macrobe dit encore que la statue du dieu d'Héliopolis représentait une figure qui , d'une main tenait im fouet , et de l'autre la foudre et des épis pour désigner à la fois Jupiter et le Soleil. Voilà une figure panihce, voilà un mélange de culte: en conséquence, nous placerons celte statue dans le temple le plus entier.
La Chronique Paschale citée par M. Wood , rapporte que le temple d'Héliopolis fut changé en une église chrétienne par l'empereur Théodose, et comme elle donne à ce temple l'épithète de TotXiÔoç , qui , suivant M. Wood , fait allusion aux trois grandes pierres du soubassement du grand temple, il semble qu'il est d'abord question dans ce passage de cet immense édifice. Cependant nous soupçonnons une légère méprise dans l'auteur de la Chronique, et nous rapportons le fait qu'il nous a conservé au temple le plus entier. En effet , M. Wood observe que les deux rangs de colonnes qu'on y voyait autrefois au milieu de la nef, avaient été ajoutées après coup, et 'l'on a des exemples de semblables additions dansas temples que les chrétiens convertissaient à leur usage ; enfin, suivant le témoignage d'un écrivaiir syrien , dont la Chronique se trouve traduite en partie dans le second volume de la Bibliothèque Orientale de M. Asemani, environ cent cinquante ans après la mort de ïhéodose , la foudre étant tombée sur le temple d'Héliopolis, le consuma, ainsi que la statue du Soleil; et, quelques années après, plusieurs tremblements de terre se firent sentir dans toute la Phénicie, où ils détruisirent plusieurs villes. Voilà , suivant nous , l'époque de la destruction du grand temple; voilà les accidents terribles qui seuls pouvaient renverser un édifice qu'on avait construit pour l'éternité.
Si ces réllexions ont quelque mérite, nous avouerons avec plaisir que nous en avons trouvé
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le germe <ians l'ouvrage de M. Wood; si elles ne sont pas goûtées, nous n'en serons que plus disposés à louer la sage retenue de cet auteur, dont les doutes sont toujours éclairés, et qui, dans la discussion des faits, ne cherche point à étaler le faste de l'érudition, n'épuise jamais l'art frivole et fastidieux des conjectures , et se contente de montrer une supériorité de connaissance et de raison ; aussi nous n'hésitons pas à regarder le discours qu'il a placé à la tète des Ruines de Palmjre y et celui dont nous rendons compte aujourd'hui, comme deux modèles en matière de critique. Nous regrettons en même temps de ne pouvoir emprunter de ce dernier, et faire passer dans notre extrait une ft»ile de réflexions qui serviraient à l'embellir, et qui caractérisent à la fois le savant et l'homme d'esprit. Nos regrets s'étendent principalement sur un morceau qui termine ce discours, et qui concerne l'ancienne idolâtrie. L'auteur est persuadé que les circonstances du climat et des lieux jetèrent beaucoup de variété dans les divers systèmes de mythologie ; il le prouve par des détails agréables auxquels nous sommes contraints de nous refuser.
Avant que de passer aux planches qui sont à la fin de ce volume , nous observerons que notre auteur ne parle pas d'une inscription citée par d'autres voyageurs, et qui vraisemblablement ne subsistait plus quand il a vu ces ruines. Il en est lait mention dans une lettre manuscrite du sieur Oranger, écrite le 28 janvier 1736, à M. le comte
de Maiirepas. Après avoir parlé fort au long des monuments de Balbec qu'il venait de visiter, il s'exprime ainsi : « Lorsqu'on parcourt les dehors « de ce château, on remarque, dans la façade qui « est à l'ouest , une pierre d'environ quatre pieds « de long sur deux de large , sur laquelle est grâce vée une longue inscription en des caractères qui « me sont inconnus , et que des prêtres maronites « disent être du chaldéen , etc. » Pococke , tome II, page 107 , parle aussi d'une inscription en ancienne langue syriaque; mais il semble ne la pas placer dans le même endroit que Granger. Il serait à désirer que ces deux voyageurs nous eussent apporté une copie de ce monument, ou plutôt qu'il se fût offert aux regards de M. Wood. En le comparant avec les inscriptions de Palmyre , on en aurait peut-être tiré de nouvelles lumières pour la littérature orientale.
Les planches dont il nous reste à parler sont au nombre de quarante-six ;• les deux premières contiennent un plan et une vue de la ville de Balbec : les autres représentent les monuments qu'elle renferme. Leurs plans, leurs élévations, le développement de leurs ornements y sont retracés avec autant d'élégance que de précision.
Nous pouvons juger à présent de leur magnificence et des vains efforts qu'avaient faits différents voyageurs pour la mettre sous nos yeux. Cependant il en est un dont les travaux, quoique fort inférieiu-s à ceux de nos Anglais , méritent une attention particulière; c'est un Français que
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nous croyons être M. de Monceaux (i), et qui se rendit à Balbec dans le siècle dernier. Il dessina le plan, les élévations et les coupes du temple le plus entier, il découvrit même les deux grandes cours qui précèdent le grand temple; mais, comme il n'avait point assez arrêté ses dessins, et qu'il ne les avait pas désignés tous par des dénominations particulières, le sieur Marot, architecte, qui se chargea de les publier en quinze planches , en dénatura quelques-uns en les rapportant à un temple de la Grèce, et les défigura tous par des additions et des corrections sans nombre : le père de Montfaucon inséra quelques-unes de ces gravures dans le second volume de son Antiquité expliquée; et, trop rempli des idées qu'il en avait reçues, il ne reconnut pas le temple de Balbec dans un dessin qu'il avait trouvé sans étiquette parmi les mémoires manuscrits de M. de Monceaux, et qu'il a fait représenter dans la trente-deuxième planche de ce volume.
De pareilles méprises ne sont plus à craindre. Les monuments de Balbec seront désormais connus dans tous les temps et dans tous les pays. L'ouvrage qui le contient fera une époque mémorable
(i) M. de Monceaux avait été envoyé dans le Levant, en 1667, pour y rechercher des médailles. Il en avait rapporté les dessins de plusieurs anciens monuments qu'il avait vus ; il les communiqua à M. Perrault, qui en a fait usage dans son excellente traduction de Vitiuve , et qui en ))arlf dans une de ses notes, page i'34, seconde édition.
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dans ritistoire des arts, et sera distingué parmi ceux que notre siècle consacre à leur gloire et à celle des anciens; car nous devons nous rendre cette justice. Il me semble que , depuis environ vingt ans, un nouvel esprit agite de toutes parts les ruines de l'antiquité. Nous avons vu l'entreprise sur Palmyre, sur Balbec, et sur tant d'autres endroits fameux, s'exécuter avec le succès le plus éclatant; nous avons vu l'infatigable Richard Pococke parcourir l'Egypte, l'Asie, la Grèce, l'Italie, dessiner tous les monuments qui s'offraient à ses yeux , et les exposer à ceux de l'Europe. Nous avons vu M. Norden partir de Danemarck , pénétrer dans la Haute-Egypte, s'établir au milieu des débris de l'ancienne Thèbes, nous en offrir à son retour le spectacle intéressant, et rappeler dans ses dessins tout ce qui reste de la magnificence des Egyptiens. Nous avons vu un jeune architecte français (1!^. Le Roi) se transporter en Grèce, recueillir de toutes parts les principes du goût qui respire encore dans les ruines de ce pays, et ressusciter dans ses plans les anciens édifices d'Athènes; tandis que des 'Anglais , attirés par le même objet dans ces beaux climats, y faisaient une moisson abondante , dont ils vont bientôt enrichir le public. Dans les intervalles de ces différentes expéditions, la ville d'Herculanum a reparu , et des gravures fidèles nous ont déjà transmis une partie des trésors qu'elle renfermait dans son sein. Un architecte italien (M. Piranèse) , entraîné par la fougue de son génie,' a travaillé de nouveau sur les monuments
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de l'ancienne Rome , a découvert ce ^uï avait échappé aux autres, a créé ce qu'il n'était pas possible de découvrir. Avec le même zèle , quoique avec moins de gloire , un religieux théatin a publié les antiquités de Sicile: celles de la ville de Pœstum, dans le royaume de Naples, vont recevoir, par les soins éclairés de IVI^ le comte de Gazoles, la célébrité qu'elles méritent : on prépare à Venise le recueil des monuments de la ville de Pola en Istrie; et à Londres celui des monuments de Spalatro, dessinés par un architecte français (le sieiir Clérisseau), que des Anglais avaient envoyé en Dalmatie. Le même artiste est sur son départ pour les îles de l'Archipel; il visitera peut-être les contrées du Péloponèse, où l'on n'a fait jusqu'ici aucune recherche; il verra peut-être cette Élide, autrefois couverte de temples, d'autels, de statues et d'inscriptions; cette Élide où les traités de paix entre les nations, gravés sur le marbre et sur l'fiirain , étaient déposés dans des asyles sacrés; cette Elide enfin, qui, suivant les apparences, conserve encore dans ses ruines une partie des annales de la Grèce. A ce tableau de dévouements inspirés dé jios jours par l'amour des lettres et des arts, il manque un trait, et nous Talions ajouter. Nous avons vu un Français, à peine sorti de l'enfance (M. Anquetil), former le dessein d'aller apprendre sur les lieux l'ancienne langue des Indiens et celle des anciens Perses; et, tourmenté bientôt par son projet, employer des voies extraordinaires pour l'exécuter, passer dans l'Inde, s'enfoncer tout seul dans des
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régions désertes, parcourir des pays immenses, étudier les antiquités des nations qui les habitent , leur arracher des connaissances dont ils ignorent le prix, et s'initier dans leurs mystères sacrés, traduire leurs manuscrits, et, au milieu d'une foule d'obstacles, de travaux et de dangers, ne ressentir d'autres peines que de n'avoir pas encore rempli toute l'étendue d'une si surprenante vocation.
Nous avons cru devoir rassembler ces divers exemples sous un même point de vue, c'est un hommage que nous rendons à ceux qui nous les ont laissés , et nous en réservons un semblable à ceux qui auront le courage de les suivre (i). Puissent de pareilles entreprises se multiplier de jour en jour; puissions -nous voir enfin les monuments qui subsistent dans nos provinces méridionales , copiés avec la fidélité , gravés avec l'intelligence et le goût que nous admirons dans l'ouvrage dont nous venons de rendre compte.
(i) M. Robert Wood en a publié un troisième, sur le génie d'Homère et la Troade , dans lequel on trouve de la saij;acité, des idées ingénieuses, des paradoxes et quelques erreurs. Il fit connaissance, à son passage en France, avec Barthélémy qui en tira différents renseignements relatifs ;i la Grèce et aux autres contrées de l'Orient, visitées par cet habile voyageur. M. Wood a laissé plusieurs manuscrits; entre autres, un recueil d'inscriptions, qu'à sa mort, arrivée en 1773, Barthélémy tenta vainement d'acquérir.