‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 104 sur 115 · TROISIEME EXTRAIT · texte numérisé non relu

TROISIEME EXTRAIT

J.JES mœurs, les usages, même les plus indifférents en apparence, qui ont régné ou régnent encore dans l'univers, seront toujours pour l'homme un objet capable de piquer sa curiosité et de lui fournir des instructions utiles, soit en lui présentant des vérités et des vertus , soit en lui montrant des erreurs et des vices. Quand on envisage sous ce point de vue le travail des académiciens d'Herculanum, on ne peut que leur savoir gré d'avoir étendu leurs recherches jusqu'aux plus petites pratiques de l'antiquité, et aux détails les plus minces. Peut - être j ugera - 1 - on qu'ils ont quelquefois regardé trop sérieusement et réalisé des objets qui n'ont jamais existé que dans l'imagination des peintres ; peut-être , en effet , ces artistes riraientils s'ils pouvaient être témoins du sérieux qu'on leur prêle. On a plus d'une fois reproché à nos peintres de n'être pas souvent fort exacts dans la représentation de nos vêtements et de nos parures, ni même dans celle des productions naturelles :

(i) Le jjittiire antiche d'Ercolano , etc. Les peintuics et dessins tl'Hcrculanum, deuxième volume, Journal des Savants, mars i7()'3, page 128.

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croira-t-on que les anctens n'aient jamais mérité ce reproche? On a remarqué dans le premier volume, et on peut remarquer encore, surtout dans les planches quarante-six et quarante-sept de celui-ci, que , pour les dessins d'architecture, les peintres d'Herculanum se sont écartés sans scrupule des règles de l'art : on y voit des colonnes d'une hauteur prodigieuse, eu égard à la petitesse extrême de leur diamètre. Dans les paysages , et ce volume en présente plusieurs, dans les vues, les perspectives différentes, dont ils ont cherché à les enrichir, combien d'objets qui n'existèrent vraisemblablement jamais, et qui ne sont qu'un jeu de leur imagination!

Quand on les voit cependant représenter, à différentes reprises, le même objet, avec des différences très-légères, il y a lieu de croire qu'ils ont voulu rendre la nature telle qu'elle était à leurs yeux; quoiqu'alors même ils nous laissent souvent dans l'incertitude.

On voit dans la planche trente-quatre la figure d'un hermaphrodite tenant de la main gauche une feuille, dont la forme approche de celle du lierre; mais qui en diffère beaucoup par sa grandeur, si les proportions sont observées. Plusieurs des savants d'Herculanum l'ont donc prise pour une feuille de lierre , et ont remarqué qu'on la voit dans la main d'un bon nombre d'hermaphrodites représentés sur des monuments destinés aux bains d'hommes et de femmes. Ils ont cru qu'elle pouvait servir en pareil cas, comme d'une espèce dé-

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ventail, et même indiquer la mollesse. Le Scholiaste d'Aristophane (i) témoigne que les amants avaient coutume de porter à la main des feuilles où étaient écrits les noms de leurs maîtresses ; le titre de porte-lierre fut même employé pour désigner un efféminé. La couleur de la feuille qui tire sur le rougeâtre pourrait faire quelque difficulté; mais on observe que Pline (2) parle d'une espèce de lierre qui a cette couleur. On voit aussi la même feuille de couleur jaunâtre dans la main d'une figure de la planche vingt-six , où elle paraît encore , par sa grandeur, différente du lierre ; aussi quelques-uns l'ont-ils prise pour une feuille de la plante aquatique appelée nymphéa : Pline en parle, et les propriétés qu'il lui attribue auraient- elles quelque rapport à celles des hermaphrodites (3)? Sur d'autres monuments, les antiquaires ont regardé cette feuille, ou du moins un instrument qui lui ressemble, comme un aspersoir pour l'eau lustrale.

Les planches trente-neuf et quarante présentent deux figures ailées. La première, ayant un collier et des brasselets de perles , tient de la main gauche un bassin sur lequel porte un vase qu'elle soutient de la droite , et dont le couvercle se termine en sphinx. C'est une Hébé, selon les uns, et ils

(i) Acharn. , v. i44-

(•2") Cissox erythra/ws , lib. XXIV, chap. lo. (!î) Ideoquc eos, qui biberint eam tluodiuiin diehus ^ coitu geniturdque privuri , lih. XXV, chap. 7.

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ont pour eux le premier coiip-d'œil; c'est une Victoire , suivant les autres , et on en voit une pareille sur un vase étrusque. Le vase qu'elle porte est, à leur avis, une allusion aux libations sacrées et aux sacrifices offerts en actions de grâces après la victoire. Le sang répandu pour l'obtenir exigeait particulièrement qu'avant aucune fonction sacrée, on se lavât les mains; et cette pratique était observée par les anciens plus scrupuleusement en pareil cas qu'en toute autre. Pour la seconde figure, on ne doute pas que ce ne soit une Victoire : elle tient un bouclier d'une main, et de l'autre une couronne de chêne enrichie d'or; c'està-dire , où l'or est employé comme couleur. Cette couronne portait chez les Romains le nom de civique, et s'accordait à ceux qui avaient sauvé un citoyen des mains d'un ennemi, en donnant la mort à celui-ci. Sous les empereurs , cette couronne fut souvent déférée par le sénat à des princes, ob cives servatos.

Les deux dernières planches de ce volume sont très-curieuses par la représentation qu'elles donnent de deux cérémonies religieuses pratiquées chez les Egyptiens. Dans la première on voit un autel quadrangulaire, d'où la flamme s'élève, et sur le piédestal duquel paraissent deux ibis. L'autel est entouré d'onze personnes, d'âge, de sexe, et d'habillements différents. Du côté droit, une femme est à genoux , tenant le sistre d'une main, et de l'autre un plat qui semble chargé de fruits. Elle a la tète ceinte (Tune couronne qui paraît

d'hkrcdlanum. aS^

faite d'une branche de palmier, dont les feuilles s élèvent en forme de rayons, telle que celle qui est décrite par Apulée (i), lorsqu'il parle de son initiation aux mystères isiaques. Derrière elle est une jeune fille, tenant d'une main un vase, et portant sur sa tète un panier. A côté d'elle sont deux femmes, dont l'une, nue jusqu'à la ceinture, a la tête rasée , et tient un rameau de la main gauche, et de la droite un sistre; l'autre semble avoir les cheveux épars, et on ne peut distinguer c[uelle est son action. Du côté gauche de l'autel paraît à genoux un vieillard chauve et à demi nu , tenant les mains étendues comme pour faire sa prière. Derrière lui on remarque quelques figures: celle d'une femme qui tient une espèce de fleur d'une main, et de l'autre un instrument, un peu différent de la forme du sistre; celle d'un homme qui sonne de la trompe ou qui joue de la flûte; et, sans parler de quelques autres, celle d'un homme tenant d'une main une espèce de crotale, formée d'un cercle chargé de grelots et traversé par une tige diamétralement. Il tient dans sa main gauche une vhaîne formée de quatre chaînons , tous inégaux et plus petits les uns que les autres. Cinq degrés, deux colonnes et un épistyle forment l'entrée du temple, en face duquel l'autel est placé. Là, sur un plan élevé, paraissent six autres per-

(i) Ciiput decorè corond cinxerat , j)alinœ cand'uJœ folhs in inodum radioium prosistentibus . Meiam., cap. 1 1.

sonnes. Deux femmes jouent du sistre, qu'une autre accompagne du tympanum ou tambour de liasque. La quatrième femme lève l'index de la main droite comme pour recommander le silence ; tandis qu'à côté d'elle, une jeune fille paraît gesticuler des mains ou jouer de quelque instrument qu'on ne distingue pas, ou peut-être chante-t-elle. La sixième figure est celle d'un homme , à barbe touffue, couronné de feuillages, et revêtu d'un habillement étroit qui lui laisse les bras, les pieds, les jambes et les cuisses nues: ses mouvements paraissent exprimer l'action de la danse. M. Bayardi prétend , dans son catalogue , que cet homme en habit de soldat, a le casque en tête; particularité sur laquelle on garde ici le silence.

La planche suivante représente d'abord un autel assez semblable au précédent, auprès duquel sont deux ibis. Un ministre d'Isis, avec un éventail qui ne ressemble pas mal aux nôtres, allume le feu qui est sur l'autel, Deux autres ministres sont à ses côtés; l'un, revêtu d'une longue robe blanche à courtes manches, tient de la main droite une longue baguette, et de la gauche quelque chose qui, se terminant en pointe, a la figure d'une épêe , à longue poignée, ou d'im sceptre. Un pareil instrument parait dans la main droite élevée de l'autre ministre, qui tient un sistre de la gauche. De chaque côté de l'autel est une bande de personnes d'âge et de sexe différents. A^ la tête d'une de ces troupes est un homme assis qui joue d'une loncuc fJùte :à la tête de l'autre on voit un ministre

d'herculanum. 25^

isiaque debout , avec le sistre dans une main , de même que dans celle d'une autre figure placée à ses côtés, laquelle semble être une femme. La plupart de ces figures paraissent faire différents gestes avec leurs mains. Onze lYiarches conduisent à la porte <lu temple gardée par deux sphinx, dont la tête est surmontée de la fleur du lotus. Ce plan n'est occupé que par trois figures. D'un côté, une femme, les cheveux épars, et vêtue d'une longue robe, tient de la droite un sistre, et porte de la gauche un petit seau avec son couvercle. En face d'elle, un ministre isiaque tient aussi un sistre de la main droite. Enfin , au milieu d'eux paraît un ministre avec une robe qui descend jusqu'aux talons, et par-dessus une espèce d'écharpe à franges; et, les deux mains enveloppées dans cette écharpe, il présente une cruche ( hjdria ) à la vénération des assistants.

Il est à remarquer que ces figures ont les pieds nus, et tel était l'usage lorsqu'on entrait dans les temples pour y faire sa prière. Le vêtement des ministres est une longue robe blanche. Les prêtres d'Isis étaient ainsi habillés en lin, d'où leur était venu le nom de linigeri. On voit dans Hérodote que tous les trois jours ils se rasaient tout le poil du corps , pour paraître avec plus de propreté devant le dieu qu'ils servaient.

Quelqu'un de la société de nos savants a proposé, sur la première de ces planches , une conjecture ingénieuse, en disant qu'elle pouvait représenter un vœn fait par le collège isiaque d'Herculanum ,

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à l'occasion d'une maladie du grand Pompée , vers l'an de Rome 706 , où les Napolitains , et toutes les villes d'Italie, firent des prières publiques pour sa o;uérison. Cette idée rend raison du mélange de personnes grecques et romaines avec les prêtres égyptiens. On sait, sur le témoignage d'Apulée, que, dès le temps de Sylla, il s'était établi à Rome un collège isiaque. Pour la Grèce, on peut supposer que ce culte s'y était introduit du temps d'Alexandre le Grand.

La baguette que tient une des figures a rappelé le souvenir d'un passage d'Artapan (i), qui témoigne que les Égyptiens, ayant vu les miracles qu'opéra Moïse avec sa baguette, en firent aussi une qui se conservait dans le temple d'Isis. Si l'on jette les yeux sur la description que fait Apulée d'une pompe isiaque , on y trouvera l'explication de plusieurs traits de ces deux peintures : les longues robes de lin d'une blancheur éclatante, tant pour les hommes que pour les femmes , surtout pour les prêtres; les cheveux rasés; les sistres d'or, d'argent et d'airain; la cruche que le prêtre portait dans son sein, comme le symbole de la suprême divinité , gère bat felici suo gieniio ; le voile qui servait à le couvrir , comme on le voit dans une pompe isiaque rapportée par le père Montfaucon. On cite ici fort à propos un passage de ^^itruve qui ne donne pas moins de lumières

(i) Dans Eiisèbr, Viap. cv., !il). IX, cap. 4-

d'herculiVniîm. 261

sur l'objet de la peinture (i). Tibnlle (2) «lous apprend que deux fois le jour on faisait sa prière à Isis: le matin, c'est-à-dire, à la première heure du jour, comme le remarque Scaliger; et le soir ou à la huitième heure. Le service de la première heure s'appelait l'ouverture du temple, la salutation, le sacrifice du matin: Arnobe et Apulée en parlent phisieurs fois; et Porphyre, dans la description qu'il en fait, n'oublie pas l'usage qu'on faisait des fliites, du feu et de l'eau. Martial, cité aussi par Scaliger, parle du service de la huitième heure, où, après la prière, on fermait le temple. On peut voir de quelle manière Apulée décrit le retoiu* d'une pompe isiaque, qui se termine par les vœux qu'un ministre, à la porte du temple, fait pour le prince et pour tous les ordres de l'état ; après quoi il congédie les assistants, en prononçant ces mots grecs: Ixoïç acpsctç, populis missio.

Sur la vignette de la planche neuf, on voit un volume ou un rouleau à demi ouvert, où l'on remarque plusieurs lignes qui paraissent en caractères latins. On y distingue même ces trois mots: quisquis, maxima, cura. Et, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que le q, 1'/-, 1'?/, et 1'^ y sont

(i) Quam hydriain tegunt, quœ ad ternplum œdemquc castd religione refertur , tune in terra procumbentes , inanibus ad cœlum sublatis , inventionibus gratias agunt divinœ benignitatis , lib. VIII , Prœf.

{■jl) Lib. I, Éleg. o.

262 LES ANTIQUITÉS d'hERCULA-NUM.

en caratères minuscules. Nos savants se réservent à disserter sur cette particularité , lorsqu'ils publieront, avec leurs explications, les papiers trouvés à Herculanum.

D'HÈRACLÉE.

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