DE BARTHELEMY. XXXV
à d'Auriac le plaisir de le présenter imprimé à sa mère comme son propre ouvrage. Ce livre est le roman de Carite et Polydore: l'intérêt en est faible, mais il se ranime vers la fin. Le style ne manque ni de grâces ni d'élégance, et on y aperçoit sans peine le goût et la connaissance que l'auteur avait de l'antiquité.
En abandonnant la fiction , Barthélémy crut encore mieux réussir , et il ne se trompa point. Une ancienne loi des Perses servit de texte à ses réflexions, et il y trouva la matière d'un petit traité de morale qui est le développement de cette vérité indubitable : Tout V homme réside dans le cœur , et c'est là qu'il doit cherclier sa gloire et sa félicité. Dans le discours que Philoclès prononce sur le bonheur, en présence du jeune Anacharsis ' , on retrouve la même vérité , et quelques-unes des réflexions qui y conduisent. Barthélémy en ajoute même quelques autres tirées des écrits des anciens. Mais le traité dont je parle n'en est pas moins précieux; il renferme les idées premières de l'auteur, celles qui lui ont servi de jalon pendant sa vie, et qu'il n'a jamais perdues de vue. D'ailleurs, ce traité, ayant la forme didactique, peut être regardé comme un excellent livre élémentaire. Il serait d'autant plus à désirer qu'on en fit usage dans l'éducation , que le sentiment y rend la vertu aimable , et nos devoirs, faciles à pratiquer. Enfin, tout y porte l'empreinte vraie et originale de Famé expansive de Barthélémy. Aussi ne trouvait-il de véritable jouissance que dans les ouvrages remplis de traits d'éloquence
(i) Chap. 78, t. VII.
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sentimentale. Euripide et Racine étaient les poètes qu'il lisait le plus assiduement. De même il se plaisait beaucoup dans la lecture des Confessions de S. Augustin, et y admirait les expressions énergiques et brûlantes que le cœur dictait à ce Père, au mépris souvent des froides règles du goût. Dans un des derniers jours de la vie de Barthélémy, je le trouvai fort accablé et couché sur le lit de douleur. Il fut question par hasard de ce livre; après l'avoir beaucoup loué, il en cita un long passage ^ avec tant d'onction et de force , qu'il me fit une impression dont rien n'a pu depuis effacer le souvenir.
Non-seulement l'amitié obtenait tout de Barthélémy, mais encore elle lui suggérait les moyens de rendre les autres heureux, et quelquefois de leur procurer une célébrité qu'il dédaignait pour lui-même: celle du comte de Caylus fournit la preuve de ce que j'avance. Cet homme illustre était né avec de l'esprit et du goût pour les arts, sans avoir de l'érudition ; il ne savait ni grec ni latin. Adonné aux plaisirs , et ayant passé une partie de sa vie dans la société spirituelle de l'insouciant Maurepas , il se trouva totalement desœuvré lorsque celui-ci eut été exilé par Louis XV. Heureusement il était ami de Barthélémy, qui résolut de le délivrer des agitations de son oisiveté. Il lui rap pela le souvenir de son voyage dans l'Asie-Mineure , et tâcha de rechauffer son ancien amour pour les arts.
(i) Ubi verd a funclo arcano ., alla considerado contraxit, et congessit totain luiseriam mearn in conspectuin cordis inci , ohorta est procella ingens ^ Jerens ingenlem imhrem lairymarwn . etc. , lib. VIII, cap. \x.
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Il l'excila par l'espoir d'une réputation durable ', tt lui indiqua les moyens de l'acquérir, en puliliant un nouveau recueil d'antiquités. Caylus, frappé de cette idée, ne tarda pas à en profiter; et peu de temps après, il mit au jour le premier volume de ce recueil, à l'aide de Barthélémy, qui lui fournit des remarques intéressantes. D'autres se succédèrent assez rapidement, et se seraient peut-être encore multipliés, si ce critique judicieux n'eût pas averti l'auteur qu'il fallait mettre un terme à son entreprise, au succès de laquelle plusieurs savants distingués, Le Beau, Belley, Paciaudi,etc., concoururent également.
La société de gens de lettres, chargée de la rédaction du journal des Savants, n'eut pas moins à s'applaudir d'avoir Barthélémy dans son sein ; c'est surtout à Malesherbes , qui la présidait alors, qu'elle fut redevable de cet avantage. II engagea son ami à faire part à cette société de ses lumières: elles étaient sûres et dirigées vers le bien des lettres , qu'il aimait avec passion. Mais Barthélémy sut toujours ménager l'amourpropre des auteurs. Rien ne pouvait les blesser dans le trop petit nombre d'extraits dont il a enrichi cet ancien journal. Quelques-uns sont des modèles de goût et de critique^, et on les lit souvent avec plus de fruit
(i) Il ne pouvait l'attendre de quelques romans échappés à sa plume , et auxquels plusieurs personnes ont eu beaucoup de part.
(a) Voyez les extraits des ouvrages de Wood , sur les l'uines de Palmyre et de Balbec, dans les OEuvres diverses, tome I, p. i85 et 202, nouvelle édition.
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et cVintérêt que les ouvrages mêmes dont ils rendent néanmoins un compte fidèle.
Ce genre de travail, moins brillant qu'utile, fut suspendu par la retraite du duc de Choiseul à Chanteloup. Barthélémy l'y accompagna , et n'oublia rien pour lui en rendre le séjour agréable. Son envie de plaire tenait aux sentiments de son cœur; aussi les moyens de la contenter lui coutèrent-ils peu d'efforts, et jamais son imagination ne le servit mieux. Elle lui dicta des parodies heureuses et des badinages de divers genres, qui faisaient les délices d'une société charmante et nombreuse. Il rendait avec usure à tout ce qui l'environnait, les plaisirs qu'il en recevait. Parmi tous les écrits dont le mérite dépend beaucoup de l'a - propos , des circonstances et du caractère des personnes qu'ils peuvent intéresser, il en est un digne de la plume de Gresset ; je veux parler de la Chanteloupée ^ , petit poëme héroïco - burlesque , en trois chants , plein de grâce et de légèreté , écrit avec autant de facilité que d'élégance. Barthélémy y a su ennoblir son sujet, animer l'action, répandre de l'intérêt, et ramener tout à son héroïne , qu'il loue avec beaucoup de vérité et la délicatesse du sentiment.
Quelques années après , une chute vint troubler ces innocents plaisirs : il se cassa la clavicule , et ne guérit que pour se livrer avec plus d'ardeur et de suite à ses occupations ordinaires. On était étonné de le voir passer des objets les moins sérieux aux choses les plus importantes. Son Voyage (ï Anacliarsis était déjà
(i) OEuvies diverses, l. I, }). 147? nouvelle édition.