XLII ÉLOGE HISTORIQUE
pent leurs flèches clans le poison, sans penser aux maux qu'elles leur causeront un jour en les maniant. Toutes les passions sortaient tumultueusement de l'antre de la discorde, pour bouleverser la surface de l'Europe, l'abreuver de sang et y entasser des ruines. Eh bien! à cet instant parut un ouvrage dicté par l'humanité et la saine philosophie, composé en grande partie dans une paisible retraite, et médité, pendant trente ans, sans même prévoir la révolution française. Quel succès pouvait en attendre l'auteur? tout paraissait le contrarier; il fut néanmoins complet, et surpassa de beaucoup ses espérances : Barthélémy ne cessait de le répéter(IV), et toujours avec la surprise d'une modestie sincère.
Son premier soin, celui dont le cœur se hâta de l'avertir, fut de présenter un exemplaire de cet ouvrage au P. Raynaud, qui vivait encore, en y ajoutant de sa main l'épigraphe suivante:
Quod spiro et placée (^si placeo) tuum est.
Rien de plus heureux : ce vers d'Horace^ exprimait d'une manière touchante les sentiments de Barthélémy à l'égard de son premier maître. Ce respectable vieillard semblait n'avoir attendu pour mourir que de jouir de toute la réputation de son élève, placé lui-même au couchant de sa vie.
Elle fut assez prolongée pour qu'il vît trois éditions ànJ^oyage du jeune Anacharsis^ etles traductions qu'on s'empressa d'en faire dans les principales langues de
(i) Garni., lib. IV, od. III, v. 24.
l'Europe (V). Tout y retentit des éloges de cet ouvrage. Le droit de les apprécier appartient en dernier ressort à la postérité. Ce que j'en vais dire n'est qu'une pièce de plus soumise à son tribunal. Afin de le rendre favorable à la mémoire d'un homme dont l'amitié m'honora et ne cessa de m'être utile, je ferai violence à mon cœur en ne parlant que le langage sévère de l'impartialité.
Elevé dans la Scythie par une mère grecque, Anacharsis, du sang royal, vient trouver à Athènes Solon, se lie avec lui, en est admiré, et retourne dans sa patrie. Mais ayant voulu y introduire les mœurs et les usages des Grecs, il y est tué par son frére^ Cette tradition a fait naître à Barthélémy l'idée de supposer un Anacharsis plus jeune et moins malheureux, qui arrive en Grèce à une époque encore plus brillante, celle oii florissaient Epaminondas, Xénophon, Platon, Aristote, Démosthène, etc., temps où s'étaient passés les grands événements qui ont illustré les annales de ce pays.
Après y avoir tout observé, ce second Anacharsis revient en Scythie , et y met en ordre ses voyages , qui ont duré vingt-six ans^. Pour n'être pas forcé d'interrompre son récit, il rassemble dans une introduction tous les faits mémorables de l'histoire des Grecs, depuis l'origine de ce peuple jusqu'à la prise d'Athènes
(i) Diog, Laert. , lib. I, cap. 8. Ce récit est en contradiction avec la lettre rapportée par Cicéron, Tusc. lib. V, cap. 27; mais il suffisait d'adopter l'opinion commune.
(2) Son départ est en avril 363 , et son retour en 337 «vant Jésus-Christ.