L ÉLOGE HISTORIQUE
d'antiques ruines, devenue stérile et inhabitée faute d'eaux qui puissent la fertiliser. Que de dits mémorables, <jue de traits intéressants, que de pensées ingénieuses n'a-t-il pas parsemés dans les voyages d'Anacharsis! Ses propres observations y naissent sans effort du sujet, et sont toujours bien placées. Par exemple, en faisant mention des monuments d'Olympie , sur lesquels étaient gravés les traités de paix et d'alliance, il ajoute: «Ces colonnes qui subsistent encore attestent « une vérité effrayante; c'est que les peuples les plus ce policés ne sont jamais plus de mauvaise foi que lors- « qu'ils s'engagent à vivre en paix les uns avec les « autres. » Veut-il exprimer une pensée non moins importante, mais plus commune; des images la rajeunissent et lui prêtent un nouvel éclat. Telle est celle sur le despotisme. « La loi est comme un palmier, qui « nourrit également de son fruit tous ceux qui se re- « posent sous son ombre ; le despote , comme un arbre « planté sur une montagne , et auprès duquel on ne « voit que des vautours et des tigres. » Plusieurs de ses réflexions ont de la finesse, et quelques-unes de la profondeur. On y voit un esprit accoutumé à comparer et à saisir entre les objets des rapports qui échappent souvent aux yeux les plus exercés. Aucune de ses idées n'est paradoxale; mais il en hasarde plus d'une qu'on peut trop facilement généraliser , pour en faire des applications qui n'entrèrent jamais dans sa tête, encore moins dans son cœur, qui s'y montre toujours sensible et généreux. Au moyen des rapprochements et des allusions, Barthélemv a voulu offrir un nouveau charme à ses lecteurs. Sans doute (jue personne n'aurait
pu lui faire à cet égard le moindre reproche , si ces mêmes rapprochements, ces aUusions, n'eussent pas été trop fréquents ou trop recherchés , et en cela surtout il paraît sacrifier avec excès à l'envie de plaire aux hommes de son siècle. Souvent , pour vivre plus dans l'avenir, il faut vouloir moins jouir dans le présent. C'est un courage que les vieillards devraient avoir, et que pourtant ils ont rarement.
Au don de penser Barthélémy joignait le talent de peindre; son style, clair, naturel et correct, a toujours du coloris et des grâces; riche, abondant et harmonieux, il est plein d'images, de chaleur et de vie. Tous nos sentiments avant des expressions qui leur répondent % celles de Barthélémy, nobles et élevées, offrent le tableau de sa belle âme. 11 a les défauts de Platon, trop de poésie et d'élégance (VI) ; et, comme lui, il manque quelquefois de force et de précision: souvent il est semblable à Protogène, en mettant dans ses tableaux trop de soin et de fini; mais, pour avoir droit de l'en reprendre , il faudrait être un Apelle ^. Malgré cela, l'ouvrage de Barthélémy est un monument de notre langue qui ne périra qu'avec elle. Qu'on me permette de le comparer à un édifice d'ordre corinthien, où l'on n'a point épargné les ornements, qui y sont "d'ailleurs distribués avec aulant de goût que d'intelligence.
Le dessein de cet ouvrage a trouvé néanmoins des
(i) Dionys. Italie, de Compos. vprl)., cap. i. {i) Plin. , lil). XXXY , cap. 3G.