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ordre exprès de ne rien communiquer. Celui-ci seulement voulut bien lui permettre de jeter les yeux sur une page d'un manuscrit qu'on avait coupé de haut en bas, lors de la découverte; elle contenait vingt -huit lignes. Barthélémy les lut cinq ou six fois avec une attention extrême ; et soudain , comme inspiré par la passion , qui sait quelquefois suggérer de l'artifice aux simples, il descendit précipitamment dans la cour, sous un prétexte qui ne permit pas de le suivre, et là il traça de mémoire, sur un papier, le précieux fragrmait qu'il voulait voler. Il remonte alors, il compare mentalement la copie avec l'original, dont il n'avait rien oublié , et il la re|î*l parfaitement conforme , en corrigeant intérieurement deux ou trois petites erreurs qui lui étaient échappées. Ce fragment contenait quelques détails de la persécution qu'avaient éprouvée les philosophes en Grèce, du temps de Périclès. Barthélémy emporte sa proie sans scrupule, et l'envoie le même jour à l'académie des Belles-Lettres;, jgais en recommandant le secret, pour ne pas compromettre MM. Mazocchi et Paderno.
Il était partout un objet d'intérêt et de curiosité. Le roi de Naples, qui était alors à Cazerte dont il faisait achever le superbe château, voulut le voir, et se le fit présenter à son dîner par M. d'Ossem, notre ambassadeur. S. M. S. se plut à l'entretenir des découvertes qui se faisaient alors dans ses états, parut regretter qu'on ne pût pas lui ouvrir le cabinet des médailles , parce que celui qui en avait la garde était absent, ordonna qu'on lui montrât les superbes colonnes de marbre antique qui venaient d'être apportées récemment
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à Cazerte, et le fit inscrire au nombre des personnes à qui on devait successivement distribuer les volumes des antiquités d'Herculanum.
M. Bayardi , prélat romain , que ce prince avait attiré à Naples, était chargé du soin de les expliquer: savant recommandable par la variété de ses connaissances, et respectable par les qualités de son cœur; mais redoutable à ses auditeurs et à ses lecteurs par sa prodigieuse mémoire et son infatigable éloquence. Barthélémy ne put l'ignorer, et eut de reste l'occasion de s'en convaincre. Dans toutes les capitales de l'Italie où il fit quelque séjour, il se trouva précédé, annoncé par sa réputation, et reçut un accueil flatteur de la part des personnages les plus distingués, soit par la naissance, soit par l'érudition, soit par l'une et l'autre ensemble: ce qui n'est pas rare en Italie.
Rome était le chef-lieu de sa résidence , et ce fut là qu'il eut le plaisir et l'honneur d'expliquer d'une manière satisfaisante la belle mosaïque de Palestrine. Plusieurs savants illustres en avaient donné avant lui des explications fort ingénieuses , mais auxquelles il se permit d'en substituer une plus simple et mieux fondée. On s'était attaché à trouver la clef de cette grande énigme dans la vie de Sylla et dans les jeux de la fortune. On voyait Alexandre , arrivant en Egypte , et paraissant à côté de la victoire , sous une tente ^ au milieu de l'élite de ses gardes ou de ses généraux. C'était, disait-on , c'était Sylla, sous les traits du héros de Macédoine , pour rappeler aux Romains , dans le temple de la Fortune à Préneste (aujourd'hui Palestrine), les oracles de cette déesse qui justifiaient l'élé-
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valion du dictateur, comme l'oracle d'Ammon avait légitimé le conquêtes d'Alexandre. Barthélémy ne vit ni Syila, ni le vainqueur grec; il vit à leur place l'empereur Hadrien; il prouva qu'il avait vu ce qu'il fallait voir; et cette découverte, très-difficultueuse par la multitude immense d'accessoires qu'elle entraînait , fît un honneur infini à son modeste auteur, qui luimême ne la regardait que comme une simple restitution de texte. On trouvera, dans le trentième volume de l'académie des Inscriptions , cette dissertation si curieuse et si intéressante pour les artistes comme pour les savants.
M. de Stainville étant venu à Paris au commencement de lySy, fut nommé bientôt après à l'ambassade devienne, et sa femme, qu'il avait laissée à Rome, ï-evint le joindre, et ramena Barthélémy avec elle. Celui-ci trouva ses désirs devinés par M. de Stainville, qui était convenu avec le ministère d'un arrangement bien favorable à la passion de l'abbé pour la belle antiquité. Il devait accompagner Tambassadeur àVienne, aller de Jà , aux dépens du roi , parcourir la Grèce et les échelles du levant, y amasser de nouveaux trésors, et les rapporter en France par Marseille ; mais, quelque attrait que ce projet eût pour lui , son attachement à ses devoirs l'emporta; il ne crut pas pouvoir laisser le cabinet des médailles si long-temps fermé, et il se refusa à une offre si flatteuse.
A la fin de l'année suivante, M. de Stainville, alors duc de Choiseul, fut appelé au ministère des affaires étrangères, que lui laissa, en se retirant, l'abbé de Remis , devenu cardinal. I.e premier mot que le nou- \eaa ministre et sa femme dirent alors à Barthélemv
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fut pour s'informer de ses besoins, auxquels, direntils, c'était désormais à eux de pourvoir, comme de son côté c'était à lui de s'adresser à eux pour les en instruire. Barthélémy, surpris de tant de bonté, et forcé par eux de s'expliquer, demanda une pension de six mille livres sur quelque bénéfice, et rougit de sa demande. Le généreux ministre sourit; et ce sourire, que Barthélémy regarda seulement comme une nouvelle marque de bonté, aurait paru à tout autre, ce qui! était réellement, le présage et l'annonce d'une plus grande fortune. Il était bien éloigné de chercher à l'accroître ; mais la bienfaisance active de ses protecteurs ressemblait à l'activité de César, qui croyait n'avoir rien fait tant qu'il restait quelque chose à faire. Ils le comblèrent de grâces, et dans le courant de quelques années lui procurèrent une aisance à laquelle il ne s'attendait pas , et qui lui attira bien des jaloux, malgré le bon usage qu'il en fit.
Il eut successivement, d'abord une pension sur l'archevcché d'Albv, ensuite la trésorerie de Saint-Martin de Tours, et enfin la place de secrétaire-général des Suisses. Il jouissait, outre cela, depuis 1760, d'une pension de cinq mille livres sur le Mercure. On l'avait même forcé un moment, malgré son extrême répugnance , à accepter le privilège de ce journal , alors très-lucratif, dont on venait de dépouiller par erreur M. Marmontel , qu'on croyait l'auteur d'une satire sanglante contre de§ personnes de distinction. Il n'était pas capable de prostituer sa plume à un ouvrage de ce genre, et il n'y avait eu aucune espèce de part. Il en avait fait la lecture à un souper oii plusieurs per-
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sonnes l'avaient entendu , et la pièce était de M. de Cury, anciennement trésorier de l'armée d'Italie, en 1733. Je nie souviens de l'y avoir beaucoup vu : c'était un agréable débauché qui avait quelque talent, surtout celui de la plaisanterie, qu'il poussait volontiers jusqu'au sarcasme; honnête d'ailleurs, intègre, obligeant, et digne d'avoir des amis, comme il était capable de se faire des ennemis. M. Marmontel, à qui on attribuait la parodie de Cinna, cette pièce justement réprouvée , n'ignorait pas quel en était l'auteur; mais il se tut, il souffrit la perte de sa fortune, il aima mieux la sacrifier que de trahit le secret qu'on lui avait confié , et qui n'a été découvert que long-temps après l'oubli de l'affaire.
Ce fut à l'occasion de cette tracasserie , que les protecteurs de Barthélémy le forcèrent à ne pas s'obstiner à refuser le Mercure; mais il trouva le moyen de ne le garder qu'un moment, et il le céda à M. de la Place. On lui conserva sur le privilège, par l'ordre exprès de ses protecteurs , une pension de cinq mille livres, mais il sut aussi bientôt s'en défaire, en la cédant à des gens de lettres fort estimables.
En 1771, M. d'Aiguillon remplaça dans le ministère M. de Choiseul, qui fut exilé à sa terre de Chanteloup, où Barthélémy ne manqua pas de le suivre. Bientôt on demanda au ministre disgracié la démission de sa charge ^ de colonel-général des Suisses; il l'envoya sur-le-champ, et l'abbé voulait envoyer en même Jtemps la sienne du secrétariat ; mais M. de Choiseul l'engagea à l'aller offrir lui-même à la cour, et à ne pas se dessaisir, sans quelque indemnité, d'un brevet scellé du grand sceau, et revêtu de lettres patentes, enregistrées au parle
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meut. Barthélémy obéit à ce conseil aussi judicieux qu'amical. Il se rendit à Paris , et présenta son brevet à M. d'Affry, chargé du détail des Suisses et Grisons. M. d'Affry le refusa ; mais plusieurs personnages , trèsconsidérés alors à la cour, le pressèrent de mettre la démission sous les yeux du roi ; et -voyant Barthélémy inébranlable dans sa résolution de retraite , malgré l'offre qu'on lui fit de bonne part de s'adoucir en sa faveur, s'il promettait de ne pas retourner à Chanteloup , l'honnête M. d'Affry ternjina enfin l'affaire , et fit réserver à l'abbé une pension de dix mille livres sur la place. Il n'avait rien demandé, et, dès le lendemain de la décision, il repartit pour Chanteloup.
Au moyen de cette indemnité , Barthélémy se trouvait jouir encore d'environ trente -cinq mille livres de rente , que , par différentes cessions à des gens de lettres pauvres , il sut réduire à vingt-cinq , dont il ne fit pas un usage fastueux, mais un emploi convenable à sa situation, et digne d'un homme de lettres vraiment philosophe sans ostentation. Il éleva , il établit trois neveux; il soutint le reste de sa famille en Provence, et il se composa une bibliothèque nombi'euse et bien choisie, qu'il a vendue quelques années avant sa mort.
Après avoir joui pendant une vingtaine d'années de son aisance , il s'est trouvé sur la fin de sa vie réduit au strict nécessaire , par les suppressions de places et d'appointements auxquelles il fut soumis. Il ne s'en est jamais plaint, il ne paraissait pas même s'en a[)ercevoir; et, tant qu'il a pu se traîner, courbé d'une manière effrayante par l'âge et les infirmités, on l'a vu, allant gaiement à pied d'un bout de Paris à l'autre, porter ses soins et son attachement à sa respectable
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amie, madame de Clioiseul , qui , de son côté , lui prodiguait des attentions aussi tendres que si elle eût été «Ile-même son obligée.
En 1789, on le pressa de demander une place vacante à l'Académie française. Il s'était plusieurs fois refusé, par modestie et par prudence, à de pareilles sollicitations; mais enfin il se rendit aux instances de ses amis et au vœu de l'Académie. Il fit ses visites, précédé par sa réputation, et par la célébrité de son bel ouvrage intitulé: Voyage du jeune Anacharsis , qui avait paru l'année précédente.
Il l'avait commencé en lySy, et on s'étonne de la constance d'un auteur qui , durant trente ans , suit le même plan et s'occupe du même travail. Il est bien plus étonnant qu'un homme ait osé concevoir l'idée d'un si vaste édifice, et qu'au milieu d'une foule de devoirs auxquels il ne manquait jamais , il ait pu achever cette merveilleuse fabrique en trente années seulement.
Dans cette composition , à laquelle nulle autre ne ressemble, on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, ou de l'immense étendue de connaissances qu'elle exigeait et qu'elle renferme , ou de l'art singulier des rapprochements et des transitions, qui a su lier imperceptiblement tant d'objets disparates entre eux ; ou de l'élégance continue et de l'agrément infini de toutes les narrations , de toutes les discussions , qu'au premier coup d'œil on serait tenté de prendre pour les jeux d'une belle imagination. Telle a été, en effet, la méprise de quelques personnes qui ont donné le nom de roman à un ouvrage où on trouve toute vérité , et où on ne trouve que des vérités. Cette critique, plus applicable à la Cyropédie de Xénophon qu'à l'Ana-
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charsis de Barthélémy, ne mérite pas (Têtre réfutée, et je ne m'étendrai pas davantage sur un livre qui est entre les mains de tout le monde, que tout le monde relit, et dont la lecture est toujours également attachante et instructive.
Barthélémy fut élu par acclamation à l'Académie française; et à sa réception il fut accueilli, et, pour ainsi dire, couronné par les acclamations publiques. Son discours fut comme sa vie et son caractère, un tissu, un modèle de simplicité, de sentiment, de modestie ; et le directeur ( i ) qui lui répondit , enrichit sa réponse des grâces piquantes et délicates qui brillent dans tout ce qui sort de sa plume.
L année suivante, M. de Saint-Priest , alors ministre du département de Paris et des lettres, offrit à Bar-' thélemy f honorable place de bibliothécaire du roi , vacante par la démission de M. Le Noir. L'abbé reçut cette offre ilatteuse avec reconnaissance, et refusa la place : ne croyant pas , accoutumé comme il l'était à des travau.\ littéraires libres et indépendants, pouvoir se charger des détails minutieux et forcés de ce grand dépôt.
Circonscrit par son goût et par sa modestie clans lu soin et les travaux du cabinet des médailles, il s'y liviail avec une ardeur toujours nouvelle, aidé par son nexeu Barthélémy Courçay qui lui avait été associé en 1768, et qui est aujourd'hui titulaire de la place. C'est faire assez l'éloge du neveu que de dire qu'il est digne d'un tel oncle, et c'est une justice qu'on ne peut se dispenser^ de lui rendre.
;i) M. de Bonfflers, si connu par de charmants ouvrages.