‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 49 sur 115 · CVI - ESSAI SUR LA VIF · texte numérisé non relu

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matériaux. Cette reconnaissance leur était due par iiu homme leur associé dans les diverses compagnies savantes qui s'étaient empressées d'inscrire son nom dans leurs fastes; car, outre l'Académie française, l'Académie des Inscriptions et l'Académie de Marseille, il était encore de celles de Madrid, de Cortone, de Pezaro, de Hesse-Cassel , enfin de celle des Antiquaires et de la Société royale de Londres.

Par ce concours de motifs patriotiques et personnels, Barthélémy avait à cœur de finir sa carrière en publiant une notice, une description exacte et raisonnée des richesses dont le dépôt lui était confié. L'opération était dispendieuse par la quantité de gravures qu'exigeait un semblable recueil, et elle avait besom non-seulement de l'attache, mais des secours du gouvernement. Barthélemv obtint, en 17H7, l'aveu du ministère , jet- il semblait n'avoir plus rien à déstït'r. Mais la bonne volonté de M. de Breteuil , alors ministre d'état, zélé j)our la gloire des lettres, fut arrêtée par diverses circonstances impérieuses. L'embarras des finances , à cette époque désastreuse , fut suivi des assemblées des notables, (jui amenèrent les états généraux, d'où sortit un nouvel ordre de choses; et tels furent les obstacles qui, s'opposant d'abord à l'exécution de cette belle entreprise , en firent bientôt oublier le projet. Ce fut là le premier succès que manqua l'abbé dans sa poursuite continuelle des avantages de la littérature. La fortune semblait avoir attendu la fin de sa carrière , pour lui faire sentir le poids de ses inévitables disgrâces ; et il ne tarda pas à avoir l'occasion de se rappeler et de s'appliquer le mot si connu du sage Solon au roi Crésus : « Nul homme ne peut

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« être réputé véritablement heureux avant sa mort. » Dès l'année 1792, la diminution de ses forces et sa décadence progressive se faisaient remarquer sensiblement; et, au commencement de l'année suivante, on le vit sujet à tomber dans des faiblesses , dans aes évanouissements qui le laissaient sans connaissance pendant des heures entières. Courageux et calme par caractère, il ne s'inquiétait pas de ces accidents passagers ; mais ses amis en prévoyaient avec douleur le danger trop prochain.

Il avait alors soixante- dix-huit ans, remplis par soixante années de travaux; et il touchait à une disgrâce que son âge, ses infirmités, sa conduite ne permettaient pas seulement de soupçonner.

Le 3o août 1793, il fut dénoncé sous -prétexte d'aristocratie (i) (accusation qui pouvait surprendre un homme à qui la langue grecque était si familière), et son neveu partagea cette inculpation , ainsi que cinq ou six autres de leurs coopérateurs à la bibliothèque. La dénonciation était du nommé Dubv, commis à la bibliothèque, et consignée dans une lettre de lui au nommé Chrétien, limonadier, membre de la section dont est la bibliothèque, qui lut cette lettre à la section d'abord, et ensuite à la commune. Duby ne connaissait pas Chrétien; Chrétien ne connaissait pas Duby;Barthélemyn'avait jamais vu ni l'un ni l'autre; et il est aisé de juger qu'il n'était pas mieux connu d'eux. Dans les temps de trouble, où la défiance paraît de première nécessité, tous les dénonciateurs sont écoutes,

(i) AptçojcpaTeta, aristocratie ., gouvernement des grands, ou tics personnes les plus considérables d'un état.

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et toutes les dénonciations sont rerues. Celle-ci eut son effet , et les prévenus d'accusation furent conduits à la prison des Magdelonettes. On alla chercher Barthélémy chez madame de Choiseul oii il était alors. Il fit promptement ses adieux à sa protectrice, qui les reçut avec un attendrissement qu'il partageait, mais qu'il ne lui montrait pas. C'est de là que ce respectable vieillard fut mené au lieu de sa détention , où il trouva son neveu Courçay, qui avait annoncé à ses camarades l'arrivée prochaine de son onôle. La victime ne tarda pas, et s'offrit en sacrifice avec la sérénité peinte sur le visage. Son ame, aussi élevée que simple et modeste, jouissait du calme que donne la conscience d'une vie sans reproche. Ce n'était pas qu'il pût se cacher le danger de sa situation combinée avec son grand âge et ses infirmités. Il sentait qu'il ne pourrait résister que peu de jours aux incommodités d'une prison où il manquerait des secours qui lui étaient nécessaires. Il le sentait, et il le dit à son neveu; mais il se résignait en paix à sa destinée,, sans se troubler par des réflexions, des souvenirs du passé, qui aggravent souvent le malheur des prisonniers. L'époque de son arrestation n'avait pas échappé à l'observation de ceux dont il devenait le camarade. C'était le i septembre , l'anniversaire trop mémorable d'une journée que nos neveux effaceront , s'ils le peuvent , des fastes de la France. Ce triste souvenir serpblait être un mauvais augure du sort de Barthélémy; mais aucun des prisonniers n'eut l'indiscrétion de le lui rappeler.

Ils vinrent tous au devant de lui avec empressement à la porte de la prison , et l'accueillirent avec les témoignages d'une vénération profonde et d'un atten-

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(Irissement sincère. Son entrée dans la maison de deuil et de larmes avait l'air d'un triomphe. Le concierge, nommé Vaubertrand, et dont il est juste de conserver le nom, eut pour lui des attentions touchantes, et lui marqua tous les égards qu'il pouvait lui marquer. On le plaça dans une petite chambre avec son neveu , qui lui prodigua les soins les plus tendres , et ce fut là qu'il reçut dans la soirée la visite de madame de Choiseul. C>ette femme si délicate, dont une extrême sensibilité use les ressorts , mais à qui l'amitié fait toujours trouver des forces, n'avait pas perdu un moment pour éclairer la religion du gouvernement sur l'erreur commise dans les 'bureaux qui avaient fait arrêter ce respectable vieillard. Des amis zélés, obligeants et sensibles l'avaient aidée, et n'avaient pas eu de peine à réussir. Le comité , qui n'ignorait ni. l'âge ni la réputation de Barthélémy, ni la pureté de sa conduite, n'avait jamais eu l'intention de le comprendre dans l'ordre général qui frappait sur les emplovés à la bibliothèque, et son arrestation était un mal-entendu, une erreur qu'on répara sur-le-champ. Tous les commis s'empressèrent à lenvi à expédier l'ordre de sa sortie, avec lequel on alla le réveiller sur les onze heures du soir; et à minuit on le ramena chez sa tendre et constante protectrice, d'oii on l'avait arraché le matin.

Ce ne fut pas sans une peine sensible qu'il laissa dans la prison M. de Courçay, ce neveu si digne de sa tendresse , et il eut la douleur de ne lui voir recouvrer la liberté qu'après quatre mois de détention.

Pour lui , il ne tarda pas à faire une seconde épreuve fie cet ascendant heureux qu'un mérite éminent et une vertu reconnue acquièrent sans le savoir sur tous les

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esprits. On l'avait traité, sinon comme un coupable, du moins comme un homme suspect et dangereux , le '1 du mois de septembre; et dans le mois d'octobre suivant , la belle charge de bibliothécaire en chef étant devenue vacante par la mort de Carra et par la démission de Chamfort , on la lui offrit de la manière la plus flatteuse. Il ne l'accepta pas, et s'en excusa sur sa vieillesse et sur les infirmités qui l'acconipagnaient.

Malheureusement l'excuse n'était pas frivole, et dans le courant de l'année suivante , son dépérissement successif fit des progrès effrayants. Il touchait à la fin de sa belle carrière, et lui seul ne s'en apercevait pas. Cependant de fréquentes défaillances'pouvaient l'avertir que le principe de vie s'affaiblissait par degrés. Ses amis s'effrayaient avec raison de ces attaques de faiblesse qui se renouvelaient souvent ; mais comme il perdait le sentiment pendant la durée, il n'en conservait pas le souvenir; et dès qu'elles étaient passées, il se remettait à sa vie ordinaire. Il la passait entre la littérature et l'amitié : toujours occupé, toujours sensible, toujours reconnaissant. Les soins de ses amis ne lui manquaient pas; et ceux de son neveu, aussi continuels que tendres, devinaient, prévenaient tous ses besoins , et ne lui laissaient pas le temps de les sentir. Il était sans souffrances, mais il s'éteignait peu à peu.

Au commencement de cette année (l'^gS) on s'aperçut que la mort s'approchait à plus grands pas. Il commençait la quatre-vingtième année d'une vie passée tout entière dans des travaux qui, exigeant une forte application , usent insensiblement le ressort vital, sans attaquer les organes du corps quand sa constitution est bonne; et telle était celle de Barthélemv. Il

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était de la taille la plus haute et la plus proportionnée. Il semblait que la nature eût voulu assortir ses formes et ses traits à ses mœurs et à ses occupations. Sa figure avait un caractère antique, et son buste ne peut être bien placé qu'entre ceux de Platon et d'Aristj)te. Il est l'ouvrage d'une main habile (M. Houdoii), qui a su mettre dans sa physionomie ce mélange de douceur, de simplicité, de bonhomie et de grandeur, qui rendait, pour ainsi dire, visible l'ame de cet homme rare.

La rigueur excessive de l'hiver avança probablement sa fin , et il n'y prenait pas garde. Ses lectures, ses occupations littéraires diminuaient d'intensité, mais étaient toujours les mêmes, et remplissaient tout le temps qu'il ne donnait pas à l'amitié. Il aurait pu faire écrire sur sa porte , comme Maynard sur la sienne :

C'est ici que j'attends la mort.

Sans la désirer ni la craindre.

Elle le menaçait depuis long- temps, et l'atteignit enfin dans le courant d'avril. Le 2 5 de ce mois (6 floréal ), il alla dhier chez madame de Choiseul , quoiqu'incommodé depuis quelques jours de coliques et de dérangement d'estomac. La saison était rude encore, et il fut peut-être saisi du froid en revenant. C'est ce ([u'a pensé son médecin (ij, homme habile et sensible, (jui le soignait avec affection. La' soirée du malade se passa chez lui , comme à l'ordinaire , entre trois ou quatre amis avec qui la conversation ne tarit point ; mais dans la nuit il fut vraisemblablement surpris d'une faiblesse qui ne «lui laissa pas le temps de tirer sa sonnette : car il ne permettait jamais que personne cou-

(i) M. Poissonniei- Desperrières.

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