XLVI KSSAI SUR LA VIE
et ses traits à ses mœurs et à ses occupations. Sa figure avait un caractère antique , et son buste ne peut être bien placé qu'entre ceux de Platon et d'Aristote. Il est l'ouvrage d'une main habile (M. Houdon), qui a su mettre dans sa physionomie ce mélange de douceur, de simplicité, de bonhomie et de grandeur, qui rendait, pour ainsi dire, visible l'ame de cet homme rare.
La rigueur excessive de l'hiver avança probablement sa fin , et il n'y prenait pas garde. Ses lectures , ses occupations littéraires diminuaient d'intensité, mais étaient toujours les mêmes , et remplissaient tout le temps qu'il ne donnait pas à l'amitié. Il aurait pu faire écrire sur sa porte , comme Maynard sur la sienne :
C'est ici que j'attends la mort, Sans la désirer ni la craindre.
Elle le menaçait depuis long- temps, et l'atteignit enfin dans le courant d'avril. Le 26 de ce mois (6 floréal), il alla dîner chez madame de Choiseul, quoiqu'incommodé depuis quelques jours de coliques et de dérangement d'estomac. La saison était rude encore, et il fut peut-être saisi du froid en revenant. C'est ce qu'a pensé son médecin (i), homme habile et sensible, qui le soignait avec affection. La soirée du malade se passa chez lui , comme à l'ordinaire , entre trois ou quatre amis avec qui la conversation ne tarit point ;
[i) M. Poissonnier Desperrières.
DE J. J. BARTHÉLÉMY. XLVIl
mais dans la nuit il fut vraisemblablement surpris d'une faiblesse qui ne lui laissa pas le temps de tirer sa sonnette : car il ne permettait jamais que personne couchât dans sa chambre. Comtois, son excellent domestique, V entra de lui-même, par inquiétude, à huit heures du matin , surpris que l'abbé , qui était fort matinal , ne l'eût point encore appelé. Il le trouva sans connaissance, les pieds dans le lit et la tête sur le parquet. 11 le coucha. La connaissance revint peu à peu; mais la fièvre était déclarée, et ne cessa plus. La toux devint fatigante, et l'expectoration pénible. La poitrine se remplit, et cet excellent homme s'endormit du sommeil des justes fet des sages, sans douleur, et neut-être sans voir sa fin, quoique ayant conservé toute s^connaissance jusqu'à son dernier moment.
Ce moment cruel pour ses amis et pour les lettres arriva le 3o avril (i i floréal) de la présente année, à trois heures après midi , et ne fut annoncé par aucune souffrance. A une heure, Barthélemv lisait paisiblement Horace; mais ses mains déjà froides ne pouvaient plus tenir le livre, et il le laissa tomber. Sa tête se pencha ; il paraissait dormir ; on le crevait. Son tendre neveu, qui ne le -quittait pas un seul instant, le crut lui-même, et ne perdit cette douce illusion qu'au bout de deux heures, en s'apercevant qu'il n'entendait plus la respiration de son oncle.
Ainsi mourut, avec le calme qui avait régné dans
XLVIII i:SSAI SUR LA. VIE DF BARTHÉLKMY.
toute sa vie, cet homme, un des ornements de son siècle ; laissant à chacun de ses parents un père à pleurer, à ses amis une perte irréparable à regretter, aux savants de toutes les nations un exemple à suivre, aux hommes de tous les lieux et de tous les temps un modèle à imiter.