DE BA.RTHÉLEMY. XXVII
« infatigables y travaillent sans cesse; et s'ils se croi- « sent quelquefois par des opérations contraires, c'est « qu'ils sont indépendants et qu'ils n'ont pas tous des « lumières égales. Les uns, entraînés par une imagina- « tion impétueuse, construisent à part des bâtiments « irréguliers qui tombent presque aussitôt en ruines; « d'autres, avec un petit mérite usurpé et de grandes u prétentions, remuent continuellement ces ruines, les « transportent en différents endroits, ou les jettent « au-devant des travailleurs attentifs à la perfection de « l'ouvrage. PaFmi ces derniers, les hommes de génie « ont des succès proportionnés à leurs efforts; les autres « doivent s'estimer heureux quand, après bien des « veilles, ils ont taillé une pierre pour l'édifice ^ » Si dans ces réflexions, exprimées avec tant de grâces et d'élégance, on n'aperçoit pas le véritable esprit philosophique, je ne le trouve nulle part, ou j'ignore en quoi il consiste.
De retour en France, Barthélémy s'empressa de rendre compte à l'Académie des observations qu'il avait faites en Italie, sur-tout à Rome. Loin d'examiner les monuments de cette ville en eux-mêmes, il les considéra d'abord dans les causes qui les ont produits, et dans l'histoire des arts et des mœurs. Ce tableau, oli l'on reconnaît une main savante et habile, est suivi de beauconp de remarques neuves et pleines de sagacité sur les obélisques, le colisée, la colonne trajane, sur différents bas-reliefs, les statues, les tombeaux, les arcs de triomphe , etc. Elles forment la seconde partie
(i) Académie des Inscriptions, t. XXVI, p. 596-597.
XXVIII ÉI. OGE HISTORIQUE
de cet excellent mémoire , dans lequel se trouve corrigé ou suppléé le texte de plusieurs inscriptions. Crlle de l'arc de Sévère y est rétablie en son premier état, au moyen de la trace des crampons, ce qui n'avait pas été encore exécuté. Mais rien ne parut occuper davantage Barthélémy que l'explication de la mosaïque de Palestrine. Elle avait exercé les plus habiles antiquaires; et chacun d'eux avait imaginé un système particulier, en l'appuyant de conjectures plus ou moins vraisemblables. Après les avoir réfutées, il expose sa propre opinion, qui consiste à regasd^ ce précieux monument comme un tableau allégoric^ue , représentant l'arrivée de l'empereur Hadrien en Egypte. Du sujet, Barthélémy passe aux détails qui l'indiquent, et il explique très-bien les figures, les édifices, les barques, les animaux et les plantes qu'on voit sur la mosaïque. L'Académie fut si satisfaite de cette explication, qu'elle permit de l'imprimer tout de suite, sans en attendre la pid)lication dans le recueil de ses mémoires' ; espèce de faveur qu'elle accordait rarement, et dont Barthélémy a joui deux fois.
Malgré ce succès, il ne redoubla pas moins d'efforls pour justifier et accroître l'idée que l'Europe avait de lui. Son goût pour la littérature orientale se réveilla, et il ne désespéra pas d'y faire de nouvelles découvertes. Celle de l'alpbabet phénicien lui parut avec raison d'une grande importance. Environ quarante inscrij)tions*, toutes assez courtes, et quelques mots gravés
(i) Approbation, signée Ze-^frtM, du 9,9. juillet 1761. (2) Trenle-trois ont été publiées par Richard Pococke , dans sa Description de F Orient, t. II, p. 21 3.
DE B VRT H i; I.EMY. XXIX
sur des inédailles peu communes , voilà ce qui nous reste de la langue ' d'un peuple le plus commerçant de l'antiquité, fondateur de nombreuses colonies, et qui communiqua l'art d'écrire aux nations les plus éclairées de l'univers. Ces monuments n'étaient encore que des énigmes, et quelques savants ne les avaient examinés que pour s'y perdre en vaines conjectures. Leurs travaux n'avaient abouti encore qu'à jeter de la confusion dans l'arrangement des lettres de cet alphabet , presque toutes déplacées. Barthélémy s'en aperçut , et ne se dissimula point cpTil allait entrer dans une route entourée de pièges et couverte de prestiges trompeurs. Il chercha d'abord à fixer la valeur des lettres phéniciennes, qu'on distingue avec peine des samaritaines, étant absolument les mêmes dans l'origine; mais ayant éprouvé successivement plusieurs variations. De là il conclut qu'un alphabet phénicien ne doit pas être uniquement fondé sur le rapport de ses éléments avec ceux des alphabets connus; il faut encore le tirer du sein même des monuments. Le seul qui eût une interprétation grecque était celui qu'on conservait à jMalthe, et dont le grand-maître fit ensuite présent à l'Académie. Barthélémy se servit très-bien de cette interprétation pour analvser et expliquer les mots phéniciens ; mais n'ayant pas le même secours pour les médailles et les autres inscriptions, il n'eut pas un résultat aussi satisfaisant, et ne marcha qu'avec beaucoup de tâtonnement. 11 a publié jusqu'à cinq alphabets de Phéni-
(i) A l'exception peut-être d'une douzaine de vers du cinquième acte (lu Pifnulus de Plante.