‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 93 sur 115 · CHANT II · texte numérisé non relu

CHANT II

Précisément au-dessus du fauteuil Où, tous les soirs, Philis se tient assise. Or, Salisson qui la suivait de l'œil.

Voulut savoir la fin de l'entreprise.

Dans le salon il entre à petits pas, Marche sans bruit sur le bout de la patte, Y voit Thétis (i), qui sur la molle ouatte Fait reposer ses innocents appas.

Cédant alors à l'espoir qui le flatte, Dans cet asyle à ses regards offert Il va chercher le vivre et le couvert.

L'astre brillant finissait sa carrière;

A la faveur de la beauté du jour,

Philis errait dans les champs d'alentour ;

Dans les hameaux, dans une humble chaumière,

Elle portait sans faste des secours.

Elle y portait ces bienfaits , ces discours

Qui, dans les cœurs flétris par l'indigence,

Font luire encore un reste d'espérance.

Elle revient avec Gatti (2) , l'abbé (3) ,

Et son cher oncle (4). On so»pe , on a soupe.

Dans le salon on rentre, on se promène;

Et puis chacun raisonne comme il peut,

Et puis chacun joue à tout ce qu'il veut,

Et puis Philis tout doucement ramène

(i) Petite cliienne.

(2) Médecin italien.

(3) L'abbé B

(4) Le B. de Tliiers.

l64 LA CHANTELOUPÉE.

De son époux les grâces , et l'esprit,

Et les talents , et sa bonté profonde ;

Elle en disait ce que chacun en dit,

El le disait mieux que personne au monde.

Mais dans l'instant , ô prodige ! ô malheur ! Comme un éclair part un cri de douleur; C'est elle-même. A peine elle respire.

Sa faible voix sur ses lèvres expire.

Le cri redouble et répand la terreur.

L'oncle frémit , Gatti fait la culbute , Hors de lui-même, entraînant dans sa chute Le trésorier de Saint-Martin de Tours (i). Chacun s'écrie : Au voleur , au secours , Au revenant. — Non, non, à l'araignée, Disait Philis , elle tombe sur moi.

De ses guerriers la troupe consternée Sent en secret augmenter son effi-oi.

Le tocsin sonne. A ce signal d'alarme Confusément se rangent sous les armes Valets de chambre, ofi^ciers, cuisiniers. Laquais, frotteurs, cochers, palefreniers.

Raquette en main, Gatti marche à leur tête. Au milieu d'eux il fulmine , il tempête. Trois fois il lance un volant dans les airs. Le monstre rit de ses efforts divers.

Mais le héros qu'un tel outrage anime, Presse les rangs , et donne le signal Avant-coureur dun assaut grénéral.

(i) L'auteur.

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Pour seconder sa fureur légitime On voit soudain voler coussins, chapeaux, Livres , papiers , mitaines et manteaux.

Vers les lambris les broches se hérissent , L'air s'obscurcit , les lumières pâlissent. De tous côtés l'image de la mort Vient assaillir l'araignée interdite.

Son cœur ne peut se soumettre à la fuite Et sait braver les outrages du sort.

Elle s'élance aussitôt de la voûte , Et dans les rangs de l'ennemi troublé Tombe en fureur. L'armée est en déroute : Gatti lui seul n'en est point ébraidé.

Et, soutenu par l'ardeur qui l'embrase, Il court au monstre, et sous ses pieds l'écrase.

De sa valeur tous les soldats siupris , Pendant trois jours chantèrent sa victoire: Mais le rayon le plus beau de sa gloire Fut un regard qu'il obtint de Philis,

l66 LA CHANTELOUPÉE.

CHANT m

vi u I , la nature a posé des limites Pour contenir en des bornes prescrites Des passions l'essor impétueux.

L'homme pervers et l'homme vertueux Doivent tous deux, par divers sacrifices, Assujétir leurs penchants combattus.

Il faut que l'un soit maître de ses vices. L'autre le doit être de ses vertus.

Si dans le mal l'excès est effroyable , Cet excès même en prévient le danger.

Mais dans le bien comment se corriger De cet abus que tout rend excusable. Et qui pourtant , par un sort déplorable , Produit l'effet d'un dangereux poison ?

Un rien déchire une ame trop sensible.

La bonté même est très-souvent nuisible. On déraisonne à force de raison.

Trop de vertu rend un homme sauvage, Et l'on se perd à force de courage.

Tel fut le sort du pauvre Salisson.

Par son récit la cour infortunée

CHANT iiï. 167

Avait appris la mort de l'araignée.

Cette nouvelle avait dans un clin-d'œil Semé par-tout l'épouvante et le deuil.

L'un court au temple, invoque Proserpine, L'autre humblement se frappe la poitrine. Les généraux, tous au conseil d'état Viennent en foule, excepté Goliath, Qui, sans respect et d'une dent profane Dans ce moment fourageait Mariane.

La peur ayant glacé tous les esprits , On voit déjà la cruelle Philis Par son exemple ordonner le carnage , Et n'épargner ni le sexe ni làge, Piller, brûler, et de ses propres mains De Grand-Glouton ravager le royaume.

C'est Annibal qui marche droit à Rome , C'est Attila , le fléau des Romains.

Un orateur , de sa patte étendue Traçant en l'air des gestes élégants, Marchons, dit-il, contre les intrigants; Mais marchons tous. La patrie est perdue , Si Scevola, Brutus, Harmodius N'enflamment point nos esprits abattus.

C'est en son nom que ma voix vous appelle : Rien de si beau que de mourir pour elle.

Vivre pour soi me semble encor plus beau , Répond un autre. Il a bien fait ses classes , L'illustre membre , et je n'ai ni ses grâces , Ni son savoir; mais son bouillant cerveau

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De la raison n'atteint pas le niveau.

On a grillé de Grand-Glouton 1 épouse ; Qu'importe à moi , que Philis trop jalouse Ait fait le coup? Un pareil attentat Ne fut jamais une affaire d'état.

Sauve qui veut l'honneur de la couronne, Je suis d'avis de ne forcer personne.

Il faut , dit-on , nombre de combattants Pour assurer de si hautes vengeances; Je répondrai qu'il est encore temps De réunir les plus grandes puissances.

Punaises, pous , puces et pucerons, Rats et souris , teignes , mites , cirons : Si c'est trop peu de ceux de la Touraine Faites venir ceux du Perche et du Maine , Et vous aurez cinq à six millions De dents , de traits , de griffes , d'aiguillons. Tant de soldats garants de la victoire, Vous suffiront sans l'appui de mon bras. Je suis né libre; aux honneurs du trépas. Je vous le dis, et vous pouvez m'en croire. Je ne suis pas empressé de courir.

Et je veux vivre avant que de mourir.

Comme les flots s'élèvent et se brisent. Tous les projets s'enfantent, se détruisent. On parle, on crie, et le seul désespoir Semble éclairer l'intérêt, le devoir.

Dans cet instant, Grosse-Tête s'avance.

A son aspect, tout le monde en silence. Sent dans son cœur renaître quelque espoir.

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