‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 94 sur 115 · CHANT III · texte numérisé non relu

CHANT III

Voici, dit-il, ce que l'expérience Depuis long-temps m'a fait apercevoir :

L'homme a la force , et nous avons l'adresse.

Je connais bien son pouvoir, sa faiblesse.

Est-il tranquille , il faut qu'à tout propos

De son voisin il trouble le repos.

Si l'un d'entre eux a la puce à l'oreille,

Plus de bonheur 5 soit qu'il dorme ou qu'il veille,

Des soins cuisants, une secrète horreur,

Glacent d'effroi son esprit et son cœur;

Et dans l'accès d'un funeste délire

Il porte au loin le trait qui le déchire.

Oh ! si mes sens , par le temps affaiblis ,

Pouvaient m'offrir encore leurs services ,

De quelle ardeur , avec quelles délices ,

J'attaquerais l'oreille de Philis !

— Non, non, moi seul doit remplir votre attente,

Dit Salisson ; j'ai bravé le courroux

De l'araignée, il me sera plus doux

De caresser une oreille charmante.

De tous côtés un murmure flatteur D'un tel succès lui décerne l'honneur.

Suivi des vœux de toute l'assemblée Il disparaît. Son amante accablée L'apprend et court au-devant de ses pas. Elle l'arrête ; et , d'une voix mourante , Elle s'écrie : Ah! vous ne fuirez pas. Plutôt me voir à vos pieds expirante , Que dendurer le noir pressentiment Qui ne me montre, en ce cruel moment.

170 LA CHANTELOUPÉE.

Autour de vous qu'un affreux précipice.

O juste ciel ! je n'ai qu'un sentiment , Pourquoi faut-il qu'il fasse mon supplice ? J'ai trop souffert de vos premiers exploits, Je ne saurais rappeler ma constance Et supporter une seconde fois Votre danger, mes frayeurs, votre absence. A quelle horreur mes jours sont condamnés î Quoi! vous m'aimez, et vous m'abandonnez!

Daignez calmer, charmante Sauterelle,

Cette douleur, cet aimable transport.

Dit Salisson. Le devoir me rappelle.

Et la patrie exige de mon zèle,

Pour la sauver un généreux effort.

Oui, je le sens; mais ce n'est pas pour elle.

Je veux vous plaire à force de vertus ,

Vous mériter pour mieux vous plaire encore.

Ah! soutenez mes esprits abattus.

Ne craignez rien : à la troisième aurore ,

Je reviendrai me ranger sous vos lois;

Je reviendrai brillant de mes exploits,

Vous adorer , dissiper vos alarmes ,

Auprès de vous goûter un doux loisir.

Jugez combien cette gloire a de charmes,

Puisqu'elle est jointe à l'espoir du plaisir.

Eh! que me font ta gloire et ta patrie? Je ne vois plus que tes jours en danger, Que tes serments, que ma flamme trahie, Et qu'un ingrat dont je dois me venger. C'est trop souffrir ma honte et tes injures;

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