CHANT
Et si les dieux punissent les parjures , Témoins des maux que tu me fais souffrir, Puissent-ils.... Non, je ne puis te haïr. Non , je" ne puis me condamner à vivre. Je puis mourir. Permets-moi de te suivre; Je combattrai pour tes jours précieux , Tu combattras avec moi, sous mes yeux.
Les feux brûlants dont je suis pénétrée Seconderont l'effort de ta valeur , Et sur tes pas ton amante éplorée Partagera ta gloire ou ton malheur.
Ln tel dessein alarme la tendresse De Salisson. Mais déjà le temps presse , Le jour paraît. Comment dissuader L'amour en pleurs? Il faut enfin céder.
En implorant le dieu qui les anime.
Les deux amants se mettent en chemin , Dans les dangers se tiennent par la main , Risquant cent fois de tomber dans l'abyme , Jurent cent fois de ne se point quitter. Et cependant à force de trotter Ils ont atteint, par une noble audace.
Le ciel du lit, et puis la bonne grâce. Puis l'oreiller, puis le front de PhiUs. Dans le sommeil ses sens ensevelis Goûtaient la paix qui règne dans son ame ; Et dans la chambre une lampe de nuit Eclaircissait à peine par sa flamme L'ombre épaissie aux environs du lit.
Le couple heureux, dans ces heux introduit,
172 LA CHANTELOUPÉE.
Est agité d'un trouble qu'il ignore, Croit respirer la fraîcheur de l'aurore , Et l'air brûlant qu'on respire à Paphos. Puis Salisson laisse tomber ces mots En soupirant : Pendant qu'elle sonmieille Emparons-nous de l'une et l'autre oreille; ^ Prenez la droite , et je vais de ce pas Saisir la gauche. A ces mots , Sauterelle , Par un sentier qu'elle ne connaît pas Descend vers l'œil , et par malheur pour elle , Va s'égarer dans des taillis touffus , Dans la paupière.... Elle hésite et chancelle. Elle s'épuise en efforts superflus , Et simple, hélas! comme une villageoise, Elle se croit dans la forêt d'Amboise.
En vain ses cris appellent son amant.
Il approchait déjà de l'édifice
Qu'il a choisi pour son département.
Il en admire avec étonnement
Les beaux contours , l'élégant artifice.
Il y pénètre , et plein d'un saint respect ,
Il le parcourt , il va de salle en salle ,
Avec plaisir se perd dans ce dédale.
Mais le plaisir rend toujours indiscret. Sur la peau fine il croit pouvoir sans crainte* De ses baisers laisser la douce empreinte. Il se trahit ; son aiguillon tranchant Croit l'effleurer, et la mord jusqu'au sang. Philis s'éveille, et du brûlant caustique Sent redoubler la vive impression.