IV
Mojetis de coîiservatioii.
Après avoir parlé des moyens d'augmenter les différentes suites du cabinet, il faut parler de ceux qu'on doit employer pour les conserver.
Le premier est de ne songer jamais à rendre le cabinet public. Chez aucun souverain de l'Europe, les médailles ne sont exposées indifféremment aiix yeux de tout le monde. Autrefois, en Italie, on les entourait d'un cercle de corne ou de métal. On les attachait ensuite les unes aux autres par de petites baguettes de fer d'un pouce de longueur , et après en avoir formé un cordon qui ressemblait à une espèce de broche, on les plaçait dans des caisses de bois couvertes d'un châssis de verre. Une manivelle adaptée à chaque 'cordon était placée hors
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tle la caisse, et servait à prés"enter tour à tour aux yeux du spectateur les deux côtés de la médaille. J'ai vu à Naples une partie du cabinet Farnèse encore disposée de cette étrange manière. Au Vatican, où l'on avait commencé à rassembler une suite d'environ quatre cents médailles en bronze , on avait pris le parti de les enchâsser dans des trous creusés dans des tablettes de bois; ils y tiennent par deux pointes qui leur permettent de tourner. Un domestique est chargé de les montrer aux étrangers; mais on s'est trouvé forcé d'abandonner cette méthode pour les acquisitions que l'on a faites depuis, parce qu'elle est aussi impraticable pour les grandes collections que celle des broches et des caisses.
La nécessité où l'on est de ménager le terrain , (le déranger souvent les médailles pour faire place aux nouvelles acquisitions, de les prendre entre les mains pour les examiner de près , a forcé partout les gardes à les distribuer dans des tablettes, d'où il serait très-aisé de les enlever ou de substituer une médaille commune à luie médaille imique-, si des yeux attentifs ne veillaient pas à leur conservation. Le danger est si imminent, que feu M. deBoze, mon prédécesseur, s'était fait une règle très-sage de ne montrer que rarement le cabinet ; persuadé qu'il ne devait être ouvert que pour les savants qui voulaient y puiser des lumières, pour les artistes qui venaient y chercher des modèles de goût , pour des étrangers connus et des personnes de considération à qui il était convenable de donner une grande
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idée (les })eaiitës de la bibliothèque. Apres sa mort, je me laissai entraîner à un zèle de novice. J'avais quelquefois entendu des plaintes sur la difficulté de pénétrer dans ce sanctuaire; pour les prévenir, j'en rendis l'accès plus facile , la foule y aborda. On s'y rendait tous les jours, à toute heure, et j'avais souvent des compagnies de quinze ou vingt personnes qui dans un instant dépouillaient une tablette entière. J'ai été assez heureux pour ne rien perdre dans cette confusion , mais je n'ai jamais montré le cabinet sans être pénétré de frayeur , et sans y remonter ensuite pour vérifier les objets ([ue j'avais exposés à tant de regards. Le concours devint ensuite un peu moins fréquent. J'avais déclaré à ceux qui me demandaient des rendez-vous que je ne recevrais qu'une certaine quantité de personnes à la fois ; et de plus, la curiosité de cette foule de gens oisifs qui croient aimer les lettres et les arts avait été satisfaite , et le dégoût qu'ils avaient éprouvé d'abord , me sauvait d'une seconde importunité de leur part.
Il y vient encore assez de monde aujourd'hui , et peut-être même n'en vient-il que trop. Mais quel parti prendre ? A quel signe peut-on distinguerceux qu'on doit admettre et ceux qu'on doit retuser ?
Tout le monde est admis à des jours fixés dans les bibliothèques publiques , parce que la plupart ne veulent que parcourir les galeries , parce que rien ne s'y trouve à portée d'être facilement enlevé. J'avais d'abord pensé qu'on pourrait de mém*î,à
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certains jours , ouvrir le cabinet : mais à l'aspect (les armoires, on serait tenté de voir ce qu'elles contiennent, et, dès ce moment, le refus exciterait les plus grandes plaintes et la complaisance les plus grands dangers. Il faut donc s'en tenir au point où nous sommes, et s'en rapporter uniquement à la vigilance des préposés à la garde des médailles.
Le second moyen de conservation consiste à placer les médailles dans le meilleur ordre possible , et à s'assurer , par des catalogues exacts , des médailles qui existaient auparavant, et de celles dont on fait par intervalles l'acquisition.
Pour montrer à JNI. le Noir comment ses vues ont été remplies, et lui donner en même temps l'idée du travail qu'exige la manutention du cabinet, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails.
Le cabinet des médailles venait d'être transporté de Versailles à Paris, lorsqu'en 1745 je fus adjoint à M. de Boze. Il avait déjà placé une partie des suites dans les armoires , je plaçai l'autre sous ses yeux ; mais plusieurs d'entre elles avaient besoin d'être remaniées. M. de Boze avait fait des acquisitions considérables, que son âge , ses infirmités , son séjour à Paris , où sa place de secrétaire de l'académie des Belles-Lettres le tenait fixé, ne lui avaient pas permis d'incorporer dans les suites du roi. Telle était , entre autres , celle du maréchal d'Estrées , consistant soit en médailles de villes et de rois, soit en médaillons des empereurs. Nous entreprîmes cette incorporation; elle dura plusieurs années: on ne sera pas surpris si l'on fait attention
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aux précautions qu'exige ce genre de travail quand on veut y apporter de l'exactitude.
Quand il s'agit d'enregistrer un livre, le titre suffit presque toujours pour indiquer l'objet dont il traite, et la place qu'il doit occuper dans une bibliothèque. 11 n'en est pas de même des médailles. Un ou deux exemples feront sentir cette différence.
Douze ou treize rois d'Egypte, successeurs d'Alexandre , et ce sont les seuls dont nous ayons les médailles, ont pris le nom de Ptolémée : mais comme l'usage n'était pas alors d'ajouter à ce nom le nombre I , II, III, comme on fait aujourd'hui, et que ces médailles , ou n'ont point de dates , ou ne contiennent que les années du règne de chaque prince, à l'aspect d'une médaille où le nom de Ptolémée se trouve gravé , on hésite auquel des rois d'Egypte il faut l'attribuer ; si l'oti consulte les antiquaires, la diversité de leurs opinions ne sert qu'à augmenter l'incertitude. On est donc obhgé d'employer toutes sortes de combinaisons pour approcher de la vérité. Tantôt ce sont des épithètes que les auteurs et les médailles donnent au même prince, tantôt les années du rè^jne ou les traits du visaire empêchent de rapporter une médaille à un prince qui est mort jeune; d'autres fois on est obligé de suivre les progrès de la gravure, afin de ne pas mettre à la tète d'une suite, une médaille qui ne doit être qu'à la fin. La plupart des médailles des anciennes monarchies présentent ces difficultés, que l'on ne rencontre pas moins sur les médailles de villes. Plusieurs de ces villes ont porté
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i e nom d'Ant i ( )che , d' ApoUôiiie , d'Héraclée , et w\m t tracé sur plusieurs de leurs monnaies aucun titre , aucune qualité qui servît à les distinguer les unes des autres.
Telles sont les discussions pénibles et longues dans lesquelles on doit nécessairement s'engager. Je ne parie pas fies médailles dont les légendes sont à demi effacées et dont il faut restituer la véritable leçon , ni de celles qu'on a quelque raison de soupçonner de fausseté , et qu'il faut examiner à plusieurs reprises. Je sais qu'on est forcé quel- ([uefois de rejeter ces médailles dans la classe des douteuses et incertaines. Mais, pour en avoir le droit, d faut l'avoir acquis à force de recherches inutiles.
Si à ces difficultés l'on joirit les correspondances qu'on doit entretenir avec des curieux et des savants étrangers , soit pour acquérir des médailles qui sont entre les mains des premiers , soit pour donner aux seconds les éclaircissements qu'ils demandent, on verra aisément que le travail du garde lies médailles n'est pas un travail passager et mécanique, mais une occupation et une étude contiuuelle dont l'objet est de perfectionner le dépôt confié à ses soins et de le rendre aussi utile qu'il peut l'être.
Après avoir incorporé les suites du maréchal d'Esirées avec celles du roi , il fallut en faire des catalogues. On les dressa sur un nouveau plan. Dans les anciens, on laissait après chaque ville, chaque roi, chaque empereur, un espace en blanc, pour inscrire les médailles qu'on ajoutait ; mais il résul-
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lait de là qu'elles n'étaient pas dans leur rang, et il n\ avait plus tie correspondance exacte entre Tordre du catalogue et celui des médailles placées dans les tablettes.
M. de Boze proposa de mettre dans chaque catalogue tous les articles à la file les uns des autres sans espace intermédiaire , et de rejeter dans des suppléments les médailles dont on ferait l'acquisition, tlette idée fut exécutée. Il n'entre pas une médaille dans les suites du roi qu'elle lie soit décrite aussitôt dans le supplément. A côté de la description est une note qui renvoie à la page et au réglet.du catalogue, une autre note est placée dans Lendroit du catalogue indiqué parle premier renvdi. De manière qu'il esl très-aisé de confronter le catalogue avec la suite des médailles.
On s'est si bien trouvé de cette'méthode, dans la pratique , qu'à mesure qu'on a fait de grandes acquisitions , on a pris le parti de renouveler plusieurs des anciens catalogues. Comme on exige de la part du copiste de l'exactitude et de la propreté, ce renouvellement a pris beaucoup de temps, et serait actuellement terminé, si l'acquisition du cabinet de M. Pellerin ne nous avait encfaofé dans xm travail plus long et plus difficile que tous ceux qu'on avait entrepris. Dans l'état actnel des choses le cabinet est dans un bel ordre. Il n'y a pas une seule médaille qui ne soit inscrite, placée et facile à trouver. Je n'en excepte qu'un seul article trèspeu important, très-peu nombreux, qui concerne les nionnaies des Indes , et dont on s'occupera ans-