A M. DE CHOISEUL-GOUFFIER
A Paris, ce 24 mars 1792.
J'ai l'honneur de vous envoyer, monsieur l'ambassadeur, deux exemplaires d'une dissertation qui vient de paraître, après de longs travaux et une longue impression. Vous aurez la bonté d'en remettre un à M. Guis et de conserver l'autre, à condition que vous ne le lirez pas ; car je ne connais rien de si ennuyeux. Vous serez peut-être offensé de l'audace de l'auteur qui vous l'a dédiée, sans vous en demander la permission. Il prétend qu'il a été forcé de céder à ses sentiments , et que vous êtes assez généreux pour lui pardonner, d'autant mieux qu'il n'a pas blessé votre modestie.
Vous possédez, mon cher comte, un des plus beaux monuments des Athéniens, et je suis bien aise d'en avoir donné la première idée. Que je regrette de n'avoir pas vu toutes vos richesses en ce genre, jusqu'à présent enfouies dans un magasin à Marseille! Il doit s'y trouver des choses précieuses, et j'aurais bien volontiers consacré le reste de mes jours à les éclaircir. Vous m'aviez marqué , dans une de vos lettres , que M. Fauvel avait trouvé à Athènes une inscription dont les caractères lui avaient paru très-anciens et semblables à ceux de l'inscription que je publie. J'en écrivis à M. Guis,
k Marseille, qui ne perdit pas un moment pour la chercher. Il eut la bonté de m'envoyer des copies (le deux ou trois inscriptions qui étaient visibles et moins essentielles. Toutes les autres sont renfermées dans des caisses; et il ajoTita que si vous l'ordonniez il les ferait ouvrir (i\ Je lui marquai bien vite qu'il fiillait bien s'en garder, et qu'on risquerait beaucoup à les déplacer, f)utre les frais immenses qu'il en coûterait. Ce n'est qu'à votre retour, dans un temps plus tranquille, lorsque vous aurez étalé tous ce^ monuments dans une pièce particulière, que les antiquaires pourront exercer leur courage et leur savoir, et, suivant
(i) Les objets renfermés dans ces caisses ont été transportés ensuite à Pai'is. M. de Choiseul en parlait dans une lettre à Barthélémy, en ces termes : « Je termine une entreprise dont je « puis dire que des souverains auraient été effrayés; toutes les '< métopes, et les plus belles parties de la frise qui règne autoiu' « de la cella du temple de Minerve, les plus beaux bas-reliefs « de celui de Thésée, les cariatides, les chapiteaux d'Érechtée, « la lanterne de Démosthène en entier, ont été moulés, sont « encaissés et prêts à partir sur une frégate. Ces chefs-d'œuvre « de sculpture se survivront ainsi à eux-mêmes, et en dépit « des Turcs qui les mutilent plus que jamais, on les verra dans « mon cabinet à Paris; si le roi voulait, je serais en état de les « lui construire en plâtre dans ses jardins de Saint-Cloud ou « de Rambouillet; on ne pourrait pas dire que ce fut une co- « pie; ce serait le monument lui-même, etc.... » Jamais particulier n'a fait en France tant de sacrifices pour les beaux-arts et l'antiquité que M. de Choiseul , et personne n'a plus eu justement à se plaindre d'une si forte ingratitude , sur-tout de la part de quelques artistes qu'il avait employés. Note de l'Edit.