‹ Œuvres diverses de J.J. BarthélemyChapitre 9 sur 85 · CHEZ LES GRECS · texte numérisé non relu

CHEZ LES GRECS

A ChanU'loiip , ci' i "i ;ioùt 177'i.

J'ai reçu, monsieur, assez lard la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le lo du mois dernier. Je voudrais être en état d'éclaircir la question que vous me proposez, avec la même précision et la même clarté que vous l'avez exposée. Mais outre les lumières et les secours dont j'aurais besoin , il faudrait avoir un temps considérable et faire un traité volumineux pour la discuter sous ses différents points de vue. Je ne sais même si ce travail dissiperait tous les doutes.

Vous savez, monsieur, que nous n'avons qu'une légère connaissance du droit pul)lic des anciens; qu'ils ne distinguaient guère dans une même personne le souverain d'avec le général des troupes ;

•20 DV lîTITIN

que les termes dont on a désigné les prises faites à l'ennemi n'ont pas une signification précise ; et qu'enfin, il ne nous reste sur cette matière que des faits énoncés d'une manière vague, rarement motivés et souvent contradictoires. Nous voyons quelquefois des généraux s'enrichir dans une ou deux campagnes ; mais est-ce par des présents qu'ils ont reçus, ou par le butin qu'ils se sont approprié? D'autres fois nous les voyons porter le butin au trésor public ; mais nous ignorons si cette remise est volontaire ou prescrite par la loi , et l'on ne peut se prévaloir des éloges que leur donnent les historiens , parce qu'ils les méritent également soit qu'ils aient fait un acte de générosité, soit qu'ils n'aient fait que leur devoir. Ces difficultés et tant d'autres qu'il est aisé d'entrevoir suffiraient pour m'arréter, si le désir de vous prouver mon zèle ne me forçait à vous sacrifier jusqu'à mon amourpropre.

Grotius s'est proposé la question qui nous occupe (i). Il la discute fort au long à l'égard des Romains, très -superficiellement par rapport aux Grecs, dont il semble néanmoins qu'il aurait du approfondir les principes, puisque, ainsi que vous l'observez , les Romains ont emprunté tant de choses des Grecs.

Grotius convient que les jurisconsultes qui l'ont précédé ont soutenu que les dépouilles prises sur

II) De la guerre et de la paix. Liv. III, chap. 6. Traduetion de Barbevrac.

remieiiu appartiennent premièrement et de droit à cliacun de ceux qui s'en sont emparés, mais qu'on doit laisser au général le pouvoir de les partager entre les soldats (i). Grotius prétend le contraire. Il conclut d'un grand nombre de faits (|u'il a rassemblés, que cbez les Romains et les autres nations anciennes, le butin appartenait au peuple, mais que les généraux d'armée , dans le temps de la république, avaient le droit d'en disposer, ensorte j)ourtant qu'ils étaient tenus de rendre compte au peuple de la manière dont ils en avaient disposé (-2).

Je ne puis pas suivre Grotius dans toutes ses citations, parce que je n'ai pas sous la^main la plupart des auteurs dont il rapporte le témoignage. Je me suis seulement aperçu que, pressé (quelquefois par des exemples qui lui sont contraires, il fait de vains efforts pour les plier à son système; et je conclurais volontiers de son embarras que hi votuin qui vient de passer dans le parlement d'Angleterre n'est pas, comme vous dites, un de ces principes invariables dont toutes les nations sont convenues dans tous les siècles; je le conclurais encore du sentiment général des auteurs qui ont précédé Grotius ; car si les faits déposaient clairement en faveur de son opinion , comment ces auteurs seraient-ils parvenus à lui résultat différent du sien.

(i) De la guerre et de la paix. Liv. III, cliap. 6, pag. '^og. (2) Ibid., parag. i5.

De ces réflexions générales, passons à ce qui s'est pratiqué parmi les Grecs , à commencer par les temps héroïques ; car s'il est possible de découvrir l'origine et le principe du droit dont il s'agit , c'est dans Homère surtout qu'il faut le chercher.

L'armée des Grecs étant composée de plusieurs nations, il était naturel que le butin fût partagé entre elles. Quant à la portion qui revenait aux chefs des nations, on pouiTait d'abord présumer, d'après un passage de l'Odyssée , qu'ils ne la distribuaient point aux soldats fi). «Ulysse, disent « ses compagnons, apporte de Troye un riche butin , « et nous, qui l'avons accompagné dans ses courses, « nous retournons les mains vides. » Ces plaintes que le malheur arrachait aux soldats d'Ulysse ne prouvent que la sage économie de ce prince , car nous verrons bientôt qu'elles n'avaient aucun fondement.

Pour avoir une juste idée de l'usage que l'on suivait alors , examinons quelles étaient les prérogatives de généralissime de l'armée des Grecs. 1°. On mettait à ses pieds le butin que les différents partis de l'armée ramassaient parmi les nations voisines et alliées des Troyens. 2°. Agamemnon en faisait trois portions; la première qu'il divisait en autant de lots qu'il y avait de chefs, et ces lots étaient tirés au sort; la seconde qu' Agamemnon réservait pour lui; la troisième qu'il gardait encore

(i) Odyss. Lib IX, v. 40.

pour en faire des présents à ceux qui s'étaient signalés par leur valeur. Cette distinclion, qu'il ne faudra pas perdre de vue dans la suite de cette discussion, est clairement établie par ces paroles d'Achille :« Dans vingt -trois villes que j'ai prises « avec mes vaisseaux ou avec mes troupes de terre, « j'ai ramassé des richesses considérables; je les ai M toutes remises entre les mains d'Agamemnon. Il « en a distribué une petite quantité; il en a retenu « une grande partie pour lui; il s'est servi du reste « pour en gratifier les princes et les principaux de « l'armée. Ils ont tous encore les présents qu'ils V ont reçu ; je suis le seul a qui il ait enlevé celui a qu'il m'avait donné (i). »

Grotius a rapporté ce passage ; mais comme il était persuadé que dans les temps les plus anciens, le butin appartenait de droit à la nation, il dit: « qu'Agamemnon doit être considéré en jiartie « comme chef de toute la Grèce et représentant « ainsi le corps de la nation , à cause de quoi il «avait droit de faire la distribution du butin, conte jointement avec le conseil ; en partie comme « commandant général de l'armée , et en cette « qualité pouvant exiger une portion plus consi- « dérable que celle des autres (2). » L'esprit de système a entraîné ce savant homme. En effet , Agamemnon était le chef de l'armée, mais il ne l'était certainement pas de toute la Grèce. Citons

(Olliad. Lil). IX, V. 3-28.

(2) Grotius, paiag. 14, pag. bi4.

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deux OU trois faits qui développeront encore mieux le texte précédent.

Agamemnon, voulant apaiser Achille, promet, entre autres choses, de lui donner dix talents d'or, sept trépieds magnifiques, vingt vases précieux, douze beaux chevaux , sept belles esclaves de Lesbos qu'Achille avait amenées de cette île quand il s'en rendit maître, et qu'Agamemnon avait choisies pour lui. Ces différents objets faisaient partie du butin qu'Agamemnon s'était réservé dans les différents partages; ils lui appartenaient, et l'on n'est pas surpris qu'il en dispose comme il lui plaît ; mais ce qu'il ajoute mérite de l'attention : « \oilà, dit -il, les présents qu'il recevra dès au- (f jourd'hui, et si jamais les dieux nous accordent « de détruire la ville de Priam, alors, quand nous '( partagerons le butin, il sera le maître de remplir « ses vaisseaux d'or et de cuivre, et de choisir vingt "^ « Troyennes qui ne le céderont en beauté qu'à « Hélène (i). » A quel titre Agamemnon prétendait-il disposer d'une partie du butin qu'on ferait à Troye , si ce n'est par le droit qu'il avait en qualité de général de réserver ou pour lui, ou pour ceux qu'il voulait honorer, la plus grande partie des prises faites sur l'ennemi? Ici Grotius suppose (2) que la proposition d'Agamemnon fut approuvée du conseil; mais ce prince ne mit point la chose en délibération. Nestor se contente de

il) Odyss. Lib. IX, v. 121.

^2) Grot. Lib. III, caj). 6, païag^ i4-

ClIKZ LES ANCIENS. aS

répondre : «Fils d'Atride, vous offrez à Achille des « présents qui ne sont pas à rejeter. » Et c'est cette réponse que Grotius a prise pour une approbation du conseil.

Après la prise de Troye, Ulysse est jeté par la tempête sur la cote des Ciconiens (i), peuple de Thrace qui avait fourni des secours aux Troyens (2); il prend leur ville, fait un très -grand butin et le distribue par égales parts à ses soldats.

Enfin, dans une histoire fabuleuse qu'il raconte à Eumée, le même Ulysse dit qu'avant la guerre de Troye , il avait commandé une escadre de neuf vaisseaux; qu'il avait fait des incursions chez des nations étrangères; f|u'ayant rassemblé un grand butin, il choisissait d'abord ce qui lui convenait et que le sort lui en adjugeait une autre partie (3). Quand même on prendrait ces expéditions supposées pour des guerres de pirates, elles n'attestent pas moins l'esprit général du siècle, et il résulte de tous ces passages réunis et comparés que, soit que la guerre fut légitime ou non, le chef d'une expédition avait le droit de prendre pour lui une partie du butin et de distribuer le reste par la •voie du sort.

Je pourrais citer pour les Troyens l'exemple d'Hector qui promet à Dolon le char et les che-

(i) Odyss. Lib. IX, v. Bg.

(2) Iliad. Lib. II, v. 846.

(3) Odyss. Lib. XIV, v. 23().

vaux crUlysse, s'il peut vaincre ce héros (i); qui offre la moitié des dépouilles d'Ajax à celui qui pourra, malgré les efforts de ce dernier, enlever le corps de Patrocle (2). Je passe aux beaux siècles de la Grèce ; l'on y retrouvera des traces de l'ancien usage.

J'observe d'abord que parmi les lois qui nous restent des Athéniens , des J.acédémoniens , de Charondas et de Zaleucus ( 3) , il n'en est aucune qui concerne la distribution du butin, quoique les lois des premiers infligent des peines sévères aux soldats qui ont quitté l'armée, qui ont refusé de s'enrôler, etc. (4)-

Je remarque en second lieu que parmi cette foule d'accusations intentées , soit dans les tribunaux d'Athènes, soit devant l'assemblée du sénat ou du peuple , on n'en voit aucune qui ait été dirigée contre un général qui se serait approprié les richesses de l'ennemi.

Érasinide, à Athènes, fut traduit en jugement pour avoir retenu les contributions qu'd avait recueillies dans l'Hellespont, et qui appartenaient au peuple (5). A Lacédémone, Rhirabron fut accusé, condamné, obligé de prendre la fuite pour avoir permis à ses soldats de ravager les terres des al-

(i)Iliad. Lib. X, v. 32 1.

(2) Iliad. Lib. XVII, v. 23 1.

(3) Diod. Sicul. Lib. XII.

(4) Sain. Pet. de lci;ib. aU.

(5) Xenoph, Hibt. graec. Lib. I, paj;. 5o.

CJlliZ LES ANCIENS. 27

liési^i); mais je ne connais point d'action intentée contre les généraux qui gardaient le butin. S'il existait une loi qui le réservât pour le trésor public, peut-on supposer que personne ne l'eut enfreinte, ou que personne n'en eût poursuivi l'infraction? Ajoutons, pour donner un nouveau degré de force à cet argument négatif, que chez les Athéniens les généraux, ainsi que tous ceux qui avaient part à l'administration, devaient rendre leurs comptes en sortant de place (i) : par quel hasard auraient-ils, dans ces examens, soustrait leurs rapines à l'œil sévère de leurs juges, à la jalousie vigilante de leurs ennemis?

S'il n'existait point de lois, on en doit conclure, à ce qui me semble, que les législateurs s'en étaient rapportés à l'ancien usage et avaient laissé aux généraux un très-ample pouvoir sur la distribution du butin. Ils usèrent plus ou moins de ce pouvoir suivant qu'ils étaient plus ou moins désintéressés, plus ou moins attachés à leur patrie, suivant que les besoins de l'état étaient plus ou moins urgents. Jetons les yeux sur les principaux événements de l'histoire grecque.

Après la bataille de Marathon, le vertueux Aristide fut chargé, conjointement avec sa tribu, de veiller à la conservation des prisonniers, des dépouilles, de l'or et de l'argent que les Perses

(1) Xenoph., Hist. graec. , lib. III, cap. 1, pag. 129, cdit. d'Oxford in-8".

(2) JEschin. in Ctcsiph., pag. \if). Plut, iii Nie, pag. 533.

aS DU BUTIN

avaient laissés sur le champ de bataille. Non-seulement il n'y toucha point , mais il ne permit pas qu'on en écartât le moindre chose (i). On en préleva le dixième pour en consacrer treize statues dans l'enceinte sacrée du temple de Delphes (2). 11 paraît qu'on en déposa une grande partie dans le trésor public, car environ soixante ans après cette bataille, Périclès dans sa harangue aux Athéniens, disait que ce qui restait des dépouilles des Mèdes, joint aux vases qui servaient aux pompes soleinielles, montait à 5oo talents (3). L'histoire ne dit pas si, dans cette occasion, les généraux ne gardèrent rien pour eux, si les soldats ne furent pas récompensés, si les habitants de Platée, qui vinrent au secours des Athéniens, furent privés de la portion du butin qui leur appartenait.

Je n'aurais que des conjectures à proposer sur l'emploi de celui que procura la victoire de Salamine; mais celle de Platée offre des détails essentiels.

Pausanias, général de l'armée, fit proclamer, par un héraut , une défense expresse de toucher au butin. Il le fit rassembler par les Hilotes, qui en détournèrent une partie. Les généraux en réservèrent le dixième pour les offrandes qu'ils présentèrent à l'Apollon de Delphes, au Jupiter d'Olym-

(1) Plut, in Aristid.,})ai;. 32i.

(2) Pausan. in Phoc. Lib. X, paij;. 821.

(3) Thucytl. Lib. II, cap. 3. Diod. Sicul. Lib. XII, pag. 99.

CHEZ LES ANCIENS. Cif)

pie, au Neplune de l'Isthme (i). Us donnèrent ensuite 80 talents à ceux de Platée, qui en construisirent un temple (2). Le reste fut distribué aux soldats (^3); mais auparavant on préleva un fonds qu'on répartit à ceux qui s'étaient distingués par leur valeur. Pausanias eut, entre autres choses, dix captives, dix talents, dix chevaux, et dix chameaux (4).

Si on compare ce fait avec ceux que j'ai déjà cités d'après Homère, on verra la distribution du butin dirigée par les mêmes principes. Do }>art et d'autre, c'est le général qui veille à la conservation des prises, qui préside au partage, qui a une portion plus considérable; de part et d'autre, les soldats participent aux dépouilles, et la valeur reçoit les récompenses qu'elle mérite.

De grands avantages remportés sur les Phéniciens, sur le peuple de Cypre et deThasos, procurèrent à Cimon un butin qu'il fit vendre à l'encan, et dont il remit le produit au trésor de l'état. 11 suffit pour subvenir aux dépenses publiques et pour construire le mur méridional de la citadellef 5). Du butin fait dans une autre occasion, Cimon entretint la flotte pendant quatre mois, et il en resta

(i) Herodot. Lib. IX, cap. 79.

(2) Plut, in Aristid., pag. 33 1.

(3) Diod. Sicul. Lib. XI, pag. 26. Édit. Wechcl.

(4) Herod. Supr.

(5) Plut, iii Cini., pag. .\S-. Nepos in Cim. Cap. 2.

3o D U B IJ T I N

une somme considérable pour la république (i). Ces faits doivent être discutés.

Cimon, dans ses premières années, n'avait pas été en état de payer les 5o talents d'amende auxquels son père, Miltiade, avait été condamné (2); mais après les victoires on le vit construire, à ses frais, les fondements des longues murailles qui devaient joindre la ville au Pirée (3), embellir la place publique et l'académie par des promenades, des allées, des canaux; ouvrir ses jardins à tout le monde, paraître au milieu d'Athènes accompagné d'un domestique chargé de distribuer de l'argent aux citoyens que l'indigence opprimait (4). D'où provenaient ces richesses? Plutarque dit que les ayant glorieusement acquises à la tète des armées, il ne s'en servit que pour l'ulilité de ses concitoyens (5 \ Je sais qu'un général pouvait recevoir des présents de la part des peuples et des souverains qu'il protégeait, et que ce moyen d'acquisition, plus dangereux que le droit de participer au bulin, ne paraissait criminel que dans le cas où il l'aurait ouvertement préféré aux intérêts de l'état. Je sais aussi que Cimon lui-même fut accusé de s'être laissé corrompre, à force d'argent, par Alexandre, roi de Macédoine, et de n'avoir

(i) Plut, in Cim., pag. l^'^k-

(2) TSep. in Cim. Cap. i.

(3)P/«^,pag. 487.

(/,) Idem, pag. 484- ISepos. in Cim. Cap. 6.

(5) Idem, pag. 484-

CHEZ LES ANCIENS. 3l

pas en conséquence conduit ses troupes victorieuses dans ce royaume. Mais je vois en même temps qu'il fut absous, et que, dans sa défense, il protesta qu'il aurait pu, à l'exemple des autres gé* néraux, contracter en lonie et en Thessalie des liaisons d'hospitalité qui l'auraient enrichi; mais qu'il avait toujours préféré la frugalité et la modération à la fortune, et que son unique ambition avait toujours été d'enrichir la république des dépouilles de l'ennemi ( i ).

On est donc fondé de penser que l'opulence qu'étala Cimon après ses succès, vint en grande partie du droit qu'il avait sur les prises qu'il avait faites.

Vers le même temps, Myronides, général des Athéniens, gagne, contre lesThébains, une bataille que Diodore de Sicile compare à celle de Platée et de Marathon; il prend la ville de Tanagre, ravage la Béotie, rassemble un butin immense. Qu'en fait-il? il le distribue aux soldats (2), et le peuple d'Athènes n'en est pas moins empressé à publier sa gloire (3j.

La guerre du Péloponèse fournit peu d'événements propres à éclaircir la question. Dans cette foule d'expéditions qui se firent en Grèce , en Thrace et dans l'Asie - Mineure , le butin était presque toujours destiné à entretenir les troupes

(i) Plut., pag. /(S;.

(2) Diod. Sicul. Lib. XI, pag. ô'V

(3) Idem, ihid.

32 Wlf BUTIN

et à les enrichir. C'est dans cette vue qu'Alcibiaile et Thrasibule, voulant, au rapport de Diodore de Sicile ( i), soulager le peuple d'Athènes des contributions qu'on exigeait de lui en temps de guerre, ravagent la province de l'Asie où commandait Pharnabaze, se procurent de l'argent par la vente du butin, et ménagent à leurs soldats les moyens d'acquérir des richesses.

C'est par le même motif que Théramene, antre général d'Athènes, ordonne le pillage sur les terres des ennemis, et en retire des sommes considérables (2).

Il est inutile de citer d'autres exemples (3); mais il ne le sera pas d'observer que les Athéniens, les Acarnaniens, et d'autres peuples, ayant vaincu les habitants d'Ambracie, partagèrent entre eux les dépouilles; que les Athéniens en eurent un tiers qu'on envoyait à Athènes et qui fut pris sur mer, et qu'on choisit pour Démosthène, général des Athéniens, trois cents armures complètes (4), qu'il fit suspendre dans les temples d'Athènes.

Il parait que dans cette bataille on ne trouva guère d'autre butin que les armes, j°. parce que Thucidide se sert du mot (cjcûXa) dépouilles, qui, suivant de bons auteurs, désigne , pour 1 ordinaire, des armes; 2" parce que la bataille se donna tout

(i) Diod. Sicul. Lib. XIII, pai;, i8S.

2) Idem. Lib. XIII, pag. 173.

^3) Xeiioph., Hist. Giaec. Lib. IV, pag. afJy. (4) Thucyd. Lib. III, cap. 11/,.

CHHZ LES ANCIENS. "^3

près crAmbracie, et que les vaincus ne faisaient que (le sortir de celte ville. Cette espèce de butin était la plus honorable de toutes ; on voit par ce passage qu'il en revenait au général une partie.

Timothée, général des Athéniens, fait la gnerre à Colys, roi de Paphlagonie. Le butin produisit I200 talents qu'il déposa dans le trésor public. Ab eoque mille et ducenta talenta prœdœ inpublicum delulit, dit Cornélius Nepos(i).

Pour apprécier ce fait, il faut le comparer au suivant. Timothée joint ses troupes à celles du roi Agésilas, en faveur d'Ariobarzane : Agé^las, pour prix de ses services, reçoit des mains d'Ariobarzane une somme d'argent. Timothée, qui aurait pu réserver pour sa famille une partie de l'argent qu'on lui aurait donné, préfère les intérêts de l'état aux siens, et aime mieux recevoir en présent deux villes qui étaient situées sur l'Hellespont, et qui furent réunies au domaine de la république (2).

I^e^là deux réflexions : la première, que les généraux athéniens pouvaient légitimement retenir pour eux une partie des présents; la seconde, que Timothée étant plus jaloux d'agrandir les états de la république que d'augmenter sa fortune, il n'est

(i) In Timotli. cap. i.

(2) Quuin Inco pecuniam nuineratatn accepisset , ille cives suos agro atque urhibus augcri maluit , quàm adauiuerc , cujiis parlern domuin siiuin ferre po'sset. Ibicl.

pas surprenant qu'il ait remis au trésor public les I200 talents dont j'ai parlé plus haut.

Jusqu'à présent il n'a presque été question que des généraux Athéniens. A Lacédémone, où les mœurs étaient plus pures, et le dévouement à la patrie plus absolu que partout ailleurs, les généraux auraient dû s'astreindre à des règles plus sévères. Cependant leur conduite, à l'égard de la distribution du butin, paraît à peu près la même que celle des généraux Athéniens.

Diphridas (i), Téleutias (2"), Dercyllidas (3) ne se sVrvent des prises faites sur l'ennemi que pour entretenir les troupes et leur inspirer de l'émulation.

Callicratidas prend la ville de Méthymne et la livre au pillage. Il rassemble les prisonniers de guerre dans la place publique. Les alliés lui représentent qu'il devait les vendre. H répond que tant qu'il pourra, il ne souffrira point qu'aucun Grec soit fait esclave; il rend tout de suite la hberté aux Méthymnéens , et ne fait exposer en»\ente que les esclaves et les soldats athéniens qui composaient la garnison (4). Les prisonniers de guerre faisaient partie du butin. Les généraux de Lacédémone avaient donc le pouvoir de disposer à leur gré de cette espèce de butin.

(1) Xenoph. Hist. Graec. lib. IV, pag. 265.

(2) Idem, ibid. lib. V, pag. 285.

(3) Idem, ibid. lib. III, pag. 1^9.

(/,) Idem, ibi'L lib. I, c.-.;>. ^.

CFIEZ LES ANCIENS. 3.^

Lysander est peut-être celui des généraux de Lacédénione qui a donné de plus grandes preuves de désintéressement. Am^ès la bataille d'iEgos-Potamos, il envoya à Lacédémone un vaisseau chargé des dépouilles les plus précieuses de la flotte Athénienne (i). Après la prise (rAthènes il y fit transporter l'or et l'argent qu'il avait trouvé dans cette ville (2): les plus sages le blâmèrent d'avoir introduit ces trésors parmi eux. C'était donc une nouveauté ; les généraux qui l'avaitfnt précédé n'envoyaient donc pas à Lacédémone l'argent qu'ils retiraient de la vente du butin.

Enfin, il y retourna lui-même avec une grande partie des galères athéniennes, avec 470 talents qui restaient des sommes que le jeune Cynis avait fournies pour la solde des troupes, avec les couronnes d'or et les diverses espèces de présents qu'il avait reçus en particulier. 11 remit le tout entre les mains des Lacédémoniens (3).

Il paraît que Lysander ne préleva du butin que la somme nécessaire pour sa statue et celles de ses capitaines, qu'il plaça dans l'enceinte du temple de Delphes (4). A l'égard du reste, Plutarque observe qu'il ne se réserva rien pour lui, pas même une drachme (5); mais ce fut uniquement par an)our

(i) Diod. Sicul. Liu. XIII, pag. 22:"). [1) Plut, in Lys., pag. A 42.

(3) Xenoph. Hist. Grsec. lib. II, cap. '>.

(4) Plut, in Lys., pag. 443.

(5) Tdem. ibid., pag. 4^4-

pour la pauvreté. C'est le motif que Plutarque donne à sa modération; et une preuve qu'elle ne pouvait avoir d'autre cause , c'est le sacrifice entier qu'il fit des présents dont il pouvait du moins garder une partie. Pour bien juger de la conduite de Lysander, il faut la comparer à celle d'Agésilas : ce dernier, quoique roi de Lacédémone, n'avait pas plus de droits à la tête de l'armée que Lysander et les autres généraux.

Agésilas passe dans l'Asie Mineure à la tète de huit mille hommes pour délivrer les villes grecques de la domination des Perses (i). On ne lui donna des vivres que pour six mois. Il fallait donc que, pendant le cours de la guerre, les troupes vécussent aux dépens de l'ennemi. Elles firent des incursions fréquentes et remportèrent de grands avantages sur les troupes de Pharnabaze et de Tissapherne. On apportait le butin aux trésoriers (k la lettre, aux vendeurs des dépouilles) chargés de l'inscrire et de l'exposer en vente (2). L'histoire ne dit pas s'ils en faisaient passer le produit à Lacédémone , ou s'il était uniquement destiné à la solde et à la tenue des troupes.

Ce que nous savons c'est qu'il consacra aux dieux le dixième du butin, et que ce dixième montait à plus de Too talents (3); qu'il amena dans la Grèce des chameaux pris dans le camp de Tissa-

{\) Xenoph. Hist. Graec. lib. III, p. 162.

(2) /c?., ibid. Hist. Grajc. lib. IV, p. 197. In Ages. cap. i, p. 7.

(3) Mut. in Agesil., pag. 606. Xenoph. in Ages. cap. i, p. i5.

r.nr.z lks ancii:ns. 87

pherne ''i), et que dans tout le cours de sa vie, loin de s'être approprié ce qui appartenait à l'état, il lui remettait ce qu'il avait légitimement acquis (2). D'un autre coté, nous voyons clairement que son. principal objet, dans son expédition, fut de taire tout le bien qu'il pouvait à ses soldats et à ses amis, en même temps qu'il faisait à l'ennemi tout le mal qui dépendait de lui. Il ravage la Phrygie, et mène à Éplièse ses soldats enricbis du butin : magna prcetlâ luilitibiis locupletatis (3). Tithracestès, successeur de Tissapherne, lui offre une somme d'argent , s'il veut retirer ses troupes : il répond que, chez les Spartiates, il est plus hoiniète pour lui général d'enlever des dépouilles que de recevoir des présents, d'enrichir ses soldats que de s'enrichir soi-même {J\\. Cette réponse ne l'empêcha pas d'accepter la proposition et de recevoir 3o talents. Toutes les fois qu'il était question d'intercepter des sommes d'argent qui ilj)partenaient au roi de Perse, il en chargeait ses amis, afin qu'ils pussent acquérir autant de gloire que de richesses {^]. Enfin, en revenant d'Asie, pour s'attacher les officiers de son armée, il leur donne des jeux dont les prix étaient des couronnes (l'or, des armes(6), etc.

(1) Xenoph. Hist. Graec. lib. III, pag. 17.I. (a) Idem, in Ages., cap. '3.

(3) Cornel. Nep. ia Ages. cap. 2.

(4) Xenoph. in Ages. cap. 4- Plut, in Ages, pag. Goi.

(5) Idem. ibid. cap. i , pag. 8.

(6) Idem. Hist. Graec. lib. IV, pag. 205.

Je demande si un général toujours occupé du soin d'enrichir ses amis ^t ses soldats, toujours prêt à leur abandonner les prises qu'ils avaient faites, et à leur procurer les moyens d'en faire de nouvelles, était bien jaloux de réserver le butin pour le trésor public ?

Pour terminer ce qui regarde les généraux lacédéfnoniens, citons un fait très-remarquable. L'historien Phvlarque, suivant Polybe (i), disait qu'à Ja prise de ÏMégalopolis le butin monta à 6000 talents; qu'on en réserva, suÏK'ajit la coutume (xaTa TO'jç sOicraoj;), 2000 ponr le roi Cléomène, qui était à la tète de l'armée, et que le reste fut pour les Lacédémoniens. Il est vrai que Polybe relève plusieurs fautes de Phvlarque, et qu'il lui reproche, entre autres choses, d'avoir prodigieusement grossi ia quantité du butin qu'on relira de Mégalopohs , mais il ne le critique point sur la portion qui revenait au général. Cette f>ortion était le tiers suivant l'usage des Lacédémoniens.

Nous avons peu de détails sur la pratique des autres peuples de la Grèce. Après la bataille de Délium, les Thébains vendirent le butin trouvé dans le camp des Athéniens. Des sommes qui en résultèrent, ils construisirent un grand portique enrichi de statues d'airain, résolurent d'établir des jeux solennels à Délium , et suspendirent les armes des vaincus dans leurs temples et sur des portiques qui entouraient la place publique (2).

y^i) Polyb. Hist. lib. II, pag. i ',7. 2) Diod. lib. XII, jmi.'. iiy.

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