SIÈGE DU CHATEAU
PANTOMIME militaire et pyrotechnique , ornée d'un DÉCOR NEUF qui représente une MONTAGNE; avec CHANGEMENS A VUE, TRAVESTISSEMENS ET MÉTAMORPHOSES ; COSTUMES NEUFS AVEC COMBAT AU SABRE A QUATRE; MARCHES, FANFARES, ÉVOLUTIONS MILITAIRES ET EXPLOSION AU TABLEAU final.
Il y aura une représentation à 3 heures, une à 5, une à 7, une à 8 et une à 9 heures.
Entre\, messieurs, faut voir ça !
Les Arlequins. — Après les pièces j^rotedmiques et militaires, et quand on se fut assez battu au sabre et à l'hache, il y eut une Trêve à ces batailles au Théâtre des Funambules : Napoléon lui-même s'en permettait bien quelquefois ! A l'exemple de TEmpe-
reur, le théâtre, essoufflé, fit une pause, et il en vint pour un instant à des sentimens plus doux. Il comprit que la guerre, toute belle qu'elle est, ne doit pas faire négliger la morale, même au Théâtre des Funambules. On fit donc des pièces morales pour Arlequin dans ce Théâtre, encore tout enfumé par les explosions. Le Ph^e barbare, ou Arlequin au tombeau, Arlequin dogue. Arlequin statue^ on mit Arlequin à toutes scènes; M. de Florian lui-même n'avait pas autant abusé d'Arlequin que les Funambules en abusèrent. Arlequin est pour les Funambules ce que fut la famille des Atrides pour les Poètes Grecs, Romains et Français \ Arlequin est le Héros inépuisable. Charles Nodier a entrepris sa Vie sans pouvoir la finir, et il Ta léguée à Gruyschank et à notre Gharlet, qui ne la finiront pas. Gharlet est trop occupé de son Histoire de la Grande Armée, dont il nous a déjà donné de si belles pages. D'ailleurs, tout Gharlet qu'il est, il sait bien qu'il
ne faut jamais entreprendre plus que ses forces. Cela me va bien à dire, à moi infime, qui ose entreprendre la vie de Deburau !
Les drames sur Arlequin achevèrent de consolider le Théâtre. Le Théâtre eut bientôt une clientèle immense d'abonnés à quatre sous. La Jeunesse Française put se préparer, grâce à ces leçons de Morale facile, aux leçons de morale plus haute que devait leur donner plus tard M. Marty. Le Théâtre donnait six représentations par jour, année commune. Le dimanche il en donnait neuf* Deburau se souvient d'avoir joué vingt-six fois en trois jours, le premier de Tan. Quelle leçon de zèle intrépide et d'abnégation de soi-même, dont M*"^ Malibran ne profitera pas, ringrate qui nous a privés de Tentendre tout cet hiver !
Les Barbes. — Les efforts du Théâtre des Funambules pour varier leurs Spectacles seraient aussi un excellent exemple à donner
6o DEBURAU
aux Théâtres de Paris, qui croient avoir fait beaucoup lorsqu'ils montent un Vaudeville en cinq jours. Non-seulement le Théâtre des Funambules varie ses genres à chaque instant, mais encore il change ses Héros quand ses Héros sont épuisés. Ainsi, après Arlequin, et quand il n'y eut plus rien à faire avec Arlequin, le Théâtre rencontra un Personnage tout neuf et non moins intéressant; personnage multiple, variable, long, court, épais, touffu, gris et noir, qui pousse, qui frise, qui s'éteint à volonté : ce Personnage, ce Héros tout neuf, c'est la Barbe. On eut des Barbes de toutes couleurs aux Funambules. Ce fut d'abord Barbe bleue, la Barbe classique; puis Barbe grise ^ Barbe noire, Barbe blanche. Gela dura autant qu'Arlequin avait duré, jusqu'au jour oia, laissant de côté toutes les Spécialités qui finissaient par être monotones, le Théâtre s'éleva à cette grande Féerie intitulée Arimane^ qui lui révéla enfin tout son avenir.
Frédérik-Lemaître. Félix. Deburau veut mourir. Le café de la rue aux Ours.
N ce temps-là (Deburau était encore inconnu) vivait ou plutôt régnait aux Funambules un homme qui, après avoir subi des fortunes bien diverses, est resté le seul Comédien qui ait compris le drame moderne, le seul qui sache le jouer, le seul qui soit fait pour lui et pour lequel il soit fait : à ces traits vous avez tous reconnu Frédérik-Lemaître. Frédérik, mon bel Acteur, beau, éloquent, passionné, emporté, extravagant, charmant; Frédérik, que nous avons vu en guenilles, en bonnet rouge, sous le turban d'Othello, sous les habits de Richard d'Arhngton; Frédérik, c'est-à-dire
le Joueur, c'est-à-dire Méphistophéles, c''està-dire le Maréchal d'Ancre, c'est-à-dire tout le Drame de Victor Hugo, de de Vigny, de Dumas, de M. Casimir Delavigne lui-même, qui n'a pas pu se passer de Frédérik. Eh bien ! c'est aux Funambules que Frédérik- Lemaître a commencé. Cest à lui qu'on a dû le succès dCArimane^ c'est à ce Parterre à quatre sous, cet intelligent Parterre des Faubourgs qui devine tout et si bien, c'est par cet ingénieux et tout-puissant Parterre qu'à été deviné Frédérik. Il fit ses premiers débuts chez M"^^ Rose par de très spirituelles Parades, alors que la Parade était en hon^ neur et que Bobèche tenait la place du café Tortoni. Aux Funambules, c'était lui qui remplissait le rôle d'Arimane. On se souvient encore de la terreur qu'il inspirait dès son entrée avec une lance en bois et un bouclier en carton. Plus tard il ]0\iSi\Q. F aux Ermite! et plus il jouait, plus il développait cette Verve malicieuse qui devait porter de si
grands fruits plus tard. Cela dura quatre ans ; quatre ans de Gloire incognito et de Bonheur bien senti. Mais un beau jour vint un ordre du Ministre, Ministre jaloux ! qui ordonnait à tout Acteur des Funambules de danser sur la Corde avant de faire son entrée. Pour obéir à un ordre venu de si haut, Frédérik voulut danser sur la Corde ; mais, à son premier pas dans ce périlleux voyage, il tomba, et se dégoûta de ces sortes d'entrées; il dit adieu au berceau de sa Gloire, il le quitta en pleurant et il entra à Franconi. A Franconi, nouvelle gêne : s'il ne fallait pas monter sur la Corde, il fallait monter à Cheval, et, une fois à Cheval, il fallait courir au galop et se battre à outrance; le malheureux tomba de Cheval comme il était tombé du haut de la Corde, et, faute de mieux, il entra à TOdéon. A quoi tient la gloire! Peut-être que, si on ne l'eût pas fait danser sur la corde, Frédérik ne serait pas aujourd'hui à la tête du Drame romantique, le premier et tout seul I
Félix. — Mais revevons à Deburau. Dans tous les progrès de son théâtre, Deburau n'avait fait aucun progrès. Il était resté inconnu et dans la foule-, toujours le dernier, lui Deburau, le dernier avec ses frères, le dernier avec M. et M™^ Godot, le dernier au combat, le dernier avec Frédérik, le dernier avec Félix l'Arlequin, Félix si bon pour lui, Félix qui devina un talent caché dans cette âme fermée à tous, Félix qui un jour lui prêta son habit et son masque d'Arlequin; et, sous cet habit, Deburau sentit enfler son cœur, et pour la première fois il fut vu par la foule, et pour la première fois il entendit les applaudissemens du Parterre : le Parterre l'avait pris pour Félix !
Bon Félix ! Comédien comme on n'en voit pas, il met au jour un rival qu'il a deviné. Nous sommes heureux de publier ce beau trait de Félix !
Deburau veut mourir. — Toutefois De-
burau était malheureux. Son obscurité lui pesait; il frémissait à la seule idée de poursuivre une si dure carrière, et il pensait sérieusement à en finir avec la vie ; ce moment de désespoir fut le dernier dans la vie de notre artiste.
Le Café de la rue aux Ours. — Cest par cette suite inouïe de catastrophes, de privations, de misères de toutes sortes; c'est après avoir plongé impunément dans le sérail de Sa Hautesse et voyagé tête à tête avec F Empereur Napoléon, ce qui était bien aussi difficile ; c'est après avoir été Paillasse chez M""^ Saqui, Paillasse faisant de Topposition dans ces canevas burlesques qui s'improvisaient chaque soir; c'est après avoir remplacé le grand Félix, que Deburau est enfin parvenu à la hauteur qu'il occupe dans l'art dramatique. Son talent s'est révélé bien tard, comme celui de Jean-Jacques Rousseau, et au milieu de grandes souffrances. Deburau,
battu par son père, sifflé partout, même aux Chiens Savans; Deburau, tour à tour Sauteur, Paillasse, Pierrot, Arlequin, et n'arrivant à rien, malgré tous ces titres qui ont toujours mené à tout en France, sentit renaître son courage, un soir où le désespoir l'avait conduit dans un estaminet de la rue aux Ours, avant de le mener sur les parapets du pont d'Austerlitz. C'était un estaminet très fréquenté alors par les maîtres d'armes, les professeurs de bâton et de savate, les hommes de lettres et les vaudevillistes de l'époque, qui dans ce temps-là n'avaient ni barbe au menton, ni gants jaunes à la main, ni lorgnon suspendu à leur cou. Cette société choisie était littéraire à outrance, comme toutes les sociétés d'élite. On parlait beaucoup théâtre dans ce heu, et le nom de Talma et de Potier, qui était encore jeune alors, s'échappait de temps à autre dans un nuage de tabac, au bruit sonore d'un bouchon à bière.
Deburau renonce à ses projets de suicide. Ses progrès. Ses études. Preuves.
E jour-là les exclamations étaient si grandes, Tadmiration si complète, on parlait de Talma avec un enthousiasme si bien senti, que Deburau comprit h gloire. Pour la première fois il sentit combien c'était une extraordinaire puissance que cette gloire d'un comédien qui va droit à l'âme d'un maître d'armes, d'un professeur de bâton ou de savate et d'un homme de lettres ; le nom de Talma réveilla le génie qui sommeillait dans cette âme timide; Deburau ne voulut plus mourir; il sortit de l'estaminet, jurant d'être aussi le
premier dans son genre, d'être le Talma du boulevard du Temple, et il a tenu parole. Dieu merci : il est Deburau, comme Talma était Talma !
Ses Progrès. — Comment il est Deburau, je ne saurais le dire. Le fait est qu'il a fait une révolution dans son art. Il a véritablement créé un nouveau genre de Paillasses, quand on en croyait toutes les variétés épuisées. Il a remplacé la pétulance par le sang-froid, l'enthousiasme par le bon sens; ce n'est plus le Paillasse qui s'agitait çà et là, sans raison et sans but; c'est un stoïcien renforcé qui se laisse aller machinalement à toutes les impressions du moment, acteur sans passion, sans parole et presque sans visage; qui dit tout, exprime tout, se moque de tout ; qui jouerait sans mot dire toutes les comédies de Molière; qui est au niveau de toutes les bêtises de l'époque, et qui leur donne une vie réelle ; inimitable génie qui va,
qui vient, qui regarde, qui ouvre la bouche, qui ferme les yeux, qui s'en va, qui fait rire, qui attendrit, qui est charmant.
Ses Etudes. — C'est un homme qui a beaucoup pensé, beaucoup étudié, beaucoup espéré, beaucoup souffert; c'est Tacteur du peuple, l'ami du peuple, bavard, gourmand, flâneur, faquin, impassible, révolutionnaire comme Test le peuple. Quand Deburau trouva son sang-froid et ce muet sarcasme qui fait sa grande supériorité, cet inépuisable sarcasme, dont il est si prodigue! Deburau trouva en même temps toute une comédie. Vous êtes dans un jour d'ennui et vous voulez vous distraire sans fatigue, allez aux Funambules, allez voir Deburau, allez, ce n'est plus qu'aux Funambules que vous trouverez aujourd'hui ce plaisir sans fiel, cet intérêt sans mélange, ce rire sans obscénité, cette satire sans malice, que la comédie nous promet depuis si longtemps. Et puis il ne s'agit ici ni
yO DEBURAU
de comédie de mœurs ni de comédie d'intrigue, ni de comédie historique ni de farce, ni de drame ni de rien de ce que les critiques ont défini, mais il s'agit un peu de tout cela; tous les genres y sont confondus et mêlés, tous sY trouvent, excepté le genre ennuyeux. Comme je le disais tout à Theure, la comédie n'est en effet que chez Deburau.
Preuves. — Le rideau se lève, et dès Tabord vous vous félicitez d'entendre une comédie où Ton ne parle pas, une comédie où Ton ne plaisante pas; ainsi, tout d'un coup vous voilà délivré de petites phrases entortillées, du persiflage délicat, du gros rire, des mots à double sens, des allusions piquantes, des ingénuités sans fin, du Languedocien, du Gascon, du Normand, et en un mot de tous les patois, en un mot de tous les discours dont on entremêle la comédie moderne. Heureux spectateurs! par cela même que vous êtes aux Funambules, vous
voilà à l'abri de la tirade, de la chanson, de la romance, du couplet final, et enfin des vers croisés comme ceux de M. Ozanneaux !
Deburau renouvelle toute la comédie. Définition. Il est peuple. Décors. Procès fameux.
fl logiie moderne, vous êtes délivré en § même temps de l'intrigue moderne.
Tous nos banquiers de comédie disparaissent aux Funambules, tous nos beaux jeunes gens en gants jaunes, tous nos vieux militaires, tous nos philanthropes, tout le faubourg Saint-Germain, toute la Chaussée-d'Antin , en un mot, tout le monde comique que M. Scribe et ses pâles copistes exploitent depuis la Restauration, tout cela expire sur le théâtre de notre farceur. Ne croyez pas que Deburau touche à ces gens-là non plus qu'aux
petits marquis de Louis XIV. Non, ce musc, ce fard , ces croix d'honneur , ces cordons bleus, ces jeux de bourse, ces ateliers d'artistes, ces petits salons si bien dorés, ces soubrettes en tablier de soie, ces grandes dames à voiture, notre joli petit monde à la fois guerrier, politique, sentimental, gracieux par-dessus tout, ah bien oui! n'ayez nulle crainte! Jamais Deburau n'a vu un salon ^ il soutient que les soubrettes n'existent plus, que les types comiques sont effacés, que le financier, le politique, le guerrier, le poète, se ressemblent tous, qu'ils ont tous la même figure et le même habit ^ d'où il conclut que la comédie d'autrefois n'est plus possible dans cette société nivelée, et il demande la permission d'en faire une à sa guise. Laissezle faire, il est sûr de vous amuser, à condition que sa comédie n'aura ni langage, ni intrigue^ ni héros. Proposez à nos grands comédiens ce problème à remplir, vous verrez ce qu'ils vous répondront.
Définition. — En avant donc, mon joyeux Gilles ! Gilles, ce n'est pas tel ou tel homme avec un nom propre ou une position sociale déterminée-, Gilles, c'est le peuple. Gilles, tour à tour joyeux, triste, malade, bien portant, battant, battu, musicien, poète, niais, toujours pauvre, comme est le peuple, c'est le peuple que Deburau représente dans tous ses drames ; il a surtout le sentiment peuple : il sait de quoi rit le peuple, de quoi il s'amuse, de quoi il se fâche; il sait à fond ce que le peuple admire, ce qu'il aime, ce qu'il est; il a vu le peuple comme Mazurier a vu les singes, il le possède à fond. Tiens, peuple-» bats ta femme^ enivre-toi, caresse ton enfant, fais des dettes, paye tes dettes, marie ta fille, moque-toi de ton médecin, de ton confesseur, respecte ton commissaire de police^ pleure quand tu veux, et pleure bien; puis, fais le plaisant, le gracioso, le beau parleur, le joli garçon, l'homme à bonnes fortunes; pour être peuple tout à fait, tu auras tes mo-
y6 DEBURAU
mens de richesse , le ton haut dans les hôtelleries, la danse galante dans les guinguettes, le duel élégant au coin des bornes, les mots plaisans et les sarcasmes sans fin dans une orgie. Oh! messieurs de la Comédie, qui ne savez qu'un rôle, qui êtes si fiers d'avoir un rôle, et encore un rôle tout fait, le Misanthrope, Tartufe, des types, que vous êtes petits à côté de mon héros!
// est peuple. — Mon héros est gracieux et spirituel dans toutes les fortunes : on le bat, et il rit; il bat, et il rit. Il n'a pas un mot à dire dans tout son rôle, mais passez devant lui, hommes inutiles, réputations vieillies, grands noms usurpés, accapareurs de deniers publics, et regardez mon peuple à moi; étudiez mon admirable farceur! Évidemment il se moque de vous, mais sans rien dire; son sarcasme, à lui, contre le vicieux et le fort, c'est une grimace, mais une si piquante grimace que tout l'esprit de Beau-
marchais s'avouerait vaincu. Et après sa grimace, après cette vengeance dont il se contente en attendant mieux, le voilà qui gambade de plus belle, le voilà qui redevient ivrogne, querelleur, maussade, méchant, bon : c'est toujours l'instinct du peuple, l'esprit du peuple, la vie du peuple; il y a de cette manière mille acteurs dans un seul, mille acteurs amusans, suivis d'intérêt et de rire. Or ces mille acteurs, ces mille visages, ces mille grimaces, ces mille postures, cette joie brusque, cette douleur d'une minute, cette tendresse si prompte à commencer et à finir, tout cela, à la honte de nos théâtres, tout cela n'a qu'un nom et s'appelle Deburau !
Décoj^s. — Et, avec cet acteur, figurezvous toute la décoration du peuple, tout le mobiher du peuple : le balai, le chaudron, la cuve au linge, la bahut, le tabouret, la table, le verre, le peigne, la pipe, le briquet, le mi-
78 DEBLIRAU
roir, le tire-pied, l'échelle, Técuelle ; qui peut dire tout? Et après, figurez-vous aussi tous les lieux où se plaît mon héros : hôtelleries, monts-de-piété, greniers, mansardes, cabarets joyeux, place de Grève, temples, spectacles, forêts, guinguettes où Ton danse, fleuves aux ondes transparentes, hameaux, faubourgs turbulens, échoppes, quais marchands, restaurateurs ambulans, marchandes de saucisses, marchands de coco, atfichcurs, Polichinelle, orgue de barbarie, danseurs de corde, crieurs publics. La décoration change toujours, toujours ce monde tourne, la pluie succède au soleil, il fait nuit, il fait Jour, la grêle tombe, et toujours, quel que soit le lieu de la scène, notre Gilles est à la hauteur des choses qui s'y passent, aussi habile à animer une scène de deuil qu'à s'échauffer sur des plaisirs de taverne; homme singulier et qui ne se doute pas de ce qu'il vaut, ingénu comme un grand artiste, pauvre comme un artiste en plein vent, adoré du peuple qu'il
contrefait avec tant de nature, charmant, plein de grâce et d'esprit, pauvre diable que soutient son seul génie, qui n'a pas même la part d'un sociétaire (chose modique), et que Ton a vu plaider au tribunal de commerce contre ses barbares patrons, qui le forçaient de s'habiller dans une cave, lui, le premier comédien de son temps !
Proccs fameux. — L'histoire de ce procès, qui n'est pas assez mémorable, n'est pas sans honneur pour la justice. Après plus d'une plaidoirie pour et contre, le tribunal, forcé par le droit de condamner notre artiste aux dépens, mais touché de compassion pour son génie, décida à l'unanimité qu'il continuerait en effet à s'habiller dans cette cave, condamnant en même temps l'Administration à enlever à ses frais les champignons de cette loge d'un genre tout nouveau.
Même à part ce drame de la vie humaine, Deburau a toujours un charme tout per-
8o nneuRAU
sonnel. Ce hasard d'un drame improvisé a quelque chose qui vous attire malgré vous. On a transporté le même drame aux Nouveautés avec tout le luxe d'un théâtre riche et fait pour le grand monde : chose étrange ! la richesse n'}' a pas nui. Les Clo\\ns anglais ont fait courir tout Paris à leur passage* leur drame a fort bien soutenu Téclat des loges et le bruit d'un des meilleurs orchestres qui soient en France. Explique qui pourra le succès de ce drame soutenu à des théâtres si opposés ! Pour ma part, après y avoir bien réfléchi, j'ai pensé qu'on ne s'amusait tant à ces sortes de drames, et qu'on ne s'ennuyait tant aux autres, que parce que dans les derniers il fallait sui\Te malgré soi les idées d'un autre, d'un auteur répétant maladroitement des choses déjà dites, pendant que dans le drame Deburau on avait le plaisir de faire son drame soi même, de le dialoguer soimême; si bien que dans cette confusion d'idées et de choses, au milieu de ce rêve
éveillé, où vos idées marchent avec la rapidité de Facteur, du machiniste et du musicien, vous vous amusez presque autant que dans un bon sommeil !
Trop heureux, n'est-ce pas ? dans un temps de révolution, dans ce vieux monde tout vermoulu et par la littérature qui court, de savoir où dormir tout éveillé!
Triomphes. Amours. Coquette. Coquette encore. Déception. Drame. Retour. Pauvreté.
la fin, et après avoir été éprouvé par toutes les traverses, le jour du bonheur arriva pour notre Héros.
Les applaudissemens du parterre lui donnèrent [enfin une position supportable, ou plutôt Tengendrèrent à une vie nouvelle et inespérée. Une fois qu'il se fut fait un public à lui, le pauvre esclave devint roi à son tour; les épines du voyage dramatique disparurent pour faire place aux roses et aux couronnes ; le soleil, si triste pour lui, se leva beau et limpide. Être élu de la foule pour amuser la foule ! Devenir son Paillasse de prédilection!
Paraître et faire rire ! Sortir et faire rire encore! Etre montré du doigt à toutes les heures! N'avoir pas plus d'incognito qu'un prince, et s'entendre dire de tout côté, quand on sort même en simple redingote bourgeoise : Le voilà ! c'est lui ! Voilà la vie dramatique! Voilà le paradis dans lequel il entra. Alors tout changea autour de lui. Il eut des jaloux, des envieux, des cabaleurs. Il fut estimé à ce Théiitre, où à présent il arrivait tard : à trois heures de relevée. Il fut salué par la portière et l'ouvreuse de loges ; les dames en firent le sujet de leurs rêves. Il n'était pas une mère de famille comique qui, en se couchant le soir, ne souhaitât un pareil mari à sa fille. Après la Gloire vint l'Amour : l'Amour et la Gloire, Dieux jumeaux, se tiennent par la main et vont de front. Les grandes renommées plaisent aux femmes; les femmes aiment à voir de près ce qu'est au juste cette rumeur populaire tant recherchée par les plus sages. L'amour vint donc à De-
burau ; mais, indiscret pour les autres, le grand homme est discret pour lui-même; il sait ce qu^il doit à la femme, ce qu'il se doit à lui-même, et il se tait sur ses amours. Il paraît même que Tillustre Bohémien, arrivé au faîte de son art, n'a pas été fâché de se venger sur les femmes du peu d'attention et d'intérêt qu'elles lui avaient témoigné jusqu'à ce jour.
Amours. — On raconte à ce sujet l'histoire de M"'^ Levaux et de la chienne Coquette. M"^ Levaux avait un cœur d'artiste de naissance, c'est-à-dire il y avait de la grande expression et du sentiment dans ce pauvre cœur. Elle se tenait sur le boulevard du Temple, dans une jolie boutique peinte en vert, où elle vendait de chaudes galettes et de légères brioches, innocentes distractions des entr'actes. M"*^ Levaux vit naître et grandir la gloire de son voisin Deburau sans que l'ingrat l'aperçût elle-même qui le dévo-
rait de rdmc et du regard. Elle était là sur le boulevard, haletante, inquiète, malheureuse, oubliant plus d'une fois le chaland qui passait, s'inquiétant peu de son commerce, brûlée de plus de feux que sa pâtisserie bouillante ! Deburau ne la voyait pas. O malheur!
Coquette. — Depuis sa fortune, Deburau s'était donné une petite chienne, spirituel débris de la troupe des Chiens Savans, ses premiers confrères. Cette chienne avait nom Coquette. Depuis le jour où elle avait perdu son théâtre si fréquenté, ses rôles si jolis, sa robe si fraîche, ses flatteurs dans la coulisse, les sucreries de sa loge et les applaudissemens du parterre, Coquette s'était réfugiée dans le sein de la philosophie. Bienfaisante consolatrice, elle ne nous manque jamais, lorsque nous-mêmes nous lui manquons. La grande comédienne Coquette, descendue du drame où elle était si haut placée et forcée
pour vivre de se faire la suivante à quatre pattes de son illustre maître, elle qui avait eu à ses ordres tant de carlins à livrée! s^était donnée tout entière à Deburau. Uintelligent animal, je parle de Coquette, avait compris sans doute (en même temps que M"^ Levaux) quel drame il y avait autour de Deburau et quelle renommée devait le suivre, et, comme la renommée, elle le suivait pas à pas; seulement, il faut le dire à la honte de la renommée, c'était la chienne Coquette qui lui avait donné le signal.
Coquette encore. — Coquette donc passait devant M"<^ Levaux en même temps que son maître. Ne pouvant attirer les regards de Tartiste, la jeune pâtissière songea à mériter Testime de Coquette. Ruses du cœur, que vous êtes profondes ! Voici donc M"^ Levaux qui met sa boutique à la disposition de Coquette! Tout est prodigué à la petite chienne, pâtés chauds, biscuits de Reims, darioles.
Coquette, moins inflexible que son maître, se laissa toucher par la pâtissière; elle consentit, la bonne chienne, à dévaster toute la boutique de la jolie marchande. Elle prenait du bout des dents, et avec la décence d'une grande dame, les mets friands que la pauvre fille lui présentait de sa main blanche et tremblante; mais, hélas! hélas! si M"*^ Levaux, à force de sacrifices, faisait chaque jour de nouveaux progrès dans Tesprit de Coquette, le héros de cette intrigue restait toujours aussi froid que jamais. Pas un remerciement pour la jeune marchande : pourtant elle s'habillait tous les jours de ses plus belles robes ; pas un remerciement pour elle : pourtant elle donnait à Coquette ses meilleures pâtisseries! Quelquefois, dans son chagrin, elle embrassait Coquette: baisers perdus, que l'ingrat ne voyait pas. Un jour elle retint Coquette plus longtemps que de coutume : Deburau sifïïe Coquette avec colère, et cela sans se retourner. Malheureuse Eugénie Levaux !
Déception. — Elle a eu tant de chagrin et de peine de voir son amour méconnu qu'elle en a épousé un gros boucher du quartier de la Bastille. Elle a vécu dans le sang et dans les cadavres-, elle a respiré toute sa vie Todeur de la chair fraîche; elle est devenue opulente comme une femme de receveur : quel dommage! Elle a de grosses Joues, aussi roses que les rubans rouges de son bonnet; elle a le bras rebondi, la main potelée; ses doigts sont cachés sous des bagues énormes; son col est chargé d'une chaîne d'or, qui repose fièrement sur un sein élastique. Mais, aux battements de ce sein, l'observateur peut voir encore que la bouchère a gardé son cœur ! La fortune ne Ta pas changée; pour l'ingrat qu'elle aime elle donnerait aussi facilement ses gigots qu'elle donnait autrefois son pain d'épice. A force d'or, elle est parvenue à se procurer, pour garder sa boucherie, un enfant de Coquette. Elle n'a Jamais voulu que son mari se fît suivre par un boule-dogue,
go DEBURAU
comme les autres bouchers ses confrères. A ces causes, on a appelé dans le quartier le mari de M"^ Levaux aristocrate et muscadin ; mais rhonnête boucher s'en console avec Testime de sa femme. Il a cessé de regretter le boule-dogue d'usage. A présent il aime autant le roquet fils de Coquette que s'il avait la taille d'un veau. Au reste, c'est la seule violence et le seul chagrin que M"^ Levaux ait faits à son mari. Heureux boucher! mais que dirait-il s'il pouvait pénétrer aussi facilement dans le cœur de sa femme que dans le cœur d'un mouton?
Drame. — Nous passons sous silence d'autres amours qu'on nous a contés. Interrogez une loge d'avant-scène, où venait s'asseoir une autre Héroïne, qui comprit Deburau une des premières. Elle aussi, chaque soir, élégante et parée, oubliant le bal pour son amour, elle venait à cette avantscène, encourager de son sourire notre Héros
naissant. Gomment cela finit-il? On Tignore! A présent elle s'est donnée au drame corps et âme ! L'art est une si grande consolation des amours ignorés ou malheureux !
Retour. — Toutefois, malgré le voile épais dont il s'entoure, il est certain que Deburau ne fut pas toujours insensible. Il a aimé éperdument une Jeune modiste qui n'en est pas plus fière pour cela. Vous concevez qu'il a fallu bien des succès à notre Héros pour s'élever ainsi et tout d'un coup jusqu'à la modiste. Cela est ainsi pourtant, et alors Deburau a changé de rôle. A présent c'était lui qui faisait toutes les avances, lui qui obéissait, lui qui aimait. M"^ Levaux était bien vengée sans le savoir. Savez-vous en effet ce que c'est que la modiste ? C'est l'aristocratie des grisettes. Dédaigneuse, folâtre, inconséquente, jolie! Elle a ses vapeurs, ses ennuis, ses dédains, ses caprices, ses romans à lire, ses rêves à réaliser, tout comme une
grande dame. Il fallut bien de la patience et bien du dévouement à notre artiste pour rester attelé à un pareil amour. Elle ordonnait, il obéissait, et tout de suite, et sans réplique, et aussi bien qu'il obéissait autrefois à son père. Un soir que Deburau jouait un rôle déjcà important (et voilà comment cette intrigue a été connue), la jeune personne se trouva incommodée au milieu de la pièce. Elle pâlit au moment le plus intéressant du drame ^ son amant, la voyant pâlir, pâlit aussi sous sa farine, qui devint blafarde plus que de coutume. Sa scène jouée, Deburau vole à sa maîtresse; pour aller plus vite, il passa son pantalon bourgeois sur le pantalon de Pierrot, et le voilà, ainsi accoutré, qui reconduit sa belle maîtresse. C'était par une nuit pluvieuse, Peau tombait à torrens, la boue du boulevard jaillissait de toutes parts. Dans ces tristes circonstances de la nuit, de l'orage et du malaise de sa maîtresse, Deburau oublia les précautions que voulait son
DEBURAU g3
costume. Il alla sans précaution dans la boue ; il offrit la farine de son visage à toute rintempérie de la saison, il était tout entier à son amour! Quand il revint à son théâtre, haletant, le régisseur (il y a un régisseur) le cherchait de toutes parts. En effet, c^était lui qui, à la dernière scène, devait reconduire une fille séduite à son père; le moment était venu, l'heure pressait, le parterre s'impatientait, la fille attendait son père, le père attendait sa fille-, enfin arrive Deburau, moitié blanc, moitié noir; il jette son pantalon de drap, il se remet de la farine sur une joue et il entre hardiment , conduisant par la main Golombine avec cet imperturbable sang-froid que vous savez. Personne, pas même la belle artiste de l'avant-scène, le voyant si résolu, ne se douta qu"'il venait de reconduire sa maîtresse malade. C'est ainsi qu'il étabHssait peu à peu cet empire inouï qu'il exerce sur le parterre de son endroit.
Pauvreté. — Il y a des gens, gens avides de tout savoir, qui demanderont pourquoi Deburau, par cet orage et sa maîtresse malade, ne prit pas un fiacre à Theure? Ces gens-là ne savent pas ce que c'est que Part dramatique et combien cet art peut être pauvre. Au temps dont je vous parle, Deburau avait conservé ses anciens appointemens, augmentés seulement de quatre sous par dimanche, avec lesquels il donnait à sa belle des petits chiens en sucre, des pipes en sucre d'orge, des bouquets de violettes ou des verres de coco -, tout ce qu'une femme sensible peut désirer! Un fiacre à Theure eût dévoré sa gratification de trois mois !
Tous ces détails d^artiste, détails inouïs jusqu'à ce jour, feront la matière du volunle suivant.
Laissons donc la vie poétique de notre Héros, entrons avec lui dans la vie positive. Hélas ! c'est l'histoire de toutes les histoires :
la poésie d'abord, le vrai ensuite, le jeune homme et Thomme fait, le Comédien sans engagement et le Comédien lié par contrat. Résignons-nous.